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Maurice Druon, de cape et
d'épée
La France est un roman qui
a été
par
Raphaël Dargent
« L'histoire est un roman
qui a été. » Cette citation des frères Goncourt, placée en exergue du
premier tome des Rois maudits, résume assez bien le personnage
que fut Maurice Druon, homme de lettres et homme d’histoire, homme de
France, grand Français tout simplement. C’est par ce biais là, la
lecture des Rois maudits, vaste fresque sur les derniers
Capétiens directs, lignée qui s’éteint avec Charles IV le Bel, que j’ai
découvert, comme beaucoup d’autres de mes compatriotes – quand j’y pense
en l’écrivant, le mot compatriote, si désuet et pourtant si beau,
ne convient peut-être plus mais qu’importe : je l’écris encore pour
Druon – que j’ai découvert donc celui qui vient de disparaître et dont
il faut bien saluer le départ. Les sept tomes sont en bonne place dans
la bibliothèque du salon, une édition pour bibliophile, publiée aux
éditions Famot, couverture de maroquin rouge aux ornements dorés,
« richement illustrée » – c’est la formule consacrée – de planches
tirées notamment des Grandes Chroniques de France ou de celle de
Froissart. C’est ma compagne qui l'a reçu de son père, lequel n’est
jamais avare en cadeaux bien sentis. Que de soirées, nous avons passé,
elle et moi, à regarder l’adaptation réalisée pour la télévision par
Marcel Jullian et Claude
Barma.
Hélène Duc dans le rôle de Mahaut d’Artois, Jean Piat dans celui de
Robert d’Artois, Georges Marchal dans celui de Philippe le Bel, Louis
Seigner dans celui de Spinello Tolomei, c’est du grand genre. Ou quand
la Comédie française – ce qu’on appelle des comédiens, de la
diction, de la tenue – sert l’Académie française – ce qu’on
appelle des écrivains, de la plume, de la tenue. Combien de fois, nous
avons entendu, elle et moi, résonner ce cri de Jacques de Molay, maître
des Templiers, hurlant dans les flammes de son bûcher : « Maudits, vous
serez maudits, jusqu’à la treizième génération de vos races ! » en
frissonnant d’admiration et d’effroi mêlés. Ne serait-ce que pour cela,
il faut rendre hommage aujourd’hui à Maurice Druon, l’auteur de ce
prodige : d’avoir rendu vivant aux Français de la fin du XXe
siècle un pan entier, tellement obscur mais tellement signifiant, de
leur lointain passé. Druon et sa petite équipe de collaborateurs en
rajoutèrent sans doute dans la dramaturgie, et la télévision en rajouta
encore. Mais, qu’importe qu’on viole un peu l’Histoire, « pourvu, comme
disait Dumas, qu’on lui fasse de beaux enfants » ! C’est d’ailleurs
ainsi que je me fais une idée de l’Académicien grande gueule qu’il
était, tout de cape et d’épée : il y avait du théâtral en cet homme et
Paul Morand n’avait pas tort quand il le qualifiait « de Malraux de
Pompidou » ; certes, Druon est ligne droite quand Malraux est courbe,
terrien quand Malraux est lunaire, mais, outre que les deux furent
également ministre chargé des Affaires culturelles, ils avaient cette
même faculté de mentir vrai et de tisser du roman avec des morceaux du
passé, de transcender et de sublimer l’Histoire par la Littérature, pour
lui faire donc de « beaux enfants » et la servir encore.
Il y avait du chevalier
dans cet homme. Né le 23 avril 1918 à Paris d’un père originaire de
l’Oural, neveu de Joseph Kessel, lauréat du Concours général en 1936,
élève de Sciences Po en 1937-1939, mais sorti officier de cavalerie de
l’Ecole de Saumur, c’est la Seconde Guerre mondiale qui le révèle à
lui-même : crâneur en diable mais courageux. Crâneur et courageux comme
en 1939 quand il adresse un article à France-Soir : « J’ai vingt
ans et je pars » et qu’il part en effet. Comme pour Malraux, de Gaulle
fut le catalyseur et, s’il n’a pas entendu l’appel du 18 Juin, il
rejoint néanmoins le Général à Londres en traversant clandestinement
l’Espagne et le Portugal pour s’engager dans la France Libre. Légende ou
vérité, ce récit fait par lui qui nous le peint déclamant des vers de
Corneille, d’Hugo et de Heredia sous la tempête de neige à la frontière
hispano-portugaise ? Rendu dans la capitale anglaise et aide de camp
d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, il participe bientôt à l’émission
« Honneur et Patrie » – honneur et patrie, mon dieu, heureux temps! –
pour laquelle il écrit avec son oncle Kessel l’indicatif, ce chant des
partisans qu’on fredonne encore comme une autre Marseillaise : « Ami,
entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? ». France libre,
de Gaulle : épopée et figure à sa mesure d’écrivain patriote. Sans doute
y aura-il beaucoup de De Gaulle dans le « roi de fer » de sa grande
oeuvre, ce Philippe le Bel des Maudits. Du moins, c’est ainsi
qu’il le décrit en 1943 : « Haut, droit, dans son uniforme et les
leggings, il m’apparut comme un chevalier du Moyen-Âge, majestueux et
déterminé. » De Gaulle chevalier, le propos est presque convenu, mais
tous ceux de la génération de Druon durent le noter, et nous avec : la
France Libre était bel et bien un ordre de chevalerie.
Homme
de combat, chevalier lui-même, Maurice Druon ne cesserait plus de
l’être, après la guerre. S’il écrivit une oeuvre abondante et
multiforme, passant avec succès du roman au théâtre, de la biographie à
l’essai politique, et encore des Mémoires au conte pour enfants,
obtenant au passage le prix Goncourt en 1948 pour Les Grandes
Familles, c’est dans le gouvernement de Pierre Messmer en 1973 et
1974 qu’il fit sensation quand, titulaire du portefeuille des Affaires
culturelles, il ferrailla contre l’intelligentsia gauchiste et
gauchisante, et releva le défi que lançait à la décence, à la morale, à
la tradition, à la France elle-même, la vague montante d’artistes
post-soixante-huitards, partisans de la contestation subventionnée et de
la révolution culturelle permanente. Druon qui lançait : « les gens qui
viennent à la porte de ce ministère avec une sébile dans une main et un
cocktail Molotov dans l’autre devront choisir », ne défendait que le bon
sens et la pérennité d’une « certaine idée de la France », de sa dignité
et de son passé culturel. Las, c’est lui qu’on moqua et ringardisa, et
ce sont ses adversaires, ou plutôt leurs enfants légitimes et
illégitimes, qui tiennent encore le haut du pavé, et font passer pour de
la culture – et tendent pour cela leurs sébiles – ce qui n’est
qu’apologie du rien, du vide, du sale, étalage du décadent, de
l’absurde, de l’immonde.
Député de droite à la fin
des années 70 – quand la droite était encore de droite, c’est-à-dire
conservatrice de certaines valeurs – Maurice Druon livra d’autres
batailles. Certaines excessives et je sais n’avoir pas aimé certains de
ces derniers écrits politiques, que j’ai pu trouver convenus et
idéologiques, éloignés surtout des réalités qu’il dénonçait, comme quand
il fustigeait sans mesure la fonction publique et préconisait à l’Etat
français des purges libérales, à mon sens pires que le mal. Sa défense
de la langue française fut pourtant, quoique perdue d’avance là aussi,
plus que nécessaire. Elu le 8 décembre 1966 à l’Académie française au
fauteuil de Georges Duhamel, secrétaire perpétuel de l’antique maison
fondée par Richelieu de novembre 1985 à octobre 1999, secrétaire
perpétuel honoraire ensuite, il fut un infatigable adversaire de la
féminisation des titres et de l’appauvrissement de la langue française,
publiant de bons ouvrages sur le sujet, comme en 1994 cette Lettre
aux Français sur leur langue et leur âme, que les dits Français,
dans leur masse – mais Druon, avec raison, ne croyait pas aux masses –
n’ont visiblement pas lu, eux qui depuis se moquent, sans doute comme de
l’an 40 – 1940 ! – de leur langue de leur âme nationales.
Comment,
enfin, ne pas se sentir en proximité avec un homme qui, dans
l’introduction du dernier volume des Rois maudits, « Quand un roi
perd la France », alors qu’il s’interroge sur ce qui explique qu’en
l’espace de quarante ans, l’Etat le plus puissant, le plus riche, le
plus actif, la France d’alors, se soit effondré, écrit ceci : « Pourquoi
cet écroulement ? Qu’est-ce donc qui a retourné le destin ? C’est la
médiocrité. La médiocrité de quelques rois, leur infatuation vaniteuse,
leur légèreté aux affaires, leur inaptitude à bien s’entourer, leur
nonchalance, leur présomption, leur incapacité à concevoir de grands
desseins ou seulement à poursuivre ceux conçus avant eux. Rien ne
s’accomplit de grand, dans l’ordre politique, et rien ne dure, sans la
présence d’hommes dont le génie, le caractère, la volonté inspirent,
rassemblent et dirigent les énergies d’un peuple. Tout se défait dès
lors que des personnages insuffisants se succèdent au sommet de l’Etat.
L’unité se dissout quand la grandeur s’effondre » ? Sage analyse
politique, toujours vérifiée, vérifiée aujourd’hui même, et dont il
faudra bien un jour ou l’autre tirer les enseignements.
Chevalier, Maurice Druon
portait la cape, comme un clin d’oeil à ces derniers Capétiens directs
qui firent son succès ; mais il portait aussi l’épée, celle de
l’académicien et celle de l’homme de combat. Chevalier, c’est-à-dire
homme d’ancienne facture, homme comme on n’en fait plus, ou si peu, en
France et ailleurs en Occident, homme de tradition et d’honneur, homme
de conservation donc, Maurice Druon s’était engagé plus récemment pour
la reconstruction du palais des Tuileries, oeuvre nécessaire mais qui
sans doute ne verra jamais le jour, du moins tant que la mythologie de
la Commune, qui fit détruire le palais, cette mythologie du gauchisme
ambiant, l’emportera sur celle de la France et de sa grandeur.
Avec la mort de Maurice
Druon, décédé dans sa quatre-vingt-onzième année, le 14 avril dernier,
c’est un peu de cette mythologie française-là, celle des Rois maudits,
celle des Tuileries, celle de De Gaulle, celle de la Comédie et de
l’Académie françaises, de l’Histoire et de la Littérature nationales,
qui disparaît un peu plus. La France est un roman qui a été.
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