Cercle Jeune France

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Julien Gracq,

esthète de la littérature

 

par Jean-Gérard Lapacherie

   


 

       

Essayons de rendre à Julien Gracq un hommage qui ne reprenne pas les lieux communs égrenés par les plumes autorisées des media le lendemain de son décès : surréaliste dans sa jeunesse, prix Goncourt refusé en 1951, styliste de grande classe, grand écrivain, syntaxe travaillée et adjectifs riches, entré dans la collection de La Pléiade de son vivant, fidèle toute sa vie au même petit éditeur José Corti, livres non massicotés et dont il faut ouvrir les pages au coupe-papier, professeur d’histoire et géographie, retiré dans sa maison familiale à Saint-Florent le Vieil, etc.

Louis Poirier, qui avait choisi pour pseudonyme Julien Gracq, avait la passion de la géographie qu’il a enseignée longtemps dans des lycées publics. On a oublié que la géographie, avant d’avoir pour objet l’établissement des cartes ou la composition de diagrammes pour donner une représentation schématisée de tout phénomène ou la constitution d’un langage graphique ou sa transformation en science sociale, a été une discipline “ littéraire ”, comme son nom grec l’indique encore : description écrite de la terre. Elle décrit les réalités physiques, vallées, collines, montagnes, plaines, plateaux, etc., y donne une existence verbale ou une réalité avec des mots et des phrases. Pour réussir cela, deux qualités sont nécessaires : savoir regarder, observer, scruter, en bref savoir lire les paysages, et disposer des mots nécessaires, quitte à en inventer de nouveaux ou à utiliser les mots anciens dans un nouveau sens, par métaphore par exemple, pour désigner avec justesse les réalités vues. Il est des géographes qui écrivaient avec talent : Vidal de la Blache, Gourou, Blanchard. Sylvain Tesson, qui a suivi une formation de géographe, est devenu écrivain. Il en est ainsi de Gracq. Il écrit – ou il décrit – en géographe, non seulement quand il a recours au vocabulaire des géographes (épaulement, coudes et méandres de rivière, gorge, rideaux de forêts, échappées de vue, terre crêpelée, etc.), mais encore quand il “ lit ” les paysages, comme il le ferait d’un manuscrit ancien sur lequel divers textes ont été écrits et effacés, percevant les strates ou couches qui donnent une forme au paysage, sa géologie en quelque sorte ; ou faisant apparaître, sous ce qu’une vallée, une forêt, des collines, etc. se donnent à voir, les structures cachées et à peine visibles ou la véritable forme. Il semble que Gracq ait écrit ses romans comme des palimpsestes : reprenant une situation, un cadre, des personnages, des passages, etc. qu’il emprunte à des écrivains (Poe, Wagner, Balzac, Lorrain, etc.) ou à des peintres (Goya, Burne-Jones, etc.), y faisant référence. Voici comment, dans En lisant, en écrivant (José Corti, 1980), il analyse la façon dont Chateaubriand compose ou écrit : “ sur toute scène, sur tout paysage, sur tout haut lieu affectif (…), il fait glisser successivement, comme autant de négatifs, une, puis deux, trois, quatre lames superposées aux couleurs du souvenir, et, comme quand on fait tourner rapidement un disque peint aux couleurs du spectre, (il) obtient par cette rapide superposition tonale une espèce d’annulation qui reste vibrante, un blanc tout frangé d’une subtile irisation marginale qui est la couleur du temps propre aux Mémoires ”. En réalité, Gracq analyse sa propre façon d’écrire. C’est ainsi qu’il procède : quand il écrit une réalité, quand il campe un personnage, quand il raconte une scène, c’est à des couches de textes qu’il réfère pour tenter de donner au temps une couleur propre.

Dans Lettrines (José Corti, 1967), il établit la fiche de ses personnages : “ époque : quaternaire récent ; lieu de naissance : non précisé ; date de naissance : inconnue ; nationalité : frontalière ; parents : éloignés ; état civil : célibataire ; enfants à charge : néant ; profession : sans ; activités : en vacances ; situation militaire : marginale ; moyens d’existence : hypothétiques ; domicile : n’habitent jamais chez eux ; résidences secondaires : mer et forêt ; voiture : modèle à propulsion secrète ; yacht : gondole, ou canonnière ; sports pratiqués : rêve éveillé, noctambulisme ”. Le seul énoncé de cette fiche type fait comprendre que toute ambition réaliste ou sociale lui était étrangère. Pourtant, ce serait un contresens que de prendre ces fiches quelque peu désinvoltes au pied de la lettre. Gracq enseignait aussi l’histoire. Ses romans sont une tentative pour décrire des paysages d’histoire, au sens où ils ont une histoire et ils ont été façonnés par l’histoire ; et il inscrit l’histoire des hommes dans ces paysages eux-mêmes historiques. Soit Un balcon en forêt (1958) qui est, de toute évidence, l’un des romans les plus justes qui aient été écrits sur la drôle de guerre, de septembre 1939 à mai 1940, et sur l’état d’esprit de la population française à cette époque. Gracq explique aussi, même si ce n’est pas le sujet essentiel de son roman, la défaite de mai 1940 : un jeune lieutenant qui lit avec passion Poe commande un petit fortin construit dans la forêt des Ardennes et qui domine la vallée de la Meuse, tout près de la frontière belge. Gracq décrit la vie routinière de ce fortin et des quatre ou cinq soldats qui disposent pour le défendre d’une mitrailleuse lourde. C’est par là que, après le 10 mai 1940, contre toute attente, les avions et les chars allemands ont envahi la France, enfonçant les quelques défenses de l’armée française, et c’est là que s’est décidé le destin tragique des quatre ou cinq défenseurs. “ Les goûts du fortin, écrit Gracq, le portaient plutôt au consistant et au stable, et le paysage de Noël, les nuits longues, l’incertitude des temps à venir, un fonds de sérieux paysan aussi dans le caractère qui était sensible chez Olivon et chez Hervouët, donnaient aux hommes comme une nostalgie de la femme au foyer ”. Ce dont rêvent ces soldats, ce n’est pas de charge baïonnette au canon, ni d’héroïsme, ni de défense acharnée (“ ils ne passeront pas ! ”), mais de se mettre en ménage et de mener l’existence paisible de pères de famille. “ Olivon fréquentait au Café des Platanes, où Gourcuff allait l’aider pour les mises en bouteille (…) Hervouët remplaçait au foyer un chasseur alpin, auprès d’une fermière si pâle et si menue, si accablée par sa nombreuse famille et par tout le malheur des temps, que l’opinion aux Falizes n’avait pas pris le nouveau soutien de famille en mauvaise part ”. Cet amant de passage est tenu pour “ un paladin tombé du ciel ”. Jadis, dans l’ancienne France mythique, les paladins étaient les “ seigneurs qui suivaient Charlemagne à la guerre ”. La France en guerre, c’est, ironiquement sous la plume de Gracq, un soldat oisif qui s’installe dans le lit encore chaud d’un conscrit incorporé loin de chez lui. Des soldats qui ne pensaient qu’à la chaleur protectrice d’un foyer ne pouvaient pas repousser les Panzer Divisions allemandes, revanchardes et haineuses.

Il était dans l’ordre des choses qu’un écrivain, animé d’une ambition aussi élevée et guidé par une esthétique aussi subtile, ait vécu à l’écart du milieu littéraire, qu’il ait refusé en 1951 le prix décerné par l’Académie Goncourt, dont le réalisme début du XXe siècle et les choix esthétiques – pour ne pas dire éthiques – sont situés à l’exact opposé des siens et qu’il n’ait pas donné suite aux demandes pressantes qui lui étaient faites de se porter candidat à l’Académie française. n