Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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Francis Ponge, écrivain gaullien

 

par Pascal Sigoda

 

 

  

 

Nous jugerions oiseux d’ajouter un livre à la bibliothèque concernant un vieil auteur de notre littérature nationale, s’il ne s’agissait dans notre esprit, de bêcher un peu au pied de l’arbre pour lui permettre de respirer et de s’élever encore.

       Naturellement, c’est la cime de cet arbre qui nous intéresse, c’est-à-dire la littérature présente, comme elle pousse des feuilles dans le ciel de l’avenir.

                                                                               Pour un Malherbe, 1965, Gallimard.

                                                                                      

                                                     

     C’est avec un net agacement que Philippe Sollers était obligé de prendre acte des positions gaulliennes de Francis Ponge, pourtant poète d’avant-garde, père spirituel et gourou tutélaire de  Tel quel sa revue, prestigieuse et dominatrice, apolitique à l’origine qu’il avait tourné dans le sens du vent idéologique de l’époque, communiste puis maoïste. Depuis le cas des jacobins partisans du Premier Empire il faut constater que la France a été riche en ces tendances fortement mélangées que Régis Debray a pu qualifier de « confusionnistes », mais qui témoignent que nombreux étaient ceux qui croyaient dans la fusion entre patrie et justice sociale.

     En 1914,  à la veille de la guerre, Francis Ponge participe à Paris à  une manifestation dirigée par Maurice Barrès, en un temps où la Ligue des Patriotes retrouve les forts soutiens républicains de ses débuts. Il est âgé de quinze ans et adepte de l’auteur du « Culte du moi », à la fois sur le versant esthétique  et  politique.

      Il ne faut pas faire d’anachronisme .L’image de Barrès à l’époque ne correspond pas au cliché suranné que les surréalistes ont peu à peu imposé après 1920 et le procès organisé  autour de la revue Littérature. A la fin du 19ème il apparaît libertaire, prince de la jeunesse intellectuelle, il avait été candidat sous l’étiquette socialiste et avait siégé à l’extrême-gauche. Sa participation à l’aventure boulangiste reste la marque d’une accointance avec une pensée politique complexe qui dépasse l’image d’Epinal du militaire à la barbe blonde en quête de coup d’Etat. Général républicain et social, Boulanger reçut l’appui de certains royalistes, mais aussi des bonapartistes qui avaient leur propre aile gauche, et de socialistes parmi les plus radicaux comme les Blanquistes. Il semble donc que les sympathies politiques de Ponge adolescent ne soient pas le signe de tendances spécialement « réactionnaires ».

       Il se dira plus tard jacobin et clemenciste. La référence à Clemenceau n’est pas indifférente : adversaire de l’Empire ,militant de l’extrême-gauche de l’époque, défenseur des communards, dreyfusard et anticolonialiste, il est aussi le défenseur intransigeant de la Défense nationale, le Père La Victoire de 14/18,un modèle en somme.

 Anarchie et socialisme

        « …Je suis d’une famille protestante, il y a là un atavisme , une rigueur morale , tout était toujours correct chez nous… » (1) signale-t-il dans un entretien avec Serge Koster(2).Il ajoute : « … J’étais jacobin et révolutionnaire. Ou, si vous voulez, « clemenciste » : à la fois patriote et de gauche ».La situation internationale et ses prolongements en France motiva ses premiers engagements et il continue ainsi : « Plus tard, avec les surréalistes, vers 1930, on se demandait ce qu’il faudrait faire en cas de guerre. J’avais été prévenu très tôt par Groethuysen : « attention, l’hitlérisme,c’est très grave » ».Jean Tardieu atteste  de ces préoccupations(3) : « …C’est ainsi que, redoutant l’invasion de la France par des mouvements fascistes , nous avons assisté (d’assez prés, mais en simples badauds), place de la Concorde à la journée du 6 février, à cette échauffourée qui s’est avérée ,plus tard, n’être qu’un signe et non un événement… ». (3)

        Bien sûr la réalité sociale est aussi une de ses raisons d’adhésion dans un premier temps au parti socialiste en 1920 et à un militantisme syndical chez Hachette. Il témoigne de ce monde mécanique et déshumanisé qu’exprimait Charlie Chaplin dans Les temps modernes et que Charles de Gaulle a décrit dans des termes identiques aux siens : « …Puni si j’avais une minute de retard ,et travaillant presque, étant donné les trajets – j’habitais Belleville à ce moment-là – douze heures par jour » (4) L’expérience plus que l’intellectualisation a donc guidé son choix en faveur du peuple, le tout mêlé de sentiments évangéliques ,lui qui avait été impressionné par la révolution russe, « …événement d’une importance capitale ». Ce socialiste radicalisé, à tempérament anarchiste (5), a choisi le Parti en 1937 pour une raison qui fut également celle de Malraux : « l’efficacité », « la rigueur », « la discipline », des qualités qui seront utiles dans la lutte antifasciste, la Résistance et la clandestinité. Il entre en 1941 dans la Résistance, responsable de journaux, agent de liaison, membre de groupes clandestins, arrêté dans des rafles ,échappant à la gestapo. Un signe pour l’avenir : à cette époque  il estime que ce n’est pas seulement la patrie qui est en cause, mais le langage, la langue française. En 1945 il est encore proche du P.C.F., et il pense que le parti et la puissante Russie soviétique ont été indispensables pour vaincre le nazisme. Sa correspondance avec Jean Paulhan témoigne de son identité profonde. En juin 1945 il lui écrit : «  Tu sais bien que si je suis communiste, c’est parce que cela me paraît (pour un esprit libre) plus difficile que d’être anarchiste, plus méritoire, et par modestie de ma raison » et ajoute : « …Le patriotisme, tu l’as dit toi même (je crois dans ton article sur Decour) : il y a plusieurs France. Celle des Trusts (mettons, pour aller plus vite) je me ferais tuer contre elle. Celle des ouvriers,  paysans, je me ferais tuer pour elle… » (6) En 1946 il quitte la revue Action et le P.C.F. Cette décision lui est dictée en apparence par des raisons apparentes : sectarisme de  l’organisation, morgue des dirigeants ; et Ponge a le courage de le faire dans une époque où le parti est encore en phase ascendante et représente un quart des électeurs Français, mais où André Malraux rejoint le général de Gaulle. Il note aussi (7) : « …Petit à petit je me suis rendu compte que le fait d’être communiste procurait des avantages de vanité, des possibilités de voyages ;mon atavisme protestant, ne se satisfaisaient pas trop de cela ».

      Un article paru dans le Surréalisme au Service de la Révolution, n°1, en juillet 1930, le seul donné à cette revue, témoigne de l’ambiguïté de son engagement. Plus-que-raisons est un brûlot libertaire : « …Vraiment, croit on que nous puissions avoir quelque chose en commun avec le siècle de la camelote, de la boite à sardines. Le sabotage au dessus de tout. Je crois à une révolution sans mémoire. Passons au déluge. (Contre Marx, Hegel et Cie)…. » .

      Dans le même moment et la même revue il lui arrive de signer de façon un peu contradictoire une pétition collective en faveur de Georges Sadoul qui se termine par une révérence à l’U.R.S.S. « patrie des travailleurs ».  En 1947 il ne renouvelle pas sa carte. Au fond Ponge est d’une part le dénonciateur de l’irrationalisme nazi (8) au nom des « Lumières », mais aussi de l’hyper-rationalisme marxiste qui réduit l’homme au politique ,et se révèle incapable de comprendre l’art moderne. Le marxisme a aussi créé un nouveau totalitarisme sous un prétexte d’humanisme intégral en lequel Ponge a cru sous l’Occupation.   

     En 1955 il prépare l’édition de son Malherbe. Curieusement, il trouve moyen d’y citer le théoricien libertaire individualiste Max Stirner. Le sujet ne manque pas d’angles d’attaque signifiants .François de Malherbe comme Ponge a vécu entre Normandie et Provence, entre deux terroirs qui symbolisent la synthèse entre le nord et le sud qui fonde la nation française. Poète officiel, il est aussi le maître de la langue française, celui qui œuvre pour une poésie nationale susceptible d’être comprise « par les crocheteurs de Port-au-foin », par le peuple et les plus humbles. « Aristocrate et peuple sont du même bois » dira plus tard Dominique de Roux : cette phrase vaut pour Malherbe et Ponge, qui jouant avec des généalogies fabuleuses et romaines se voit « noble et plébéien » (9). Elle vaut aussi pour Charles de Gaulle. Le poète  royal nous donna des odes politiques et religieuses liant le pouvoir  et  le catholicisme, mais il faut bien voir que cela appartient à l’ordre monarchique de l’époque d’Henri IV .Le sentiment religieux importe moins que la souveraineté du royaume. Malherbe vient de la faction catholique des Guise, il semble bien s’être rangé du côté du Parti des Politiques cher à Jean Bodin et à l’unité nationale. Une certaine identification entre lui et François de Malherbe paraît bien s’être réalisée et elle sera d’importance dans l’avenir.                                              

Résistance

     Il faut en revenir à la Résistance. En dehors d’une activité déjà évoquée de Résistance classique, Ponge a donné par son écriture le témoignage précieux d’un écrivain qui échappe à ce que dénoncera en 1945 Benjamin Péret comme étant Le déshonneur des poètes, une poésie de «  garde nationale » vouée à la propagande. Il a dit lui même qu’il n’était pas un peintre de batailles.

                                                                    « …dire (et plutôt indirectement dire) :              homme il faut être. Société, il faut être (et d’abord « France, il faut être »).

                                                         Francis Ponge, Tome premier, p.216                                  

      Le poème Le platane nous en donne un exemple (10) :

Tu borderas toujours notre avenue française pour ta

simple membrure et ce tronc clair , qui se départit sèchement

de la platitude des écorces,

Pour la trémulation virile de tes feuilles en haute lutte

Au ciel à mains plates plus larges d’autant que tu fus tronqué,

Pour ces pompons aussi, Ô de très vieille race, que tu

prépares à bout de branches pour le rapt du vent,

Tels qu’ils peuvent tomber sur la route poudreuse ou

les tuiles d’une maison…Tranquille à ton devoir tu ne t’en

émeus point :

seul succédant vaille au fier Languedoc

A perpétuité l’ombrage du platane           

                                  

     Il ne peut être question de reprendre « l’explication de texte » de Ian Higgins (10), mais il faut dire que Ponge réussit  là avec simplicité, sobriété, une extrême discrétion ,mais aussi une profondeur rare à nous exprimer à la fois la réalité de l’être national, l’espoir et la conviction de sa continuité, la création d’un arbre devenu blason.               

     En 1955 il est attaqué durement pour avoir donné un article à la revue Preuves .Cette dernière était un élément du dispositif que les services secrets américains avaient constitué pour rassembler en Europe intellectuels sociaux-démocrates ,libéraux et conservateurs(11) dans un front pro-occidental ,c’est-à-dire favorable aux Etats Unis. Le financement s’opérait par le biais de fondations, qui elles –mêmes transmettaient des fonds au Congrès pour la liberté de la Culture, qui appuyait plusieurs revues européennes. Cette  pratique bien connue maintenant a été soutenue par des écrivains très consentants comme Raymond Aron et suivie par d’autres qui ne se doutaient pas de l’intervention de la C.I.A. et donnaient occasionnellement quelques articles. Tel est sans doute le cas de Francis Ponge, qui marquait néanmoins par là qu’il avait rejoint le camp des antistaliniens.

                                                      Malherbe et de Gaulle

      En juin 1957 il écrit à Jean Paulhan : « …Il devient pour tous évident que le respect de l’Etat (dans toutes ses fonctions) doit être restauré, réparé, et comme repris en sous-œuvre » (12).Cet appel est emblématique de son évolution : « …en 1958, j’avais refusé signer un appel contre De Gaulle et c’est alors que j’ai fait l’éloge des moments où la France est tenue de main ferme, comme sous Henri IV, Richelieu ,Louis XIV. Par la suite,  Malraux m’a dit qu’il avait lu mon Malherbe  en une nuit et qu’on en avait parlé au Conseil des ministres. Je lui ai dit que je ne l’avais pas envoyé au Général parce que j’attaquais Pascal, le catholicisme ; là-dessus, il m’a raconté la visite de De Gaulle au Pape et comment, au bout d’une demi-heure d’entretien il regarde sa montre  et dit : »Et maintenant, Saint-Père, si nous parlions de la France ? ». Malraux m’a fait découvrir que j’étais gaulliste sans le savoir et j’ai dit que si la France n’avait jamais été que contestataire et révolutionnaire comme en 1789, elle n’existerait plus. J’ai toujours été patriote, patriote de la langue française, comme cela figure dans L’Ecrit Beaubourg, et c’est pourquoi j’ai fait l’éloge de la francité dans Pour un Malherbe. ».

     Le refus de voir endommager le génie national qui fonde son jacobinisme explique son ralliement à De Gaulle. Par ailleurs Dans ses entretiens avec Serge Koster, il tient des propos très gaulliens : « … Ma doctrine fait confiance à l’homme  (1943)…Je suis profondément pessimiste. Mais… Donc, vivre, malgré tout. Espoir ».Nous retrouvons là la dualité de Ponge, homme de tradition et libertaire, conservateur et  progressiste, à jamais dans la fidélité et la création.

     Son Malherbe le dit : « … Nous étant jeté d’abord avec enthousiasme dans le parti démocratique, écrit Ponge, nous n’y avons pas trouvé la vertu ; toute dignité nous en a paru absente ,toute fraternité proscrite »(p.27) .Il dira par ailleurs sa défiance vis-à-vis de Deferre et de Mitterrand qu’il a bien connus dans leur jeunesse commune.

     Sa vision de Charles de Gaulle passe à travers L’Ecrit Beaubourg (1977,imprimerie Union) : « …Est- il si paradoxal, écrit- il ,de rappeler ce que les annales ,que j’évoquais peu auparavant ,nous apprennent ,à savoir qu’un personnage ,assez formidable pour avoir , s’y vouant à plusieurs reprises ,sauvé la nation qu’il prenait en charge les pires catastrophes et ,par tous les moyens que lui fournissait son génie – je dis bien par tous les moyens – su vaincre ,à l’intérieur comme à l’extérieur , ses adversaires, puisse à son tour se vaincre lui-même, son ambition satisfaite, et se montre aussitôt plus noble et plus libéral que quiconque ? ». Il ajoute le portrait lié d’André Malraux : « …Dans le domaine particulier des affaires culturelles ,dès la prise de fonction à ce poste de ce personnage hors de pair, tant pour les garanties que donnaient ses états de service, si je peux ainsi dire au cours de son aventure personnelle, que par la puissance de son imagination et l’énergie de son passage aux actes , l’impulsion avait été donnée, et à l’altitude nécessaire .Tout ,grâce à la force acquise, pouvait désormais s’entreprendre… ».Nous retrouvons là la stratégie du Platane : « …Les valeurs subversives sont intérieures, ne sont pas visibles » (13).La réserve qui est celle de Ponge sert un hommage qu’il lui est impossible de faire passer par quelque « Ode au Général ».Cette réserve tend à faire surgir en nous une ombre magnifique auréolée de la gloire romaine du héros cornélien .Ses convictions rejoignent celles de Charles de Gaulle sur un certain nombre de points. Il en est ainsi du rejet du régime des partis. « Il n’y a plus ni parti démocratique ni parti aristocratique, mais une coalition des conservatismes  et une religion prétentieuse et barbare » redit –t-il à Philippe de Saint-Robert. Le rejet des manipulations du culturel par le politique est également un point d’accord : «  …La plupart des partis politiques s’intéressent aux écrivains, ce que ne faisait pas du tout le Général, un peu comme à des otages… ».Il refuse aussi les pratiques des pays communistes : « …pas de culture, ni d’art dirigés… ». Il rejoint aussi une certaine politique québécoise, à propos de la langue. « … Ce que je voudrais dire aussi, dit- il à Philippe de Saint-Robert, c’est la leçon  que nous donnent les gens du Québec et de l’Acadie, qui se sont battus pendant des siècles,  avec succès, pour maintenir la langue française, de façon quasi tragique pour eux. Ils nous montrent qu’eux avaient conscience que c’était une chose des plus importantes pour leur survie comme tels, comme descendants des Français. Si nous nous laissions aller, alors que nous avons l’exemple de ces gens, c’est que rien ne serait possible. …Il faut aussi penser que la langue française, parmi les langues romanes, était la seule universelle ».

     Son œuvre en apparence toute poétique est aussi secrètement politique. Il donne dans le parti-pris des choses et en vient à «  …se nourrir de mots français (c’est pain béni des dieux) » (L’Herne, p.495).De là il ne peut qu’admettre  que  «…La condition de l’homme et de l’écrivain français, c’est d’être à l’intérieur du langage français « (id. p.533). Et il vient tout naturellement à cette déclaration à Philippe Sollers : « …Je n’ai jamais cherché qu’ à redonner à la langue française , cette densité, cette matérialité, cette épaisseur (mystérieuse bien sûr), qui lui vient de ses origines les plus anciennes ».Cette volonté le conduit à édicter des règles qui dépassent évidemment le domaine de la langue à propos de la tradition : «  …Le contrepoids de cette tendance (à innover) se trouve dans l’archaïsme » (L’Herne,537), vite rejoint par un éloge des grands protecteurs des arts habité d’ un imaginaire de la fermeté et de la rigueur.

                                                     «  Nous, mots français »

     C’est le titre d’un texte publié par Francis Ponge dix ans avant sa disparition, en mars 1978, dans la Nouvelle Revue Française, le sous titre est éloquent : Essai de prose civique. Dés l’entrée il évoque un gaullien « certain état des choses » qui « m’incitait à me dresser d’urgence à contre-courant (souligné par nous) (14).Le mot est important. Il marque bien le tempérament de notre champion de la Liberté de l’Esprit qui complète ainsi sa phrase «  …comme naguère et jadis, audens in proelia, j’avais fait, de manières à la fois fort diverses et dans des camps opposés… ». Après avoir évoqué avec humour sa situation dans les lettres , il estime qu’ « …Il est ,en effet des circonstances où la survie de l’esprit sous ses espèces françaises est en tel péril, qu’une prise de position est inéluctable de la part de ceux qui occupent quelque poste de responsabilité… ».Il invoque à ce moment la leçon de Jean Paulhan. Il en appelle au « peuple de France »  qui se trouve « …Par le fil en aiguille de ce qui est advenu en France depuis avant sa mort la retraite du dernier de ses grands serviteurs. Le peuple de ce pays se trouve conduit à une échéance fatale ».Il le prévient : « …Si tu ne veux pas être un jouet promis aux vents, prends garde ».Bien sûr il n’est pas dupe, l’Histoire, la Culture , la Langue même , « le sentiment que chacun se fait de sa Langue » sont peut être faits de la nature même des songes ,mais aussi « Tout cela, estime –t-il , est en quelque façon biologique et provient à chacun de son originalité, id est de ses origines ».Il ajoute « …Tout finalement n’a lieu que dans la Parole ,dont le caractère  primordial et sacré reste toujours à rappeler… ».Il invoque un au-delà de la langue française qui est en même temps sa vérité la plus profonde .Il fait appel ensuite à un ses  textes , réellement prophétique   de 1952 environ, il y a  « plus d’un quart de siècle », « à l’heure où une grossièreté sans nom submerge la conscience publique, où le progrès extraordinaire des sciences et de l’outillage dont dispose l’homme s’accompagne d’une régression non moins extraordinaire des valeurs esthétiques et morales ; où d’ailleurs nous assistons à la défaite (au sens fort) de notre pays. » Ces mots écrits en période de « désespoir patriotique » pendant la IVème République sont repris à l’identique.

     La figure de Charles de Gaulle, toujours innommé, fait à nouveau retour. C’est l’histoire de ces « …événements qui devaient enfin ramener aux affaires, à la supplication de ceux même dont l’impéritie une fois de plus, comme tant de fois déjà depuis le sinistre cartel (15) de 1924, avait causé nos malheurs, le héros déjà légendaire qui allait tout rétablir malgré eux, jusqu’à ce que la démagogie éhontée que leur inspirait leur appétit de revanche et l’acoquinement avec eux de quelques transfuges en puissance, parviennent à le décourager de nouveau. Et certes, depuis la retraite provoquée de l’homme providentiel qui, ayant joué pour la France, après qu’Elle eut été, comme jamais auparavant, pratiquement rayée de la carte du Monde ,le rôle merveilleux d’un certain fondateur, avait dû régler un autre conflit , puis su rétablir, avec la paix, l’ordre et la prospérité publique c’est encore une période de désespérance civique que nous aurions pu connaître. Mais l’espérance fut plus forte ;et quelle leçon seulement voulûmes-nous tirer de cette histoire ,sinon que tout peut être sauvé, comme cela fut voici vingt ans ».

    Ces vingt ans nous ramène à mai 1958, à la guerre d’Algérie et aux prémisses du retour du général de Gaulle au pouvoir. Vingt ans plus tard donc Ponge se trouve  dans un état de détresse nationale semblable à celui qu’inspirait la quatrième République. Nous sommes dans la quatrième année de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing , qui a largement œuvré à l’échec du référendum de 1969 au départ de Charles de Gaulle et sans doute par conséquent anticipé sa disparition. La politique menée à cette époque renoue avec les marécages d’un régime disparu et une inquiète hostilité s’est installée dans les rangs des nationaux. Cette angoisse pour la France va les conduire à favoriser en 1981 l’élection de François Mitterrand.

    En attendant Francis Ponge  n’est pas tendre pour les hommes du giscardisme ,du centrisme et peut être pour leurs opposants de gauche, à ceux qui collaborent à une certaine abjection du monde moderne : « …Qu’ils ne comptent donc pas sur nous ,ceux dont la traîtrise latente et l’accointance avec les plus médiocres des éternels contestataires de la France, oui contaminato cum grege turpium morbo uirorum, avec leur troupeau d’hommes infâmes et souillés ,ne vivant que dans l’ébriété de l’espérance d’un pouvoir qui toujours se refuse.

    Non, qu’ils ne comptent pas sur nous, ces mêmes, qui, par leur lâche conduite, leur obéissance désastreuse aux tendances les plus vicieuses des esprits dévergondés et des groupes de pression, à la dépravation des mœurs baptisée pour l’occasion mutation irréversible, adaptation nécessaire à la mentalité moderne et à la société industrielle, par leur encanaillement  enfin avec la lie du marécage central (soulignés par nous), nous font assister à l’abaissement de notre pays, à sa perte de prestige et au déshonneur d’affronts répétés sans aucune réaction que la présentation de la joue gauche ».Il est d’ailleurs aussi réservé pour ceux qui n’auraient pas manqué de chuter si de Gaulle (désigné par un Lui ) n’avait pas été là en son temps.

    Il s’agit pour lui d’appuyer les listes du Rassemblement Pour la République aux élections législatives de 1978 : « J’apporterai mon suffrage à ce parti- là » seront les derniers mots de son texte. Le R.P.R. a été fondé l’année précédente et  son chef ,Jacques Chirac ,a eu des discours très gaulliens, stigmatisant le pouvoir qualifié de « parti de l’étranger ».Francis Ponge s’installe alors dans des « positions constantes » qu’il sent « issues de (ses) origines tant ethniques que culturelles ».Il continue sa prise de position par une invocation langagière aux mots français :  « Nous, mots français, par toi lecteur et moi qui les agence, communément entendu comme tels l’an 2732 de la fondation de Rome, et qui la resterons quelques années encore ,nous mots français, reconnaissant, avouant, respectant, honorant nos origines… »  

    Ces mots, mobilisés  pour la continuité de l’être national sont pour lui le socle de l’Espérance et de la Fidélité, pour que d’autres viennent et «proposent des lois inspirées ». n

                                          

1)      Cahier de L’Herne p .98 -Deux protestants  nîmois nous font signe : Louis Rossel, officier républicain, « général » de la Commune de Paris, héros pour De Gaulle et son père ,et Jean Paulhan, anarchisant, membre d’une municipalité de gauche, grand écrivain, éditeur , résistant, défenseur de la langue française et gaullien.

2)      Francis Ponge, Serge Koster, Henri Veyrier, 1983 p. 98

3)      In Cahier de L’Herne (fondés par Dominique de Roux), Francis Ponge, p.33. Ce Cahier de 616 pages comprend  deux textes très remarquables dus à Philippe de Saint-Robert : Pour un Ponge p.p.174/186,et Entretien avec Philippe de Saint-Robert  p.p.533/539, 6 février1981, texte de l’émission Agora (Olivier Germain-Thomas) de France-Culture.

4)      P.82, Francis Ponge, J.M.Gleize, Le Seuil, 1988

5)      Il n’a jamais approché un groupe anarchiste. Il s’agit plutôt d’un tempérament

6)      Correspondance Jean Paulhan-Francis Ponge, 1923-19 46, NRF, Gallimard

7)      Henri Veyrier op.cité

8)      Et le surréalisme fait aussi l’objet d’une attaque sur ce terrain. Jean Clair a récemment relancé le débat avec Du surréalisme considéré dans ses rapports  au totalitarisme et aux tables tournantes, Fondation du 2 mars, éditions des mille et une nuits, 2003

9)      P.24 ,Ponge, J.M.Gleize

10)  Brillamment analysé dans Crevette, platane et France ,la poésie de Résistance de Ponge, Ian Higgins, Cahier de L’Herne Francis Ponge, p.p.342/357.

11)  de même que la CIA finançait des syndicats comme F.O., des organisations paramilitaires comme GLADIO ou des mouvements pour l’Europe unie. Ce type d’aide a survécu (Cf l’affaire de l’U.N.I. qui a bénéficié de l’appui de la N.E.D. , Fondation nationale pour la démocratie, organisation fondée le 6 novembre 1982 mais dans l’esprit de celles crées pendant la guerre froide)

12)   Correspondance Paulhan/Ponge, T.2, Gallimard

13)   P. 102, Henri Veyrier,

14)   Titre d’un ouvrage d’Isaiah Berlin voué à Machiavel, Vico, Montesquieu, Hume, Moses Hess, Verdi, Georges Sorel qui témoignèrent de cette façon de penser.

15)  Cartel des gauches ,1924/1932/1936, dominé par les radicaux, avec l’aide des socialistes modérés.