|
Jacques Laurent,
grammairien irrévérencieux
par
Jean-Gérard Lapacherie
Il
n’est pas aisé de rendre hommage à Jacques Laurent (1919-2000), élu à
l’Académie française en 1986, tant son œuvre est diverse : journaliste,
fondateur de revues, penseur ou esthète, animateur du mouvement
littéraire dit des Hussards, en hommage à Giono (et à son roman de
1951 : Le Hussard sur le toit), admirateur de Stendhal, non pas
de l’idéologue, mais du romancier ironique et persifleur, polémiste et
homme de convictions fortes, auteur de romans populaires (la série des
Caroline Chérie), historien, auteur de romans policiers, critique
théâtral, auteur de romans sentimentaux, et même artiste peintre –
talents variés qu’il a exercés sous différents pseudonymes, de sorte que
son œuvre apparaît comme un puzzle ou un casse-tête, comme disent les
Québécois, dont il incombe aux plus patients des critiques littéraires
de rassembler les pièces éparses, afin de reconstituer de cet écrivain
une vision cohérente.
Jacques Laurent a eu une activité peu connue qu’il a, il est vrai,
exercée de façon irrégulière, ça et là dans les revues qu’il a animées,
ou dans tel ou tel ouvrage : c’est celle de grammairien. Précisons : de
grammairien amateur, volontiers irrévérencieux et quelque peu insolent,
surtout à l’égard de ces professeurs qui se piquent de savoir le
français et qui ont corrigé des fautes imaginaires dans les copies de
leurs élèves ou de leurs étudiants ou même de ses confrères immortels,
dont il n’appréciait pas toujours le goût pour la norme inflexible. De
ce point de vue, son ouvrage publié il y a vingt ans, Le français en
cage (Grasset), rarement cité, qui n’est quasiment plus lu, que
beaucoup de critiques ont oublié, si tant est qu’ils en aient eu
connaissance un jour, est une charge, bien « informée », comme l’on dit,
et solidement étayée, comme l’on dit encore, contre les censeurs de la
langue, les linguistes flics, les professeurs mal instruits de l’Education
nationale. Dans Arts (24 avril 1957), il a publié, plus de trente
ans avant Le français en cage, « un bref article où, pour la
première fois, (il) s’en prenait au zèle excessif que déploient les
policiers du langage dès que l’occasion leur est donnée de condamner ».
De fait, il montre que les interdits qu’imposent MM. Chassang et
Seninger, les auteurs d’un manuel qui fut longtemps en usage dans les
études de lettres : khâgne et hypokhâgne, propédeutique, préparation aux
concours de recrutement des professeurs de français - à savoir
poursuivre un but (au lieu de viser un but), dans le but
de (au lieu d’en vue de), il s’en rappelle (au lieu d’il
se le rappelle), se baser sur (se fonder sur),
malgré que (bien que, quoique), préférer que (au lieu
de plutôt que) – sont arbitraires et ne sont fondés que sur des
préventions ou des préjugés que rien, dans l’histoire de la langue,
n’atteste ou que les écrivains classiques ignoraient. Il en va de même
des exigences : consentir à ce que (exigé à la place de
consentir que), aimer à ce que (aimer que),
s’attendre à ce que (s’attendre que), demander à ce que
(demander que) ; ou encore « soit … ou » pour « soit… soit ». Les
écrivains du XVIIe siècle disaient consentir que, et non pas
consentir à ce que, comme l’exigent les professeurs dont Jacques
Laurent potache a docilement suivi les consignes, à tort et trop
longtemps.
La
méthode suivie (car Jacques Laurent en a une, et qui est solide), faite
de seule curiosité, consiste à vérifier si, dans l’histoire de la langue
ou chez les écrivains ou grammairiens des siècles classiques, la
locution prohibée de nos jours, la construction jugée fautive par les
modernes, la signification qui heurte les oreilles des linguistes, etc.
étaient effectivement prohibées, considérées comme fautives ou
choquantes il y a trois siècles. Dans la plupart des cas, il n’en est
rien, de sorte que la langue classique apparaît plus libre, moins
corsetée, moins surveillée, que le français « en cage » des modernes.
L’une des cibles de Jacques Laurent est « la tyrannie que beaucoup
d’amateurs de français pratiquent à l’aveugle comme s’ils obéissaient à
un devoir sacré, celui d’interdire ».
Cela
ne veut pas dire – bien au contraire – qu’il prêche pour que la langue
soit conservée dans un bocal de formol. Il n’est pas ringard, ni
rétrograde, ni pétrifié dans une admiration sotte de l’ancienne langue.
Il regrette les orthographes (ou orthographies, comme on devrait dire,
si l’on avait une orthographe juste) absurdes : chausse-trape ou
chariot ou la distinction factice entre cuisseau et
cuissot ; ou encore il s’amuse que la dictée des concours
d’orthographe soit émaillée de termes scientifiques, que personne, sauf
quelques savants, n’utilise. Il est même prêt à recourir à l’argot ou au
français populaire, quand leur emploi est rendu inévitable par les
nécessités de l’expression ; ou même il justifie les néologismes
sémantiques ou les emprunts à l’anglo-américain, à condition que ces
emprunts comblent une lacune de la langue française. Pour cela, il
avance des arguments que Montaigne n’aurait pas reniés : « que le gascon
y arrive, si le français n’y peut aller »…
Jacques Laurent est un
esprit libre qui n’aime guère les cages, les corsets, les fils de fer
barbelés, les interdits – quand ceux-ci ne sont en rien justifiés et
qu’ils relèvent du hasard ou du pur arbitraire ou même d’une erreur de
lecture. En bref, c’est une grande leçon de liberté qu’il donne – non
pas de laxisme ou de je-m’en-foutisme (« après nous, le déluge », disent
les libertaires du français), mais de liberté assise sur la rigueur,
l’exigence, la connaissance, la fréquentation quotidienne des grands
auteurs. La langue française n’est pas la propriété privée des censeurs,
des auteurs de dictionnaires, des linguistes, fussent-ils les plus
savants des hommes, ni des grammairiens ; elle est aussi – et surtout -
la langue qu’il revient à chacun d’illustrer.
n
|