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Francis
Ponge, écrivain gaullien
par Pascal Sigoda
Nous jugerions oiseux d’ajouter un livre à la bibliothèque concernant un
vieil auteur de notre littérature nationale, s’il ne s’agissait dans
notre esprit, de bêcher un peu au pied de l’arbre pour lui permettre de
respirer et de s’élever encore.
Naturellement, c’est la cime de cet arbre qui nous intéresse,
c’est-à-dire la littérature présente, comme elle pousse des feuilles
dans le ciel de l’avenir.
Pour un Malherbe, 1965, Gallimard.
C’est avec un
net agacement que Philippe Sollers était obligé de prendre acte des
positions gaulliennes de Francis Ponge, pourtant poète d’avant-garde,
père spirituel et gourou tutélaire de Tel quel sa revue,
prestigieuse et dominatrice, apolitique à l’origine qu’il avait tourné
dans le sens du vent idéologique de l’époque, communiste puis maoïste.
Depuis le cas des jacobins partisans du Premier Empire il faut constater
que la France a été riche en ces tendances fortement mélangées que Régis
Debray a pu qualifier de « confusionnistes », mais qui témoignent que
nombreux étaient ceux qui croyaient dans la fusion entre patrie et
justice sociale.
En 1914, à
la veille de la guerre, Francis Ponge participe à Paris à une
manifestation dirigée par Maurice Barrès, en un temps où la Ligue des
Patriotes retrouve les forts soutiens républicains de ses débuts. Il est
âgé de quinze ans et adepte de l’auteur du « Culte du moi », à la fois
sur le versant esthétique et politique.
Il ne faut
pas faire d’anachronisme .L’image de Barrès à l’époque ne correspond pas
au cliché suranné que les surréalistes ont peu à peu imposé après 1920
et le procès organisé autour de la revue Littérature. A la fin du 19ème
il apparaît libertaire, prince de la jeunesse intellectuelle, il avait
été candidat sous l’étiquette socialiste et avait siégé à l’extrême-gauche.
Sa participation à l’aventure boulangiste reste la marque d’une
accointance avec une pensée politique complexe qui dépasse l’image d’Epinal
du militaire à la barbe blonde en quête de coup d’Etat. Général
républicain et social, Boulanger reçut l’appui de certains royalistes,
mais aussi des bonapartistes qui avaient leur propre aile gauche, et de
socialistes parmi les plus radicaux comme les Blanquistes. Il semble
donc que les sympathies politiques de Ponge adolescent ne soient pas le
signe de tendances spécialement « réactionnaires ».
Il se dira
plus tard jacobin et clemenciste. La référence à Clemenceau n’est pas
indifférente : adversaire de l’Empire ,militant de l’extrême-gauche de
l’époque, défenseur des communards, dreyfusard et anticolonialiste, il
est aussi le défenseur intransigeant de la Défense nationale, le Père La
Victoire de 14/18,un modèle en somme.
Anarchie
et socialisme
« …Je
suis d’une famille protestante, il y a là un atavisme , une rigueur
morale , tout était toujours correct chez nous… » (1) signale-t-il dans
un entretien avec Serge Koster(2).Il ajoute : « … J’étais jacobin et
révolutionnaire. Ou, si vous voulez, « clemenciste » : à la fois
patriote et de gauche ».La situation internationale et ses prolongements
en France motiva ses premiers engagements et il continue ainsi : « Plus
tard, avec les surréalistes, vers 1930, on se demandait ce qu’il
faudrait faire en cas de guerre. J’avais été prévenu très tôt par
Groethuysen : « attention, l’hitlérisme,c’est très grave » ».Jean
Tardieu atteste de ces préoccupations(3) : « …C’est ainsi que,
redoutant l’invasion de la France par des mouvements fascistes , nous
avons assisté (d’assez prés, mais en simples badauds), place de la
Concorde à la journée du 6 février, à cette échauffourée qui s’est
avérée ,plus tard, n’être qu’un signe et non un événement… ». (3)
Bien sûr
la réalité sociale est aussi une de ses raisons d’adhésion dans un
premier temps au parti socialiste en 1920 et à un militantisme syndical
chez Hachette. Il témoigne de ce monde mécanique et déshumanisé
qu’exprimait Charlie Chaplin dans Les temps modernes et que Charles de
Gaulle a décrit dans des termes identiques aux siens : « …Puni si
j’avais une minute de retard ,et travaillant presque, étant donné les
trajets – j’habitais Belleville à ce moment-là – douze heures par jour »
(4) L’expérience plus que l’intellectualisation a donc guidé son choix
en faveur du peuple, le tout mêlé de sentiments évangéliques ,lui qui
avait été impressionné par la révolution russe, « …événement d’une
importance capitale ». Ce socialiste radicalisé, à tempérament
anarchiste (5), a choisi le Parti en 1937 pour une raison qui fut
également celle de Malraux : « l’efficacité », « la rigueur », « la
discipline », des qualités qui seront utiles dans la lutte antifasciste,
la Résistance et la clandestinité. Il entre en 1941 dans la Résistance,
responsable de journaux, agent de liaison, membre de groupes
clandestins, arrêté dans des rafles ,échappant à la gestapo. Un signe
pour l’avenir : à cette époque il estime que ce n’est pas seulement la
patrie qui est en cause, mais le langage, la langue française. En 1945
il est encore proche du P.C.F., et il pense que le parti et la puissante
Russie soviétique ont été indispensables pour vaincre le nazisme. Sa
correspondance avec Jean Paulhan témoigne de son identité profonde. En
juin 1945 il lui écrit : « Tu sais bien que si je suis communiste,
c’est parce que cela me paraît (pour un esprit libre) plus difficile que
d’être anarchiste, plus méritoire, et par modestie de ma raison » et
ajoute : « …Le patriotisme, tu l’as dit toi même (je crois dans ton
article sur Decour) : il y a plusieurs France. Celle des Trusts
(mettons, pour aller plus vite) je me ferais tuer contre elle. Celle des
ouvriers, paysans, je me ferais tuer pour elle… » (6) En 1946 il quitte
la revue Action et le P.C.F. Cette décision lui est dictée en apparence
par des raisons apparentes : sectarisme de l’organisation, morgue des
dirigeants ; et Ponge a le courage de le faire dans une époque où le
parti est encore en phase ascendante et représente un quart des
électeurs Français, mais où André Malraux rejoint le général de Gaulle.
Il note aussi (7) : « …Petit à petit je me suis rendu compte que le fait
d’être communiste procurait des avantages de vanité, des possibilités de
voyages ;mon atavisme protestant, ne se satisfaisaient pas trop de
cela ».
Un article paru dans le Surréalisme au Service de la Révolution,
n°1, en juillet 1930, le seul donné à cette revue, témoigne de
l’ambiguïté de son engagement. Plus-que-raisons est un brûlot
libertaire : « …Vraiment, croit on que nous puissions avoir quelque
chose en commun avec le siècle de la camelote, de la boite à sardines.
Le sabotage au dessus de tout. Je crois à une révolution sans mémoire.
Passons au déluge. (Contre Marx, Hegel et Cie)…. » .
Dans le même moment et la même revue il lui arrive de signer de façon un
peu contradictoire une pétition collective en faveur de Georges Sadoul
qui se termine par une révérence à l’U.R.S.S. « patrie des
travailleurs ». En 1947 il ne renouvelle pas sa carte. Au fond Ponge
est d’une part le dénonciateur de l’irrationalisme nazi (8) au nom des
« Lumières », mais aussi de l’hyper-rationalisme marxiste qui réduit
l’homme au politique ,et se révèle incapable de comprendre l’art
moderne. Le marxisme a aussi créé un nouveau totalitarisme sous un
prétexte d’humanisme intégral en lequel Ponge a cru sous
l’Occupation.
En 1955 il
prépare l’édition de son Malherbe. Curieusement, il trouve moyen
d’y citer le théoricien libertaire individualiste Max Stirner. Le sujet
ne manque pas d’angles d’attaque signifiants .François de Malherbe comme
Ponge a vécu entre Normandie et Provence, entre deux terroirs qui
symbolisent la synthèse entre le nord et le sud qui fonde la nation
française. Poète officiel, il est aussi le maître de la langue
française, celui qui œuvre pour une poésie nationale susceptible d’être
comprise « par les crocheteurs de Port-au-foin », par le peuple et les
plus humbles. « Aristocrate et peuple sont du même bois » dira plus tard
Dominique de Roux : cette phrase vaut pour Malherbe et Ponge, qui jouant
avec des généalogies fabuleuses et romaines se voit « noble et
plébéien » (9). Elle vaut aussi pour Charles de Gaulle. Le poète royal
nous donna des odes politiques et religieuses liant le pouvoir et le
catholicisme, mais il faut bien voir que cela appartient à l’ordre
monarchique de l’époque d’Henri IV .Le sentiment religieux importe moins
que la souveraineté du royaume. Malherbe vient de la faction catholique
des Guise, il semble bien s’être rangé du côté du Parti des Politiques
cher à Jean Bodin et à l’unité nationale. Une certaine identification
entre lui et François de Malherbe paraît bien s’être réalisée et elle
sera d’importance dans
l’avenir.
Résistance
Il faut en
revenir à la Résistance. En dehors d’une activité déjà évoquée de
Résistance classique, Ponge a donné par son écriture le témoignage
précieux d’un écrivain qui échappe à ce que dénoncera en 1945 Benjamin
Péret comme étant Le déshonneur des poètes, une poésie de «
garde nationale » vouée à la propagande. Il a dit lui même qu’il n’était
pas un peintre de batailles.
« …dire
(et plutôt indirectement dire) : homme il faut être.
Société, il faut être (et d’abord « France, il faut être »).
Francis Ponge,
Tome premier, p.216
Le poème Le platane nous en donne un exemple (10) :
Tu borderas toujours notre avenue française pour ta
simple membrure et ce tronc clair , qui se départit sèchement
de la platitude des écorces,
Pour la trémulation virile de tes feuilles en haute lutte
Au ciel à mains plates plus larges d’autant que tu fus tronqué,
Pour ces pompons aussi, Ô de très vieille race, que tu
prépares à bout de branches pour le rapt du vent,
Tels qu’ils peuvent tomber sur la route poudreuse ou
les tuiles d’une maison…Tranquille à ton devoir tu ne t’en
émeus point :
seul succédant vaille au fier Languedoc
A perpétuité
l’ombrage du platane
Il ne peut
être question de reprendre « l’explication de texte » de Ian Higgins
(10), mais il faut dire que Ponge réussit là avec simplicité, sobriété,
une extrême discrétion ,mais aussi une profondeur rare à nous exprimer à
la fois la réalité de l’être national, l’espoir et la conviction de sa
continuité, la création d’un arbre devenu blason.
En 1955 il
est attaqué durement pour avoir donné un article à la revue Preuves
.Cette dernière était un élément du dispositif que les services secrets
américains avaient constitué pour rassembler en Europe intellectuels
sociaux-démocrates ,libéraux et conservateurs(11) dans un front
pro-occidental ,c’est-à-dire favorable aux Etats Unis. Le financement
s’opérait par le biais de fondations, qui elles –mêmes transmettaient
des fonds au Congrès pour la liberté de la Culture, qui appuyait
plusieurs revues européennes. Cette pratique bien connue maintenant a
été soutenue par des écrivains très consentants comme Raymond Aron et
suivie par d’autres qui ne se doutaient pas de l’intervention de la
C.I.A. et donnaient occasionnellement quelques articles. Tel est sans
doute le cas de Francis Ponge, qui marquait néanmoins par là qu’il avait
rejoint le camp des antistaliniens.
Malherbe
et de Gaulle
En juin 1957
il écrit à Jean Paulhan : « …Il devient pour tous évident que le respect
de l’Etat (dans toutes ses fonctions) doit être restauré, réparé, et
comme repris en sous-œuvre » (12).Cet appel est emblématique de son
évolution : « …en 1958, j’avais refusé signer un appel contre De Gaulle
et c’est alors que j’ai fait l’éloge des moments où la France est tenue
de main ferme, comme sous Henri IV, Richelieu ,Louis XIV. Par la suite,
Malraux m’a dit qu’il avait lu mon Malherbe en une nuit et qu’on
en avait parlé au Conseil des ministres. Je lui ai dit que je ne l’avais
pas envoyé au Général parce que j’attaquais Pascal, le catholicisme ;
là-dessus, il m’a raconté la visite de De Gaulle au Pape et comment, au
bout d’une demi-heure d’entretien il regarde sa montre et dit : »Et
maintenant, Saint-Père, si nous parlions de la France ? ». Malraux m’a
fait découvrir que j’étais gaulliste sans le savoir et j’ai dit que si
la France n’avait jamais été que contestataire et révolutionnaire comme
en 1789, elle n’existerait plus. J’ai toujours été patriote, patriote de
la langue française, comme cela figure dans L’Ecrit Beaubourg, et
c’est pourquoi j’ai fait l’éloge de la francité dans Pour un Malherbe. ».
Le refus de voir endommager le génie national qui fonde son jacobinisme
explique son ralliement à De Gaulle. Par ailleurs Dans ses entretiens
avec Serge Koster, il tient des propos très gaulliens : « … Ma doctrine
fait confiance à l’homme (1943)…Je suis profondément pessimiste. Mais…
Donc, vivre, malgré tout. Espoir ».Nous retrouvons là la dualité de
Ponge, homme de tradition et libertaire, conservateur et progressiste,
à jamais dans la fidélité et la création.
Son Malherbe le dit : « … Nous étant jeté d’abord avec
enthousiasme dans le parti démocratique, écrit Ponge, nous n’y avons pas
trouvé la vertu ; toute dignité nous en a paru absente ,toute fraternité
proscrite »(p.27) .Il dira par ailleurs sa défiance vis-à-vis de Deferre
et de Mitterrand qu’il a bien connus dans leur jeunesse commune.
Sa vision de Charles de Gaulle passe à travers L’Ecrit Beaubourg
(1977,imprimerie Union) : « …Est- il si paradoxal, écrit- il ,de
rappeler ce que les annales ,que j’évoquais peu auparavant ,nous
apprennent ,à savoir qu’un personnage ,assez formidable pour avoir , s’y
vouant à plusieurs reprises ,sauvé la nation qu’il prenait en charge les
pires catastrophes et ,par tous les moyens que lui fournissait son génie
– je dis bien par tous les moyens – su vaincre ,à l’intérieur comme à
l’extérieur , ses adversaires, puisse à son tour se vaincre lui-même,
son ambition satisfaite, et se montre aussitôt plus noble et plus
libéral que quiconque ? ». Il ajoute le portrait lié d’André Malraux :
« …Dans le domaine particulier des affaires culturelles ,dès la prise de
fonction à ce poste de ce personnage hors de pair, tant pour les
garanties que donnaient ses états de service, si je peux ainsi dire au
cours de son aventure personnelle, que par la puissance de son
imagination et l’énergie de son passage aux actes , l’impulsion avait
été donnée, et à l’altitude nécessaire .Tout ,grâce à la force acquise,
pouvait désormais s’entreprendre… ».Nous retrouvons là la stratégie du
Platane : « …Les valeurs subversives sont intérieures, ne sont
pas visibles » (13).La réserve qui est celle de Ponge sert un hommage
qu’il lui est impossible de faire passer par quelque « Ode au
Général ».Cette réserve tend à faire surgir en nous une ombre magnifique
auréolée de la gloire romaine du héros cornélien .Ses convictions
rejoignent celles de Charles de Gaulle sur un certain nombre de points.
Il en est ainsi du rejet du régime des partis. « Il n’y a plus ni parti
démocratique ni parti aristocratique, mais une coalition des
conservatismes et une religion prétentieuse et barbare » redit –t-il à
Philippe de Saint-Robert. Le rejet des manipulations du culturel par le
politique est également un point d’accord : « …La plupart des partis
politiques s’intéressent aux écrivains, ce que ne faisait pas du tout le
Général, un peu comme à des otages… ».Il refuse aussi les pratiques des
pays communistes : « …pas de culture, ni d’art dirigés… ». Il rejoint
aussi une certaine politique québécoise, à propos de la langue. « … Ce
que je voudrais dire aussi, dit- il à Philippe de Saint-Robert, c’est la
leçon que nous donnent les gens du Québec et de l’Acadie, qui se sont
battus pendant des siècles, avec succès, pour maintenir la langue
française, de façon quasi tragique pour eux. Ils nous montrent qu’eux
avaient conscience que c’était une chose des plus importantes pour leur
survie comme tels, comme descendants des Français. Si nous nous
laissions aller, alors que nous avons l’exemple de ces gens, c’est que
rien ne serait possible. …Il faut aussi penser que la langue française,
parmi les langues romanes, était la seule universelle ».
Son œuvre en apparence toute poétique est aussi secrètement politique.
Il donne dans le parti-pris des choses et en vient à « …se nourrir de
mots français (c’est pain béni des dieux) » (L’Herne, p.495).De là il ne
peut qu’admettre que «…La condition de l’homme et de l’écrivain
français, c’est d’être à l’intérieur du langage français « (id.
p.533). Et il vient tout naturellement à cette déclaration à Philippe
Sollers : « …Je n’ai jamais cherché qu’ à redonner à la langue française
, cette densité, cette matérialité, cette épaisseur (mystérieuse bien
sûr), qui lui vient de ses origines les plus anciennes ».Cette volonté
le conduit à édicter des règles qui dépassent évidemment le domaine de
la langue à propos de la tradition : « …Le contrepoids de cette
tendance (à innover) se trouve dans l’archaïsme » (L’Herne,537), vite
rejoint par un éloge des grands protecteurs des arts habité d’ un
imaginaire de la fermeté et de la rigueur.
«
Nous, mots français »
C’est le
titre d’un texte publié par Francis Ponge dix ans avant sa disparition,
en mars 1978, dans la Nouvelle Revue Française, le sous titre est
éloquent : Essai de prose civique. Dés l’entrée il évoque un gaullien
« certain état des choses » qui « m’incitait à me dresser d’urgence à
contre-courant (souligné par nous) (14).Le mot est important. Il
marque bien le tempérament de notre champion de la Liberté de l’Esprit
qui complète ainsi sa phrase « …comme naguère et jadis, audens in
proelia, j’avais fait, de manières à la fois fort diverses et dans
des camps opposés… ». Après avoir évoqué avec humour sa situation dans
les lettres , il estime qu’ « …Il est ,en effet des circonstances où la
survie de l’esprit sous ses espèces françaises est en tel péril, qu’une
prise de position est inéluctable de la part de ceux qui occupent
quelque poste de responsabilité… ».Il invoque à ce moment la leçon de
Jean Paulhan. Il en appelle au « peuple de France » qui se trouve
« …Par le fil en aiguille de ce qui est advenu en France depuis avant sa
mort la retraite du dernier de ses grands serviteurs. Le peuple de ce
pays se trouve conduit à une échéance fatale ».Il le prévient : « …Si tu
ne veux pas être un jouet promis aux vents, prends garde ».Bien sûr il
n’est pas dupe, l’Histoire, la Culture , la Langue même , « le sentiment
que chacun se fait de sa Langue » sont peut être faits de la nature même
des songes ,mais aussi « Tout cela, estime –t-il , est en quelque façon
biologique et provient à chacun de son originalité, id est de ses
origines ».Il ajoute « …Tout finalement n’a lieu que dans la Parole
,dont le caractère primordial et sacré reste toujours à rappeler… ».Il
invoque un au-delà de la langue française qui est en même temps sa
vérité la plus profonde .Il fait appel ensuite à un ses textes ,
réellement prophétique de 1952 environ, il y a « plus d’un quart de
siècle », « à l’heure où une grossièreté sans nom submerge la conscience
publique, où le progrès extraordinaire des sciences et de l’outillage
dont dispose l’homme s’accompagne d’une régression non moins
extraordinaire des valeurs esthétiques et morales ; où d’ailleurs nous
assistons à la défaite (au sens fort) de notre pays. » Ces mots écrits
en période de « désespoir patriotique » pendant la IVème République sont
repris à l’identique.
La figure de Charles de Gaulle, toujours innommé, fait à nouveau
retour. C’est l’histoire de ces « …événements qui devaient enfin ramener
aux affaires, à la supplication de ceux même dont l’impéritie une fois
de plus, comme tant de fois déjà depuis le sinistre cartel (15) de 1924,
avait causé nos malheurs, le héros déjà légendaire qui allait tout
rétablir malgré eux, jusqu’à ce que la démagogie éhontée que leur
inspirait leur appétit de revanche et l’acoquinement avec eux de
quelques transfuges en puissance, parviennent à le décourager de
nouveau. Et certes, depuis la retraite provoquée de l’homme providentiel
qui, ayant joué pour la France, après qu’Elle eut été, comme jamais
auparavant, pratiquement rayée de la carte du Monde ,le rôle merveilleux
d’un certain fondateur, avait dû régler un autre conflit , puis su
rétablir, avec la paix, l’ordre et la prospérité publique c’est encore
une période de désespérance civique que nous aurions pu connaître. Mais
l’espérance fut plus forte ;et quelle leçon seulement voulûmes-nous
tirer de cette histoire ,sinon que tout peut être sauvé, comme cela fut
voici vingt ans ».
Ces vingt ans nous ramène à mai 1958, à la guerre d’Algérie et aux
prémisses du retour du général de Gaulle au pouvoir. Vingt ans plus tard
donc Ponge se trouve dans un état de détresse nationale semblable à
celui qu’inspirait la quatrième République. Nous sommes dans la
quatrième année de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing , qui a
largement œuvré à l’échec du référendum de 1969 au départ de Charles de
Gaulle et sans doute par conséquent anticipé sa disparition. La
politique menée à cette époque renoue avec les marécages d’un régime
disparu et une inquiète hostilité s’est installée dans les rangs des
nationaux. Cette angoisse pour la France va les conduire à favoriser en
1981 l’élection de François Mitterrand.
En attendant
Francis Ponge n’est pas tendre pour les hommes du giscardisme ,du
centrisme et peut être pour leurs opposants de gauche, à ceux qui
collaborent à une certaine abjection du monde moderne : « …Qu’ils ne
comptent donc pas sur nous ,ceux dont la traîtrise latente et
l’accointance avec les plus médiocres des éternels contestataires de la
France, oui contaminato cum grege turpium morbo uirorum, avec
leur troupeau d’hommes infâmes et souillés ,ne vivant que dans l’ébriété
de l’espérance d’un pouvoir qui toujours se refuse.
Non, qu’ils ne
comptent pas sur nous, ces mêmes, qui, par leur lâche conduite, leur
obéissance désastreuse aux tendances les plus vicieuses des esprits
dévergondés et des groupes de pression, à la dépravation des mœurs
baptisée pour l’occasion mutation irréversible, adaptation
nécessaire à la mentalité moderne et à la société industrielle,
par leur encanaillement enfin avec la lie du marécage central
(soulignés par nous), nous font assister à l’abaissement de notre pays,
à sa perte de prestige et au déshonneur d’affronts répétés sans aucune
réaction que la présentation de la joue gauche ».Il est d’ailleurs aussi
réservé pour ceux qui n’auraient pas manqué de chuter si de Gaulle
(désigné par un Lui ) n’avait pas été là en son temps.
Il s’agit pour
lui d’appuyer les listes du Rassemblement Pour la République aux
élections législatives de 1978 : « J’apporterai mon suffrage à ce parti-
là » seront les derniers mots de son texte. Le R.P.R. a été fondé
l’année précédente et son chef ,Jacques Chirac ,a eu des discours très
gaulliens, stigmatisant le pouvoir qualifié de « parti de
l’étranger ».Francis Ponge s’installe alors dans des « positions
constantes » qu’il sent « issues de (ses) origines tant ethniques que
culturelles ».Il continue sa prise de position par une invocation
langagière aux mots français : « Nous, mots français, par toi lecteur
et moi qui les agence, communément entendu comme tels l’an 2732 de la
fondation de Rome, et qui la resterons quelques années encore ,nous mots
français, reconnaissant, avouant, respectant, honorant nos origines… »
Ces
mots, mobilisés pour la continuité de l’être national sont pour lui le
socle de l’Espérance et de la Fidélité, pour que d’autres viennent et
«proposent des lois inspirées ». n
1)
Cahier de
L’Herne p .98 -Deux protestants nîmois nous font signe : Louis Rossel,
officier républicain, « général » de la Commune de Paris, héros pour De
Gaulle et son père ,et Jean Paulhan, anarchisant, membre d’une
municipalité de gauche, grand écrivain, éditeur , résistant, défenseur
de la langue française et gaullien.
2)
Francis
Ponge, Serge Koster, Henri Veyrier, 1983 p. 98
3)
In Cahier de L’Herne (fondés
par Dominique de Roux), Francis Ponge, p.33. Ce Cahier de 616 pages
comprend deux textes très remarquables dus à Philippe de Saint-Robert :
Pour un Ponge p.p.174/186,et Entretien avec Philippe de Saint-Robert
p.p.533/539, 6 février1981, texte de l’émission Agora (Olivier
Germain-Thomas) de France-Culture.
4)
P.82, Francis Ponge,
J.M.Gleize, Le Seuil, 1988
5)
Il n’a jamais approché un
groupe anarchiste. Il s’agit plutôt d’un tempérament
6)
Correspondance Jean
Paulhan-Francis Ponge, 1923-19 46, NRF, Gallimard
7)
Henri Veyrier op.cité
8)
Et le surréalisme fait aussi
l’objet d’une attaque sur ce terrain. Jean Clair a récemment relancé le
débat avec Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme
et aux tables tournantes, Fondation du 2 mars, éditions des mille et une
nuits, 2003
9)
P.24 ,Ponge, J.M.Gleize
10)
Brillamment analysé dans
Crevette, platane et France ,la poésie de Résistance de Ponge, Ian
Higgins, Cahier de L’Herne Francis Ponge, p.p.342/357.
11)
de même que la CIA finançait
des syndicats comme F.O., des organisations paramilitaires comme GLADIO
ou des mouvements pour l’Europe unie. Ce type d’aide a survécu (Cf
l’affaire de l’U.N.I. qui a bénéficié de l’appui de la N.E.D. ,
Fondation nationale pour la démocratie, organisation fondée le 6
novembre 1982 mais dans l’esprit de celles crées pendant la guerre
froide)
12)
Correspondance
Paulhan/Ponge, T.2, Gallimard
13)
P.
102, Henri Veyrier,
14)
Titre d’un ouvrage d’Isaiah
Berlin voué à Machiavel, Vico, Montesquieu, Hume, Moses Hess, Verdi,
Georges Sorel qui témoignèrent de cette façon de penser.
15)
Cartel des gauches
,1924/1932/1936, dominé par les radicaux, avec l’aide des socialistes
modérés.
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