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Paul Claudel,
le subversif majuscule
par
Jean-Gérard Lapacherie
L’époque consomme de la
rébellion avec la même outrance immodérée qu’elle brûle de l’essence,
ingurgite de l’alcool ou fume du cannabis, de sorte qu’il n’est plus un
seul artiste, dit créateur, qui ne prétende pas renverser les
murs de tous les Temples ou détruire tous les Veaux d’Or ou démolir
toutes les Bastilles, surtout celles qui n’existent pas. La rébellion
est à la fois le moteur et la raison d’être des « pratiques »
artistiques, elle les active et les légitime. Elle est aussi le nec
plus ultra de la com et l’horizon indépassable des dispositifs
discursifs en rhizome. A la subversion anticonformiste, les
« créateurs » se plient comme un seul homme. C’est tendance. La pub
donne le la, ils marchent derrière elle, au pas cadencé, le doigt sur la
couture du pantalon : ils suivent, donc ils sapent, ils démantèlent, ils
subvertissent à cor et à cri.
Il est un écrivain qui,
contrairement aux rebelles modernes de la conformité, n’a jamais été de
son temps et qui ne s’est jamais conformé à quoi que ce soit. Le refus
ou la dissidence est le fondement de son œuvre. Tout le monde en est
dérangé, amis ou ennemis, lecteurs ou spectateurs. Même les indifférents
sont ou se croient interpellés. Ce rebelle par excellence est Paul
Claudel, né en 1868, mort il y a cinquante ans, en 1955, et à qui ces
lignes rendent hommage.
Dans notre époque portée
en rébellions, Claudel aurait dû être le guide et le maître à penser.
Or, c’est tout le contraire qui se produit. Le subversif majuscule est
détesté ou méprisé par ceux-là mêmes qui ont hissé la rébellion tout au
sommet du mât des valeurs morales et esthétiques. Si le modèle est
rejeté, ce n’est pas par erreur ou malentendu. C’est que la rébellion de
ce temps est de pure façade. Elle n’est pas volonté d’écrire ou de
penser ou d’inventer contre son époque ou malgré son époque, mais simple
posture. Elle est l’effet de la lâche paresse qui incite à se couler
dans les moules que l’époque fournit à foison. C’est l’assurance tous
risques qui protège contre la mévente des livres ou des œuvres. C’est la
subvention assurée qui fait vendre le rien et qui établit les carrières.
C’est l’oriflamme des tout puissants, le sésame ouvre-toi des nantis en
tout, le cordon rouge de ceux qui naissent avec une cuillère d’argent
dans la bouche, le manteau d’hypocrisie qui dissimule le pire des
conformismes, celui dont s’effraieraient même les Tartuffes du Grand
Siècle.
Les rebelles modernes sont
de ce temps. Ils en renvoient l’image, en la grossissant, sans la
déformer. Ils sont les clones parfaits du présent. S’ils sont rebelles,
c’est à la rébellion. S’ils sont rétifs, c’est à l’anticonformisme.
Claudel, lui, est contre son temps. Toute son œuvre a été une
protestation véhémente contre les époques successives où il a vécu.
Dans les années 1880-1890,
Claudel commence par rejeter le positivisme triomphant que diffuse la
bourgeoisie de la IIIe République naissante. Les élites d’alors prônent
le rationalisme desséché de « deux et deux sont quatre ». Descartes et
Voltaire sont invoqués, mais pour être trahis. Le matérialisme officiel
verse dans la religion scientiste du progrès moral. Chez Claudel, rien
de tel : il ne croit pas que la raison raisonnante mette qui que ce soit
sur la voie de quelque connaissance que ce soit. Dans son admirable
Traité de la Co-naissance au monde et de soi-même (1904), qui forme
la dernière partie de son Art poétique, il pose comme équivalents
« naître » et « connaître » : « toute naissance est une connaissance ».
Seul celui qui co-naît au monde comprend, par la saisie qu’il en fait,
ce qui est au monde : « Pour comprendre les choses, apprenons les mots
qui en sont dans notre bouche l’image soluble. Ruminons la bouchée
intelligible ».
Contre les scientistes,
Claudel opte pour la poésie, non pas celle de Desbordes-Valmore ou de
Sully Prud’homme, premier prix Nobel de littérature, mais l’hermétisme
de Mallarmé, dont il fréquente assidûment le salon, et le lyrisme
insolent de Rimbaud, qui a été poète trois ans avant de fuir, comme
Claudel plus tard, « l’Europe aux anciens parapets ». Ce sont ces deux
« rebelles » ou « révoltés » dont le jeune Claudel suit l’exemple, grâce
à quoi il subvertit l’art pompier que prônent les bourgeois assis et les
ratiocinations scientistes dont se farde l’idéologie dominante.
A la fin du XIXe siècle,
le théâtre, qui a été pendant des siècles, des mystères médiévaux ou de
Shakespeare à Hugo, le mode d’expression le plus puissant de l’Occident
chrétien, est à l’agonie. Ses derniers feux se consument dans le
vaudeville et il survit comme divertissement mondain ou comme occasions
d’encanaillement dans les loges d’actrices supposées légères. C’est
aussi l’époque où les grandes formes théâtrales – en particulier la
tragédie ou le drame cosmique – semblent épuisées et où, depuis les
chansons de geste du Moyen Age, aucune épopée digne de ce nom n’a été
écrite. Or, c’est dans ce théâtre moribond que Claudel prend le risque
de s’exprimer, c’est là qu’il réhabilite le mystère médiéval, la
tragédie antique, le drame cosmique, l’épopée, dans des pièces aux
titres étranges, Tête d’Or, L’Echange, La Ville, La jeune fille
Violaine, Partage de Midi, L’Otage, L’Annonce faite à Marie. Tout ce
que déteste son époque est représenté, matérialisé, mis en scène. Ses
pièces sont à l’opposé de ce que préconisent les puissants du jour,
Becque ou Feydeau ou Labiche ou Offenbach. Elles prennent le contre-pied
des divertissements sots que la bourgeoisie scientiste impose comme
fondement symbolique du nouvel ordre.
Pour
lire, comprendre et apprécier Claudel, il ne faut pas le réduire à
l’image flétrie d’un écrivain « catholique » animé par une foi de
charbonnier. Son catholicisme n’a rien en commun avec celui de la France
des années 1880-1930. Claudel n’est pas gallican, il n’est pas bigot, ce
n’est pas un chrétien politique, la prudence lui est étrangère. Le
catholicisme qu’il professe et qu’il défend est celui des missionnaires
qui s’exposent au martyre en allant en Chine ou au Japon ou aux
Philippines, Pères blancs, marianistes ou jésuites, qu’il rencontre en
Asie ou ailleurs dans le monde. Ce n’est pas celui des gestionnaires
empesés de la foi prudente, mais celui des combattants prêts à rompre
des lances pour faire triompher la Vérité. Il est du côté des
convertisseurs d’âme. Voilà pourquoi, aux doctrines éthérées de l’idéal,
que les bien pensants réduisent à un supplément d’âme utile pour ne pas
déranger l’ordre social, Claudel oppose la matière rugueuse, le lyrisme
âpre des choses du monde et la chair. C’est un catholique de
l’incarnation. Il n’est pas matérialiste, au sens où il ne ramène pas le
monde et l’homme à la seule matière tangible et sensible, il exalte la
matière et la chair, parce que c’est en elles, dans la matière et dans
la chair, qu’agit l’Esprit et que sont saisis les effets dérangeants de
son action.
Dans les années 1880-1950, la
France, l’Europe, le monde ont failli disparaître sous les coups de
boutoir que leur donnent les nationalismes déchaînés. A l’enracinement
dans un sol ou à l’enfermement dans un sang, des gènes ou une race, il
oppose, non pas le mondialisme béat de nos notables bobos, mais un vrai
cosmopolitisme, par lequel il exprime, contre son époque, une curiosité
universelle pour tout ce qui se rapporte à l’art, aux mœurs, aux choses
du monde, aux diverses façons par lesquelles l’esprit s’incarne dans les
choses, les corps et les signes. De ce point de vue, les œuvres qui
révèlent le mieux l’entreprise qui l’anime sont Cent phrases pour
éventail, un poème où il transpose les principes de la calligraphie
sino-japonaise dans la poésie française, ou ces textes théoriques ou de
réflexion, intitulés « Idéogrammes occidentaux » ou « Les mots ont une
âme », dans lesquels, s’écartant de tout ce qui était enseigné à
l’Université, il prend le parti ou bien des théoriciens chinois de
l’écriture ou bien des penseurs catholiques pour qui les signes du pain
et du vin sont les preuves tangibles d’une Présence. Il est donc comme
Segalen, qui l’admirait avec ferveur, capable de se dépouiller de son
moi ou de le mettre à l’unisson des hommes, pour faire entendre la
multitude de voix qui émanent de tous les lieux du monde.
Poète, il a excellé dans
le lyrisme. L’ode est un genre dont les règles ont été fixées dans la
Grèce ancienne. Quelques poètes, Ronsard par exemple, ont tenté de
l’acclimater en France, sans grande réussite à vrai dire. Claudel, dans
Cinq grandes Odes, écrites pour la plupart d’entre elles en Chine
entre 1900 et 1908, prouve enfin que langue française et lyrisme ne sont
pas incompatibles et que, même dans une langue forgée pour l’analyse
précise et le concept, le lyrisme peut surgir, si le poète s’abandonne à
l’énergie visionnaire qui le hante. Les titres des Odes révèlent
l’inspiration qui les nourrit : Les Muses, L’Esprit et l’eau,
Magnificat, La Muse qui est la grâce, La Maison fermée. Ou encore
ces titres d’autres poèmes lyriques : Processionnal pour saluer le
siècle nouveau et La Cantate à trois voix.
Penseur du langage et des
signes, critique à sa façon, il a écrit sur la poésie, le livre ou la
typographie des pages d’une intelligence inoubliable. Auteur de mystères
tragiques qui se doublent de drames cosmiques, épistolier, philosophe,
polémiste, son œuvre, par son ampleur, a de quoi mettre mal à l’aise les
clowns de la rébellion. Elle fait de lui un étranger à notre époque
confite en dévotion minimaliste. On comprend que les pseudo rebelles de
notre pitoyable époque soient incapables de le lire, comme ils n’ont pas
su ou voulu lire Soljenitsyne. La rupture et la dissidence effraient
toujours ceux dont la raison d’être est le grégarisme.
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