
Pierre Corneille,
cet anticonformiste
par Jean-Gérard Lapacherie
Pierre Corneille est né à
Rouen le 6 juin 1606. En cette année 2006, la France devrait célébrer le
quatre centième anniversaire de la naissance de cet écrivain, comme elle
a célébré en 2002 le deux centième anniversaire de la naissance de Hugo
et de Dumas ou, cette année même, le centième anniversaire de la
réhabilitation du capitaine Dreyfus : devrait, car, à ce jour, à
l’exception d’un colloque organisé à l’Université de Rouen, sa ville
natale, la France est restée fort discrète, comme si elle avait honte de
ses gloires nationales qu’elle préfère reléguer dans des placards
poussiéreux plutôt que de les montrer sur la place publique. Au
Ministère de la Culture, il existe un service qui est chargé de célébrer
les hommes qui ont marqué l’histoire de la France, tant sur le plan des
arts que de l’histoire ou des institutions politiques. Ce service n’a
pas célébré l’anniversaire de la victoire d’Austerlitz : il s’apprête à
récidiver avec Corneille – enfermé à double tour avec les encombrants de
notre patrimoine.
Il est vrai que Pierre
Corneille a tout pour déplaire aux Puissants du Modernistan qui nous
serinent depuis trente ans le même air de bien pensance rebelle,
subversive, dérangeante, tellement anticonformiste qu’elle est devenue
la seule norme admise. Formé par les Jésuites (première tare), à qui il
est resté fidèle jusqu’à sa mort (deuxième tare), Corneille est un
catholique fervent (troisième tare), qui a servi avec ferveur la
monarchie administrative qui a fait la France (quatrième tare) et qui a
toujours préféré la grandeur à l’abaissement (cinquième tare). Pour les
Modernes, Corneille n’a que des tares. Son œuvre pâtit du discrédit dans
lequel sont tombés la République, la nation, la France et toutes les
gloires françaises, les écrivains du XVIIe siècle, le classicisme,
l’héritage de la Rome antique, dont il est un excellent connaisseur. Il
pâtit aussi du parallèle obligé avec Racine : Corneille peint les hommes
comme ils devraient être, Racine les peint tels qu’ils sont. Ce
parallèle inventé par La Bruyère tourne toujours à l’avantage de Racine,
jugé moins bavard, moins prolixe, moins superficiel, moins éloquent,
mais plus vrai. Certes, depuis deux siècles, les critiques hésitent ou
fluctuent, dès qu’ils ont à porter un jugement sur son œuvre. Au XIXe
siècle, ils ont fait de la grandeur d’âme, associée à l’exaltation du
moi, le fondement de « l’univers cornélien » - en liaison avec les
valeurs de l’aristocratie que la monarchie administrative de Richelieu,
Mazarin et Colbert a tenté d’abaisser. Les Républicains des IIIe et IVe
Républiques ont fait de Corneille un écrivain bourgeois, un peu à leur
image, qui aurait chanté à la fois les devoirs familiaux et l’héroïsme
national et fait de la volonté la force capable de réprimer les ferments
d’anarchie asociale qu’alimente la recherche de la gloire à tout prix ou
un sens exacerbé de l’honneur. Dans les années 1950, Corneille a été
pendant quelques années en phase avec son temps. La France pansait les
blessures de la guerre. L’heure était encore à la gloire, à l’héroïsme,
à l’exaltation des combattants de l’ombre et des jeunes gens qui avaient
sacrifié leur vie, leur famille, leurs amours, leur carrière à l’honneur
ou à la liberté de leur pays. Jean Vilar, Gérard Philippe, le TNP
(Théâtre National Populaire), qui était national et populaire
(aujourd’hui, les débris qui en restent sont mondialisés et élitistes en
diable), ont fait, au Festival d’Avignon, de la tragi-comédie du Cid,
un hymne à la gloire héroïque et à la jeunesse aimante. Le chant fut
beau, mais ce fut le chant du cygne. Aujourd’hui, Le Cid n’est
plus joué, comme plus personne n’ose jouer la tragédie de Voltaire
Mahomet ou le fanatisme. La lutte de libération nationale des
Espagnols contre les Maures, id est les envahisseurs arabes et
berbères, et la résistance à l’occupation islamique de leur pays – ce
qui forme le sujet du Cid – vaudraient à Corneille un procès de
Moscou en sorcellerie et en déviation idéologique. Le résultat de tous
ces discrédits est que Corneille est de moins en moins souvent étudié
dans les universités, qu’il a disparu des programmes du collège, que
plus aucun lycéen ne lit, ne serait-ce que Le Cid ou Horace
ou Cinna ou Polyeucte et que ses pièces ne sont quasiment
plus jouées, à l’exception de quelques-unes de ses comédies :
L’Illusion comique, Le Menteur, la Galerie du Palais.
Contre notre époque et
puisque l’Etat y rechigne, il nous faut rendre hommage à Corneille, ne
serait-ce que parce qu’il a été un père de famille soucieux d’éduquer et
de placer ses enfants, tout en écrivant l’une des œuvres les plus
fécondes et les plus riches de notre patrimoine. Pendant quarante-cinq
ans, de 1629 à 1674, presque jusqu’à sa mort, Corneille n’a pas cessé
d’écrire, de composer, de rédiger : un travail acharné, récompensé par
une élection à l’Académie française en 1647 et la protection des princes
et des ministres qui se sont succédé, Richelieu, Anne d’Autriche,
Mazarin, Fouquet, Louis XIV. Durant les troubles de la Fronde, il est
resté fidèle au Roi, malgré les complots et les manigances des féodaux.
En réalité, son théâtre
n’est pas l’école de la gloire héroïque et il n’a rien de romantique.
Corneille s’attache, en respectant ce que lui enseignent les historiens
antiques, à illustrer les lois éternelles de la politique. L’essentiel
est l’ordre, fût-il injuste. Ce à quoi il incite ses contemporains,
c’est à se soumettre, en bons chrétiens qu’ils sont ou qu’ils prétendent
être, à l’ordre du monde, puisque c’est celui que la Providence a voulu.
C’est le choix des Horaces, c’est celui de Nicomède, c’est celui
d’Auguste. Le héros ne bouleverse pas la société, il ne met pas le
royaume cul par-dessus tête, il ne chamboule pas l’ordre des choses, il
accepte tout cela, qu’il soit un personnage de tragédie ou de comédie.
Dans son œuvre, Corneille reste un officier du roi dévot et timide. Cela
ne l’empêche pas, bien au contraire, d’explorer les voies que lui offre
l’art de son temps et d’inventer de nouvelles formes. Bien qu’elles
empruntent des formes variées, les évidences sont les mêmes, qu’elles
soient la règle à Byzance, à Rome, à Valence ou à Paris. Corneille est
aussi l’auteur d’une adaptation en vers français de la célèbre
Imitation de Jésus-Christ, oubliée aujourd’hui, écrite en latin au
XIVe siècle sans doute par Jean Gerson, qui a été chancelier de
l’Université de Paris. Corneille n’est pas seulement un auteur de
théâtre, maîtrisant l’art du dialogue et la rhétorique enflammée de
l’héroïsme. C’est aussi un poète lyrique et mystique. Avec ce long
poème, il ajoute un versant mystique à son œuvre lyrique dans laquelle
les « Stances » du Cid occupent une place importante. Lire
l’œuvre de Corneille, c’est faire preuve d’anticonformisme et c’est
prendre conscience des riches potentialités d’expression et d’art que
recèle encore la langue française.
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