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Georges Bernanos,

phare de la modernité

 

par Thierry Giaccardi

   


 

Une conscience qui juge le monde à partir d’une morale, et plus encore d’une morale chrétienne,  est  toujours sévère pour les agissements de ses contemporains[1]. La modernité a sans doute exacerbé cet état des choses en prônant l’autonomie de l’individu. C’est que les masses, à la différence des peuples, sont indifférentes aux grandes questions et que les élites non traditionnelles sont souvent mues par des considérations immédiates et sont plus encore absorbées dans leur égoïsme. La question qui se pose aux justes et aux moralistes est ainsi souvent la même : pourquoi mal agir alors que bien agir n’exige pas plus d’efforts ou d’abnégation de soi ? La réponse est malheureusement celle-ci : c’est l’intérêt à court terme qui prive l’individu d’agir avec droiture. Or, cet intérêt est un des symptômes de la société libérale, laquelle s’est opposée violemment aux sociétés traditionnelles en mettant en place des mécanismes d’individualisation aboutissant à des conceptions politiques et sociales aberrantes formant l’individualisme contemporain. Son essence réside, pour Hayek, dans le fait de  « reconnaître  l'individu comme juge en dernier ressort de ses propres fins, croire que dans la mesure du possible ses propres opinions doivent gouverner ses actes, telle est l'essence de l'individualisme », (La Route de la servitude). Une des conséquences désastreuses de l’individualisme se fait sentir dans « l’agir stratégique » d’un pays, or cet agir est forcément collectif, comme le rappelle justement Lucien Poirier.

Contrairement  à l’idée reçue, on peut penser moralement et agir dans le même temps, même si la morale de l’action se singularise d’autres formes de morale, mais il est bel et bon de rappeler que l’un n’exclut pas l’autre.  On peut encore être idéaliste sans être utopiste, c’est-à-dire qu’on peut poursuivre un idéal sans se retrancher du monde :  c’est « l’esprit d’enfance » dont parlait Bernanos. Il y a une pensée toute en nuances qui requiert parfois que l’on se révolte contre la médiocrité, précisément parce que le médiocre oublie la nuance et obscurcit le monde. La lumière doit jaillir, coûte que coûte, c’était bien ainsi que l’entendait Bernanos, à la suite de Péguy. Il s’agit avant tout d’honneur, et plus précisément d’honneur chrétien. D’où cette phrase de Bernanos qui résonne encore dans les consciences des hommes debout : « Il y a un honneur chrétien : il est la fusion mystérieuse de l’honneur humain et de la charité du Christ ».

Bernanos, mort il y a soixante ans exactement ce mois de juillet,  savait tout cela : écrivain subtil (on oublie qu’il lut avec passion Baudelaire), pratiquant l’introspection, obsédé par la grâce  comme d’autres sont obsédés par leur carrière, son caractère le poussait à se révolter contre le fait accompli, s’il jugeait que ce dernier desservait l’idéal de l’humanité et la morale chrétienne. Bernanos fut sévère pour le monde. Il l’était d’autant plus qu’il était abasourdi par les tares de ses contemporains, leur hideuse vérité, leur poltronnerie, leur goût pour les mensonges.  Etre seul est naturellement un prix élevé à payer mais la contrepartie n’est pas négligeable : être libre. Fait curieux, du moins pour ceux qui se font une conception grossière de la religion : qu’on puisse dans le même temps se réclamer du catholicisme le plus intransigeant  (mais non sectaire : intransigeant dans le sens où rien ne doit distraire de la volonté de Dieu), et se montrer si soucieux de défendre sa liberté. Le Général de Gaulle,  avec lequel on peut distinguer des affinités fortes, souhaitait après guerre  le voir rentrer à Paris, voire au gouvernement. Bernanos déclina : en s’imprégnant tous les jours de la parole divine, on devient sourd aux imprécations humaines.  C’est que l’appel du 18  juin,  malgré sa prescience et l’expression d’une volonté hors du commun, n’a pas la force de l’appel divin. Il y a une hiérarchie qui, sans laisser indifférent Bernanos, l’obligeait à ne pas s’arrêter où ses inclinations premières l’auraient sans doute conduit. Tant d’années de privation, de pérégrinations épuisantes dans un monde entretenant les pires idéologies modernes comme on entretient des incendies,  en butte contre les plans machiavéliques des hommes, ne laissent pas un individu sans stigmates : les stigmates sinon de la sainteté du moins d’un esprit buvant à la source de la vie. C’est dans le regard qu’on perçoit la haute exigence de Bernanos et celle de tous les prophètes.

Bernanos fut l’incarnation d’un idéal indiscutablement français mais assujetti à un plan supérieur : l’ordre de Dieu. Lui obéir sans retenue lui apporta la paix intérieure, alors même que la guerre déferlait sur le monde et que les fous de guerre chassaient des postes de gouvernement les héritiers timorés d’une Europe assoupie. On retrouve une description de cette paix intérieure dans les pages sublimes du Journal d’un curé de campagne, roman qui le fit connaître aux Français, peuple encore soucieux des arrière-plans métaphysiques  jusqu’à la première moitié du XXe siècle. On y lit cette phrase qui remet dans une juste perspective le matérialisme grossier et stérile de nos sociétés libérales : « Il me semblait qu’une main mystérieuse venait d’ouvrir une brèche dans on ne sait quelle muraille invisible et la paix rentrait de toutes parts, prenait majestueusement son niveau, une paix inconnue de la terre, la douce paix des morts, ainsi qu’un eau profonde ». Cette « eau profonde » qui envahit le moi mais encore cette « douce paix des morts », échos sans doute d’une lecture soutenue de l’œuvre barrésienne, plus certainement de celle de Péguy, situent nettement le plan auquel l’œuvre de Bernanos aspire : le plan supérieur. On ne peut y accéder que par la volonté d'être libre, le regard détourné des contingences mesquines, la nuque raide : une liberté sourcilleuse, hautaine, forcément hautaine si l’on vise les sommets de l’expérience sur terre. C’est que la liberté, la vraie, n’est pas celle du « troupeau », celle qu’envisageaient les communistes staliniens : vouloir s’affranchir des traditions et des coutumes locales afin de se mettre sous le joug d’une bureaucratie aussi veule que criminelle.  La liberté brûle celui qui s’y voue mais plus encore ceux qui veulent l’étouffer. Mais ce n’est pas une liberté pour la liberté telle que la conçoit des êtres enfantins, plus capricieux que politiques, comme les anarchistes ou les autonomes. Ce trait échappe à plus d’un car il n’y a pas de liberté en soi mais une liberté pour agir, méditer, juger, contempler. On retrouve plus prosaïquement cette liberté dans le fait que Bernanos déménagea souvent, vécut dans de nombreux pays, avec sa famille à ses côtés, car la liberté n’exclut pas le devoir familial, contrairement à ce que pensait Rousseau qui négligea la sienne, (ou Camus).

Mais s’il partit sur les chemins du monde, Bernanos n’en fut pas moins attaché passionnément à la France, à son Artois, (Fressin). Jeune homme, il milita à l’Action française, école incomparable pour la préservation d’un certain esprit français  et sa volonté d’ « afficher une claire ambition de plein air ». Comment résister aux injonctions maurrassiennes à une époque qui préparait activement la  dissolution de l’histoire de France ? Maurras avait fixé avec une justesse de vue hors du commun les objectifs à atteindre pour une jeunesse soucieuse de faire prospérer l’héritage commun alors que les élites politiques s’avilissaient en se servant de l’Etat et non en le servant. Maurras haussait le ton, le jeune Bernanos l’approuvait : « Nous avions commencé par afficher, nous rappelle Maurras, une claire ambition de plein air : celle de renouveler ou de restaurer la conception même de la patrie, - la France réelle et vivante, sa durée, sa grandeur, sa prospérité, et non tel ou tel idéal tiré d’une consigne qu’on lui donnerait. », (La Contre-révolution spontanée). C’est que Bernanos était catholique et monarchiste : dans le monde où sévissait l’opportunisme politique, puis le radicalisme laïc, cela posait forcément son homme à contre-courant de l’histoire intellectuelle et sociale de son pays. 

Maurrassien par tous les côtés de son être, (en 1926 il se décida à militer à nouveau à l’Action française alors que le pape venait de la condamner, ce qui est certainement un des gestes les plus étonnants que Bernanos ait accompli témoignant d’un esprit décidément irréductible), il s’éloigna pourtant de ce mouvement, à regret sans doute au début, puis prenant conscience, progressivement qu’il n’avait pas d’autre choix que de suivre un sentier solitaire, ayant franchi la « porte étroite ». Les grands cimetières sous la lune, ouvrage publié un peu avant la Seconde Guerre mondiale, marquent publiquement la rupture de Bernanos avec le Maître de l’Action française, en particulier sur des sujets qui eurent un retentissement dont nous avons bien du mal à saisir aujourd’hui  la portée. La guerre civile espagnole en est sans doute l’événement exemplaire anticipant sur la Seconde Guerre mondiale, laquelle marqua le déclin rapide de l’Europe en tant que continent souverain à la puissance inégalée. Bernanos condamna  la brutalité de la répression franquiste, Maurras la tint  sans doute pour nécessaire.  D’où le jugement sévère du  premier : « Je pense que la Croisade espagnole est une farce, qu’elle dresse l’une contre l’autre deux mêlées partisanes (...). Derrière le général Franco on retrouve les mêmes gens qui se sont montrés également incapables de servir  une Monarchie qu’ils ont finalement trahie, ou d’organiser une République qu’ils avaient contribué à faire, les mêmes gens – c’est-à-dire les mêmes intérêts ennemis, un instant fédérés par l’or et les baïonnettes de l’étranger. C’est ça que vous appelez une révolution nationale ? ». Qu’on opposera aux vues de Maurras sur la guerre civile et à son jugement extrêmement flatteur du général Franco, comme cette  exclamation de Maurras en témoigne : « Gloire donc, à ce noble conquérant militaire, plus persuadé peut-être qu’aucun de ses confrères que le soldat victorieux est un faiseur de paix. Miles pacificus ! Et gloire au restaurateur civil qui suit, il en a reçu le mandat catégorique du jugement des faits, mandat que confirment les scènes de joie, les explosions de bonheur, les manifestations d’espérance à la rentrée triomphale de Barcelone. », (Vers l’Espagne de Franco).

A s’opposer à tous les penchants grotesques ou criminels de ses contemporains, on finit par la force des choses par ressentir une grande lassitude. Celle-ci transparaît dans ses derniers ouvrages, en particulier à partir des Grands cimetières sous la lune : « Je comprends que vous soyez las de ma littérature, c’est votre droit. Moi, je suis las de la vôtre », se laisse-t-il aller à dire avec une amertume dans le ton.  Mais Bernanos demeura toujours certain que l’homme serait en mesure de vaincre les forces du mal à condition qu’il ait su conserver son « âme ». C’ est ainsi que dans le passage où il s’adresse directement à Hitler, (il utilise de manière ironique l’expression « cher M. Hitler »), il écrit ces mots prémonitoires que nous devons méditer à chaque fois que nous sommes amenés à relever un défi lourd de dangers : « Non, ce n’est pas vous que nous craignons le plus, cher M. Hitler. Nous aurons raison de vous et des vôtres, si nous avons su garder notre âme ! Et nous savons bien que nous aurons, prochainement sans doute, à la garder contre les artificieux docteurs à votre solde. Nous attendons l’offensive de ces successeurs des grands Universitaires du XVe siècle, véritables pères du monde moderne, qui prétendront exiger de nous la soumission au vainqueur, cette rétractation, pénitence et satisfaction qu’ils obtinrent de Jeanne d’Arc. Puis ils l’ont brûlée. ».

L’histoire se répète sans doute un peu. A observer l’expression mauvaise des potentats européens au lendemain du non au référendum irlandais sur le traité de Lisbonne, n’y avait-il pas cette volonté d’obliger le peuple irlandais à voter une deuxième fois et ainsi à se rétracter ? Les Etats-nations sont brûlés à l’image de Jeanne afin de laisser place à un grand marché. C’est ainsi qu’on demandera, on demande déjà, aux peuples européens de faire pénitence au point qu’on parle ouvertement d’une culture de la pénitence comme une des caractéristiques majeures de notre époque  avec la culture de la mort (dont parlait le grand pape Jean Paul II), laquelle se manifeste par un déclin des populations européennes et une immigration massive.  Il se pourrait qu’à relire Bernanos, que nous ne pouvons pas soupçonner de sympathie à l’égard des régimes totalitaires de la  première moitié du XXe siècle, nous sachions enfin retrouver le ton polémique et inspiré, polémique parce qu’inspiré, qui peut exercer  une influence sur le cours des choses. Dans un monde de la marchandise, laquelle prolifère alors que de plus en plus de familles européennes vivent dans l’indigence, seuls les coups d’éclat font réfléchir les réels détenteurs du pouvoir de transformation de la société (dont le chef de l’Etat n’est plus qu’un parmi d’autres). Le timbre de la voix d’un homme, ou le ton de ses écrits, n’est pas un élément négligeable. Il exprime un caractère. Celui de Bernanos fut entier et exemplaire. Or, c’est le caractère qui fait défaut à nombre de nos contemporains. Relire Bernanos c’est avant tout se rappeler l’importance du caractère dans le destin d’un individu, a fortiori dans celui d’un peuple.n

 


 

[1] Rappelons que la morale c’est  avant tout “un ensemble des règles de conduite tenues pour inconditionnellement valables”, comme le définit rigoureusement Lalande dans son Vocabulaire.