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Maurice
Barrès
Sur le tombeau d'un
homme libre
par Raphaël Dargent
C’est à chaque fois le
même rituel. Recommencé chaque année, à la même époque. Penché sur la
tombe de mes aïeux, ce matin de novembre, alors qu’un fin brouillard
enveloppe la ville, j’arrache une à une, méticuleusement, les petites
mousses vertes qui ont poussé entre les graviers de la dalle. C’est
ainsi que je refais depuis dix ans, mécaniquement.
Il y a dans le calendrier
des dates structurantes qui sont comme les balises d’une année et
constituent pour les individus-monades que nous sommes devenus, noyés
dans le maelström de la vie post-moderne, autant de points d’ancrage
auxquels nous pouvons encore nous fier : ce sont Noël, Pâques, la
Pentecôte, l’Assomption, le Jour des Morts. Voilà, me dira-t-on, des
dates toutes religieuses, mais c’est ainsi, n’est-ce pas : nous sommes
chrétiens. À cette petite liste, j’ajouterais bien volontiers le 18
juin, le 14 juillet, le 11 novembre, mais ce serait céder à mes
faiblesses de Français. Le Jour des morts, ce lendemain de Toussaint,
n’est pas la moindre de ces dates. C’est ce jour-là, le 2 novembre, que
je suis le plus proche de Barrès, vieux compagnon de lecture qui éclaire
si souvent ma lanterne française et maintient allumée, envers et contre
tous, la flamme d’un patriotisme que nos temps nihilistes et ingrats ne
cessent à chaque instant de souffler. C’est encore en novembre que, plus
par fidélité que par présomption, je glisse encore mes pas dans ceux de
Barrès pour entreprendre depuis la petite ville de Barr l’ascension du
Mont Sainte-Odile, cette « sainte montagne », autre colline inspirée,
que l’auteur des Bastions de l’Est gravit en son temps, il y a
plus d’un siècle, en 1903.
Mais pourquoi, bon sang,
en suis-je encore à trouver matière et exemple, objet de réflexion et
d’admiration, chez ce satané Barrès, auteur maudit entre tous, rejeté
depuis des lustres pour crime contre la bienpensance, le modernisme et
le cosmopolitisme, lui le nationaliste, le traditionaliste, lui
l’antisémite ? Louer Barrès, pour le jeune homme pour qui ce nom évoque
encore quelque chose, c’est un hommage non seulement ringard, proprement
anachronique, mais encore réactionnaire et pire, fasciste. Bref,
pourquoi, et avec quelle impudence, oser encore se réclamer de cet
infréquentable auteur dans une époque, la nôtre, où les frontières, les
racines, les traditions sont passées au mégamixer de la mondialisation
marchande et de l’insouciance hédoniste et individualiste ? Peut-être
tout simplement, ceci expliquant cela, parce que Barrès n’est justement
pas de ce temps décadent, pas de ces fausses valeurs matérialistes et
hypocrites, et que, paradoxe initial, c’est lui au contraire qui est
aujourd’hui très fréquentable quand c’est notre époque qui ne l’est pas.
C’est ainsi : si on ne choisit pas son époque, nul n’est obligé d’en
adopter les valeurs quand celles-ci ne lui conviennent pas, ou pire,
contreviennent à sa morale propre, ou plutôt à la morale tout court.
Qu’on en juge : que Maurice Barrès soit condamné par Bernard-Henri Lévy
suffit amplement, ce me semble, à reconsidérer l’auteur et à redécouvrir
ses écrits. Que voulez-vous, on ne me refera pas : je préfère être
ringard avec Maurice Barrès que de mon temps avec Frédéric Beigbeder,
vilipendé avec Maurice Barrès que louangé avec Philippe Sollers. Et
puis, enfin, réduire Barrès à cette réalité-là – le nationalisme, le
traditionalisme, l’antisémitisme – consiste à ne rien comprendre, et ne
rien vouloir comprendre, d’une pensée riche, beaucoup plus subtile qu’on
ne le dit, profondément libre, une pensée qui, malgré d’apparentes
ruptures, se révèle au contraire très cohérente, celle d’un homme dont
l’œuvre n’est jamais que le reflet fidèle de son être et l’expression de
la recherche perpétuelle de lui-même. Une oeuvre donc essentiellement
littéraire, même dans sa politique, et non pas une oeuvre d’essence
politique.
Le Purgatoire littéraire
Que
Maurice Barrès soit devenu un paria de la littérature française ne date
pas d’hier. C’est là une vieille histoire. Montherlant, fils spirituel
de Barrès, ingrat avant que d’être reconnaissant, ayant voulu tuer le
père avant de lui rendre grâce, écrira que « dès 1919, on peut dire
que "ça y était". Barrès était, dans nos Lettres, l’ennemi public numéro
un, l’homme à abattre […] le chef dans sa nation de la caste des parias
».Guy Dupré aussi, en 1986, dans un numéro spécial de la Nouvelle
Revue de Paris, qualifie Barrès de « grand paria ». Dans le même
ouvrage, Philippe de Saint-Robert livre une analyse intéressante pour
expliquer ce qu’il appelle « le purgatoire indéfini de Barrès ». Selon
lui, « on lui [Barrès] pardonnerait plus facilement ses idées que sa
vie », une vraie vie d’écrivain, c’est-à-dire une vie tout entière
ordonnée par son écriture, par sa création. Pour Saint-Robert, Barrès
« appartient à un ordre où nul ne sait plus se tenir ». La
remarque mérite qu’on s’y arrête. C’est un fait qu’aujourd’hui, il n’est
guère en France d’écrivain de cette définition, prêt à engager ainsi
leur écriture comme leur vie propre, associant les deux, dans une œuvre
de sens qui est aussi un combat. Barrès le sulfureux est encore de la
lignée des Hugo quand nombre d’auteurs français contemporains, bien sous
tous rapports, de Nothomb à Beigbeder, d’Angot à Moix, se débattent au
milieu d’un production pléthorique et souvent nombriliste, écrivants
plutôt qu’écrivains, rendus à courir le petit écran, y côtoyant le
chanteur camé vaguement engagé, l’actrice peroxydée légèrement rebelle,
véritables preuves vivantes de ce qu’il est convenu d’appeler la
peoplisation du monde « littéraire » ou apparenté. Pourtant, pour
préciser et poursuivre le propos de Saint-Robert, encore faut-il dire
que l’ordre barrésien oublié est un ordre de style, où nul ne peut en
effet se tenir faute de souffle et de ressources linguistiques et
grammaticales suffisantes. Le style de Barrès est, je l’avoue,
désespérant. C’est un enchantement de classicisme, une langue écrite
qu’on peut rapprocher de celle de Chateaubriand, une langue qui a de
quoi vous rendre jaloux, oui jaloux, pour peu que vous ayez décidé
d’écrire vous-même, et a fortiori d’écrire dans le sens de Barrès, dans
le sens, infréquentable, de ses idées. Oui, jaloux, parce qu’il est
pratiquement devenu impossible d’écrire si bien. À tel point qu’il
s’agit de savoir s’il est vraiment utile de réécrire, mal, en tous les
cas moins bien, ce que Barrès a déjà écrit, superbement. Ne serait-il
pas finalement plus intelligent d’oeuvrer à la redécouverte,
c’est-à-dire à la republication de Barrès lui-même, cet ostracisé des
Lettres dont nous ne serons, avec la meilleure volonté du monde, que les
répétiteurs maladroits, que les échos balbutiants ? Reste que
Saint-Robert y va un peu fort : je crois qu’en réalité si on ne pardonne
pas à Barrès sa vie d’écrivain ou son talent d’écriture, on ne lui
pardonne pas davantage ses idées. C’est tout d’un bloc qu’on
rejette Barrès et qu’on ne lui pardonne pas ses idées nationales et
sociales, ses idées traditionalistes et révolutionnaires tout à la fois,
dans un temps où il fait bon n’avoir d’idées que celles des autres, que
celles communément, disons démocratiquement, partagées, des idées
qui ne mangent pas de pain et ne troublent pas le ron-ron des
consciences endormies.
Sartre plutôt que Barrès
Voilà fondamentalement ce
qui est reproché à l’écrivain Barrès et le condamne au Purgatoire
littéraire : son engagement pour la France. Cocteau, pourtant admiratif,
regrettait que Barrès soit tenu, de son fait, « dans ce Purgatoire
auquel il s’est condamné lui-même.» Sans doute nombreux furent ceux,
écrivains ou non, influencés largement par lui, disons par son style,
par ses centres d’intérêts littéraires, qui lui reprochèrent de s’être
ainsi mêlé à son temps, de s’être en quelque sorte, pour parler comme
Sartre, « sali les mains » pour faire aussi – aussi et pas seulement –
une œuvre utile, alors qu’il eut été si facile de faire une œuvre
gratuite et, osons le mot, inutile. Montherlant exprime ce jugement dans
une formule sentencieuse aux accents définitifs : « Nous autres,
écrivains, Barrès, par son art, nous montre ce qu’il faut faire ; par sa
vie, ce qu’il ne faut pas faire. » André Malraux aussi, autre héritier
injuste, confiait à Frédéric J. Grover en 1968 qu’« il y a quelque chose
de très difficile à comprendre, c’est le rôle de la politique dans la
vie de Barrès. […] Il était caporal en politique alors que dans le
domaine de la littérature, il était général. » La campagne des églises
de France ? « À quoi ça sert ? demande Malraux. Ce n’est pas une
campagne des Monuments historiques. Ce n’est pas la cathédrale de Reims.
[…] c’est très honorable mais ça n’est pas bien important. […] c’est
très curieux parce qu’enfin il était un écrivain reconnu. » Et le
Ministre des Affaires culturelles de conclure : « Il faudrait faire un
volume qui comprendrait : la moitié d’Un Homme libre, Du sang,
de la volupté et de la mort, Amori et Dolori sacrum, la
moitié d’Une enquête aux Pays du Levant. Cela pourrait
s’intituler "Paysages passionnés" ». André Gide encore s’interroge:
« Comment l’auteur d’Un Homme libre a-t-il pu devenir le
propagandiste de L’Echo de Paris ? S’il y a trahison, quel a pu
en être l’enjeu ? ». C’est partout la même interrogation. Pourquoi donc
Barrès ne s’en est-il pas tenu au Culte du moi de sa jeunesse ? Pourquoi
donc ne s’est-il pas contenté d’être ce voyageur romantique, digressant
sur des pierres et sur des amours orientales ? Pourquoi Barrès n’est-il
pas seulement l’auteur d’Un Homme libre, de L’Ennemi des Lois,
celui d’Un jardin sur l’Oronte, de Greco ou le Voyage de
Tolède, celui même de La Colline inspirée ? Pourquoi a-t-il
donc fallu qu’il écrive aussi Les Déracinés, Colette Baudoche,
Scènes et Doctrines du nationalisme, La Grande Pitié des
églises de France, la Chronique de la Grande Guerre ?
Pourquoi diable a-t-il fallu que cet écrivain de génie, ce « Prince de
la jeunesse », ne descende dans l’arène, député boulangiste en 1889, ami
de Déroulède lors du coup de force farfelu de 1898, anti-dreyfusard
jusqu’au bout, « rossignol du carnage » en 1914 écrira Romain Rolland ?
Dans la préface d’un
recueil des principales oeuvres de Barrès intitulé Romans et Voyages,
l’historien Eric Roussel, qui maîtrise pourtant le sujet, cède aussi à
l’air du temps puisqu’il trouve le moyen d’écrire : « Pour communier
avec un tel écrivain, point n’est besoin d’approuver toutes ses
positions politiques, ou un nationalisme dénué de sens aujourd’hui. On
oubliera le doctrinaire mais non l’artiste de la langue ni le
moraliste. » À dire vrai, Monsieur Roussel, Barrès sent tellement la
poudre qu’il vous faut bien des précautions oratoires pour le préfacer,
bien des réserves exprimées, bien des pincettes prises. Attention, cet
auteur est dangereux ! À ne pas mettre entre toutes les mains !
Expurgeons donc son œuvre si on veut la sauver ! À dire vrai, ce n’est
pas tant l’engagement de Barrès qui gêne que le fait que cet engagement
soit pour la France, aussi résolument pour la France.
Réserve-t-on le même traitement
à Jean-Paul Sartre, grantécrivain s’il en est, mais piètre
politique, et même calamiteux, soutien jusqu’au bout du communisme,
refusant de voir la réalité d’une idéologie partout mortifère ? N’y
a-t-il pas deux poids deux mesures dans la République des Lettres et
dans le microcosme médiatico-artistique ? Sans doute, si l’on en juge
par un récent téléfilm qui présentait encore avec force avantage les
choix politiques de l’auteur de Qu’est-ce que la littérature ?
« J’aime mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron » y déclarait
le personnage principal, une autre façon de dire qu’on pardonne tout à
un auteur, même l’aveuglement, quand il est de gauche, mais rien à un
autre, et surtout pas ses convictions, quand il est de droite.
L’existentialisme sartrien vaut-il mieux que le déterminisme barrésien ?
Le communisme que le nationalisme ? À se demander si une époque n’a pas
les écrivains qu’elle mérite et n’honore pas ceux qui se conforment à
l’idéologie dominante.
L’unité de l’oeuvre
Il s’agit, l’avis est
unanime, de Purgatoire. Comme chacun sait, le Purgatoire n’a qu’un
temps, on finit toujours par en sortir. La question est de savoir
comment on en sort, dans quel état de transfiguration. Amélioré,
n’est-ce pas ? Ayant purgé sa peine, s’étant repenti de ses fautes.
S’agit-il, si l’on croit Eric Roussel et d’autres avec lui, sorte de
barrésiens sans barrésisme comme il y a des gaulliens sans gaullisme,
d’en ressortir lavé de tout reproche, blanchi de tout soupçon, une sorte
de Barrès light, réduit à celui du Culte du Moi et des Voyages,
un Barrès au drôle de visage lifté, refait d’une seule moitié, égotiste
et cosmopolite comme il convient à l’air du temps, et point du tout un
Barrès tel qu’en lui-même, un Barrès entier, à la fois individualiste
et raciné, à la fois libre et déterminé, à la fois voyageur
et nationaliste, à la fois œuvre gratuite et œuvre utile,
et toujours écrivain jusque dans sa politique.
Ce Barrès édulcoré n’est
pas le nôtre. N’en déplaise à ses détracteurs qui pavoisent, l’oeuvre de
Maurice Barrès est beaucoup plus subtile qu’ils veulent bien l’admettre.
Et c’est une œuvre d’une grande cohérence, c’est-à-dire d’une grande
logique et d’une grande continuité. C’est bien à tort qu’on oppose
l’écrivain au politique, l’homme libre des premiers écrits au
chroniqueur de la Grande Guerre des derniers. Barrès le Vieux ne
contredit pas Barrès le Jeune. C’est dès l’origine, dès Les Taches
d’encre, cette modeste revue qui ne connaîtra que quatre numéros,
qu’il écrit en 1885 : « Notre tâche sociale, à nous, jeunes hommes,
c’est de reprendre la terre enlevée, de reconstituer l’idéal français. »
C’est dans Un Homme libre, œuvre de jeunesse, qu’il raconte la
révélation de la soirée d’Haroué, cette prise de conscience de son
substrat lorrain, qui préfigure déjà celle de son substrat français.
« J’ai recherché en Lorraine, écrit-il, la loi de mon développement. À
suivre le travail de l’inconscient, à refaire ainsi l’ascension par où
mon être s’est élevé au degré que je suis, j’ai trouvé la direction de
Dieu. […] L’individu est mené par la même loi que sa race. » Dans la
préface de l’édition de 1904 du même ouvrage, il précisera : « Ce fier
et vif sentiment du Moi que décrit Un Homme libre, c’est un
instant nécessaire, dans la série des mouvements par où un jeune homme
s’oriente pour recueillir et puis transmettre les trésors de sa
lignée. » Tout Barrès est là. De l’individualisme au nationalisme, il
n’y pas contradiction mais prolongement, continuité. Sans cesse à la
recherche de lui-même, l’égotiste, après avoir épuisé tous les ressorts
de la vie individuelle, ayant laissé libre cours à l’expression de ses
sensations personnelles, de ses désirs individuels, découvre qu’il n’est
pas né de rien ni de nulle part ; c’est ainsi, par la Lorraine, puis par
la France, qu’il élargit l’horizon de soi et va plus profond dans la
définition de son Moi. Cet élargissement et cet approfondissement de soi
et de l’oeuvre, tout ensemble, ne s’arrêtent d’ailleurs pas au
nationalisme. Le dernier Barrès monte encore d’un degré en touchant au
catholicisme pour dépasser, point suprême de son évolution, la condition
de Français et atteindre l’humaine condition. Alors qu’il mène campagne
– oeuvre utile que ne comprend pas Malraux – pour sauver « les
églises qui s’écroulent », il avoue en 1910 : « Je sens depuis des mois
que je glisse du nationalisme au catholicisme. C’est que le nationalisme
manque d’infini. S’il m’employait à faire la guerre, il pourrait me
captiver tout entier, mais si je m’occupe, comme il le faut bien, à
dresser son rituel, à rédiger ses prières, sa liturgie, je m’aperçois
que mon souci de ma destinée dépasse le mot France, que je voudrais me
donner à quelque chose de plus large et de plus prolongé, d’universel. »
Quel parcours partant de soi, se reliant à sa terre lorraine, à ses
morts français et ses traditions nationales, pour atteindre, avec le
religieux, l’enracinement dans l’universel ! Le déterminisme de « la
terre et les morts », comme le respect des traditions et des valeurs
chrétiennes, ne nient donc pas la liberté de l’individu mais
l’accomplissent et l’élèvent à un niveau supérieur. C’est cette leçon,
cette grande leçon barrésienne, celle de sa vie, que l’Education si peu
nationale craint aujourd’hui d’enseigner aux jeunes Français, préférant
les ramollir à la lecture des poésies amusantes de Monsieur Prévert ou
les flatter à l’écoute du slam d’un Grand corps malade. Cessons donc de
simplifier Barrès, de le réduire à sa caricature, quand c’est une
lecture complète et complexe à laquelle il faut s’astreindre. Barrès
est bien – c’est ainsi qu’il se voyait – « un traditionaliste demeuré
attentif aux nuances de l’individu. »
Un homme libre
Ainsi Montherlant a-t-il
tort d’écrire en 1925 dans son article intitulé Barrès s’éloigne
qu’« à cause de la vie publique Barrès n’a pas été un homme libre.»
C’est justement en s’accomplissant comme homme politique, en ne
dissociant pas ses œuvres utiles de ses œuvres gratuites, son
nationalisme de son individualisme, son catholicisme de son égotisme,
que Barrès est lui-même et se libère. Priver le barrésisme comme
certains le voudraient de sa référence nationaliste ou catholique, c’est
plus que le dénaturer, c’est le trahir essentiellement, c’est
contrevenir fondamentalement à son essence. Cela n’a pas de sens
de distinguer l’écrivain du politique ; il n’y a pas deux Barrès mais un
seul. « Penser solitairement, c’est s’acheminer à penser solidairement »
affirmait-il pour justifier sa vie. Il se peut alors qu’on juge plus ou
moins réussie telle ou telle œuvre, il se peut que les œuvres utiles
paraissent inférieures d’un point de vue littéraire aux œuvres
gratuites, qu’on n’y trouve pas son compte, mais celui qui ne voit pas
le lien entre les deux types d’œuvres, celui qui ne voit pas la
continuité et la cohérence entre Un Homme libre et Chronique
de la Grande Guerre ne comprend rien à Barrès et passe à côté de sa
richesse. Barrès lui-même est très clair sur ce point : « Je ne
m’intéresse à mes actes que s’ils sont mêlés d’idéologie (c’est
moi qui souligne), en sorte qu’ils prennent devant mon imagination
quelque chose de brillant et de passionné. Des pensées pures, des actes
sans plus, sont également insuffisants. J’envoyai chacun de mes rêves
brouter de la réalité dans le champ illimité du monde, en sorte qu’ils
devinssent des bêtes vivantes, non plus d’insaisissables chimères, mais
des êtres qui désirent et qui souffrent. » En quoi se résume donc son
style ? « Je me conformais à l’esthétique où excellent les Goethe, les
Byron, les Heine qui, préoccupés d’intellectualisme, ne manquent jamais
cependant de transformer en matière artistique la chose à démontrer
(c’est moi qui souligne). »
Libre d’ailleurs, Barrès
le restera jusqu’au bout, et ce malgré son engagement public. Bien que
parlementaire, il méprisait le parlementarisme dévoyé, corrompu et
partisan, ne s’estimant appartenir qu’à un seul parti, « le grand parti
de la France ». Ainsi n’avait-il au Palais-Bourbon aucune attache
partisane. « À la Chambre, écrit-il dans ses Cahiers, je ne suis inscrit
nulle part, je ne fais partie d’aucun groupe. Si j’avais à me définir,
je me définirais moi-même. » Exemple encore de sa liberté politique, son
attitude à la mort de Jaurès qu’il a tant combattu à la Chambre. Rendu
au chevet du tribun socialiste assassiné, il serre la main à Blum et
écrit aussitôt à la fille du défunt : « J’aimais votre père alors même
que nos idées nous opposaient l’un à l’autre et que je devais résister à
la sympathie qui m’entraînait vers lui. L’assassinat sous lequel il
succombe, quand l’union de tous les Français est faite, soulève un deuil
national. » Certains idiots ne lui pardonneront pas ce geste. Enfin, au
terme de sa vie, alors qu’il a fait œuvre utile pour sauver les églises
de France laissées à l’abandon du fait de la loi de Séparation, alors
qu’il a servi encore pendant les quatre années de la Grande Guerre pour
soutenir le moral et la condition des troupes, voilà que les catholiques
et les traditionalistes – a priori de son camp – lui reproche son
Jardin sur l’Oronte. Robert Vallery-Radot conteste l’ouvrage qui,
selon lui, bouleverse « la hiérarchie classique des valeurs morales et
religieuses ». Le parti catholique s’en mêle et se déchaîne. Mais Barrès
ne s’en laisse pas compter. Il réplique dans L’Echo de Paris par
un article intitulé « Comment la critique catholique conçoit le rôle de
l’artiste », dans lequel il défend sa condition d’artiste, et revendique
dans ses Cahiers « le droit d’être autre chose qu’un séminariste. »
Concernant ceux-là qui se disent encore ses disciples, ou se veulent de
son camp, il met définitivement les choses au point : « Ils exigent que
demain comme hier je demeure leur maître en titre et que je continue,
jusqu’au bout de souffle, de leur fournir un enseignement pour lequel je
me suis formé des suppléants, alors que d’autres services m’appellent,
où je ne vois personne qui puisse me remplacer. Franchement, j’ai
mieux à faire que de récolter ce que j’ai semé. À d’autres ! » Ne
sont-ce pas là les propos d’un homme libre, d’un homme qui refuse de se
laisser enfermer dans un parti qui le lierait au-delà de sa sensibilité
propre ? Ne sont-ce pas là finalement les propos d’un authentique
écrivain, dont la doctrine – puisque doctrine il y a – s’exprime
toujours en accord avec sa personnalité individuelle ? De cette « sotte
querelle » de l’Oronte, Barrès ne retire d’ailleurs qu’un enseignement
égotiste et littéraire. « Je ne suis pas né, écrit-il, pour cesser
jamais d’avancer et de découvrir des aubes, des midis, des couchants,
des étoiles auxquels je dédierai les chants du printemps, de l’été, de
l’automne et, les plus beaux, ceux de mon hiver. »
Dans les pas de Barrès
Qu’il y ait donc une
nécessité à sortir toute l’œuvre barrésienne – l’oeuvre engagée et pas
seulement l’oeuvre purement littéraire – du Purgatoire est une évidence,
mais celle-ci, je le sais, n’en sortira pas. Barrès restera encore
longtemps infréquentable pour cause de politique, il sera cet éternel
paria de la littérature française aussi longtemps que celle-ci restera
aux mains des censeurs bien-pensants et nihilistes, des sous-écrivains
people nombrilistes ou faussement engagés.
Dès les années 20, Gide
résuma bien le paradoxe de Barrès : « Le remède [barrésien] sauvera le
pays ; mais sitôt sauvé, le pays prendra le remède en dégoût. » Ayant
fait œuvre utile, œuvre française, pour le racinement, le culte des
morts, ayant espéré auprès du faible Boulanger, combattu avec le
patriote Déroulède, défendu les provinces perdues, s’étant battu pour
reprendre le sol d’Alsace-Lorraine et vaincre l’Allemagne, l’Histoire
lui donne raison avec la Victoire de 1918 mais, et c’est là son drame
d’auteur, elle engloutit son œuvre avec sa raison d’être. Barrès voulut
être utile, il le fut, il ne l’est plus : qu’il disparaisse ! C’est
ainsi à toute époque, les patriotes sont insupportables aux Français,
qui ne les tolèrent que lorsqu’ils n’ont pas le choix, dans des temps de
crise exceptionnelle. Insupportable Barrès, pénible donneur de leçons
qui prétend hisser le peuple au-dessus de lui-même et faire la France
plus grande qu’elle n’est. Insupportable de Gaulle qu’on reniera aussi,
l’œuvre de redressement accomplie. Qu’ensuite Barrès ait été mal lu et
mal compris, que de vrais doctrinaires qui n’avaient pas sa sensibilité,
se soient déclarés barrésiens, se réclamant de lui sans voir sa
véritable nature, est là un tout autre problème sur lequel il ne peut
être jugé. On n’est jamais responsable de ceux qui vous récupèrent pour
mieux vous trahir. De Gaulle est-il comptable des errements de Chirac ?
On dira que cette récupération de Barrès, cette caricature, ce
détournement, était malheureusement inévitable. « C’est là, écrit Jean
Dutourd, ce qui advient aux auteurs qui veulent prolonger leurs idées
par l’action, c’est-à-dire qui font de la politique. Ils descendent dans
la rue. Et que trouve-t-on dans la rue ? Des blagueurs idiots, qui
comprennent tout de travers, ou feignent de tout comprendre de travers,
par passion partisane. » Bien sûr, il n’est pas question ici de nier que
l’engagement de Barrès dépassa parfois la mesure et à relire certaines
des phrases qu’il écrivit lors de l’affaire Dreyfus, on est saisi de
stupeur et d’effroi. Mais encore faut-il, sans excuser, replacer
l’ensemble dans son contexte pour essayer de comprendre et ne pas, comme
a trop tendance à le faire notre temps repentant, juger les actions du
passé à l’aune des valeurs d’aujourd’hui. D’autres que Barrès, et plutôt
de gauche, ne sont pas exempts de ce racisme, Zola en premier lieu. Là
encore, il faut accepter toute la complexité barrésienne. Si le Barrès
antisémite de l’Affaire Dreyfus est condamnable, il ne doit pas occulter
l’autre Barrès, celui qui, en 1917 dans Les Diverses familles
spirituelles de la France, au nom de la fraternité au combat et de
l’Union nationale, rendit grâce aux juifs français.
Nul doute que l’œuvre de
Barrès, toute son œuvre, utile ou gratuite, serait à redécouvrir en ces
temps de mondialisation techno-marchande, niveleuse et déshumanisante,
alors même que chacun s’interroge – ou devrait s’interroger – sur son
identité, de Français et d’homme libre. Toutes les conditions sont
apparemment réunies pour qu’on redécouvre ce grand écrivain français et
qu’on le place à nouveau au sommet de notre Panthéon littéraire. Mais
cela ne suffira pas. On redécouvrira peut-être, avec les œuvres
gratuites, un style qu’on admirera sans jamais plus l’égaler, mais on
refusera d’admettre, malgré le retour des interrogations sur l’identité,
sur la Nation, sur la religion, sur l’Europe, sur le protectionnisme et
sur l’Orient, ce qu’il pourrait y avoir d’enseignement à relire les
œuvres utiles et à comprendre ainsi la véritable pensée de Maurice
Barrès. Le barrésisme est décidément l’affaire de quelques-uns, d’une
poignée, cette étrange communauté d’esprits libres qui s’appellent comme
par miracle et mutuellement se reconnaissent. On en restera donc au
pessimisme de Marcel Jouhandeau : « Une époque médiocre se devait de
rejeter Barrès et, vu le mauvais chemin où s’engage l’humanité, je doute
fort qu’on revienne à lui jamais. Au moins quelques êtres trouveront-ils
dans l’exemple de sa vie intérieure la force d’assister sans défaillir à
la faillite de tout ce qu’ils méritaient d’aimer. »
Ne pas défaillir, autre
façon de résister, c’est aussi reprendre avec d’autres un fil interrompu
de fidélité barrésienne, bien au-delà du Jour des Morts, bien au-delà du
2 novembre. Barrès mit ses pas dans ceux de Jeanne, nous mettrons les
nôtres dans ceux de Barrès, nous suivrons pas à pas toutes ces stations
françaises, de Sainte-Odile à Domrémy, de Sion-Vaudémont à
Saint-Sulpice, et en nous penchant ainsi incessamment sur « la terre et
les morts », nous nous recueillerons sur le tombeau d’un homme libre.
Est-ce pur fétichisme ? Je ne le crois pas. Ces stations barrésiennes ne
sont pas fortuites, elles ne sont pas obsolètes non plus : ce sont là
les lignes de force de la France, les nœuds telluriques du pays. C’est
encore sur ces hauts lieux, à partir de ces cœurs vibrants qu’on refera
peut-être le pays, si tant est que ce soit là le vœu de la Providence.
n
Cet article est paru en
février 2007 dans le n° Hors-Série de La Presse littéraire
consacré aux écrivains
Infréquentables. |