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Pierre
Frayssinet,
la grande perte
des lettres françaises
par Mathieu François
du Bertrand
L’année où il meurt, à
vingt-cinq ans, Pierre Frayssinet peut faire un joli rêve. Ses poèmes
vont être publiés aux éditions Le Divan et Jean Giraudoux va les
préfacer. Cette introduction à l’œuvre frayssinienne est l’un des textes
les plus forts et les plus méconnus de l’auteur de La guerre de Troie
n’aura pas lieu : « Le lyrisme n’est pas la seule poésie du
monde ; il en est la seule dignité. Quand cette dignité est de plus,
comme ici, celle de la jeunesse, c’est un miracle. Elle se double de
sûreté, de confiance, et de cette Pierre Frayssinet,
dessin de Marc Saint-Saëns
expérience innée du
monde qui seule dicte les rapports parfaits avec lui ». Elle est
belle, cette voix qui lie la volonté de l’harmonie à la présence
constante de la disparition. Pourtant Jean Giraudoux n’a jamais
rencontré Pierre Frayssinet, mais en se renseignant auprès de ses
proches il en fait un portrait merveilleusement attachant. Cela donne à
sa préface le ton du regret, celui de ne pas l’avoir connu, et celui du
déchirement devant un drame pareil. Parmi cette lignée de poètes
français morts dans la fleur de l’âge, au vingtième siècle (Emmanuel
Signoret, Raymond Radiguet, Olivier Larronde), il serait peut-être
possible d’ajouter Pierre Frayssinet. A la parution du recueil, les
réactions ne se font pas attendre, pas même celle d’André Gide, qui
écrit en novembre 1931 : « Avec quelle respectueuse émotion j’ouvre
ce volume ! Tous les poèmes que j’y lis me persuadent davantage de la
grande perte qu’ont faite ici les lettres françaises. Il s’y joint
l’affectueuse tristesse de n’avoir pas connu cet enfant. Que de regrets
dans cette sympathie d’outre-tombe, mais quelle pureté dans ces liens
subtils que je sens, en le lisant, se tisser secrètement entre nous !
Oui, c’est bien l’âme renaissante d’Orphée que je sens chanter dans ces
vers. La mort ajoute ici sa gravité solennelle aux moindres intonations
de sa voix. » De quels vers Gide parle-t-il ? On ne le sait pas ;
mais ce pourrait être ceux-là, extraits de Ode à l’oiseau :
Le
silence, à présent, est un autre silence
Tout m’est désert,
soudain, pour une seule absence
Et ce mal du soleil
sanglant m’est étranger.
Cette
absence, voici ce qu’elle est : célébration de lieux retirés, paroles,
murmures, souffles, arrachés à l’errance, à la promenade, à la dictée
très lente que le poète reçoit des bois de la Gascogne, qu’il aime et
arpente si longuement, dans le désir de leur consacrer des chants. Le
garçon aime cela : ces fraîches fontaines à l’eau noire, ces remparts
qui s’écroulent au milieu des villages vidés de leur population, ces
chemins qui le mènent dans les bois au fil de sa rêverie, ou bien le
cyprès, arbre légendaire que le vent fait balancer et que le jeune homme
décrit comme une « feuille sombre ». Ainsi se résume la poésie de Pierre
Frayssinet : elle ressemble à cette description du jeune homme dressée
par ses amis juste après sa mort inattendue, provoquée par une maladie
que l’on ne connaît
toujours
pas. Ce que l’on sait de cette ennemie qui rend son destin si singulier,
c’est qu’elle le fait souffrir de longs mois avant de le libérer une
fois, puis de revenir le prendre, cette fois-ci fatalement. Pierre
Frayssinet meurt à Paris le 16 décembre 1929 : il est alors avocat
stagiaire à la cour. Descendant d’une longue famille d’érudits, son
père, Marc Frayssinet, est un homme politique très influent à son
époque, qui cumule les fonctions administratives. Le père du poète est
tour à tour (mais il lui arrive parfois d’avoir plusieurs professions à
la fois) maire de Beaumont-de-Lomagne, député à l’assemblée nationale,
chroniqueur politique à la radio de la Tour Eiffel, journaliste, avocat,
conseiller général du Tarn-et-Garonne, et c’est probablement sous son
influence que son fils entame des études de sciences économiques.
Raymond de La Tailhède
Entre sa Gascogne natale (il naît à Beaumont-de-Lomagne le 10 avril
1904), où il revient passer tous ses étés, et Paris, où il est élève à
la faculté, Pierre Frayssinet a un père spirituel, le terrible Raymond
de La Tailhède, ami et rival de Charles Maurras au sein de l’Action
française, fondateur de l’école Romane aux côtés de Jean Moréas, et
défenseur, en littérature, d’un romantisme grandiloquent, souvent trop
solennel. Néanmoins, et en secret (car il est si différent du premier),
Pierre Frayssinet a un autre maître, revenu d’outre-tombe ; cette haute
figure, c’est Stéphane Mallarmé. Et jusque dans les trois tragédies
(trois thèmes qui dressent un portrait, d’une certaine façon, de ce
passionné d’Eschyle : Ajax désespéré, Déjanire et
surtout Admète) que le jeune homme a écrites, on sent ce
battement amoureux, flottant et aérien. En lui le garçon saisit tout ce
que le mystère arrache à l’éphémère, et à l’idée, parfois triste, que le
couronnement idéal échappe souvent à la parole. Malheureusement, les
années ont rendu difficiles la publication intégrale des oeuvres, et
malgré cet enthousiasme touchant, de la part des amis du poète, la
moitié de ses manuscrits ont été perdus. Peut-être sont-il aujourd’hui
en attente dans quelque grenier, loin des bouleversements, près des
grands sommeils que les flammes, souvent, sont les seules à être en
mesure de briser. Parmi ces manuscrits perdus, il y a deux romans ; l’un
s’intitule Mozart, c’est un scénario pour film, et l’autre
s’intitule La toge virile, c’est un récit de campagne électorale,
et son sujet témoigne, au moins partiellement, d’une certaine attention
portée aux affaires paternelles.
Ernest Zyromski, critique littéraire et ami intime de la famille
Frayssinet, est l’un de ceux qui se battent le plus pour parler de
l’œuvre de Pierre Frayssinet, après sa mort. C’est cet homme qui écrit
d’ailleurs une préface magnifique aux Trois tragédies, préface
qu’il reprend sous la forme de livre et qui est publiée en 1932 sous le
titre de Pierre Frayssinet, le triomphe de l’Esprit. C’est le
seul texte consacré au poète, car depuis cette date Pierre Frayssinet
est tombé dans un oubli total, même dans ses propres contrées. Il ne
figure dans aucune anthologie, tout juste dans quelques pages timidement
littéraires consacrées au Tarn-et-Garonne. A Beaumont-de-Lomagne même,
sa tombe est abandonnée, car les descendants de la famille ont disparu,
et la sœur du poète est morte en 1975 sans avoir eu d’enfants. Quant à
ses livres, ils sont encore trouvables, quoique très rares, car bien
entendu ce nom-là ne dit rien à personne, et les bouquinistes préfèrent
généralement s’en séparer, en négociant toutefois le prix d’une vieille
édition dont le tirage n’était pas très élevé (six à huit cents
exemplaires). Une fois encore, les livres restent, mais les voix sont de
moins en moins nombreuses, hélas, à répondre à l’évocation du nom de
Pierre Frayssinet. C’était il y a quatre-vingts ans. C’était, pour ceux
qui s’en souviennent, il y a très longtemps. Les quelques personnes qui
se souviennent de sa silhouette, aperçue dans les rues de soirs d’été,
vous récitent des vers que le poète a écrits alors qu’elles étaient des
enfants. Elles s’excusent de ne pouvoir vous en dire davantage : « Il
est mort si jeune, vous comprenez… ». C’est l’histoire de Pierre
Frayssinet. n
Mathieu François du
Bertrand vient de publier son deuxième roman aux éditions
Jean-Paul Bayol ;
celui-ci, intitulé L'or des saisons, est consacré à la
personnalité de Pierre Frayssinet.
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