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Hommage à Eugène Ionesco
par
Jean-Gérard Lapacherie
Eugène
Ionesco, né en 1909, en Roumanie, mort à Paris en 1994, aurait eu cent
ans en 2009. Cet anniversaire n’est guère célébré, comme si l’œuvre de
cet écrivain s’effaçait peu à peu de notre horizon et qu’elle fût tombée
dans l’oubli. Quoi qu’il en soit, elle n’a plus l’impact sur les esprits
qu’elle a pu avoir dans les années 1960.
Au
milieu des années 1960, dans une importante ville de province, se
donnait une pièce d’Ionesco, peut-être Rhinocéros, cette critique
acerbe du conformisme grégaire, lequel consiste à se plier à la loi du
plus fort ou du plus grand nombre, à tout faire pour ressembler aux
autres et à ne s’en démarquer en rien, à s’aligner sur les puissants,
les riches ou ceux qui ont le pouvoir. Pour que sa pièce, assez
polémique, soit entendue d’un large public, Eugène Ionesco a été invité
à prononcer dans un lieu prestigieux une conférence à laquelle un public
nombreux, composé de jeunes gens, surtout des étudiants, est venu en
masse, ce qui a obligé les organisateurs à aller chercher des chaises
dans les salles contiguës afin que chacun puisse écouter dans de bonnes
conditions de confort l’écrivain invité. C’était au printemps, à la fin
d’une chaude journée ; la salle était enfumée et surchauffée. Le
conférencier s’est assis à la tribune, sans même saluer le public, et il
s’est mis à lire d’un ton monocorde et désabusé le dernier livre qu’il
venait d’écrire et qui n’était peut-être pas encore publié. Eugène
Ionesco n’est pas un orateur. Il n’était pas venu dans cette grande
ville pour enflammer une salle impatiente, mais pour lire devant
quelques lecteurs fidèles sa dernière œuvre. Cette attitude n’a pas été
du goût des étudiants les plus virulents (ils étaient les plus
nombreux), sans doute des étudiants « politisés », comme ils l’étaient
presque tous alors, qui ont d’abord protesté, fait entendre quelques « ouh »
pour signaler leur mécontentement et ont fini, constatant que ces
protestations laissaient Ionesco de marbre, par quitter la salle, disant
« il nous prend pour des demeurés, ce n’est pas cela que nous
attendions, il nous abuse avec sa lecture, il y a des problèmes plus
urgents que son livre, etc. » Ils attendaient ou ils espéraient un
prophète ou un messie, une espèce de Sartre bis venu leur dire comment
allait le monde et répondre à la question de Lénine « Que faire ? » ;
ils avaient en face d’eux un homme vêtu de gris, terne, posé, à la
triste figure, aux paupières lourdes, sans doute timide, à la voix
fluette, refusant de dire quoi que ce soit de ce qu’il pensait du monde,
du réel, de la société, de la morale, si tant est qu’il en ait pensé
quoi que ce fût. Ionesco est là, tout entier, dans la distance, comme
s’il n’était pas de ce monde, dans la retenue, dans ce refus de
l’engagement public, dans l’impossibilité de se muer en parleur public,
mais aussi dans les malentendus permanents avec le public.
Dans
une des premières répliques de La Cantatrice chauve, comédie
jouée depuis 1950 dans le même petit théâtre, Mrs Smith, femme
d’intérieur anglaise, dit : « Les pommes de terre sont très bonnes avec
le lard, l’huile de la salade n’était pas rance. L’huile de l’épicier du
coin est de bien meilleure qualité que l’huile de l’épicier d’en face,
elle est même meilleure que l’huile de l’épicier du bas de la côte. Mais
je ne veux pas dire que leur huile à eux soit mauvaise ». Le modèle de
cette réplique et des innombrables répliques du même type, que ce soit
dans La Cantatrice chauve ou dans La Leçon (1951), ce sont
les phrases grammaticales des manuels audio-oraux d’apprentissage des
langues vivantes, dont la célèbre Méthode Assimil, avec laquelle Ionesco
a appris l’anglais. Le fait est éloquent. Ionesco, qui parlait et
écrivait le roumain plus souvent que le français, a eu besoin de passer
par une langue étrangère, pour écrire en français ; et, pour devenir un
grand écrivain français, il lui a été nécessaire dans un premier temps
de tenir le français pour une langue étrange ou d’écrire dans un premier
temps en français langue étrangère, par exemple en transposant telles
quelles des phrases grammaticales de manuel de langue anglaise. Cette
expérience singulière dit la difficulté qu’il y a, quand on est partagé
entre deux langues, d’en choisir une pour écrire, d’en faire sa langue
et de se la rendre familière – ce que Ionesco a pu faire en empruntant
comme détour la langue étrangère. En effet, ces phrases artificielles ne
communiquent rien, ni de celui qui parle, ni du réel auxquelles elles
réfèrent ; leur raison d’être est d’illustrer une règle de grammaire ou
une construction syntaxique, et, quand elles sont mises en relation avec
le monde extérieur qu’elles désignent par accident, celui des réalités
vivantes ou tangibles (l’huile de table, les épiceries de la rue, etc.),
elles apparaissent absurdes ou sans objet ou délirantes ou comiques,
dévoilant un décalage grandissant, quasiment un abîme, entre les mots et
les choses ou créant un monde de choses inouï, burlesque, inattendu. On
comprend pourquoi Ionesco s’est agrégé au Collège de Pataphysique, et
non à l’équipe de rédaction des Temps Modernes, et qu’il n’a
jamais été, au grand dam des étudiants venus l’écouter dans cette grande
ville de province, un compagnon de route, de quelque parti, mouvement,
idéologie que ce soit.
Or, en
dépit de cela, La Cantatrice chauve et La Leçon ont été
perçues comme des pièces clandestinement insolentes ou souterrainement
engagées, qui saperaient ou ridiculiseraient l’idéal bourgeois en
subvertissant les structures de la communication sociale ou en
disloquant le langage des classes « dominantes », qu’on disait alors
dirigeantes ou exploiteuses – ce que ces deux pièces ne sont
pas. En fait, ces répliques ont d’abord pour raison d’être le comique
involontaire dont elles sont porteuses. Confrontées aux réalités du
monde qu’elles désignent, elles paraissent absurdes, suscitent du
nonsense, sont loufoques ou frapadingues ou source d’un burlesque de
fantaisie. Il n’y a pas de révolution, ni de volonté subversive. Ionesco
n’est pas un rebelle moderne, mais un poète qui cherche à attraper dans
ses filets à papillons l’étrangeté du quotidien. La Cantatrice chauve
a été publiée pour la première fois en 1959 dans le n° 7 de la revue
Viridis Candella, ou « Chandelle verte », revue du Collège de
Pataphysique, fondé en l’honneur d’Alfred Jarry, l’auteur d’Ubu roi.
Avec Ionesco, on est chez Ubu, et non à Saint-Germain des Prés, terrasse
des Deux Magots.
Rhinocéros,
pièce jouée pour la première fois en 1959 d’abord en allemand, puis en
anglais, signe qu’alors, Ionesco a joui d’une reconnaissance
internationale, a été l’occasion des mêmes malentendus. Dans cette
pièce, chacun se transforme peu à peu en rhinocéros pour faire comme les
autres. Puisque tout le monde est rhinocéros, pourquoi se démarquer ?
Seul Bérenger résiste, dit non, veut rester homme. Kafka a écrit sur un
sujet voisin la nouvelle La Métamorphose (1915). Comme ce récit
comique, Rhinocéros a fait l’objet d’innombrables
interprétations, divergentes ou contradictoires. La pièce a été entendue
comme une grande allégorie dont la cible a ou aurait été les
totalitarismes du XXe siècle. Et communistes de désigner les fascistes
comme la cible ; ou vice-versa. En fait, il semble que cette pièce a été
la réponse amusée, désinvolte, burlesque qu’Ionesco a adressée à ses
compatriotes, quand il les a vus se déchirer à propos du conflit en
Algérie, au point de perdre tout sens commun, comme il a vu dans les
années 1930 les Roumains, puis dans les années 1940 les Français, dans
leur pays occupé, se rallier aux pires des régimes politiques. Si
engagement il y a chez Ionesco, c’est en faveur du quant-à-soi, de la
liberté individuelle, du droit de dire « non », des distances
nécessaires vis-à-vis du monde, du désengagement. N’étant pas de son
temps, il écrivait contre son temps. Dans une France moderne devenue
zone de bénis oui-oui, de consentement à tout, de « pensée unique », de
show-biz et de fric à gogo, on comprend que son œuvre, insolente et
décalée, soit peu à peu tombée dans l’oubli.
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