Le
17 novembre 1917
Professeur des universités honoraire,
auteur de La France
singulière.
Le Président de la
République, Raymond Poincaré (« Poincaré-la-guerre », « Lorrain traître
à Dieu et à son prochain », s’exclame-t-on dans certains milieux
populaires où on ne l’aime guère), n’ayant plus d’autre solution pour
diriger le gouvernement que de faire appel au double président et de la
Commission des Affaires
étrangères du Sénat (depuis le 5 novembre 1915)
et, surtout, de celle de l’armée, dont il sait qu’il conduira fermement
la politique de défense nationale, sans se laisser impressionner par les
aléas (c’est un euphémisme !) d’une conjoncture plus que difficile. En
effet, l’année 1917 - la troisième de la guerre - qui est en train de
s’achever a été une suite ininterrompue de difficultés, de déconvenues,
d’échecs et de revers.
1917 : FACE AU « PLUS
CRUEL MOMENT DE LA GUERRE »,…
… tant dans la population…
C’est que les conséquences
de cette guerre qui dure sont devenues immédiatement tangibles pour tout
un chacun dans la vie quotidienne. Ils ont pour nom vie chère et
ravitaillement auxquels les femmes, qui ont remplacé les hommes dans les
ateliers et les usines, sont particulièrement sensibles. Par quoi, en
effet, a commencé cette année 1917 ? Par une grève des cousettes et des
midinettes de la couture revendiquant une indemnité de vie chère de 1
franc par jour (pour un salaire de 3,75 à 6 francs) et la semaine
anglaise à la place de la semaine de 54 heures de travail. Pendant tout
le premier semestre le mouvement va faire tache d’huile dans tout le
pays, en particulier dans les industries d’armement, les syndicats étant
ou impuissants ou débordés, sans jamais vraiment prendre un caractère
pacifiste absolu. Le 18 mai, le meeting de la Bourse du travail
rassemble dix mille ouvrières de la couture ; le 21, elles obtiennent
entière satisfaction ou presque, avec la semaine anglaise et une
indemnité de vie chère de 0,75 francs. Il en est de même pour les autres
branches avec, en plus, l’instauration de procédures d’arbitrage et de
représentation ouvrière dans les industries d’armement du ressort du
ministre socialiste Albert Thomas. Dès lors les mouvements de grèves
refluent ; ce qui confirme qu’elles ne mettaient pas fondamentalement en
cause la politique de défense nationale. Elles ont quand même touché 73
professions et près de 100 000 travailleuses et travailleurs ;
officiellement ; en réalité sans doute bien plus.
En ce qui concerne le
ravitaillement, une fois passé la pénurie de charbon du début de l’année
résultant des difficultés d’approvisionnement dues au gel des canaux à
cause du froid rigoureux (dans le nord du pays non occupé par l’ennemi),
l’année 1917 est marquée par l’apparition du rationnement. De
l’électricité d’une manière douce, par l’instauration du changement
d’heure (16 février) ; d’une manière plus nette, avec cartes de
rationnement, du sucre (1er mars), de l’essence (1er
mai) et du charbon (1er septembre).
Autrement dit, en cette
année 1917, l’arrière, comme l’on dit, a tenu et tient, mais l’on peut
se demander pour combien de temps encore, car qui peut dire quels effets
sociaux peuvent avoir la vie chère et le ravitaillement, triplés
maintenant du rationnement ?
…qu’aux armées…
Surtout si ce pourquoi on
accepte des privations, la victoire ou même, plus modestement, la fin de
la guerre ne sont pas en vue. Or, le moins que l’on puisse dire de cette
année 1917 en matière d’opérations militaires, c’est qu’elle n’a pas
apporté ce que l’on en attendait. Sur le front français, la stratégie du
grignotage de Joffre a été remplacée par celle de l’offensive à tout
prix de Nivelle, l’autre vainqueur de Verdun. On connaît le résultat de
l’offensive du Chemin des Dames : un long feu qui tourne court - c’est
vraiment et horriblement le cas de le dire ! En trois jours (16-19
avril), non seulement les pertes sont énormes (près de 150 000 hommes
hors de combat : 40 000 tués dont 5 000 Russes et 8 000 Sénégalais ; 90
000 blessés définitivement inaptes au front ; 20 000 prisonniers), mais
les objectifs minimaux n’ont même pas été atteints. Ce qui a été
atteint, en revanche, c’est le moral des troupes, puisque, dès le 4 mai,
40 000 soldats français répartis sur 68 divisions refusent de monter de
nouveau à l’attaque, tout en continuant à tenir les tranchées de
première ligne sans faire aucun mouvement de fraternisation avec les
Allemands. L’esprit défensif et conservateur de Pétain, appelé dès le 15
mai à remplacer Nivelle, a fait merveille pour calmer le jeu - si l’on
peut ainsi parler - puisque, en même temps que des
décimations ont été
ordonnées, des condamnations prononcées en conseils de guerre (2 900 aux
travaux forcés et 554 à mort) et des exécutions (49) faites, un système
de rotations des périodes de repos et de permissions (10 jours tous les
4 mois avec indemnité vivrière de 2 francs par jour) a été mis en place.
Décidément, Pétain est le champion de la noria : à Verdun des troupes ;
maintenant des soldats ! Résultat de tout cela : le commandement va y
regarder à deux fois - et même plus - avant de se lancer et, surtout,
de lancer des troupes dans de nouvelles offensives, celle, réussie mais
très limitée, du 23-26 octobre à La Malmaison au nord du Chemin des
Dames ayant pour but d’exorciser en quelque sorte le désastre attaché à
ce lieu du Département de l’Aisne. Pour la suite de la guerre et son
issue, Pétain s’en tient, comme il le dit lui-même à « attendre les
tanks et les américains » ; ce qui ne relève pas d’un esprit très
offensif pour finir rapidement la guerre.
Autre mécompte de cette
année 1917, quelques semaines avant ce mois de novembre qui nous
occupe : l’effondrement des troupes italiennes après Caporetto, Kobarid
en Slovénie, le 24 octobre. Car, ici, il ne s’agit pas d’une offensive
de l’Entente qui tourne à l’échec inutilement sanguinaire, l’objectif du
percement des lignes n’étant pas atteint ; c’est purement et simplement
un désastre, les lignes italiennes de l’Entente étant bel et bien
enfoncées et même percées par les troupes Austro-Allemandes, l’entier de
la Province du Frioul-Vénétie julienne et le nord de celle de Vénétie
étant conquis par lesdites troupes, jusqu’à la Piave, à plus d’une
centaine de kilomètres de leur point de départ sur l’Isonzo (la Soca
slovène). Conséquence : juste dix jours avant le 17 novembre qui nous
occupe, les 6 et 7 novembre, à Rapallo, les chefs politiques de
l’Entente, le Président du Conseil français, Painlevé, les Premiers
ministres anglais (Lloyd George) et italien (Orlando) se retrouvent,
avec leurs chefs militaires respectifs - dont Foch pour la France -
pour prendre dans l’urgence une première mesure : l’envoi de 12
divisions, 6 françaises et 6 anglaises, au secours des Italiens
d’ailleurs toujours en déroute à ce moment-là. Depuis 1915, on croyait
pouvoir compter sur l’Italie contre les Puissances Centrales ; c’est
loin d’être gagné, pour le moins ! D’autant que ces 12 divisions
auraient pu être bien utiles dans la bataille anglo-française des
Flandres de ce même mois d’octobre de Caporetto et de ses suites
désastreuses.
Dernier mécompte de cette
année 1917, encore en son automne : la mise définitive hors-combat de la
Russie. Sur les fronts de l’est et du sud-est cette année avait
d’ailleurs mal commencé, avec l’effondrement de l’allié roumain (janvier
1917) entré dans l’Entente depuis seulement 6 mois (août 1916). Certes,
cela a été quelque peu compensé par l’entrée de la Grèce au côté des
alliés le 28 juin 1917, mais sur ces fronts l’essentiel est ailleurs. En
Russie, élément fondamental de la guerre depuis juillet 1914 et de sa
préparation depuis l’alliance franco-russe (1893), la puissance tsariste
obligeant l’Allemagne à combattre sur deux fronts, avec tous les
inconvénients que cela comporte. Or, depuis la première quinzaine de
mars de cette année 1917 - la fin février selon le calendrier julien -,
la Russie révolutionnaire est le soldat faible de l’Entente. Assurément,
la nouvelle Russie anti-autocratique semble logiquement ne pouvoir que
rester aux côtés des puissances démocratiques de Celle-ci contre
l’autocratie prussienne qui mène les Puissances centrales. D’ailleurs,
dès avril 1917, c’est ce qu’a été soutenir par le verbe en Russie Albert
Thomas, dont on espère que sa triple casquette de grand orateur, de
socialiste et de ministre des Armements et des Fabrications de guerre
fera merveille pour convaincre les assemblées, comités et conseils
démocratiques qui fleurissent dans la Russie sans tsar - il a abdiqué
le 15 mars à minuit. Assurément encore, les gouvernements successifs du
prince Lvov puis de Kerensky ont suivi cette logique de l’entente des
puissances démocratiques, dont la preuve et la manifestation ont été
l’offensive Broussilov en Galicie, en juillet. Mais l’agitation
démocratique qui s’est développée à l’intérieur de l’armée, comme elle
s’est faite dans toute la Russie, a transformé cette offensive en feu de
paille et la résistance russe à l’offensive allemande de septembre dans
les pays baltes en une reculade, pour ne pas dire plus. Résultat : en
cet automne 1917 (octobre-novembre), on ne peut plus compter
militairement sur la Russie ; simplement politiquement non plus
d’ailleurs, puisque les majoritaires (bolcheviks) du parti
social-démocrate russe ont le pris le pouvoir à Pétrograd en affichant
clairement que la poursuite de la guerre passe après la réalisation
d’une république des conseils. Autrement dit : à terme, à très court
terme, ça va en être fini du second front ; ce qui ne va pas manquer de
libérer des divisions allemandes pour le front ouest. La seule question
est alors de savoir si cette disparition du second front à l’est peut
être compensée par le renforcement du seul front de l’ouest par les
troupes états-uniennes débarquant en France depuis 5 mois. Une poussée
sur un seul front vaut-elle une poussée sur deux fronts ? Et faut-il
encore qu’il y ait poussée !
... et dans l’opinion publique en général,…
Car
tous ces contre-temps, ces échecs, voire ces défaites ne donnent guère
un moral de vainqueur ou, à tout le moins, offensif à l’opinion et à bon
nombre de ceux qui la médiatisent. Le doute, le vilain doute commence à
poindre, voire à s’installer. Et, comme toujours dans ces situations-là,
les sentiments humanitaires viennent au secours du doute : les centaines
de milliers de vies détruites ou brisées depuis plus de trois ans ne
pesaient-elles donc rien, valaient-elles si peu au regard du but à
atteindre ?....Mais, d’abord, quel but devait être, doit être atteint ?
Car, quand le doute s’installe, aucune interrogation n’est plus tabou,
pas même celle de savoir s’il faut se défendre face à une agression.
Autrement dit, dans cette grave crise de doute, on ne met pas seulement
le présent opérationnel en question : fait-on la guerre comme il
convient ?, mais aussi le passé originel : a-t-on fait tout ce qu’il
fallait pour empêcher cette guerre générale d’éclater ?, et surtout,
surtout, l’avenir : ne faudrait-il pas arrêter cette guerre à n’importe
quel prix, c’est-à-dire par une paix blanche ? Et ce ne sont pas
seulement les milieux anarcho-syndicalistes - traditionnellement
pacifistes -, dénoncés par Clemenceau dans son intervention au Sénat du
22 juillet, et socialistes internationalistes qui ont ces doutes et,
fait plus grave, les manifestent par des propos et des actes ; ce sont
des membres du personnel politique. Et pas des moindres ! Ainsi Louis
Malvy, Ministre de l’Intérieur depuis mars 1914, a dû démissionner le 31
août 1917 pour n’avoir pas été très regardant sur l’origine des fonds du
journal pacifiste Le Bonnet rouge de Miguel Almereyda (Eugène
Bonaventure Vigo), avec qui est également en relation Joseph Caillaux,
ancien Ministre des Finances du Cabinet Clemenceau de 1906 à 1909,
Président du Conseil en 1911-1912 et président du premier parti de la
République, le Parti Radical. Et Aristide Briand lui-même, Président du
Conseil du 29 octobre 1915 au 20 mars 1917, en pleine bataille de
Verdun, qui, le 13 décembre 1916, avait véhémentement dénoncé et
repoussé à la Chambre les « prétendues propositions » allemandes en vue
de la paix, n’est-il pas prêt 9 mois après, en septembre de cette année
1917, à se rendre en Suisse pour rencontrer le baron von der Lancken
pour discuter avec lui de propositions de paix ?
Si des
dirigeants de premier plan de la Nation manifestent ainsi des doutes et
sur la poursuite de la guerre et sur la victoire, comment le reste de la
population et les soldats de la Nation peuvent-ils être entraînés dans
cette poursuite et vers cette victoire ? Telle est la grave question
fondamentale qui se pose en cette mi-novembre 1917, alors que le
quatrième gouvernement de la guerre, celui de Paul Painlevé, vient de
tomber au bout d’à peine 2 mois d’existence.
… « JE NE
SUIS RIEN DU TOUT QU’UN HOMME QUI SE LEVE »… (Clemenceau)
Il
faut donc un chef de gouvernement ayant la ferme volonté, de se battre,
de vaincre et de gagner. Sur la place politique - si l’on peut ainsi
s’exprimer -, il n’y en a pas trente-six ; il y en a un ; il n’y en a
même qu’un ; il s’appelle Georges Clemenceau.
... contre le défaitisme…
Pourquoi ? La question vaut la peine d’être posée, car Clemenceau n’est
pas un novice en politique ; ce serait même plutôt un cheval de retour,
et même un vieux cheval de retour. En effet, né le 28 septembre 1841, il
a, en ce difficile mois de novembre 1917, plus de 76 ans. Et plus de
cinquante ans de vie politique, souvent dans l’opposition, au Second
Empire et à l’Ordre Moral bien sûr, mais aussi aux républicains trop
opportunistes pour son strict radicalisme exigeant une vraie république
démocratique, sans Sénat ni Président de la République. Mais il a été
aussi au pouvoir, et même longuement, puisqu’il a dirigé le plus long
gouvernement de gauche radicale de la Troisième République du 22 octobre
1906 au 20 juillet 1909. Avec un bilan contrasté, en particulier en
matière sociale, l’instauration d’un ministère du travail, les lois sur
l’obligation du repos hebdomadaire et les habitations à bon marché
n’apparaissant pas aussi importants que la posture de « premier flic de
France » prise par Clemenceau à l’égard des grévistes ouvriers,
fonctionnaires ou vignerons. Pour le mouvement socialiste il restera
durablement « l’ennemi de la classe ouvrière ». Même contraste dans les
grandes affaires politiques : par hostilité aux républicains
opportunistes, il a poussé en avant le général Boulanger, pour, ensuite,
par crainte du retour du bonapartisme, s’y opposer (1886-1889) ; dans
l’affaire Dreyfus (1894-1899), c’est son ami de toujours
Scheurer-Kestner qui l’a fait revenir sur son opinion de départ et l’a
convaincu de l’innocence du Capitaine, avec les conséquences que l’on
sait dans le journal L’Aurore. Entre ces deux affaires, celle de
Panama (1889-1893) lui a fait connaître sa traversée du désert, assimilé
qu’il a été aux « chéquards » pour avoir reçu du financier Hertz -lui,
vraiment « chéquard » - des fonds pour son journal La Justice,
perdant définitivement son siège de député du Var (1893) pour n’en
redevenir que le sénateur en 1902. Donc, en 1917, Clemenceau est bien,
comme il le dit lui-même le 22 juillet au Sénat, « un vieillard qui est
à la fin de sa vie politique. »
Alors pourquoi
ce vieillard à la tête d’une France en guerre et qui doute ? Parce qu’il
a les qualités de ses défauts : l’acharnement contre ses adversaires
dans toutes les formes de duels, réelle ou oratoire, contre Jules Ferry
par exemple, peut, doit même être une excellente arme contre ceux qui,
en cette fin de 1917, doutent non seulement du succès final, mais même
de la validité de la poursuite de la guerre. On sait qu’il est et qu’il
sera acharné contre eux, parce qu’il y va du salut des français qui sont
en train de se battre pour que la France continue de vivre comme symbole
de la résistance à la logique du primat de la violence et du non-droit
dans les relations entre Nations. Ecoutons Clemenceau, dans son
intervention du 22 juillet 1917, défendre les soldats qui ont été
fusillés soit par décimation soit après condamnation :
« Je l’ai dit, j’ai
dit qu’il y avait de très braves gens, des patriotes ; que, parmi ceux
qu’on a fusillés, il y avait des héros. Ce n’est pas une raison pour les
laisser pousser au crime par les gens que vous [Le ministre de
l’Intérieur Malvy et le Garde des Sceaux Viviani] n’avez pas arrêtés !
C’est fini, cette politique, elle ne pourra pas durer ! Le peuple
français ne la tolérera pas, parce qu’il ne veut pas mourir ! »
Autrement dit, pour en
finir avec la propagande pacifiste - dénommée « antipatriotique » -, ce
n’est pas tant à la base qu’il faut frapper, mais bien plutôt chez tous
tenants des idées de celle-ci, que ce soit les meneurs de groupuscules,
les journalistes (comme Bolo Pacha), voire les ministres, comme il le
fera (dès le mois de décembre) de son ancien ministre des finances,
Joseph Caillaux :
« Si l’on veut obtenir
le résultat que nous proposait tout à l’heure M. Painlevé [Ministre de
la guerre], si l’on veut faire de l’ordre dans ce pays, non pas à la
manière des anciennes monarchies, mais un ordre consenti, individuel,
que chacun s’impose à lui-même, il faut prendre le soin de laisser en
toutes les têtes les idées échelonnées à la place où elles doivent être.
Il ne faut pas permettre que des malheureux – je ne peux pas les appeler
autrement ; ils ne sont même pas dignes du nom de criminels – que des
malheureux viennent porter de tels ravages dans l’esprit d’hommes qui
offrent leur vie pour sauver leur pays, leur foyer, cette chose dont
nous sommes encore porteurs : la grande histoire de France. »
Et dans ce volet de la
politique de défense nationale absolue qu’est la répression des
antipatriotes et autres défaitistes où « il ne s’est jamais agi de
coffrer, sans rime ni raison, 1 500 ou 2 000 individus sans savoir
pourquoi, ni d’en faire un bloc sans choisir. La police est la police :
elle a ses dossiers, ses informations ; elle doit se guider
là-dessus. », qui est le mieux à même de la mener sinon celui qui
s’était proclamé « premier flic de France ». Ainsi, même cet aspect
négatif de Clemenceau chef de basse police prend en cette fin 1917 une
tournure positive. Il sait ce qu’il veut et il sait employer tous les
moyens nécessaires pour y parvenir, surtout quand c’est ce qui lui est
le plus cher : la France et son histoire qui sont en jeu.
… pour la guerre…
Car le
volontarisme acharné du « vieux jacobin » qu’il se revendique être n’a
pas changé de finalité depuis qu’il est entré en politique dans la ferme
opposition républicaine au Second Empire, cette constance tenace
constituant un autre point positif en faveur de Clemenceau en ces mois
de doute rampant. Il s’agit toujours « de vouloir fortement, à travers
tout, le salut de la France » avec « la garantie d’une vie républicaine,
toujours républicaine » et « dans un esprit de justice sociale » :
« Champ clos des
idéals, notre France […] jamais ne sentit si clairement le besoin de
vivre et de grandir dans l’idéal d’une force mise au service de la
conscience humaine, dans la résolution de fixer toujours plus de droit
entre les citoyens, comme entre les peuples capables de se libérer.
Vaincre pour être justes, voilà le mot d’ordre de tous nos gouvernements
depuis le début de la guerre. Ce programme à ciel ouvert, nous le
maintiendrons. »
C’est donc la guerre, « la guerre intégrale » qui doit être poursuivie.
Avec toutes les conséquences que cela entraîne. La première, c’est
évidemment la mobilisation de toutes les énergies : « Droits du front et
devoirs de l’arrière, qu’aujourd’hui tout soit donc confondu. Que toute
zone soit de l’armée. S’il doit y avoir des hommes pour retrouver dans
leurs âmes de vieilles semences de haine, écartons-les. » La deuxième,
qui résulte de cela, c’est le partage des épreuves immédiates les plus
concrètes :
Clemenceau par Sem
« Nous allons entrer
dans la voie des restrictions alimentaires [on y est déjà], à la suite
de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Amérique elle-même, admirable d’élan.
Nous demanderons à chaque citoyen de prendre toute sa part de la défense
commune, de donner plus et de consentir à recevoir moins. L’abnégation
est aux armées. Que l’abnégation soit dans tout le pays. »
Et la troisième conséquence de cette mobilisation de toutes les énergies
pour la poursuite de la guerre, c’est, encore plus évidemment, que l’on
ne sape pas dès le départ cette mobilisation en parlant déjà de la paix.
S’il ne doit y avoir « ni trahison, ni demi-trahison ; rien que la
guerre », commencer seulement à parler de paix dès maintenant, c’est
mettre immédiatement un frein à la tension des énergies :
« Nous sommes au plus
cruel moment de la guerre. L’heure des privations va venir. Nous
sentirons la guerre dans nos entrailles tous les jours, par les
nouvelles que nous recevrons de nos enfants qui sont au front, par les
souffrances de ceux que nous aimons et qui nous entourent. C’est à ce
moment-là qu’il faudra se raidir le cœur et l’âme et prendre des
résolutions suprêmes. Dans l’état d’esprit où nous serons, n’allez donc
pas parler de paix. »
Ce serait manifestement impertinent à la situation de tension
guerrière :
« Tous ces gens qui se
battent veulent la paix dans des conditions déterminées, et, pendant
qu’ils se battent, pendant qu’ils se font tuer, on dira dans les
tranchées que des délégués de telles et telles nations, de tels ou tels
partis, se sont rencontrés [allusion à la conférence socialiste
internationale de Stockholm des 2-4 juin 1917], discutant des conditions
de paix, qu’il va y avoir des transactions ; hier, nous étions au bord
de la paix, demain il se produit un recul, on va encore être condamné à
patauger dans le sang et la boue pendant un nombre de mois que nous ne
connaissons pas. Cela, c’est l’art de désarmer un peuple. »
Ce n’est que quand on « apercevra la victoire bien clairement devant
soi » qu’on pourra alors commencer à parler de paix.
... pour un seul objectif : la victoire.
Car il n’y a,
il ne peut, il ne doit y avoir qu’un seul but à cette tension de
l’énergie guerrière de la France : « la victoire du droit par la
volonté du soldat français. » « Nous voulons le droit et nous
voulons la consécration par la force parce que nous avons été obligés de
le faire » par l’agression de l’Allemagne qui « s’est fait
l’instrument du militarisme prussien ». D’où l’expression employée
par Clemenceau de « vaincre pour être justes. » Ce qui veut dire
deux choses : la primauté du droit comme fin, et le recours à
l’arbitrage international comme moyen. Et sur ces deux points Clemenceau
est en conformité avec tout son long passé politique qui, là encore,
reprend un aspect positif
Sur
l’arbitrage international :
« C’est moi qui ai
envoyé à La Haye M. Léon Bourgeois [Prix Nobel de la paix en 1920]
comme délégué de la France à la seconde conférence [15 juin-18
octobre 1907]. Cette conférence a résolu une foule de questions de
droit international que l’Allemagne est occupée à violer en ce moment.
Par conséquent, on ne peut pas vraiment me reprocher d’avoir refusé
l’arbitrage.
« C’est moi qui, à
propos de l’affaire de Casablanca [avec l’Allemagne justement, en
1907], ai accepté et même offert l’arbitrage. C’est nous qui avons vu
l’Autriche et l’Allemagne refuser l’arbitrage au commencement de la
guerre. »
Tout cela montrant, si cela était nécessaire, que Clemenceau n’est pas
en soi un va-t-en-guerre et que donc, s’il fait la guerre jusqu’à la
victoire, c’est tout simplement parce qu’il y a une logique politique
qui veut que, quand on est embarqué dans une guerre, autant la faire
complètement et tout faire pour la gagner. La hantise étant sans doute
l’échec, dans sa jeunesse, du gouvernement de la défense nationale en
1870-1871
Sur la
primauté du droit.
« La déclaration
[ministérielle] contient la bonne doctrine pure et saine de la
Société des Nations. Elle contient ce mot dont vous auriez pu me tenir
compte, que nous voulons vaincre pour être justes. Mais il faut
réfléchir que, pour vaincre, il faut d’abord ne pas avoir donné trop de
chances à ses adversaires contre soi. Quand votre gouvernement vous dit
que nous saurons maîtriser l’orgueil de la victoire, ce n’est pas une
phrase, cela veut dire quelque chose. C’est que nous savons que la
victoire a des dangers.
« Elle a des dangers
pour celui qui la remporte et qui peut être tenté d’abuser de sa force.
Eh bien ! moi, je ne suis pas de cette école-là, je m’en tiens au
droit ; voilà un point sur lequel je n’ai jamais modifié mes idées. »
Et c’est vrai, puisque, le 25 mars 1900 par exemple, Clemenceau
concluait un texte sur « L’épidémie d’Impérialisme » dénonçant
les conquêtes coloniales des pays européens et même de l’Amérique (aux
Philippines) par cette phrase :
« Et je voudrais
aussi, ayant des revendications de droit à faire, que nous nous
souvenions enfin que les Français d’autrefois furent les champions du
droit humain et que nous sommes leurs fils. »
Ainsi donc,
en cette dernière décade de novembre 1917, le de nouveau Président du
Conseil Clemenceau n’a qu’un programme ; celui de dissiper les doutes,
afin que toutes les énergies de la Nation, au front comme à l’arrière,
soient vouées à la poursuite de la guerre jusqu’à la victoire qui sera
celle du droit des peuples libres sur le militarisme agresseur. Bref, il
faut que tous, français et alliés, sachent et sentent que la France est
fermement gouvernée pour l’effort final en vue de la victoire, suivant
le précepte des japonais fait sien par Clemenceau, qui veut « que le
vainqueur est celui qui peut croire un quart d’heure plus longtemps que
l’autre qu’il sera vainqueur. »
*
* *
En guise de
conclusion générale, faisons quelques considérations de politique
historique, c’est-à-dire une analyse des données politiques de longue
durée confirmées par ce retour de Clemenceau au pouvoir en novembre
1917.
La première
considération porte précisément sur ce « vieillard » dont la « vie est
finie » (ce sont les mots de Clemenceau-même) qui se transforme en chef
de guerre du dernier quart d’heure. Il nous signifie d’abord que, en
France, la vie politique d’un homme ne s’achève vraiment qu’avec la mort
de celui-ci, parce que les français, vieux peuple de paysans prudents,
aiment bien avoir sous la main - si je puis dire -, en réserve en
quelque sorte, l’homme d’expérience, blanchi sous le harnois des luttes
politiques, auquel on pourra et on peut avoir recours en cas de besoin
et, surtout de nécessité. C’est un trait récurrent de notre vie
politique contemporaine (= depuis la Révolution) que ce recours
épisodique au vieillard, pour répéter encore l’adjectif de Clemenceau -
disons simplement à un « vieux » ayant déjà pas mal servi, c’est-à-dire
occupé les plus
hautes responsabilités. Laissons de côté Louis XVIII
ramené à 59 ans dans les fourgons de l’étranger, et pensons plutôt à ce
qui s’est passé quarante-six ans avant Clemenceau et qu’il a connu : à
Thiers revenu au pouvoir à 74 ans pour tirer la France du mauvais pas -
c’est un doux euphémisme ! - où l’avait conduit Napoléon-le petit.
Pensons dans l’après-Clemenceau à Poincaré, Président de la République
redevenant Président du conseil par deux fois, à 62 et 66 ans, à Pétain,
l’anti-Clemenceau par excellence qui « fait don de sa personne à la
France » à 84 ans !, à De Gaulle, bien sûr, « revenu aux affaires »,
suivant la formule litotique consacrée, à 68 ans. Et l’on dirait que,
chaque fois, les français éprouvent un malin plaisir (la malice
paysanne ?) à redonner le pouvoir à un homme pour qu’il fasse à peu près
le contraire de ce à quoi il semble destiné. Thiers, faiseur et Premier
ministre (1836 et 1840) de Louis-Philippe, orléaniste convaincu donc et
un peu va-t’en-guerre (pensons aux fortifications ceinturant Paris),
fait la paix en 1871 et
contribue avant sa mort (1877) à instaurer la
République. Pétain, le vainqueur des allemands à Verdun (1916),
collabore outrageusement avec eux dès 1940. De Gaulle, rappelé en 1958
pour faire l’Algérie française, lui donne son indépendance
Clemenceau par Edouard Manet
quatre ans
plus tard. Notre Clemenceau - pour en revenir à lui -, « l’homme qui a
été beaucoup trop homme de parti », ô combien et ô combien longtemps
(toute sa vie politique) veut et doit en ce dernier quart d’heure
« faire taire toutes les divisions de parti ». C’est à croire que les
français aiment que leurs grands hommes se renient ; cela, sans doute,
les conforte dans leur conception réaliste, voire cynique de la
politique, qui veut que l’on doive s’adapter aux circonstances. Le vieux
réalisme paysan, vous dis-je ! On ne peut plus méfiant à l’égard du
jeunisme et des ses foucades. Mais respectueux de la ténacité et de la
volonté politiques.
Ce qui nous
amène à la deuxième considération de politique historique que nous
devons tirer de ce retour de Clemenceau au pouvoir; elle concerne
justement la volonté politique. Précisément : le primat de la volonté
politique. Car « le Tigre déchaîné », comme l’appelle le New-York
Times après le 18 novembre 1917, c’est bien d’abord cela ; la ferme
assurance que la volonté politique peut et doit changer le cours des
choses. Faire « la guerre intégrale », « la faire complète », et pour
cela avoir « un gouvernement qui sera un gouvernement, au sens très
rigoureux –il est dans ma pensée- mais je dirai aussi au sens noble, au
sens idéaliste [= plein d’idéal] du mot », voilà ce que représente « le
vieux jacobin » Clemenceau. Comme Robespierre qui avait multiplié les
discours contre la guerre et les fauteurs de guerre à la fin 1791 et au
début de 1792, mais qui, quand celle-ci est là et bien là, la conduit
avec vigueur en mobilisant toutes les ressources de la nouvelle France
républicaine contre l’Europe des rois coalisés, l’homme de la Vendée
bleue veut conduire jusqu’à la victoire cette guerre de revanche qui
« est venue en dépit de nous-mêmes, imposée par notre ennemi », comme il
le souligne dans son discours du 1er mars à la Sorbonne, à
l’occasion de la commémoration de « l’inviolable serment [qu’il a prêté]
de protestation de l’Alsace et de la Lorraine du 1er mars
1871. » Autrement dit, si on fait la guerre et quand on fait la guerre,
on ne la fait pas à moitié, ne serait-ce qu’en parlant de paix alors que
la victoire n’est même pas acquise. C’est bien la tradition jacobine de
notre vie politique; celle « de vouloir fortement, à travers tout, le
salut de la France » et, conséquemment, conduire rigoureusement - pour
reprendre le mot de Clemenceau – et tenacement la politique nécessaire à
ce salut.
Mais,
objectera-t-on, il n’y a pas que la tradition jacobine de notre vie
politique qui pratique le volontarisme politique au service du salut de
la France ; il y a aussi la tradition bonapartiste. Voire !? Avec cette
question de la différenciation du jacobinisme et du bonapartisme on
arrive à la troisième considération de politique historique que l’on
peut tirer de ce retour de Clemenceau au pouvoir. Ce qu’il nous montre,
Clemenceau lui-même l’a souligné dans son discours de Strasbourg du 4
novembre 1919 (à lire et à relire), c’est que le primat de la volonté
politique, consubstantiel à l’existence de la Nation depuis le 17 juin
1789, n’a pas besoin de pratiques politiques autoritaires, comme celles
qui sont à l’œuvre dans le bonapartisme, même quand l’avenir et le salut
de la France sont en jeu :
« Après avoir
préservé l’Honneur en 1871, la République sauvant, avec nos vaillants
Alliés, la civilisation elle-même, a superbement refait l’intégrité de
la Patrie. Le régime est désormais au-dessus de toute atteinte. Nous
avons vu le Gouvernement représentatif suffire à des tâches qui
paraissaient dépasser la mesure des forces humaines. Pendant quatre ans
et plus, au pire des suprêmes périls, les libertés politiques ont été
sauvegardées sous le contrôle du Parlement [même avec l’autorisation
de gouverner par décret donnée en février-mars 1918], dans le plein
de l’action gouvernementale au grand jour. Enfin, l’évolution de Justice
sociale, enrichie des stipulations du Traité de Paix, poursuit
laborieusement ses voies dans tous les pays [comme la France] qui
veulent une vie de Justice, mais ne conçoivent pas la vie sans la
liberté."
Telle est bien la différence entre le jacobinisme et le bonapartisme :
alors que le second valorise le pouvoir et son exercice en n’étant pas
très regardant sur les libertés démocratiques et la justice sociale, le
premier se fait un devoir d’inscrire le primat de la volonté politique
dans un cadre rigoureux d’institutions parlementaires avec l’idéal de
promouvoir ladite justice sociale.
Dernière
considération de politique historique au partir de ce retour au pouvoir
de Clemenceau porté par l’opinion publique ; elle prend la forme d’une
interrogation très actuelle. Qui doit émaner du suffrage universel : le
Président de la République ou le chef du gouvernement ? Réponse :
évidemment, celui qui assume, c’est-à-dire définit et conduit la
politique de la France contre ou avec les vents et marées de la
conjoncture. Mais alors se pose la question, la question par
excellence : qui, du Président ou du chef du gouvernement, assume,
c’est-à-dire définit et conduit devant les français (et le monde) la
politique de la France ? Si c’est le Président, c’est lui qui doit
émaner du suffrage universel, mais, alors, à quoi bon un chef de
gouvernement ? En revanche, si, comme le suggère la pratique de
Clemenceau, c’est le chef du gouvernement qui assume intégralement et
totalement (toujours les mots de Clemenceau) devant les français (et le
monde) la politique de la France, c’est lui qui doit émaner du suffrage
universel, mais, alors, à quoi bon avoir un Président de la République ?
Pour son autorité morale, après une vie passée dans les luttes
politiques ; c’est sans doute ce qu’a dû se dire Clemenceau en 1920
quand il a voulu, sans succès, devenir Président de la République. Mais
est-ce qu’une autorité morale s’élit au suffrage universel ?
n
N.B. Toutes les citations,
brèves ou longues, de Clemenceau, qui ne sont pas explicitement
référencées, proviennent de sa « Déclaration ministérielle et discussion
des interpellations à la Chambre des députés » du 20 novembre 1917 (in
Discours de guerre recueillis et publiés par la Société des amis de
Clemenceau, Paris, Presses Universitaires de France, 1995, pp. 130-147
[disponible sur « gallica.fr]).
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