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Prosper Mérimée,
l'artiste du patrimoine
par
Jean-Gérard Lapacherie
A la
différence de Hugo, de Rimbaud, de Zola, de Stendhal, de Flaubert, etc.
Prosper Mérimée (1803-70) n’est jamais entré dans le panthéon des grands
écrivains du XIXe siècle et son œuvre, souvent réduite à deux nouvelles
un peu plus longues que le genre ne l’exigeait, Colomba et
Carmen, dont la lecture était naguère vivement conseillée aux élèves
de classe de quatrième, occupe une place réduite dans le patrimoine
littéraire de la France. On en connaît les raisons. Certaines sont
politiques. Hugo s’est exilé, quand Louis Napoléon, le neveu de
« l’Autre », comme on disait sous la Restauration, est devenu empereur
des Français ; Mérimée, qui entretenait depuis longtemps des relations
amicales avec les Montijo et leur fille Eugénie, a continué à fréquenter
la Cour, qu’il se chargeait de divertir ou d’instruire, écrivant sa
célèbre « dictée » à l’intention des familiers de l’impératrice Eugénie,
et il est même devenu sénateur. Les républicains ne lui ont pas pardonné
cette « trahison », oubliant que, jamais la France n’a été aussi
prospère et dynamique que pendant les années 1850-60. D’autres raisons
sont littéraires. Alors que, dans les années 1830 et 1840, les jeunes
gens se pâmaient aux vers enchanteurs de M. Alphonse de Lamartine ou
rêvaient, comme Emma Rouault au couvent, châteaux, enlèvements, amours
impossibles, passions dévastatrices, Mérimée observait avec détachement
et ironie son temps. Au moment où s’épanouissaient les grands cycles
romanesques et où Balzac, Eugène Sue, Hugo, Dumas, etc. embrassaient
l’histoire de l’humanité ou la société tout entière dans de longs et
lourds romans, Mérimée publiait des récits brefs, resserrés, denses,
parfois cruels, comme Mateo Falcone, n’excédant pas quelques
dizaines de pages, souvent ironiques et distanciés, parfois exotiques,
situés dans une Corse et dans une Espagne traditionnelles ou qu’il
tenait pour archaïques. Alors que la littérature devenait quelque chose
de sérieux et de grave, il abusait ses lecteurs, même les érudits les
plus austères, par ses supercheries, attribuant à des auteurs
imaginaires, une Espagnole (Clara Gazul) ou un barde illyrien (Guzla),
des pièces de théâtre ou des ballades lyriques. A la suite de
Chateaubriand, les écrivains français revenaient à un christianisme
idéalisé et lyrique, mâtiné de nouvelle religion sociale ; Mérimée,
comme Stendhal, restait fidèle à l’esprit voltairien, à la vie de
salons, au badinage ou au libertinage de la seconde moitié du XVIIIe
siècle. De ce point de vue, il s’est démarqué nettement de son époque,
qui ne lui a pas pardonné sa liberté.
Ce
qui fait la grandeur de l’œuvre de Mérimée, c’est l’histoire et le
patrimoine.
Comme
la plupart des écrivains et des philosophes du XIXe siècle, Balzac,
Hugo, Michelet, Chateaubriand, Hegel, Marx, etc., Mérimée a la passion
de l’histoire, aussi bien celle de France que celle de l’Europe, y
compris la Russie, ainsi que l’attestent La Jacquerie (« scènes
féodales », 1828), la Chronique du règne de Charles IX (1829) et
son Essai sur la guerre sociale, totalement méconnu. Le passé le
fascine, mais il n’impose pas à ce passé révolu une signification
unique, se défiant des anachronismes, comme par exemple insérer dans le
passé des questions actuelles, ou de la téléologie rétrospective, comme
faire du passé une ébauche prémonitoire du présent. Sans doute,
l’histoire, pour lui, n’est pas dépourvue d’enseignements sur l’homme,
les passions, la nature humaine, mais il n’y donne pas de sens unique,
il n’indique pas la direction à suivre, il ne juge pas qu’elle révèle
les temps à venir. Il raconte des faits, mais sans les classer, sans les
hiérarchiser, sans les disposer dans un ordre chargé d’un sens
téléologique. On comprend que les lecteurs aient été désorientés par
cette manière un peu froide et distanciée de ressusciter le passé et que
les historiens aient préféré les envolées lyriques de Michelet. Bref,
son œuvre historique aurait été trop savante ou trop artiste. Elle est à
redécouvrir.
Nommé
en 1834 inspecteur général des monuments historiques, Mérimée a consacré
une partie de sa vie à donner un contenu à la notion nouvelle de
« patrimoine national » et de poursuivre l’œuvre commencée par l’abbé
Grégoire qui a créé en 1794 le nom vandalisme « pour tuer la
chose », comme il l’écrit dans ses Mémoires, et qui a tenté de mettre un
terme aux destructions d’églises, de châteaux, de palais, de
bibliothèques, etc., en les déclarant propriété collective de la Nation.
Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de
leur Dictionnaire, écrivent, à l’article patrimoine :
« par extension, ensemble des biens, des richesses matérielles ou
immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et
constituent un héritage commun ; la notion de patrimoine national est
due à l’abbé Grégoire ». Une des premières tâches à laquelle s’est
attelé Mérimée a été la « lutte contre le vandalisme », c’est-à-dire
contre la destruction des œuvres d’art. Il parvient à sauver de la
destruction à Poitiers le temple Saint-Jean, l’arc romain de Saintes,
les remparts d’Avignon, l’Hôtel-Dieu de Tonnerre, la tour de l’église
Saint-Porchaire de Poitiers, les ruines du château de Chinon.
Arc
de Germanicus à Saintes sauvé en 1843 par Mérimée
En
dépit de ses efforts, le réfectoire de l’abbaye de Charlieu ou de l’Hôtel-Dieu
d’Orléans, les remparts de Carpentras, l’Hôtel de la Trémoille à Paris
sont détruits. Au début du XIXe siècle, les peintures murales de
nombreuses églises ont été couvertes de badigeon, alors que les
archéologues, à la même époque, prenaient conscience enfin que
l’architecture ancienne n’était pas blanche, mais coloriée ou historiée.
Pour protéger les fresques et les peintures murales, il les fait copier
par des peintres. En 1845, il publie un ouvrage sur les peintures de
l’église de Saint-Savin qu’il a sauvées de la destruction. C’est la
première publication consacrée au patrimoine français. Les sculptures
étaient restaurées avec du mastic, du ciment et de la pierre
artificielle. Mérimée exige qu’elles soient réalisées avec des matériaux
nobles. Pour protéger les œuvres d’art de France des vandales, il est à
l’origine du premier classement en 1840 des monuments historiques.
La postérité, oublieuse et férue d’idéologie, a forgé de Mérimée le
portrait d’un écrivain léger, dilettante, aimant le badinage de Cour, la
couleur locale, les voyages, les histoires exotiques, les dictées
alambiquées. Ses actions en faveur du patrimoine et son œuvre
d’historien prouvent le contraire. Mérimée mérite d’être enfin lu et
découvert. n
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