Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                   "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

RETOUR ACCUEIL

 

 

 

 

ARCHIVES

 

Nos immortels 1

Nos immortels 2

Nos immortels 3

Nos immortels 4

Nos immortels 5

Nos immortels 6

Nos immortels 7

Nos immortels 8

Nos immortels 9

Nos immortels 10

Nos immortels 11

Nos immortels 12

Nos immortels 13

Nos immortels 14

Nos immortels 15

Nos immortels 16

Nos immortels 17

Nos immortels 18

 

 

 

 

Si vous souhaitez vous inscrire à notre liste de diffusion, merci de nous le signaler par courriel.

 Accueil / Présentation / Notre équipe / Archives édito / Nous écrire / Liens

Charles Perrault 1628 -1703

Le paradoxe de la Modernité

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 

 

 

L'œuvre de Charles Perrault, né en 1628, mort en 1703, soulève des questions innombrables. De cet écrivain attachant, notre époque oublieuse retient les seuls Contes (Cendrillon, Le petit Chaperon rouge, La Belle au bois dormant, La Barbe bleue, etc.), dont on a longtemps pensé qu'il n'était peut-être pas l'auteur. En effet, ces Histoires ou contes du temps passé avec des moralités ont paru en 1697 sans nom d'auteur, ce qui a suscité d'interminables et byzantines querelles, des savants refusant d'attribuer à un Académicien couvert d'honneurs, admirateur de Descartes et chrétien fervent proche des Jansénistes, âgé de près de soixante-dix ans, des histoires de fées racontées par de vieilles femmes illettrées. Comme l'épître dédicatoire est signée P. Darmancour, nom du troisième fils de Charles Perrault, beaucoup en ont inféré que les Contes de ma mère l'Oye (autre titre sous lequel est connu le recueil de 1697) n'avaient pas été écrits par le père, mais par le fils.
Ces histoires d'ogres et de fées ont été transmises et ont survécu dans la mémoire des Français, jusqu'à ce que le pouvoir socialiste décide dans les années 1980-2000 que les maîtres d'école n'avaient plus à initier qui que ce fût au patrimoine culturel de l'humanité, surtout si ce patrimoine était français, sous le prétexte que la connaissance de ce patrimoine serait source d'inégalités sociales. Aux Français, il reste les adaptations cinématographiques édulcorées et bien pensantes des studios Walt Disney qui ont rendu célèbres La Belle du bois dormant et Cendrillon dans le monde entier, tout en effaçant ce qu'il y a de français dans ces histoires.
Depuis des siècles, les Contes de Perrault sont présentés comme des modèles de littérature enfantine. Destinés en priorité aux enfants - parfois même réservés aux seuls enfants -, leur renommée tient à l'enthousiasme avec lequel les enfants, qu'ils soient Français ou Européens ou de tout autre pays du monde, les ont lus ou écoutés. Or, dans ces histoires en apparence naïves s'enchaînent des crimes épouvantables, des infanticides, des incestes ou des tentatives d'incestes. En bref, ce sont des condensés de violence, de cruauté, de sang, d'inhumanité, que les bien pensants se sont empressés de publier dans des versions expurgées, en corrigeant jusqu'à la langue. Balzac a ainsi jugé irréaliste le verre de la pantoufle de Cendrillon, parce que cette matière n'a jamais été utilisée en cordonnerie, oubliant que Cendrillon relève du genre merveilleux et il a exigé que le verre de l'édition originale soit corrigé en vair. Auquel cas il aurait fallu corriger les bottes de sept lieues et tout ce qui relève du merveilleux. Quand on relit ces contes, on comprend pourquoi les spécialistes de sciences humaines et sociales ont cru y voir confirmées les thèses qui leur sont chères. Selon les folkloristes, ces contes transcrivent des histoires archaïques dans lesquelles un peuple a imprimé naïvement son génie, les invariants de son identité, son esprit ou ce qu'il est vraiment. Pour les psychanalystes, il s'y lit à livre ouvert la brutalité du désir, la force des pulsions sexuelles et l'universalité du complexe d'Oedipe. Quant aux anthropologues, ils les interprètent comme des récits d'initiation ou de mise en garde sociale - ce que Perrault déclare explicitement dans la moralité en vers du Petit Chaperon rouge : " Il en (des loups) est d'une humeur accorte, // Sans bruit, sans fiel et sans courroux, // Qui, privés, complaisants et doux, // Suivent les jeunes Demoiselles // Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ; // Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux // De tous les Loups sont les plus dangereux ".
La carrière de Charles Perrault illustre un invariant de la culture française ou de l'exception française, à savoir cette volonté de ne jamais trancher dans le vif et ce talent à faire dialoguer des idées opposées ou en apparence inconciliables. Le rationaliste a écrit des contes merveilleux ; le bourgeois austère a multiplié les allusions lestes et légères ; le chrétien marqué par le jansénisme a été un partisan du burlesque débridé ; l'Académicien a récusé le principe d'imitation des Anciens qui a fondé l'esthétique classique ; l'esprit libre a servi loyalement pendant plus de deux décennies un pouvoir absolu et s'est complu dans des tâches d'écriture qui nous paraîtraient serviles. Or le plus français de tous les écrivains français est aussi l'un des plus méconnus. Haut fonctionnaire protégé de Colbert, il a mis en œuvre en qualité de Contrôleur général de la surintendance des Bâtiments (office qu'il a quitté en 1682 à la mort de Colbert et qui lui a été remboursé 22000 livres) la politique de Louis XIV dans le domaine de l'architecture avec son frère Claude, architecte de profession (il a réalisé, entre autres projets, la rénovation du Louvre et la construction de l'Observatoire) et en qualité de membre de la " Petite Académie " (la future Académie des Inscriptions et des Belles Lettres) et de membre de l'Académie française, la politique scientifique et littéraire de Louis XIV.
Alors que les Romantiques ont admiré en lui l'auteur de Contes merveilleux, pleins de superstitions et d'histoires de fées qui expriment le génie naturel d'un peuple, d'Alembert et les Encyclopédistes ont fait de lui le parangon de l'écrivain rationaliste engagé et moderne : de fait, ils n'ont retenu de son œuvre que le poème à la gloire de Louis XIV et connu sous le titre de Siècle de Louis le Grand et les quatre volumes des Parallèles des Anciens et des Modernes parus respectivement en 1688 (" en ce qui regarde les arts et les sciences "), en 1690 (" en ce qui regarde l'éloquence "), en 1692 (" en ce qui regarde la poésie "), en 1697 (" où il est traité de l'astronomie, de la géographie, de la navigation, de la guerre, de la philosophie, de la musique, de la médecine "). Le vieil Académicien n'a pas hésité à s'opposer aux thèses instituées, à rompre des lances contre ses confrères, dont Boileau. Il a donc joué un rôle déterminant dans les polémiques qui ont jalonné de 1687 à 1694 la vie intellectuelle de la France et qui sont connues sous le nom de (deuxième) querelle des Anciens et des Modernes. Cette querelle sert de matrice à la vie intellectuelle de la France. Dans les années 1820-40, elle se rejoue dans l'opposition des Romantiques aux partisans d'une esthétique néoclassique. Au XXe siècle, les surréalistes se parent de ce masque pour stigmatiser de l'injure classiques les autres écrivains. Dans les années 1960-80, les post modernes brandissent l'oriflamme pour tout récuser. A la fin du XVIIe s., la querelle a insinué le doute dans les certitudes esthétiques et morales. Homère, Virgile, Horace et autres écrivains de l'Antiquité ne sont plus des modèles de beauté ou d'art. Ils sont trop archaïques ou trop païens pour ouvrir une voie à une civilisation de plus en plus raffinée et brillante. Le progrès doit s'étendre aux lettres, à la poésie et à tous les arts : telle est la thèse de Perrault. De fait, les Contes en vers de 1694 et les Histoires ou Contes du temps passé de 1697, qui n'imitent ni Homère, ni Virgile, ni Apulée, ni Hésiode répondent à cette thèse. En s'inspirant des mythes et légendes que racontent les paysans de France, Perrault fait figure de Moderne. Là est le dernier paradoxe. Au moment où les écrivains classiques, Corneille, Molière, La Bruyère, Racine, Bossuet, etc. illuminent l'Europe, Perrault déclare modernes des oeuvres ou des écrivains qui nous feraient bâiller d'ennui ou ricaner d'allégresse si nous étions obligés de les lire : les galanteries précieuses de Voiture ou de Sarrazin, le burlesque, les opéras de Quinault, les vers que Bensérade a composés pour égayer les ballets du roi, les devises, les vaudevilles, les épigrammes. L'étiquette moderne qualifie la littérature la plus désuète et la plus ridicule du XVIIe siècle, alors que les partisans des Anciens opposaient à Perrault Racine et Corneille qui, eux, ont su imiter les grands auteurs de l'Antiquité.
De cela, il apparaît que modernes masque la prétentieuse ineptie de la pire des littératures, celle des écrivains pensionnés du XVIIe s ; comme, au XXe siècle, le surréalisme, Tel Quel, Sollers, Duras, Robbe-Grillet et autres avant-gardes, lesquels ne valent pas mieux que les Voiture, Sarrazin et Benserade que, abusé par la volonté de rompre avec l'héritage antique, Perrault feignait d'admirer avec ferveur.
 n