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L'œuvre
de Charles Perrault, né en 1628, mort en 1703, soulève des
questions innombrables. De cet écrivain attachant, notre époque
oublieuse retient les seuls Contes (Cendrillon, Le petit
Chaperon rouge, La Belle au bois dormant, La Barbe bleue, etc.),
dont on a longtemps pensé qu'il n'était peut-être pas l'auteur.
En effet, ces Histoires ou contes du temps passé avec des
moralités ont paru en 1697 sans nom d'auteur, ce qui a suscité
d'interminables et byzantines querelles, des savants refusant
d'attribuer à un Académicien couvert d'honneurs, admirateur de
Descartes et chrétien fervent proche des Jansénistes, âgé de
près de soixante-dix ans, des histoires de fées racontées par de
vieilles femmes illettrées. Comme l'épître dédicatoire est
signée P. Darmancour, nom du troisième fils de Charles Perrault,
beaucoup en ont inféré que les Contes de ma mère l'Oye (autre
titre sous lequel est connu le recueil de 1697) n'avaient pas
été écrits par le père, mais par le fils.
Ces histoires d'ogres et de fées ont été transmises et ont
survécu dans la mémoire des Français, jusqu'à ce que le pouvoir
socialiste décide dans les années 1980-2000 que les maîtres
d'école n'avaient plus à initier qui que ce fût au patrimoine
culturel de l'humanité, surtout si ce patrimoine était français,
sous le prétexte que la connaissance de ce patrimoine serait
source d'inégalités sociales. Aux Français, il reste les
adaptations cinématographiques édulcorées et bien pensantes des
studios Walt Disney qui ont rendu célèbres La Belle du bois
dormant et Cendrillon dans le monde entier, tout en effaçant ce
qu'il y a de français dans ces histoires.
Depuis des siècles, les Contes de Perrault sont présentés comme
des modèles de littérature enfantine. Destinés en priorité aux
enfants - parfois même réservés aux seuls enfants -, leur
renommée tient à l'enthousiasme avec lequel les enfants, qu'ils
soient Français ou Européens ou de tout autre pays du monde, les
ont lus ou écoutés. Or, dans ces histoires en apparence naïves
s'enchaînent des crimes épouvantables, des infanticides, des
incestes ou des tentatives d'incestes. En bref, ce sont des
condensés de violence, de cruauté, de sang, d'inhumanité, que
les bien pensants se sont empressés de publier dans des versions
expurgées, en corrigeant jusqu'à la langue. Balzac a ainsi jugé
irréaliste le verre de la pantoufle de Cendrillon, parce que
cette matière n'a jamais été utilisée en cordonnerie, oubliant
que Cendrillon relève du genre merveilleux et il a exigé que le
verre de l'édition originale soit corrigé en vair. Auquel cas il
aurait fallu corriger les bottes de sept lieues et tout ce qui
relève du merveilleux. Quand on relit ces contes, on comprend
pourquoi les spécialistes de sciences humaines et sociales ont
cru y voir confirmées les thèses qui leur sont chères. Selon les
folkloristes, ces contes transcrivent des histoires archaïques
dans lesquelles un peuple a imprimé naïvement son génie, les
invariants de son identité, son esprit ou ce qu'il est vraiment.
Pour les psychanalystes, il s'y lit à livre ouvert la brutalité
du désir, la force des pulsions sexuelles et l'universalité du
complexe d'Oedipe. Quant aux anthropologues, ils les
interprètent comme des récits d'initiation ou de mise en garde
sociale - ce que Perrault déclare explicitement dans la moralité
en vers du Petit Chaperon rouge : " Il en (des loups) est d'une
humeur accorte, // Sans bruit, sans fiel et sans courroux, //
Qui, privés, complaisants et doux, // Suivent les jeunes
Demoiselles // Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles
; // Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux // De tous
les Loups sont les plus dangereux ".
La carrière de Charles Perrault illustre un invariant de la
culture française ou de l'exception française, à savoir cette
volonté de ne jamais trancher dans le vif et ce talent à faire
dialoguer des idées opposées ou en apparence inconciliables. Le
rationaliste a écrit des contes merveilleux ; le bourgeois
austère a multiplié les allusions lestes et légères ; le
chrétien marqué par le jansénisme a été un partisan du burlesque
débridé ; l'Académicien a récusé le principe d'imitation des
Anciens qui a fondé l'esthétique classique ; l'esprit libre a
servi loyalement pendant plus de deux décennies un pouvoir
absolu et s'est complu dans des tâches d'écriture qui nous
paraîtraient serviles. Or le plus français de tous les écrivains
français est aussi l'un des plus méconnus. Haut fonctionnaire
protégé de Colbert, il a mis en œuvre en qualité de Contrôleur
général de la surintendance des Bâtiments (office qu'il a quitté
en 1682 à la mort de Colbert et qui lui a été remboursé 22000
livres) la politique de Louis XIV dans le domaine de
l'architecture avec son frère Claude, architecte de profession
(il a réalisé, entre autres projets, la rénovation du Louvre et
la construction de l'Observatoire) et en qualité de membre de la
" Petite Académie " (la future Académie des Inscriptions et des
Belles Lettres) et de membre de l'Académie française, la
politique scientifique et littéraire de Louis XIV.
Alors
que les Romantiques ont admiré en lui l'auteur de Contes
merveilleux, pleins de superstitions et d'histoires de fées qui
expriment le génie naturel d'un peuple, d'Alembert et les
Encyclopédistes ont fait de lui le parangon de l'écrivain
rationaliste engagé et moderne : de fait, ils n'ont retenu de
son œuvre que le poème à la gloire de Louis XIV et connu sous le
titre de Siècle de Louis le Grand et les quatre volumes des
Parallèles des Anciens et des Modernes parus respectivement en
1688 (" en ce qui regarde les arts et les sciences "), en 1690
(" en ce qui regarde l'éloquence "), en 1692 (" en ce qui
regarde la poésie "), en 1697 (" où il est traité de
l'astronomie, de la géographie, de la navigation, de la guerre,
de la philosophie, de la musique, de la médecine "). Le vieil
Académicien n'a pas hésité à s'opposer aux thèses instituées, à
rompre des lances contre ses confrères, dont Boileau. Il a donc
joué un rôle déterminant dans les polémiques qui ont jalonné de
1687 à 1694 la vie intellectuelle de la France et qui sont
connues sous le nom de (deuxième) querelle des Anciens et des
Modernes. Cette querelle sert de matrice à la vie intellectuelle
de la France. Dans les années 1820-40, elle se rejoue dans
l'opposition des Romantiques aux partisans d'une esthétique
néoclassique. Au XXe siècle, les surréalistes se parent de ce
masque pour stigmatiser de l'injure classiques les autres
écrivains. Dans les années 1960-80, les post modernes
brandissent l'oriflamme pour tout récuser. A la fin du XVIIe s.,
la querelle a insinué le doute dans les certitudes esthétiques
et morales. Homère, Virgile, Horace et autres écrivains de
l'Antiquité ne sont plus des modèles de beauté ou d'art. Ils
sont trop archaïques ou trop païens pour ouvrir une voie à une
civilisation de plus en plus raffinée et brillante. Le progrès
doit s'étendre aux lettres, à la poésie et à tous les arts :
telle est la thèse de Perrault. De fait, les Contes en vers de
1694 et les Histoires ou Contes du temps passé de 1697, qui
n'imitent ni Homère, ni Virgile, ni Apulée, ni Hésiode répondent
à cette thèse. En s'inspirant des mythes et légendes que
racontent les paysans de France, Perrault fait figure de
Moderne. Là est le dernier paradoxe. Au moment où les écrivains
classiques, Corneille, Molière, La Bruyère, Racine, Bossuet,
etc. illuminent l'Europe, Perrault déclare modernes des oeuvres
ou des écrivains qui nous feraient bâiller d'ennui ou ricaner
d'allégresse si nous étions obligés de les lire : les
galanteries précieuses de Voiture ou de Sarrazin, le burlesque,
les opéras de Quinault, les vers que Bensérade a composés pour
égayer les ballets du roi, les devises, les vaudevilles, les
épigrammes. L'étiquette moderne qualifie la littérature la plus
désuète et la plus ridicule du XVIIe siècle, alors que les
partisans des Anciens opposaient à Perrault Racine et Corneille
qui, eux, ont su imiter les grands auteurs de l'Antiquité.
De cela, il apparaît que modernes masque la prétentieuse ineptie
de la pire des littératures, celle des écrivains pensionnés du
XVIIe s ; comme, au XXe siècle, le surréalisme, Tel Quel,
Sollers, Duras, Robbe-Grillet et autres avant-gardes, lesquels
ne valent pas mieux que les Voiture, Sarrazin et Benserade que,
abusé par la volonté de rompre avec l'héritage antique, Perrault
feignait d'admirer avec ferveur.
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