
Chateaubriand sans fard
Lecture
d'Itinéraire de Paris à
Jérusalem
par Jean-Gérard Lapacherie
Ce que, jadis, les maîtres incitaient à retenir de l’œuvre de
Chateaubriand (1768-1848), aujourd’hui oubliée et dont les lycéens ne
lisent plus la moindre page, ce sont les effusions, la sensibilité,
l’exaltation du moi, le goût de la nature, la description pittoresque,
la prose poétique, l’art de bien dire et d’écrire avec élégance. Cette
interprétation est fade, anodine, sans intérêt. Le portrait qui s’en
dégage ne ressemble au modèle que par quelques traits. On comprend dès
lors que cette œuvre soit oubliée ou en voie de l’être.
Ce qu’est vraiment Chateaubriand n’est pas dans les manuels de
littérature, sinon entre les lignes ou en appendice, mais dans ses
œuvres et dans l’un de ses ouvrages les moins connus : l’Itinéraire
de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris. Ce titre paraît banal,
surtout si l’on ignore le sens véritable du nom itinéraire. Dans
le Dictionnaire de l’académie française (quatrième édition,
1762), itinéraire est défini comme le « mémoire de tous les lieux
par où l’on passe pour aller d’un pays à un autre et quelquefois aussi
des choses qui sont arrivées à ceux qui en ont fait le chemin » et, dans
le Trésor de la langue française (1972-1994), à la suite de la
mention vieilli, il est écrit : « relation écrite dans laquelle
une expédition militaire, une mission d’exploration, des pèlerins ou des
voyageurs donnent, avec plus ou moins de détails, la description des
pays traversés ».
Chateaubriand a beaucoup voyagé par curiosité ou pour des
raisons professionnelles (quand il était diplomate) ou pour faire la
guerre ou pour des raisons politiques (l’exil) : en Amérique, en
Angleterre, à Gand, à Genève, à Rome et en Italie, en Terre sainte et à
Jérusalem, dans la Grèce occupée par les Turcs, dans l’Empire ottoman,
en Egypte, à Tunis, en Espagne, en Savoie (1806 : « Voyage au Mont-Blanc
et réflexion sur les paysages de montagnes » : il est l’un des premiers
écrivains à avoir pris ses distances vis-à-vis des poncifs naissants
chantant la beauté de la montagne). Comme il a joué un rôle politique
dans l’Europe bouleversée par la Révolution, il a rencontré les grands
du monde d’alors, les écrivains qui comptent et il a complété le savoir
acquis dans ses voyages en consultant les ouvrages savants consacrés aux
pays qu’il traversait ou visitait. Il est l’un des premiers écrivains
français à penser la situation du monde en termes de géopolitique. On
est loin de l’image du dilettante avide d’émotions que la postérité a
forgée de lui.
Le
13 juillet 1806, quittant Paris, il s’absente de France pendant près
d’une année (il revient à Paris le 5 juin 1807) pour faire, à la suite
d’innombrables pèlerins ou voyageurs avant lui, qu’il a lus et qu’il
cite (Volney, le plus connu, mais aussi Bellon et Deshayes), ce que l’on
nomme parfois le voyage en Orient, qu’il raconte dans Itinéraire de
Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, visitant le Grèce,
Constantinople, la Terre sainte, l’Egypte, Tunis, l’Espagne.
Le
voyage est, pour Chateaubriand, un prétexte à d’innombrables lectures.
Partant vers la Grèce et l’Orient, il met ses pas dans ceux d’écrivains
et de héros de l’Antiquité (Homère, Ulysse, Calypso, Cicéron, Pausanias,
Strabon), ou dans ceux de l’Europe médiévale, pèlerins ou croisés. A la
fin du XVIIIe et au début du XIXe s., on pouvait être savant sans avoir
été adoubé par une institution qui distribue des diplômes. Chateaubriand
n’a pas suivi d’études supérieures et n’a obtenu aucune peau d’âne, mais
il fait œuvre savante. Il cite des auteurs italiens, grecs, latins dans
leur langue ; il a lu les récits de voyage et les travaux des
antiquaires (ou archéologues) et des historiens. Il les commente et les
critique. On est loin des effusions lyriques devant les beautés de la
nature, auxquelles les maîtres de jadis réduisaient Chateaubriand.
Voyager, pour lui, n’est pas du tourisme, mais le moyen de mieux
connaître les réalités du monde. « Un voyage en Orient complétait le
cercle des études que je m’étais toujours promis d’achever, écrit-il au
tout début de l’Itinéraire. J’avais contemplé dans les déserts de
l’Amérique les monuments de la nature : parmi les monuments des hommes,
je ne connaissais encore que deux sortes d’antiquités, l’antiquité
celtique et l’antiquité romaine ; il me restait à parcourir les ruines
d’Athènes, de Memphis et de Carthage ».
Chateaubriand a pour passions l’histoire, la fidélité au passé, la
mémoire collective et les idées.
« Je
voulais aussi accomplir le pèlerinage de Jérusalem », écrit-il,
ajoutant : « il peut paraître étrange aujourd’hui de parler de vœux et
de pèlerinages (…) Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon
pays pour voyager en Terre Sainte, avec les idées, le but et les
sentiments d’un ancien pèlerin. Mais si je n’ai point les vertus qui
brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Chastillon, de
Montfort, du moins la foi me reste ; à cette marque, je pourrais encore
me faire reconnaître des antiques Croisés ».
Sa
passion pour l’histoire se double d’une vraie passion pour la France. Il
ne partage pas la conception abstraite de la nation des
Révolutionnaires, il défend une conception charnelle de la France,
préférant les hommes aux idées, attentif aux goûts, aux paysages, aux
odeurs plus qu’aux principes universels, comme l’atteste sa rencontre à
Bethléem avec le père Clément, qui a été broyé par la haine
anti-catholique des Jacobins. « Je n’ai jamais entendu chez l’étranger
le son d’une voix française sans être ému… Je fis quelques questions à
ce religieux. Il me dit (…) qu’il était des environs de Mayenne ; que se
trouvant dans un monastère de Bretagne, il avait été déporté en Espagne
avec une centaine de prêtres comme lui ; qu’ayant reçu l’hospitalité
dans un couvent de son ordre, ses supérieurs l’avaient ensuite envoyé
missionnaire en Terre Sainte. Je lui demandai s’il n’avait point envie
de revoir sa patrie et s’il voulait écrire à sa famille. Voici sa
réponse mot pour mot : « Qui est-ce qui se souvient encore de moi en
France ? Sais-je si j’ai encore des frères et des sœurs ? J’espère
obtenir, par le mérite de la Crèche du Sauveur, la force de mourir ici,
sans importuner personne et sans songer à un pays où je suis oublié »
C’est
pourquoi Chateaubriand se défie des Lumières, comme l’atteste la
critique qu’il fait de l’interprétation que les écrivains du XVIIIe s.
ont donnée des Croisades et qui, bien qu’elle soit « archaïque », est la
seule qui soit enseignée dans les collèges et les lycées.
« Les
écrivains du dix-huitième siècle se sont plu à représenter les Croisades
sous un jour odieux. J’ai réclamé un des premiers contre cette ignorance
ou cette injustice. Les Croisades ne furent des folies, comme on
affectait de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat.
Les Chrétiens n’étaient point les agresseurs. Si les sujets d’Omar,
partis de Jérusalem, après avoir fait le tour de l'Afrique, fondirent
sur la Sicile, sur l’Espagne, sur la France même, où Charles Martel les
extermina, pourquoi des sujets de Philippe Ier, sortis de la France,
n’auraient-ils pas fait le tour de l’Asie pour se venger des descendants
d’Omar jusque dans Jérusalem ».
Il
s’oppose même à l’interprétation étroitement religieuse de ces
événements et, deux siècles avant Huntington, il formule, en termes
clairs, la thèse du conflit des civilisations :
« N’apercevoir dans les Croisades que des pèlerins armés qui courent
délivrer un tombeau en Palestine, c'est montrer une vue très bornée en
histoire. Il s’agissait, non seulement de la délivrance de ce Tombeau
sacré, mais encore de savoir qui devait l’emporter sur la terre, ou d’un
culte ennemi de la civilisation, favorable par système à l’ignorance, au
despotisme, à l’esclavage, ou d’un culte qui a fait revivre chez les
modernes le génie de la docte antiquité, et aboli la servitude ? Il
suffit de lire le discours du pape Urbain II au concile de Clermont,
pour se convaincre que les chefs de ces entreprises guerrières n’avaient
pas les petites idées qu’on leur suppose, et qu’ils pensaient à sauver
le monde d’une inondation de nouveaux Barbares ».

Ce qui caractérise la pensée de Chateaubriand, c’est l’intérêt
qu’il porte aux « cartes », non pas aux cartes physiques ou
géographiques, mais à celles sur lesquelles sont portées les zones de
conflit, les lignes de rupture, les failles entre les civilisations – en
bref à ce qui va être nommé plus tard la « géopolitique » -, comme cela
apparaît dans la préface à la troisième édition de l’Itinéraire,
celle de 1826, quand il évoque le premier partage de la Pologne et la
fin de cet antique Etat nation :
« Quel
fut le premier reproche adressé pour l’extérieur, en 1789, au
gouvernement monarchique de la France ? Ce fut d’avoir souffert le
partage de la Pologne. Ce partage, en faisant tomber la barrière qui
séparait le nord et l’orient du midi et de l’occident de l’Europe, a
ouvert le chemin aux armées qui tour à tour ont occupé Vienne, Berlin,
Moscou et Paris ».
Les erreurs de jugement en matière géopolitique se paient cher.
Les Français l’ont appris à leurs dépens dans les années 1930 quand ils
ont accepté sans réagir le réarmement allemand et Munich. Le partage de
la Pologne, que la France a accepté en 1789, ne leur a pas ouvert les
yeux :
« Une
politique immorale, écrit Chateaubriand, s’applaudit d’un succès
passager : elle se croit fine, adroite, habile ; elle écoute avec un
mépris ironique le cri de la conscience et les conseils de la probité.
Mais tandis qu’elle marche, et qu’elle se dit triomphante, elle se sent
tout à coup arrêtée par les voiles dans lesquels elle s’enveloppait ;
elle tourne la tête et se trouve face à face avec une révolution
vengeresse qui l’a silencieusement suivie ».
En 1826, au moment où Chateaubriand écrit une nouvelle préface à
la troisième édition de l’Itinéraire, les Grecs combattent depuis
1821 pour leur liberté.
« L’Itinéraire, écrit-il, a pris par les événements du
jour un intérêt d’une espèce nouvelle : il est devenu, pour ainsi dire,
un ouvrage de circonstance, une carte topographique du théâtre de cette
guerre sacrée, sur laquelle tous les peuples ont aujourd’hui les yeux
attachés ».
Les enjeux de cette guerre de libération nationale sont bien
posés, ainsi que les conséquences que l’indifférence de la France à ce
combat pourrait avoir sur son propre avenir :
« Il
s’agit de savoir si Sparte et Athènes renaîtront, ou si elles resteront
à jamais ensevelies dans leur poussière. Malheur au siècle, témoin
passif d’une lutte héroïque, qui croirait qu’on peut sans péril comme
sans pénétration de l’avenir, laisser immoler une nation ! Cette faute,
ou plutôt ce crime, serait tôt ou tard suivi du plus rude châtiment ».
Changeons
de siècle, quittons 1826, bondissons en 1940, substituons Paris à
Athènes ou la France occupée à la Grèce aux fers, et le discours de
Chateaubriand apparaît pour ce qu’il est : un discours de résistant. Car
ce qui fait l’intérêt de l’œuvre de Chateaubriand, c’est, outre la
lucidité que donnent une vaste culture et la passion de comprendre le
monde, l’esprit de résistance. Il n’est pas de ceux qui, pendant deux ou
trois siècles en France, ont avalisé les conquêtes des Turcs et se sont
résignés à voir dans l’Empire ottoman un allié ou dans Constantinople un
lieu pittoresque :
« Les
sentiments qu’on éprouve malgré soi dans cette ville gâchent sa beauté :
quand on songe que ces campagnes n’ont été habitées autrefois que par
des Grecs du Bas Empire, et qu’elles sont occupées aujourd’hui par des
Turcs, on est choqué du contraste entre les peuples et les lieux ; il
semble que des esclaves aussi vils et des tyrans aussi cruels n’auraient
jamais dû déshonorer un séjour aussi magnifique »
Dans
l’Empire ottoman, il ne voit que servitude, barbarie, échines courbées,
despotisme, peuple aux fers, silence des cimetières :
« On découvre ça et là
quelques monuments antiques qui n’ont de rapport ni avec les hommes
modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés… Aucun
signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce
qu’on voit n’est pas un peuple, mais un troupeau qu’un imam conduit et
qu’un janissaire égorge. Il n’y a pas d’autre plaisir que la débauche,
d’autre peine que le mort… Au milieu des prisons et des bagnes, s’élève
un sérail, Capitole de la servitude : c’est là qu’un gardien sacré
conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de
la tyrannie ».
Evidemment,
les Modernes sont incapables de saisir le sens de ces analyses. Ils ont
applaudi à Hitler, à Lénine, à Staline, à Mao, à Pol Pot, etc. :
l’asservissement des peuples dans l’Empire ottoman est conforme à leur
vision du paradis politique. Ils ne peuvent donc pas comprendre
Chateaubriand. Voilà pourquoi l’éditeur moderne de l’Itinéraire
se sent obligé, dans une note, de châtier Chateaubriand en ces termes :
« cette page ahurissante est un concentré de tous les fantasmes de la
génération de Chateaubriand à propos du despotisme oriental. Pour y
parvenir, le voyageur a dû éliminer de ses notes toute notation
pittoresque au profit des imprécations idéologiques ». Dans un siècle ou
deux, un même érudit, quand il éditera les œuvres de De Gaulle,
évoquera, dans des notes de la même farine, son « ahurissement » causé
par les (prétendus) « fantasmes » ou les (supposées) « imprécations
idéologiques » de l’auteur des Mémoires de guerre et des
Mémoires d’espoir.
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