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Quelques-uns des
livres de Philippe Muray, publiés aux Belles Lettres
(95, bd
Raspail, 75006 Paris) : " L'Empire du Bien ", 1991,
" On ferme ", roman, 1997,
" Exorcismes spirituels ", essais I, II, III, 1997, 1998, 2002,
" Après l'Histoire ", I et II, 1999, 2000.
Bienheureux
Auvergnats ! Ils ont Pascal, Anglade, Pourrat dans leur
Panthéon. Ils ont la chance d'y ajouter Philippe Muray, bien
que, né à Angers, il n'ait rien d'auvergnat, du moins en
apparence. Dans les années 1960-70, le quotidien régional " La
Montagne " a délecté ses centaines de milliers de lecteurs des
chroniques humoristiques signées Alexandre Vialatte. De nos
jours, ces bienheureux peuvent lire dans le même quotidien
régional les chroniques de Philippe Muray, alors que les
Parisiens, qui se croient le nombril du monde, n'ont à se mettre
sous la dent que des Sollers et autres BHL de quatrième ou
cinquième ordre. Pour ce qui est de l'humour et de l'ironie
absurde, Muray est le digne successeur d'Alexandre Vialatte.
Pour s'en convaincre, il n'est besoin que de lire les titres de
ses chroniques qui parodient des slogans bêta ou d'autres titres
célèbres : " La cage aux phobes ", " Hourrah sur le baudet ", "
Jetez le bobo avec l'eau du bain ", " Rebelle et tais-toi ", "
Du passé, tenons table ouverte ", etc.
Les écrivains contemporains qui s'inscrivent consciemment dans
un long millénaire de fiction, de poésie et d'invention
littéraire et qui expriment un vrai intérêt pour la langue
française, bref ceux que le ressentiment ne pousse pas à nier ce
dont ils ont hérité, ceux à qui un zeste de morale interdit de
faire table rase du passé, ceux qui ne jurent pas que par le "
présent " ou le " moderne ", ne sont plus très nombreux, hélas !
C'est pourquoi il faut les lire, les défendre, les faire
connaître, les étudier : ils disent plus de vérités sur le monde
réel et la France que tous les slogans ressassés par les
partisans du " droit aux droits ". Ce sont, parmi les plus
jeunes, Volkoff, Finkielkraut, Millet, Camus, Combaz, Dantec,
Muray.
Né en 1945, Philippe Muray est plus connu par ses essais,
souvent roboratifs, dont les deux volumes de " Après l'histoire
", ou par l'insolence de ses thèses, qui vont à contre-courant
de celles des Bien Pensants, que par ses romans. Voici, pour
donner une idée de la jubilation insolente avec laquelle il
écrit, le début de " Rebelle et tais-toi ", article paru dans
l'hebdo " Marianne " en 2001 :
" Le nouveau rebelle est très facile à identifier : c'est celui
qui dit oui. Oui à Delanoë. Oui aux initiatives qui vont dans le
bon sens, aux marchés bio, au tramway nommé désert, aux haltes
garderies, au camp du progrès, aux quartiers qui avancent. Oui à
tout. Sauf à la France d'en bas, bien sûr, et aux ploucs qui
n'ont pas encore compris que la justice sociale ne débouche plus
sur la révolution mais sur un séjour d'une semaine à Barcelone
défiant toute concurrence " (recueilli dans Exorcismes
spirituels III, 2002).
Pour Muray, l'histoire est finie. Nous vivons une époque "
formidable ", au sens où elle fait peur. C'est celle d'après
l'Histoire ou de la posthistoire. Evidemment, Muray ne donne pas
à la fin de l'histoire le sens qu'y donnait Fukuyama en 1989.
Pour celui-ci, la disparition des régimes communistes signait le
triomphe planétaire de la démocratie libérale, à laquelle, en
1989, il semblait que rien ne pouvait s'opposer. Les événements
du 11 septembre 2001, la guerre en Irak, le 11 mars 2004, la
guerre en Afghanistan, etc. ont infirmé la prédiction. Muray, au
contraire, juge que la fin de l'histoire est antérieure à
l'effondrement du Mur de Berlin. Elle date des années 1960,
quand a été instauré en Occident " l'Empire du Bien ", ce que
résume dans un sens dérisoire le film de Jean Yanne : " tout le
monde, il est beau, tout le monde, il est gentil ". Le Mal est
terrassé, sinon dans la réalité, du moins dans les discours et
dans le grand texte moderne qui tient lieu de réel. Désormais,
les hommes, quoi qu'ils aient fait ou qu'ils fassent, sont
innocents. Qu'ils s'éclatent, qu'ils jouissent sans entrave,
qu'ils obéissent à leurs pulsions, qu'ils se laissent guider par
le principe de plaisir, qu'ils jettent aux orties le principe de
réalité, ils sont déchargés de toute faute ! Dutroux, Emile
Louis, Paulin ont montré la voie. Eux aussi, eux surtout, dans
leur propre vie, ils se sont libérés de tous les tabous,
interdits, entraves, bornes, limites, qui auraient fait vivre
nos ancêtres dans une géhenne constante, tout en revendiquant
pour eux l'innocence propre aux libérés. Autrement dit,
l'histoire est finie, à partir du moment où les hommes font
l'expérience de ce qu'ils ont évité pendant des siècles : à
savoir vivre comme des animaux, sombrer dans la barbarie,
revenir à l'état de nature. Toute transcendance, quelle qu'elle
soit, a été abolie, le ciel est vide, Dieu est mort, l'Homme
aussi. Le monde est offert à l'avidité de touristes
consommateurs de lieux et d'espaces : ce qui était paysage ou
qui présentait une spécificité, quelque chose dont les autres
pays sont dépourvus, est transformé à leur seule intention en
vaste bronze-cul ou en musée du patrimoine pétrifié. La division
sexuelle de l'humanité et du vivant s'efface. On fait le rêve
d'une humanité asexuée, sans père, sans loi, parlant un langage
de bébés dans une immense nursery et se situant au-delà du bien
et du mal. A la place du vieil ordre symbolique de l'humanité,
abattu et foulé aux pieds, est institué le règne du Bien,
absolu, sans limites, sans Mal ni Satan. Sous le ciel vide, le
principe de réalité est éliminé. La négativité, qui donne la
force de s'opposer au destin et de refuser l'inéluctable, qui
nourrit l'esprit critique et la lucidité intellectuelle, est
combattue ou rendu impossible. Si un nouveau juin 1940 se
produisait, il n'y aurait plus personne pour dire " non ". De
fait, les contradictions, dans lesquelles les hommes ont
toujours vécu et qui ont défini la condition humaine pendant des
millénaires, une fois niées, sont abolies, abandonnant le
terrain au consensus niveleur, à la bien pensance grégaire, à la
rébellion de ceux qui détiennent tous les pouvoirs, à
l'idéologiquement correct qui étouffe les consciences, au
triomphe des bénis oui oui.
Pour célébrer l'instauration de ce nouveau monde, il y a la
fête, la fête permanente, la fête qui résout tous les problèmes
ou dans laquelle se dissolvent les contradictions et s'éteint
l'esprit critique. La fête est la solution de continuité : elle
interrompt le long enchaînement des siècles et nous fait revenir
au temps cyclique des mythes. En elle, se réalise le moderne et
grâce à elle, les hommes vivent dans un présent éternel, sans
passé ni futur. Après l'homo sapiens, apparaît une nouvelle
espèce que Muray nomme " homo festivus ". La fête est
intransitive. Peu importe ce qui est fêté, que ce soit la
musique, les femmes, les escargots, les bandas, les haricots
tarbais, les menteurs, les mères, le pain, les gays, l'art, la
techno, la danse, les timbres, les jouets en bois, les culottes
courtes, les sous-vêtements féminins, Molière, le cinéma,
l'avant-garde, la Révolution, 1789, la parade, les syndicats, la
Commune de Paris, etc. : l'important est qu'il y ait fête. On
fête même la fête, comme le serpent qui se mord la queue. Si la
fête résume notre époque posthistorique, c'est qu'elle est une
perpétuelle célébration du monde tel qu'il est et de l'éternité
du présent. Elle est la marque déposée des temps modernes, leur
copyright. C'est par elle que la modernité fait l'éloge
d'elle-même et institue l'auto-célébration permanente comme seul
discours audible, et cela afin que soit écartée toute résurgence
de l'esprit critique et des contradictions qui pourraient
alimenter la lucidité des hommes.
Pour Philippe Muray, dans ce cadre-là, la réalité a disparu :
plus exactement, elle se confond avec le monde monstre que la
fête permanente et l'auto-célébration du Bien instituent peu à
peu, après avoir chassé l'ancien monde du désir, de la division
des sexes, des contradictions qui font l'histoire, et transformé
la France en nursery où des femmes nourricières maternent sur un
mode sympa des adultes réduits au statut de bébés immatures.
Plus que jamais, dans cet univers posthistorique où règne le
mensonge, la littérature est nécessaire.
" La littérature sert-elle encore à quelque chose ?
- Oui. A nous dégoûter d'un monde que l'on n'arrête pas de nous
présenter comme désirable ".
Ou encore :
" S'il y a bien une raison de faire encore de la littérature,
elle ne peut résider que dans le désir de connaître cette
nouvelle réalité (celle de la posthistoire, de la fête, de
l'autocélébration du présent). Puis de la discréditer de fond en
comble " (" La ridiculisation du nouveau monde ", " Le Figaro ",
2000, recueilli dans Exorcismes spirituels III).
C'est par le roman que Rabelais a dévoilé et tourné en dérision
la réalité de l'univers médiéval. C'est par le roman que
Flaubert a ridiculisé le triomphe du scientisme bourgeois. Il ne
reste plus aux romanciers contemporains qu'à les imiter et à
s'inscrire dans l'histoire, celle de la littérature et celle du
monde, pour ridiculiser la modernité posthistorique et
contribuer à ressusciter l'histoire. A eux de dévoiler le monde
réel et de déchirer le décor festif qui le couvre. A eux de se
gausser du vaste imposture caritative et humanitaire qui fait la
réalité de ce monde monstre. A eux de marcher sur les brisées de
Molière et de tourner en dérision la tartuferie contemporaine.
Or, la plupart des écrivains, au lieu de prendre leurs distances
vis-à-vis de ce présent monstrueux, s'en délectent. Au lieu de
s'en détacher, ils le louent. Au lieu de le ridiculiser, ils
composent avec lui. Au lieu de s'éloigner du troupeau, ils béent
avec les " rebelles " qui exercent tous les pouvoirs et qui ont
fait de la " rébellion " un moyen de se maintenir au pouvoir et
d'asservir les ploucs, les beaufs, la France d'en bas. " Sois
rebelle et tais-toi ", disent-ils en choeur, comme Angot,
Bataille, Darrieussecq, Sollers, BHL, Halter, etc. qui écrivent
sous l'égide protectrice de la puissance tutélaire du Bien.
Lisez Muray. Si vous nourrissez encore des illusions sur les
réalités de la France, la lecture de ses livres vous en
libérera. n |