Cercle Jeune France

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Pourquoi

il faut lire Péguy

 

par Paul-Eric Blanrue

   


 

Paris, rue de la Sorbonne, numéro 8. Façade de bois vert, à l’image des volées que l’ancien locataire distribuait à ses ennemis. Au-dessus de la vitrine, on lit « Boutique des Cahiers ». Pieuse commémoration effectuée par Pierre Voisin, le libraire qui a pris la suite de Charles Péguy. Au temps des Cahiers de la Quinzaine, il n’y avait aucune inscription et l’encadrement de la vitrine était noire. C’est à cette adresse exacte, dans cette librairie pile, aménagée le 1er octobre 1901, que s‘explique une partie de l’histoire littéraire du XXe siècle. C’est ici qu’on trouve les premiers signes de la grande incompréhension, l’amorce de la fracture, de la plaie ouverte entre le monde de l’écriture et le monde extérieur. Ce lieu contient en germe toutes les ombres à venir, les ratages, les dérives, les suspicions d’hérésie, les excommunications, les mises à mort. Le déboîtage s’est entamé ici. Notre aujourd’hui s’est, un jour, trouvé comprimé entre ces quatre murs. C’est de là que les miasmes se sont étendus.

En 1899, Péguy a fondé une librairie au 17 rue de Cujas, sous le nom de «Librairie Georges Bellais ». Lorsque cette librairie se casse la figure, il propose au conseil d’administration de la boîte une idée : la création d’une revue d’information libre paraissant tous les quinze jours. « D’information libre » : rien que ça ! Comme l’idée est rejetée, il lance lui-même sa revue «d’information entièrement libre ». Ce sont les Cahiers de la Quinzaine, domiciliés ici-même, au rez-de-chaussée. Le premier numéro des Cahiers sort le 5 janvier 1900, deux jours avant ses vingt-sept ans. Il y en aura deux cent vingt-neuf. Péguy en sera le gérant à vie. On ne lui pardonnera jamais. À partir de ce moment, tout est joué, on ne pardonnera plus rien aux écrivains libres, entièrement libres.

Mais Péguy est aussi le détonateur de la crise. Avant lui, le « parti intellectuel », c’est-à-dire le parti des gens qui pensent la liberté à notre place, n’existait pas. Le « parti intellectuel » est né pendant l’affaire Dreyfus, sous Péguy. Péguy en a été l’un des éminents contreforts, un de ses plus brillants artilleurs. Mais il s’en est détaché, il s’est décimenté lorsqu’il a vu ce qu’il devenait, ce parti : l’aristocratie de la pensée en conserve, l’agence de recrutement des élites gonflées de bonne conscience et de mépris. Quand il a compris qu’on ne peut pas suspendre sa pensée, qu’on ne doit jamais déléguer son intime conviction, il a été le premier à lancer des salves contre ses frères d’armes, à partir, seul contre tous, à l’assaut de la forteresse de la pensée unique - la pensée unique déjà ! -, cette pseudo-pensée pour qui, par paradoxe, l’Unique en ce qu’il a d’unique est l’ennemi déclaré. Le « parti intellectuel » a senti le vent du boulet. Il a poursuivi son édification sans Péguy et contre Péguy. Le «parti intellectuel » s’est blindé, s’est prémuni contre toute forme de dérive péguyste. Il a bien appris la leçon depuis !

Le « parti intellectuel » en voudra toujours à ceux qui ne lui votent pas les pleins pouvoirs, aux penseurs qui pensent sur ses rivages, aux marches de ses terres. Depuis ce temps-là, le « parti intellectuel » jette dans les culs-de-basse-fosse tous les péguys de la terre.

Péguy a été l’un des plus fervents dreyfusistes. C’était un militant. Et un jour, il aspire à être libre, entièrement libre ! Nullement à arrêter le combat : à aller plus loin. À revêtir sa propre armure, à militer dans le seul parti qui convienne aux hommes libres : celui de Fanfan la tulipe ! Le seul où les actes sont le reflet des idées.

Péguy comptait faire des Cahiers l’enseignement supérieur de la Révolution sociale, mais un enseignement délesté du poids de l’Institution, libéré de ses « mandarins » et livré aux chercheurs vrais, aux fous, à ceux qui mettent la forme en parallèle avec le fond. Bien avant 68 ! Son choix, à Péguy, était d’être dreyfusiste jusqu’au bout du dreyfusisme, et après, bien après le dreyfusisme. C’était d’être, pour toujours, mystiquement dreyfusiste, « Affaire » ou pas. L’avoir été depuis sa naissance et le redevenir chaque jour. Boire, manger, dormir, baiser dreyfusiste. Quand Dreyfus ne représente plus d’enjeu, Péguy va persister dans son dreyfusisme, chercher partout de nouveaux Dreyfus, créer sans cesse de nouvelles occasions d’être dreyfusiste. Être à vie du parti des dreyfusistes, du parti des dreyfusistes sans parti.

Une telle intransigeance a été jugée inacceptable. On n’a pas à dire ce qu’on pense comme ça ! On n’a pas à sauter sur le premier Dreyfus venu ! Où irait-on ? Dreyfus doit être accrédité par le « parti intellectuel » et tenu en laisse. Résultat : lorsque Péguy écrit que le dreyfusisme dépasse la personnalité (falote) de Dreyfus, Dreyfus lui-même se désabonne des Cahiers ! Péguy a su être dreyfusiste contre Dreyfus lorsque Dreyfus n’était plus digne d’être dreyfusiste !

Péguy a usé sa plume à ne pas écrire ce que le monde attendait qu’il écrive et à ne pas écrire ce que tout le monde écrit. Pour les questions d’argent, il n’était pas comme tout le monde non plus. Il a engouffré ses économies, et celles de sa femme, dans les Cahiers. Ce n’est pas une marque d’intelligence, car il n’était pas malin, Péguy, mais une preuve d’opiniâtreté, de dévouement et de liberté entière. La comptabilité ne marche pas avec la liberté entièrement libre. Les Cahiers ont vécu d’emprunts, de souscriptions, d’abonnements, pas de publicité, jamais. Les annonces étaient gratuites. Les Cahiers avaient trente-six abonnés quand le premier numéro est paru. Il n’en a pas eu plus de mille quatre cents, en quatorze ans d’existence. Les tirages n’ont jamais excédé trois mille exemplaires, une misère...

Les Cahiers étaient un cristal de communisme : aucune dîme n’était prélevée sur les recettes. Tout était affecté à la fabrication et à l’administration. À cette époque, un journal qui se voulait libre, entièrement libre, vivait du soutien des abonnés. Il en souffrait. Il en mourait… Les Cahiers ont passé leur vie à lutter contre la mort. Leur agonie a commencé le jour de leur conception. Les bureaux ressemblaient à un kit de survie : ils faisaient quatre mètres sur dix, mais grâce à deux cloisons de bois surmontées de verre, Péguy a réussi à partager le loyer avec d’autres revues, les Pages libres de Charles Guieysse, les Journaux pour tous et un bimensuel pour enfants baptisé Jean-Pierre. Plume contre plume, feuille sur feuille, au coude à coude, suant sang et encre dans un local de la taille d’une salle d’attente pour médecin de banlieue (Céline a connu ça). Pour tout bureau, Péguy avait une planche et une menue chaise. Aux Cahiers, ni téléphone, ni machine à écrire. Le « confessionnal », dans l’arrière-boutique, ne pas pouvait accueillir plus de trois visiteurs à la fois. On ne pouvait pas vivre, là-dedans. Heureusement, la place manquait aussi pour y crever !

Quelques auxiliaires accompagnaient Péguy dans sa lutte contre les «sorbonagres » - la petite histoire a retenu leurs noms, c’est l’intérêt de travailler dans l’ombre d’un grand homme -, mais Péguy faisait tout, il était sur tous les fronts la fois. Avec sa capeline sur les épaules, il parcourait Paris comme un Super-Héros, en quête d’abonnements pour les Cahiers. Dans la rue, il interpellait les « resquilleurs », ceux d’entre ses lecteurs qui se permettaient de lire les Cahiers sans s’abonner. Il courait tous les quinze jours à l’imprimerie de Suresnes pour surveiller en personne, à la loupe, le déroulement des opérations. Il ne laissait rien passer, la moindre erreur était un affront personnel, une injure. Lorsqu’il en croisait une, il entrait dans une colère froide dont quelques notes aux typographes ont conservé la mémoire.

On n’a jamais vu collectiviste accomplir seul tant de besognes. Il était éditeur, typographe, correcteur, gérant, maquettiste, il s’occupait des envois, il faisait le magasinage, la publicité, il signait le bon à tirer, il plaçait les abonnements, faisait la vente des livres, balayait la boutique, établissait les index… Il ne prenait jamais de vacances. Pendant son « repos » de 1904, il a établi un Catalogue analytique sommaire de plus de quatre cents pages, qu’il a fait tirer à dix mille exemplaires ! Qui n’a évidemment trouvé aucun écho parmi les lecteurs. Et par-dessus le marché, il a réussi à être l’un des plus géniaux écrivains du siècle et à composer des articles, des recueils de poèmes et des pièces de théâtre poétiques qui remplissent quatre énormes tomes de La Pléiade. Lorsque l’administration des Cahiers lui en laissait le loisir, il rédigeait également des préfaces, des notes, entretenait une correspondance-fleuve avec ses abonnés et ses collaborateurs.

Évoquant la boutique des Cahiers, Péguy dit : « J’y suis prisonnier du matin au soir. » Oui ! L’écrivain le plus libre de France était aussi l’écrivain le plus prisonnier de France. C’était le plus libre des prisonniers de France ! Mais il n’était prisonnier que de sa liberté, ou plutôt du temps passé à pratiquer sa liberté. Chaque heure de cloisonnement était aussi une heure de délivrance.

Le peu d’ordre que Péguy pouvait instiller, c’était chez lui, aux (et dans) les Cahiers. C’est dans, par, avec, et aux Cahiers qu’il pouvait, dès à présent, quinzaine après quinzaine, faire régner l’ordre de la Cité harmonieuse dont il rêvait pour demain. C’était sa parcelle d’utopie concrète.

La présentation des Cahiers reflète son obsession. Leur composition était faite à la main, en caractères fin XVIIIe siècle Didot de la fonderie Mayeur. Le brochage aussi se faisait à la main. La couverture était jaune, avec titre en noir. Parfois, il y avait des couvertures blanches à titre vermillon ou des couvertures vertes pour des numéros spéciaux. C’était du solide. Le papier des Cahiers était du papier bulle trempé et remanié pour passer l’épreuve du temps. Pour que l’ordre perdure et témoigne qu’un Ordre, une fois, a pu exister quelque part. Un Ordre social et artistique à la fois, librement consenti. Pour montrer qu’une telle chose est possible.

Péguy travaillait dans la tradition des éditeurs du XVIe siècle, dans le souci de la beauté et de la qualité, de l’harmonie. Comme chaque série des Cahiers se voulait un tout harmonieux, Péguy choisissait ses textes en fonction de leur correspondance avec cette harmonie. Il fallait qu’ils sonnent juste. Il ne refusait pas des textes parce qu’ils étaient inadaptés à sa pensée, mais parce qu’il ne s’intégraient pas dans telle ou telle série. Toutes les opinions étaient libres. Aucune relation hiérarchique n’était instaurée entre auteur et administrateur. Il n’y avait pas de commentaires aux textes. Le lecteur était considéré comme un grand garçon. Il avait droit au texte pur, sans entrelard, sans censure, avec le nombre de pages qui s’imposait, et si ce texte dépassait les capacités du compte en banque, tant pis. Péguy ne mégotait pas sur la qualité.

Bien sûr, Péguy ne se satisfaisait pas de l’ordre interne aux Cahiers. Il voulait le faire partager à ses lecteurs. Il voulait que ses lecteurs aussi soient harmonieux. Pour y parvenir, il s’engageait à mécontenter par numéro un tiers au moins de sa clientèle ! Sinon, c’était raté : il avait pactisé avec les conventions. Pour observer sa règle, il consultait son fichier pour y puiser de quoi attaquer nommément ses abonnés. Règlement de compte du producteur au consommateur ! L’ennui, c’est que plus un tel impératif était satisfait, c’est-à-dire plus les Cahiers « marchaient » au sens péguyen du terme, plus le nombre d’abonnés s’effondrait, c’est-à-dire plus la revue se cassait la gueule au sens gestionnaire du terme…

L’ordre obtenu dans l’apparent désordre avait du mal à être ordonné aux exigences de l’ordre social existant. Jamais, dans l’histoire d’une revue, les abonnés ont été à ce point sollicités et agressés dans un même numéro. Péguy était exigeant au-delà de toute limite. Il fallait que les abonnés fussent à la hauteur de leur abonnement. Il voulait des abonnés gymnastes, acrobates, dont l’esprit devait faire en permanence le grand écart entre les idées les plus opposées. Il leur en demandait autant qu’il leur en donnait, considérant que les lecteurs doivent être à la hauteur des exigences des auteurs. Il giflait sans scrupule ses lecteurs, parce que c’était dans leur intérêt : pour les réveiller de leur torpeur ! Péguy a passé sa vie à tenter de réanimer les mourants, en commençant par ceux qui se croyaient en pleine santé.

Péguy disait : « Apprenez que je ne suis pas le défenseur du peuple. Je suis du peuple ». Il défendait qu’on le défende. Il était. Il avait en lui un jaillissement qui le portait, une énergie qui débordait, qui dévastait tout sur son passage. Il était son propre carburant. Il était le fleuve, sa source et son torrent. Il ne s’est pas sacrifié, il a suivi son cours. Il ne se creusait pas la tête pour savoir quelle cause défendre le lendemain, lui ! Il ne se dévissait pas le ciboulot pour inventer de belles histoires qui n’existent nulle part comme tant de romanciers aujourd’hui, qui n’ont pas compris que la littérature est devenu l’opium des intellectuels. Il cherchait Dreyfus comme Diogène cherche l’Homme. Comme catholique, il cherchera le Christ plus tard, parce qu’il avait au fond de son âme une fenêtre ouverte qui ne s’ouvrait sur aucun visage. Parce qu’il était par nature tourné vers la misère, moléculairement orienté vers les perdants.

Péguy était d’un camp, de constitution et de naissance. Du coup, il visait à pulvériser l’autre camp, simplement, humainement, par instinct. Il ne posait pas. Il ne jouait pas. Il était offensif parce qu’il ne savait pas être autre chose. C’est pour cela qu’il était si offensant. C’est pour cette raison qu’il a eu une carrière pénitente. Il ne pouvait pas plaire, par définition.

Ce n’est pas par hasard si sa vraie vie d’écrivain correspond à la période des Cahiers. Péguy est éclos dans cette boutique, et il y est mort , en un sens. La dernière fois qu’il y a mis les pieds c‘était le 3 août 1914, à 16h. Deux heures plus tard, l’Allemagne déclarait la guerre à la France. Le lendemain, il partait, de la gare de Lyon, pour Coulommiers, où il rejoignait le 5e bataillon. Il est mort le 5 septembre, dans un champ de betteraves.                                                             Les Cahiers ont disparu peu de temps après. n

 

Ce texte est repris du blog :http://venisepourtousetpourpersonne.blogspot.com/

avec l'aimable autorisation de son auteur