Cercle Jeune France

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Balthus (1908-2001):

classique chez les Modernes

 

par Jean-Gérard Lapacherie

   


 

 

De Balthasar Kłossowski de Rola, dit Balthus, on sait peu de choses, sinon qu’il est né à Paris en 1908 d’aristocrates polonais et russes réfugiés en France (alors la Pologne avait cessé d’exister), qu’il est le frère de l’écrivain, méconnu mais talentueux, Pierre Klossowski, admirateur de Sade, et qu’il a dirigé pendant seize ans, de 1961 à 1977, l’Académie de France à Rome, institution fondée par Louis XIV, à la Villa Médicis, pour y former les jeunes peintres français. De lui-même, il a déclaré : « Balthus est un peintre dont on ne sait rien. Et maintenant, regardons les peintures ».

Ce qui fait de Balthus un peintre d’exception, c’est que, dans un siècle qui a célébré les vertus de l’abstraction, qu’elle soit géométrique ou lyrique, qui a fait de la déconstruction le nec plus ultra de l’art, qui a prétendu annoncer le grand soir de la révolution sociale en chamboulant toute la peinture figurative de l’Occident, il est resté fidèle à la figuration, à la perspective, à la représentation de formes humaines, au sujet, à l’alliance du dessin et de la couleur ; en bref à tout ce qui a fait la peinture pendant des siècles, et cela dans tous ses tableaux, que ce soit La Leçon de guitare, La Rue, La Toilette de Cathy, Alice dans le miroir, La Caserne, Le Roi des chats, Paysage de Champrovent.

Essayons de comprendre pourquoi l’œuvre de Balthus est si importante au XXe siècle. L’art contemporain est une affaire de placements financiers – en France aussi, la loi ISF ayant hâté le phénomène. Le marché, comme celui des actions, des obligations ou celui des matières premières, est parfois un piège à gogos. Le patron milliardaire du groupe Pinault, Printemps, Redoute et autres affaires rentables aurait dû lire et méditer Molière : s’il l’avait fait, il ne serait peut-être pas le Monsieur Jourdain du XXIe siècle, qui se laisse berner par quelques aigrefins. Il est fier de sa collection d’installations et de tableaux de rien, qu’il a payés hors de prix. Ses héritiers risquent de déchanter quand les valeurs, sûres pour le moment (jusqu’à quand ?), de la contemporanéité seront devenues ringardes et que la collection n’aura pas plus de valeur qu’un entassement de croûtes, signées de pompiers et cachées dans des greniers, devant lesquelles, dans un demi-siècle, s’esclafferont de jeunes artistes.

La modernité est iconoclaste, ce qui pourrait être une vertu, si elle retournait l’iconoclastie contre elle-même – ce qu’elle se garde prudemment de faire. En fait, sans le savoir, elle rejoue ce qui s’est produit à Byzance entre le VIIIe et le Xe siècles, lors de la « querelle des images », au cours de laquelle se sont affrontés, parfois violemment, les iconoclastes, qui voulaient en finir avec la représentation, et les iconodoules, qui restaient fidèles à la figure. Marx, dans La lutte des classes en France, affirme, assez justement d’ailleurs, que l’histoire ne se répète pas ou que, si elle se répète, c’est sur un mode comique ou dérisoire. Il ne croyait pas que cette loi pourrait s’appliquer aux peintres révolutionnaires qui ont défiguré l’art en espérant que cette « révolution » se propagerait ensuite, par miracle sans doute, à la société. De ce point de vue, Balthus n’est pas un artiste d’avant-garde ou, s’il l’est, c’est dans une nouvelle histoire de l’art, renversée et réécrite.

Depuis trente millénaires, la figure est au cœur de l’art, ce qu’attestent les peintures rupestres. Le verbe latin fingere dont est dérivé figura désigne l’action de façonner l’argile, de fabriquer, de modeler, de sculpter, et aussi d’imaginer, de se représenter quelque chose par la pensée, de représenter à autrui, d’imaginer quelque chose pour autrui. En latin, le nom figura et le verbe fingere tiennent des arts plastiques et des arts du langage : les figures de style, le fictif, la fiction ; en bref des arts figuratifs. Ces significations se retrouvent en français. Il suffit de comparer la peinture européenne à la calligraphie, quasiment toujours abstraite, qui est la forme d’art par excellence dans l’Orient arabe pour prendre conscience de l’importance de la figure et de la figuration en Europe et, par voie de conséquence, le séisme qu’a pu causer sa disparition provisoire, sauf chez Bonnard, Balthus, Lucian Freud. La figure est valorisée par la théologie : Dieu s’est fait homme pour se révéler ; le Verbe s’est fait chair ; le Christ s’est transfiguré. Au XXe siècle, l’abstraction est une iconoclastie dans le contexte de la déchristianisation de l’Europe. Pour un croyant, elle nie la transcendance. Dans le monde de l’islam, la figuration est, pour des raisons théologiques, sinon interdite, du moins rabaissée ou discréditée, par rapport au kitab, c’est-à-dire à la loi écrite révélée et qu’Allah fait descendre sur les hommes. Le calligraphe trace les mêmes lettres que celles de son Livre. En Europe, il y a une rupture scripturaire de la transmission : l’image se substitue en partie à l’écriture et aux Ecritures, non seulement parce que le peintre s’adresse à des populations analphabètes ou supposées telles, mais surtout parce que le culte se fait par le biais de la figure. La figure a donc une dimension sacrée, à laquelle Balthus reste fidèle.

Jean Clair, grand connaisseur de l’œuvre de Balthus, écrit, à propos de la grande exposition consacrée à Balthus en Suisse, ceci : « Il se peut au contraire que Balthus s’inscrive comme un grand classique dans une nouvelle histoire de l’art moderne, encore peu écrite, qui commencerait par Pierre Bonnard et irait jusqu’à Lucian Freud, rassemblant tout cet important versant figuratif de l’art du XXe siècle ». On peut aller plus loin. L’histoire de l’art est racontée avec les mêmes présupposés que l’histoire : le repère absolu, ce à partir de quoi tout le passé est reconstruit, c’est le présent, le contemporain, la mode du jour, le notre temps, l’actuel et, même, l’actualité, et c’est à partir du moment présent, hic et nunc, présenté abusivement comme le terme de tout un processus, que le temps est remonté et l’histoire écrite. De fait, toute histoire de l’art est moins une évolution qu’une involution, comme si l’art contemporain était le stade parfait et ultime d’un long processus, là où elle se réalise, comme si l’art devait nécessairement aboutir à ce à quoi il a abouti, à savoir l’abstraction, la déconstruction, la performance, l’installation, la seule couleur, le conceptuel, les avant-gardes, le minimalisme (un carré blanc ou un carré jaune), la parodie de tout ce qui a fait la peinture pendant des siècles, le ready-made : un urinoir exposé parmi des tableaux.

En ce sens, l’œuvre de Balthus rompt avec la quasi-totalité de l’art moderne ou contemporain. Il se peut qu’elle serve de repère à la réécriture de l’histoire de l’art du XXe siècle.n