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Le 17 novembre 1917

Clemenceau redevient

président du Conseil

 

par Daniel Teysseire

 

                                                                                  Professeur des universités honoraire,

auteur de La France singulière.

 

  

Le Président de la République, Raymond Poincaré (« Poincaré-la-guerre », « Lorrain traître à Dieu et à son prochain », s’exclame-t-on dans certains milieux populaires où on ne l’aime guère), n’ayant plus d’autre solution pour diriger le gouvernement que de faire appel au double président et de la Commission des Affaires              étrangères du Sénat (depuis le 5 novembre 1915) et, surtout, de celle de l’armée, dont il sait qu’il conduira fermement la politique de défense nationale, sans se laisser impressionner par les aléas (c’est un euphémisme !) d’une conjoncture plus que difficile. En effet, l’année 1917  - la troisième de la guerre -  qui est en train de s’achever a été une suite ininterrompue de difficultés, de déconvenues, d’échecs et de revers.

 1917 : FACE AU « PLUS CRUEL MOMENT DE LA GUERRE »,…

             … tant dans la population…

C’est que les conséquences de cette guerre qui dure sont devenues immédiatement tangibles pour tout un chacun dans la vie quotidienne. Ils ont pour nom vie chère et ravitaillement auxquels les femmes, qui ont remplacé les hommes dans les ateliers et les usines, sont particulièrement sensibles. Par quoi, en effet, a commencé cette année 1917 ? Par une grève des cousettes et des midinettes de la couture revendiquant une indemnité de vie chère de 1 franc par jour (pour un salaire de 3,75 à 6 francs) et la semaine anglaise à la place de la semaine de 54 heures de travail. Pendant tout le premier semestre le mouvement va faire tache d’huile dans tout le pays, en particulier dans les industries d’armement, les syndicats étant ou impuissants ou débordés, sans jamais vraiment prendre un caractère pacifiste absolu. Le 18 mai, le meeting de la Bourse du travail rassemble dix mille ouvrières de la couture ; le 21, elles obtiennent entière satisfaction ou presque, avec la semaine anglaise et une indemnité de vie chère de 0,75 francs. Il en est de même pour les autres branches avec, en plus, l’instauration de procédures d’arbitrage et de représentation ouvrière dans les industries d’armement du ressort du ministre socialiste Albert Thomas. Dès lors les mouvements de grèves refluent ; ce qui confirme qu’elles ne mettaient pas fondamentalement en cause la politique de défense nationale. Elles ont quand même touché 73 professions et près de 100 000 travailleuses et travailleurs ; officiellement ; en réalité sans doute bien plus.

En ce qui concerne le ravitaillement, une fois passé la pénurie de charbon du début de l’année résultant des difficultés d’approvisionnement dues au gel des canaux à cause du froid rigoureux (dans le nord du pays non occupé par l’ennemi), l’année 1917 est marquée par l’apparition du rationnement. De l’électricité d’une manière douce, par l’instauration du changement d’heure (16 février) ; d’une manière plus nette, avec cartes de rationnement, du sucre (1er mars), de l’essence (1er mai) et du charbon (1er septembre).

Autrement dit, en cette année 1917, l’arrière, comme l’on dit, a tenu et tient, mais l’on peut se demander pour combien de temps encore, car qui peut dire quels effets sociaux peuvent avoir la vie chère et le ravitaillement, triplés maintenant du rationnement ?

 …qu’aux armées…

 Surtout si ce pourquoi on accepte des privations, la victoire ou même, plus modestement, la fin de la guerre ne sont pas en vue. Or, le moins que l’on puisse dire de cette année 1917 en matière d’opérations militaires, c’est qu’elle n’a pas apporté ce que l’on en attendait. Sur le front français, la stratégie du grignotage de Joffre a été remplacée par celle de l’offensive à tout prix de Nivelle, l’autre vainqueur de Verdun. On connaît le résultat de l’offensive du Chemin des Dames : un long feu qui tourne court  - c’est vraiment et horriblement le cas de le dire ! En trois jours (16-19 avril), non seulement les pertes sont énormes (près de 150 000 hommes hors de combat : 40 000 tués dont 5 000 Russes et 8 000 Sénégalais ; 90 000 blessés définitivement inaptes au front ; 20 000 prisonniers), mais les objectifs minimaux n’ont même pas été atteints. Ce qui a été atteint, en revanche, c’est le moral des troupes, puisque, dès le 4 mai, 40 000 soldats français répartis sur 68 divisions refusent de monter de nouveau à l’attaque, tout en continuant à tenir les tranchées de première ligne sans faire aucun mouvement de fraternisation avec les Allemands. L’esprit défensif et conservateur de Pétain, appelé dès le 15 mai à remplacer Nivelle, a fait merveille pour calmer le jeu  - si l’on peut ainsi parler -   puisque, en même temps que des  décimations ont été ordonnées, des condamnations prononcées en conseils de guerre (2 900 aux travaux forcés et 554 à mort) et des exécutions (49) faites, un système de rotations des périodes de repos et de permissions (10 jours tous les 4 mois avec indemnité vivrière de 2 francs par jour) a été mis en place. Décidément, Pétain est le champion de la noria : à Verdun des troupes ; maintenant des soldats ! Résultat de tout cela : le commandement va y regarder à deux fois  - et même plus -  avant de se lancer et, surtout, de lancer des troupes dans de nouvelles offensives, celle, réussie mais très limitée, du 23-26 octobre à La Malmaison au nord du Chemin des Dames ayant pour but d’exorciser en quelque sorte le désastre attaché à ce lieu du Département de l’Aisne. Pour la suite de la guerre et son issue, Pétain s’en tient, comme il le dit lui-même à « attendre les tanks et les américains » ; ce qui ne relève pas d’un esprit très offensif pour finir rapidement la guerre.

Autre mécompte de cette année 1917, quelques semaines avant ce mois de novembre qui nous occupe : l’effondrement des troupes italiennes après Caporetto, Kobarid en Slovénie, le 24 octobre. Car, ici, il ne s’agit pas d’une offensive de l’Entente qui tourne à l’échec inutilement sanguinaire, l’objectif du percement des lignes n’étant pas atteint ; c’est purement et simplement un désastre, les lignes italiennes de l’Entente étant bel et bien enfoncées et même percées par les troupes Austro-Allemandes, l’entier de la Province du Frioul-Vénétie julienne  et le nord de celle de Vénétie étant conquis par lesdites troupes, jusqu’à la Piave, à plus d’une centaine de kilomètres de leur point de départ sur l’Isonzo (la Soca slovène). Conséquence : juste dix jours avant le 17 novembre qui nous occupe, les 6 et 7 novembre, à Rapallo, les chefs politiques de l’Entente, le Président du Conseil français, Painlevé, les Premiers ministres anglais (Lloyd George) et italien (Orlando) se retrouvent, avec leurs chefs militaires respectifs  - dont Foch pour la France -  pour prendre dans l’urgence une première mesure : l’envoi de 12 divisions, 6 françaises et 6 anglaises, au secours des Italiens d’ailleurs toujours en déroute à ce moment-là. Depuis 1915, on croyait pouvoir compter sur l’Italie contre les Puissances Centrales ; c’est loin d’être gagné, pour le moins ! D’autant que ces 12 divisions auraient pu être bien utiles dans la bataille anglo-française des Flandres de ce même mois d’octobre de Caporetto et de ses suites désastreuses.   

Dernier mécompte de cette année 1917, encore en son automne : la mise définitive hors-combat de la Russie. Sur les fronts de l’est et du sud-est cette année avait d’ailleurs mal commencé, avec l’effondrement de l’allié roumain (janvier 1917) entré dans l’Entente depuis seulement 6 mois (août 1916). Certes, cela a été quelque peu compensé par l’entrée de la Grèce au côté des alliés le 28 juin 1917, mais sur ces fronts l’essentiel est ailleurs. En Russie, élément fondamental de la guerre depuis juillet 1914 et de sa préparation depuis l’alliance franco-russe (1893), la puissance tsariste obligeant l’Allemagne à combattre sur deux fronts, avec tous les inconvénients que cela comporte. Or, depuis la première quinzaine de mars de cette année 1917  - la fin février selon le calendrier julien -, la Russie révolutionnaire est le soldat faible de l’Entente. Assurément, la nouvelle Russie anti-autocratique semble logiquement ne pouvoir que rester aux côtés des puissances démocratiques de Celle-ci contre l’autocratie prussienne qui mène les Puissances centrales. D’ailleurs, dès avril 1917, c’est ce qu’a été soutenir par le verbe en Russie Albert Thomas, dont on espère que sa triple casquette de grand orateur, de socialiste et de ministre des Armements et des Fabrications de guerre fera merveille pour convaincre les assemblées, comités et conseils démocratiques qui fleurissent dans la Russie sans tsar  - il a abdiqué le 15 mars à minuit. Assurément encore, les gouvernements successifs du prince Lvov puis de Kerensky ont suivi cette logique de l’entente des puissances démocratiques, dont la preuve et la manifestation ont été l’offensive Broussilov en Galicie, en juillet. Mais l’agitation démocratique qui s’est développée à l’intérieur de l’armée, comme elle s’est faite dans toute la Russie, a transformé cette offensive en feu de paille et la résistance russe à l’offensive allemande de septembre dans les pays baltes en une reculade, pour ne pas dire plus. Résultat : en cet automne 1917 (octobre-novembre), on ne peut plus compter militairement sur la Russie ; simplement politiquement non plus d’ailleurs, puisque les majoritaires (bolcheviks) du parti social-démocrate russe ont le  pris le pouvoir à Pétrograd en affichant clairement que la poursuite de la guerre passe après la réalisation d’une république des conseils. Autrement dit : à terme, à très court terme, ça va en être fini du second front ; ce qui ne va pas manquer de libérer des divisions allemandes pour le front ouest. La seule question est alors de savoir si cette disparition du second front à l’est peut être compensée par le renforcement du seul front de l’ouest par les troupes états-uniennes débarquant en France depuis 5 mois. Une poussée sur un seul front vaut-elle une poussée sur deux fronts ? Et faut-il encore qu’il y ait poussée !      

            ... et dans l’opinion publique en général,…

             Car tous ces contre-temps, ces échecs, voire ces défaites ne donnent guère un moral de vainqueur ou, à tout le moins, offensif à l’opinion et à bon nombre de ceux qui la médiatisent. Le doute, le vilain doute commence à poindre, voire à s’installer. Et, comme toujours dans ces situations-là, les sentiments humanitaires viennent au secours du doute : les centaines de milliers de vies détruites ou brisées depuis plus de trois ans ne pesaient-elles donc rien, valaient-elles si peu au regard du but à atteindre ?....Mais, d’abord, quel but devait être, doit être atteint ? Car, quand le doute s’installe, aucune interrogation n’est plus tabou, pas même celle de savoir s’il faut se défendre face à une agression. Autrement dit, dans cette grave crise de doute, on ne met pas seulement le présent opérationnel en question : fait-on la guerre comme il convient ?, mais aussi le passé originel : a-t-on fait tout ce qu’il fallait pour empêcher cette guerre générale d’éclater ?, et surtout, surtout, l’avenir : ne faudrait-il pas arrêter cette guerre à n’importe quel prix, c’est-à-dire par une paix blanche ? Et ce ne sont pas seulement les milieux anarcho-syndicalistes  - traditionnellement pacifistes -, dénoncés par Clemenceau dans son intervention au Sénat du 22 juillet, et socialistes internationalistes qui ont ces doutes et, fait plus grave, les manifestent par des propos et des actes ; ce sont des membres du personnel politique. Et pas des moindres ! Ainsi Louis Malvy, Ministre de l’Intérieur depuis mars 1914, a dû démissionner le 31 août 1917 pour n’avoir pas été très regardant sur l’origine des fonds du journal pacifiste Le Bonnet rouge de Miguel Almereyda (Eugène Bonaventure Vigo), avec qui est également en relation Joseph Caillaux, ancien Ministre des Finances du Cabinet Clemenceau de 1906 à 1909, Président du Conseil en 1911-1912 et président du premier parti de la République, le Parti Radical. Et Aristide Briand lui-même, Président du Conseil du 29 octobre 1915 au 20 mars 1917, en pleine bataille de Verdun, qui, le 13 décembre 1916, avait véhémentement dénoncé et repoussé à la Chambre les « prétendues propositions » allemandes en vue de la paix, n’est-il pas prêt 9 mois après, en septembre de cette année 1917, à se rendre en Suisse pour rencontrer le baron von der Lancken pour discuter avec lui de propositions de paix ?

            Si des dirigeants de premier plan de la Nation manifestent ainsi des doutes et sur la poursuite de la guerre et sur la victoire, comment le reste de la population et les soldats de la Nation peuvent-ils être entraînés dans cette poursuite et vers cette victoire ? Telle est la grave question fondamentale qui se pose en cette mi-novembre 1917, alors que le quatrième gouvernement de la guerre, celui de Paul Painlevé, vient de tomber au bout d’à peine 2 mois d’existence.

            … « JE NE SUIS RIEN DU TOUT QU’UN HOMME QUI SE LEVE »… (Clemenceau)

             Il faut donc un chef de gouvernement ayant la ferme volonté, de se battre, de vaincre et de gagner. Sur la place politique  - si l’on peut ainsi s’exprimer -, il n’y en a pas trente-six ; il y en a un ; il n’y en a même qu’un ; il s’appelle Georges Clemenceau.

               ... contre le défaitisme…

             Pourquoi ? La question vaut la peine d’être posée, car Clemenceau n’est pas un novice en politique ; ce serait même plutôt un cheval de retour, et même un vieux cheval de retour. En effet, né le 28 septembre 1841, il a, en ce difficile mois de novembre 1917, plus de 76 ans. Et plus de cinquante ans de vie politique, souvent dans l’opposition, au Second Empire et à l’Ordre Moral bien sûr, mais aussi aux républicains trop opportunistes pour son strict radicalisme exigeant une vraie république démocratique, sans Sénat ni Président de la République. Mais il a été aussi au pouvoir, et même longuement, puisqu’il a dirigé le plus long gouvernement de gauche radicale de la Troisième République du 22 octobre 1906 au 20 juillet 1909. Avec un bilan contrasté, en particulier en matière sociale, l’instauration d’un ministère du travail, les lois sur l’obligation du repos hebdomadaire et les habitations à bon marché n’apparaissant pas aussi importants que la posture de « premier flic de France » prise par Clemenceau à l’égard des grévistes ouvriers, fonctionnaires ou vignerons. Pour le mouvement socialiste il restera durablement « l’ennemi de la classe ouvrière ». Même contraste dans les grandes affaires politiques : par hostilité aux républicains opportunistes, il a poussé en avant le général Boulanger, pour, ensuite, par crainte du retour du bonapartisme, s’y opposer (1886-1889) ; dans l’affaire Dreyfus (1894-1899), c’est son ami de toujours Scheurer-Kestner qui l’a fait revenir sur son opinion de départ et l’a convaincu de l’innocence du Capitaine, avec les conséquences que l’on sait dans le journal L’Aurore. Entre ces deux affaires, celle de Panama (1889-1893) lui a fait connaître sa traversée du désert, assimilé qu’il a été aux « chéquards » pour avoir reçu du financier Hertz  -lui, vraiment « chéquard » -  des fonds pour son journal La Justice, perdant définitivement son siège de député du Var (1893) pour n’en redevenir que le sénateur en 1902. Donc, en 1917, Clemenceau est  bien, comme il le dit lui-même le 22 juillet au Sénat, « un vieillard qui est à la fin de sa vie politique. »

            Alors pourquoi ce vieillard à la tête d’une France en guerre et qui doute ? Parce qu’il a les qualités de ses défauts : l’acharnement contre ses adversaires dans toutes les formes de duels, réelle ou oratoire, contre Jules Ferry par exemple, peut, doit même être une excellente arme contre ceux qui, en cette fin de 1917, doutent non seulement du succès final, mais même de la validité de la poursuite de la guerre. On sait qu’il est et qu’il sera acharné contre eux, parce qu’il y va du salut des français qui sont en train de se battre pour que la France continue de vivre comme symbole de la résistance à la logique du primat de la violence et du non-droit dans les relations entre Nations. Ecoutons Clemenceau, dans son intervention du 22 juillet 1917, défendre les soldats qui ont été fusillés soit par décimation soit après condamnation :

 « Je l’ai dit, j’ai dit qu’il y avait de très braves gens, des patriotes ; que, parmi ceux qu’on a fusillés, il y avait des héros. Ce n’est pas une raison pour les laisser pousser au crime par les gens que vous [Le ministre de l’Intérieur Malvy et le Garde des Sceaux Viviani] n’avez pas arrêtés ! C’est fini, cette politique, elle ne pourra pas durer ! Le peuple français ne la tolérera pas, parce qu’il ne veut pas mourir ! »

 Autrement dit, pour en finir avec la propagande pacifiste  - dénommée « antipatriotique » -, ce n’est pas tant à la base qu’il faut frapper, mais bien plutôt chez tous tenants des idées de celle-ci, que ce soit les meneurs de groupuscules, les journalistes (comme Bolo Pacha), voire les ministres, comme il le fera (dès le mois de décembre) de son ancien ministre des finances, Joseph Caillaux :

 « Si l’on veut obtenir le résultat que nous proposait tout à l’heure M. Painlevé [Ministre de la guerre], si l’on veut faire de l’ordre dans ce pays, non pas à la manière des anciennes monarchies, mais un ordre consenti, individuel, que chacun s’impose à lui-même, il faut prendre le soin de laisser en toutes les têtes les idées échelonnées à la place où elles doivent être. Il ne faut pas permettre que des malheureux – je ne peux pas les appeler autrement ; ils ne sont même pas dignes du nom de criminels – que des malheureux viennent porter de tels ravages dans l’esprit d’hommes qui offrent leur vie pour sauver leur pays, leur foyer, cette chose dont nous sommes encore porteurs : la grande histoire de France. »

 Et dans ce volet de la politique de défense nationale absolue qu’est la répression des antipatriotes et autres défaitistes où « il ne s’est jamais agi de coffrer, sans rime ni raison, 1 500 ou 2 000 individus sans savoir pourquoi, ni d’en faire un bloc sans choisir. La police est la police : elle a ses dossiers, ses informations ; elle doit se guider là-dessus. », qui est le mieux à même de la mener sinon celui qui s’était proclamé « premier flic de France ». Ainsi, même cet aspect négatif de Clemenceau chef de basse police prend en cette fin 1917 une tournure positive. Il sait ce qu’il veut et il sait employer tous les moyens nécessaires pour y parvenir, surtout quand c’est ce qui lui est le plus cher : la France et son histoire qui sont en jeu.

               … pour la guerre…

             Car le volontarisme acharné du « vieux jacobin » qu’il se revendique être n’a pas changé de finalité depuis qu’il est entré en politique dans la ferme opposition républicaine au Second Empire, cette constance tenace constituant un autre point positif en faveur de Clemenceau en ces mois de doute rampant. Il s’agit toujours « de vouloir fortement, à travers tout, le salut de la France » avec « la garantie d’une vie républicaine, toujours républicaine » et « dans un esprit de justice sociale » :

 «  Champ clos des idéals, notre France […] jamais ne sentit si clairement le besoin de vivre et de grandir dans l’idéal d’une force mise au service de la conscience humaine, dans la résolution de fixer toujours plus de droit entre les citoyens, comme entre les peuples capables de se libérer. Vaincre pour être justes, voilà le mot d’ordre de tous nos gouvernements depuis le début de la guerre. Ce programme à ciel ouvert, nous le maintiendrons. »

                    

C’est donc la guerre, « la guerre intégrale » qui doit être poursuivie. Avec toutes les conséquences que cela entraîne. La première, c’est évidemment la mobilisation de toutes les énergies : « Droits du front et devoirs de l’arrière, qu’aujourd’hui tout soit donc confondu. Que toute zone soit de l’armée. S’il doit y avoir des hommes pour retrouver dans leurs âmes de vieilles semences de haine, écartons-les. » La deuxième, qui résulte de cela, c’est le partage des épreuves immédiates les plus concrètes :

                                      Clemenceau par Sem

 «  Nous allons entrer dans la voie des restrictions alimentaires [on y est déjà], à la suite de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Amérique elle-même, admirable d’élan. Nous demanderons à chaque citoyen de prendre toute sa part de la défense commune, de donner plus et de consentir à recevoir moins. L’abnégation est aux armées. Que l’abnégation soit dans tout le pays. »

               Et la troisième conséquence de cette mobilisation de toutes les énergies pour la poursuite de la guerre, c’est, encore plus évidemment, que l’on ne sape pas dès le départ cette mobilisation en parlant déjà de la paix. S’il ne doit y avoir « ni trahison, ni demi-trahison ; rien que la guerre », commencer seulement à parler de paix dès maintenant, c’est mettre immédiatement un frein à la tension des énergies :

 « Nous sommes au plus cruel moment de la guerre. L’heure des privations va venir. Nous sentirons la guerre dans nos entrailles tous les jours, par les nouvelles que nous recevrons de nos enfants qui sont au front, par les souffrances de ceux que nous aimons et qui nous entourent. C’est à ce moment-là qu’il faudra se raidir le cœur et l’âme et prendre des résolutions suprêmes. Dans l’état d’esprit où nous serons, n’allez donc pas parler de paix. »

               Ce serait manifestement impertinent à la situation de tension guerrière :

 « Tous ces gens qui se battent  veulent la paix dans des conditions déterminées, et, pendant qu’ils se battent, pendant qu’ils se font tuer, on dira dans les tranchées que des délégués de telles et telles nations, de tels ou tels partis, se sont rencontrés [allusion à la conférence socialiste internationale de Stockholm des 2-4 juin 1917], discutant des conditions de paix, qu’il va y avoir des transactions ; hier, nous étions au bord de la paix, demain il se produit un recul, on va encore être condamné à patauger dans le sang et la boue pendant un nombre de mois que nous ne connaissons pas. Cela, c’est l’art de désarmer un peuple. »

             Ce n’est que quand on « apercevra la victoire bien clairement devant soi » qu’on pourra alors commencer à parler de paix.

                ... pour un seul objectif : la victoire.

             Car il n’y a, il ne peut, il ne doit y avoir qu’un seul but à cette tension de l’énergie guerrière de la France : « la victoire du droit par la volonté du soldat français. » « Nous voulons le droit et nous voulons la consécration par la force parce que nous avons été obligés de le faire » par l’agression de l’Allemagne qui « s’est fait l’instrument du militarisme prussien ». D’où l’expression employée par Clemenceau de « vaincre pour être justes. » Ce qui veut dire deux choses : la primauté du droit comme fin, et le recours à l’arbitrage international comme moyen. Et sur ces deux points Clemenceau est en conformité avec tout son long passé politique qui, là encore, reprend un aspect positif

            Sur l’arbitrage international :

 « C’est moi qui ai envoyé à La Haye M. Léon Bourgeois [Prix Nobel de la paix en 1920] comme délégué de la France à la seconde conférence [15 juin-18 octobre 1907]. Cette conférence a résolu une foule de questions de droit international que l’Allemagne est occupée à violer en ce moment. Par conséquent, on ne peut pas vraiment me reprocher d’avoir refusé l’arbitrage.

«  C’est moi qui, à propos de l’affaire de Casablanca [avec l’Allemagne justement, en 1907], ai accepté et même offert l’arbitrage. C’est nous qui avons vu l’Autriche et l’Allemagne refuser l’arbitrage au commencement de la guerre. »

            Tout cela montrant, si cela était nécessaire, que Clemenceau n’est pas en soi un va-t-en-guerre et que donc, s’il fait la guerre jusqu’à la victoire, c’est tout simplement parce qu’il y a une logique politique qui veut que, quand on est embarqué dans une guerre, autant la faire complètement et tout faire pour la gagner. La hantise étant sans doute l’échec, dans sa jeunesse, du gouvernement de la défense nationale en 1870-1871

            Sur la primauté du droit.

 «  La déclaration [ministérielle] contient la bonne doctrine pure et saine de la Société des Nations. Elle contient ce mot dont vous auriez pu me tenir compte, que nous voulons vaincre pour être justes. Mais il faut réfléchir que, pour vaincre, il faut d’abord ne pas avoir donné trop de chances à ses adversaires contre soi. Quand votre gouvernement vous dit que nous saurons maîtriser l’orgueil de la victoire, ce n’est pas une phrase, cela veut dire quelque chose. C’est que nous savons que la victoire a des dangers.

«  Elle a des dangers pour celui qui la remporte et qui peut être tenté d’abuser de sa force. Eh bien ! moi, je ne suis pas de cette école-là, je m’en tiens au droit ; voilà un point sur lequel je n’ai jamais modifié mes idées. »

            Et c’est vrai, puisque, le 25 mars 1900 par exemple, Clemenceau concluait un texte sur « L’épidémie d’Impérialisme » dénonçant les conquêtes coloniales des pays européens et même de l’Amérique (aux Philippines) par cette phrase :

 « Et je voudrais aussi, ayant des revendications de droit à faire, que nous nous souvenions enfin que les Français d’autrefois furent les champions du droit humain et que nous sommes leurs fils. »

             Ainsi donc, en cette dernière décade de novembre 1917, le de nouveau Président du Conseil Clemenceau n’a qu’un programme ; celui de dissiper les doutes, afin que toutes les énergies de la Nation, au front comme à l’arrière, soient vouées à la poursuite de la guerre jusqu’à la victoire qui sera celle du droit des peuples libres sur le militarisme agresseur. Bref, il faut que tous, français et alliés, sachent et sentent que la France est fermement gouvernée pour l’effort final en vue de la victoire, suivant le précepte des japonais fait sien par Clemenceau, qui veut « que le vainqueur est celui qui peut croire un quart d’heure plus longtemps que l’autre qu’il sera vainqueur. »

 *

*          *

             En guise de conclusion générale, faisons quelques considérations de politique historique, c’est-à-dire une analyse des données politiques de longue durée confirmées par ce retour de Clemenceau au pouvoir en novembre 1917.

            La première considération porte précisément sur ce « vieillard » dont la « vie est finie » (ce sont les mots de Clemenceau-même) qui se transforme en chef de guerre du dernier quart d’heure. Il nous signifie d’abord que, en France, la vie politique d’un homme ne s’achève vraiment qu’avec la mort de celui-ci, parce que les français, vieux peuple de paysans prudents, aiment bien avoir sous la main  - si je puis dire -, en réserve en quelque sorte, l’homme d’expérience, blanchi sous le harnois des luttes politiques, auquel on pourra et on peut avoir recours en cas de besoin et, surtout de nécessité. C’est un trait récurrent de notre vie politique contemporaine (= depuis la Révolution) que ce recours épisodique au vieillard, pour répéter encore l’adjectif de Clemenceau  - disons simplement à un « vieux » ayant déjà pas mal servi, c’est-à-dire occupé les plus hautes responsabilités. Laissons de côté Louis XVIII ramené à 59 ans dans les fourgons de l’étranger, et pensons plutôt à ce qui s’est passé quarante-six ans avant Clemenceau et qu’il a connu : à Thiers revenu au pouvoir à 74 ans pour tirer la France du mauvais pas  - c’est un doux euphémisme ! -  où l’avait conduit Napoléon-le petit. Pensons dans l’après-Clemenceau à Poincaré, Président de la République redevenant Président du conseil par deux fois, à 62 et 66 ans, à Pétain, l’anti-Clemenceau par excellence qui « fait don de sa personne à la France » à 84 ans !, à De Gaulle, bien sûr, « revenu aux affaires », suivant la formule litotique consacrée, à 68 ans. Et l’on dirait que, chaque fois, les français éprouvent un malin plaisir (la malice paysanne ?) à redonner le pouvoir à un homme pour qu’il fasse à peu près le contraire de ce à quoi il semble destiné. Thiers, faiseur et Premier ministre (1836 et 1840) de Louis-Philippe, orléaniste convaincu donc et un peu va-t’en-guerre (pensons aux fortifications ceinturant Paris), fait la paix en 1871 et contribue avant sa mort (1877) à instaurer la République. Pétain, le vainqueur des allemands à Verdun (1916), collabore outrageusement avec eux dès 1940. De Gaulle, rappelé en 1958 pour faire l’Algérie française, lui donne son indépendance

                Clemenceau par Edouard Manet

quatre ans plus tard. Notre Clemenceau  - pour en revenir à lui -, « l’homme qui a été beaucoup trop homme de parti », ô combien et ô combien longtemps (toute sa vie politique) veut et doit en ce dernier quart d’heure « faire taire toutes les divisions de parti ». C’est à croire que les français aiment que leurs grands hommes se renient ; cela, sans doute, les conforte dans leur conception réaliste, voire cynique de la politique, qui veut que l’on doive s’adapter aux circonstances. Le vieux réalisme paysan, vous dis-je ! On ne peut plus méfiant à l’égard du jeunisme et des ses foucades. Mais respectueux de la ténacité et de la volonté politiques.

            Ce qui nous amène à la deuxième considération de politique historique que nous devons tirer de ce retour de Clemenceau au pouvoir; elle concerne justement la volonté politique. Précisément : le primat de la volonté politique. Car « le Tigre déchaîné », comme l’appelle le New-York Times après le 18 novembre 1917, c’est bien d’abord cela ; la ferme assurance que la volonté politique peut et doit changer le cours des choses. Faire « la guerre intégrale », « la faire complète », et pour cela avoir « un gouvernement qui sera un gouvernement, au sens très rigoureux –il est dans ma pensée- mais je dirai aussi au sens noble, au sens idéaliste [= plein d’idéal] du mot », voilà ce que représente « le vieux jacobin » Clemenceau. Comme Robespierre qui avait multiplié les discours contre la guerre et les fauteurs de guerre à la fin 1791 et au début de 1792, mais qui, quand celle-ci est là et bien là, la conduit avec vigueur en mobilisant toutes les ressources de la nouvelle France républicaine contre l’Europe des rois coalisés, l’homme de la Vendée bleue veut conduire jusqu’à la victoire cette guerre de revanche qui « est venue en dépit de nous-mêmes, imposée par notre ennemi », comme il le souligne dans son discours du 1er mars à la Sorbonne, à l’occasion de la commémoration de « l’inviolable serment [qu’il a prêté] de protestation de l’Alsace et de la Lorraine du 1er mars 1871. » Autrement dit, si on fait la guerre et quand on fait la guerre, on ne la fait pas à moitié, ne serait-ce qu’en parlant de paix alors que la victoire n’est même pas acquise. C’est bien la tradition jacobine de notre vie politique; celle « de vouloir fortement, à travers tout, le salut de la France » et, conséquemment, conduire rigoureusement  - pour reprendre le mot de Clemenceau – et tenacement la politique nécessaire à ce salut.

            Mais, objectera-t-on, il n’y a pas que la tradition jacobine de notre vie politique qui pratique le volontarisme politique au service du salut de la France ; il y a aussi la tradition bonapartiste. Voire !? Avec cette question de la différenciation du jacobinisme et du bonapartisme on arrive à la troisième considération de politique historique que l’on peut tirer de ce retour de Clemenceau au pouvoir. Ce qu’il nous montre, Clemenceau lui-même l’a souligné dans son discours de Strasbourg du 4 novembre 1919 (à lire et à relire), c’est que le primat de la volonté politique, consubstantiel à l’existence de la Nation depuis le 17 juin 1789, n’a pas besoin de pratiques politiques autoritaires, comme celles qui sont à l’œuvre dans le bonapartisme, même quand l’avenir et le salut de la France sont en jeu :

 «  Après avoir préservé l’Honneur en 1871, la République sauvant, avec nos vaillants Alliés, la civilisation elle-même, a superbement refait l’intégrité de la Patrie. Le régime est désormais au-dessus de toute atteinte. Nous avons vu le Gouvernement représentatif suffire à des tâches qui paraissaient dépasser la mesure des forces humaines. Pendant quatre ans et plus, au pire des suprêmes périls, les libertés politiques ont été sauvegardées sous le contrôle du Parlement [même avec l’autorisation de gouverner par décret donnée en février-mars 1918], dans le plein de l’action gouvernementale au grand jour. Enfin, l’évolution de Justice sociale, enrichie des stipulations du Traité de Paix, poursuit laborieusement ses voies dans tous les pays [comme la France] qui veulent une vie de Justice, mais ne conçoivent pas la vie sans la liberté."

           Telle est bien la différence entre le jacobinisme et le bonapartisme : alors que le second valorise le pouvoir et son exercice en n’étant pas très regardant sur les libertés démocratiques et la justice sociale, le premier se fait un devoir d’inscrire le primat de la volonté politique dans un cadre rigoureux d’institutions parlementaires avec l’idéal de promouvoir ladite justice sociale.

            Dernière considération de politique historique au partir de ce retour au pouvoir de Clemenceau porté par l’opinion publique ; elle prend la forme d’une interrogation très actuelle. Qui doit émaner du suffrage universel : le Président de la République ou le chef du gouvernement ? Réponse : évidemment, celui qui assume, c’est-à-dire définit et conduit la politique de la France contre ou avec les vents et marées de la conjoncture. Mais alors se pose la question, la question par excellence : qui, du Président ou du chef du gouvernement, assume, c’est-à-dire définit et conduit devant les français (et le monde) la politique de la France ? Si c’est le Président, c’est lui qui doit émaner du suffrage universel, mais, alors, à quoi bon un chef de gouvernement ? En revanche, si, comme le suggère la pratique de Clemenceau, c’est le chef du gouvernement qui assume intégralement et totalement (toujours les mots de Clemenceau) devant les français (et le monde) la politique de la France, c’est lui qui doit émaner du suffrage universel, mais, alors, à quoi bon avoir un Président de la République ? Pour son autorité morale, après une vie passée dans les luttes politiques ; c’est sans doute ce qu’a dû se dire Clemenceau en 1920 quand il a voulu, sans succès, devenir Président de la République. Mais est-ce qu’une autorité morale s’élit au suffrage universel ? n 

                                                                              

N.B. Toutes les citations, brèves ou longues, de Clemenceau, qui ne sont pas explicitement référencées, proviennent de sa « Déclaration ministérielle et discussion des interpellations à la Chambre des députés » du 20 novembre 1917 (in Discours de guerre recueillis et publiés par la Société des amis de Clemenceau, Paris, Presses Universitaires de France, 1995, pp. 130-147 [disponible sur « gallica.fr]).