Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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L'École ou le chaos


 

 

par Jean-Pierre Charles

 

 

 

 

Raphaël Dargent. - Dans votre ouvrage L’Ecole ou le chaos, vous dressez un terrible tableau de l’Education nationale qui, depuis plus de quarante ans, en tant qu’administration publique, loin de continuer à remplir la mission qui était la sienne, s’est continuellement détournée de celle-ci abaissant l’enseignement jusqu’à un point dramatiquement bas. D’où vient ce constat ?

 

Jean-Pierre Charles. -Il provient de trois sources principales, certaines reprises dans les notes du livre lui-même. C’est en particulier le cas des statistiques et études émanant du Ministère lui-même .C’est aussi l’observation personnelle des faits, facilitée par mes fonctions dans 18 établissements dont 4 en direction d’établissement, et tout autant par des allers et retours entre établissements français de l’étranger et des territoires d’outre mer, et des retours dans des établissements de France, où à chaque fois, j’avais le sentiment de rentrer dans un nouveau monde. Enfin, je me suis tourné vers des études et écrits, certains dès les années soixante-dix à quatre-vingts, qui toutes convergeaient vers un constat désolant : l’enfoncement du système scolaire français, pour mémoire le fameux « Vos enfants ne m’intéressent plus de Maurice T. Maschino ou encore « Tant qu’il y aura des profs de Hamon et Rothman.

 

Raphaël Dargent. - Cette détérioration semble en effet continue depuis le plan Langevin-Wallon de 1946, au point de faire de l’Education nationale ce que vous appelez « le royaume d’Absurdie ». Quelles sont les grandes réformes qui ont miné notre système scolaire ?

 

Jean-Pierre Charles. -Vous avez tout a fait raison de faire remonter cette détérioration des années du Plan Langevin-Wallon de 1945-46, qui, comme vous savez, n’a jamais vu le jour, mais n’en a pas moins façonné les esprits comme je le détaille dans le livre.

Il y eut en fait une seule grande réforme, plus des réformes d’adaptation de la réforme principale, celle qui, par paliers successifs, a abouti à mettre en place sous le ministère de René Haby le Collège Unique en juillet 1975. Il est lui-même le fruit de deux nécessités, celle d’abord de fournir les cadres dont la France, en rapide mutation économique à partir du Plan Marshall de 1948, avait le plus grand besoin, et que le secondaire traditionnel trop étriqué ne pouvait produire en nombre suffisant, et par ailleurs de répondre à une vague démographique sans précédent, nourrie sans interruption de 1945 à 1964 par plus de 800 à 850 000 naissances par an ( pour mémoire moins de 600 000 en moyenne annuelle dans la période précédente)

 

Raphaël Dargent. -Au-delà de ces déplorables réformes, n’est-ce pas le soubassement idéologique sur lequel elles se fondent qu’il faut stigmatiser, non seulement ce que vous appeler le soviétisme de l’administration, des syndicats, mais aussi cette défiance du corps enseignant lui-même vis-à-vis de l’autorité et de valeurs jugées « conservatrices »?

 

Jean-Pierre Charles. -Bien évidemment la réforme principale et les réformes annexes qui ont couvert la période 1960-2005 n’ont été possibles que parce qu’un climat idéologique les appelait et les faisait passer pour les dernières manifestations d’un inéluctable progrès. Plusieurs raisons s’ajoutent les unes aux autres pour permettre la mise en place de cette chape de plomb.

D’une part, il ne faut surtout pas l’oublier, à la sortie de la guerre, le parti communiste français était, en 1946, avec ses 183 députés, presque le tiers de l’assemblée nationale, en position hégémonique, et donc pesait lourdement sur la pensée sociale, imposant des contrevérités soviétiques à une population bien incapable de vérifier sur place les allégations surréalistes des portes- parole du parti. Le soviétisme conjugué, et du syndicalisme enseignant majoritaire et de l’administration de l’Education Nationale est très simple à comprendre. Lors de la division du monde en deux blocs en 1947 où le PCF comprit que l’aide économique massive du Plan Marshall allait améliorer les conditions matérielles d’existence des Français, il perdrait aussitôt son audience devant des populations reprenant espoir, d’où le lancement de grandes grèves insurrectionnelles pour faire renoncer le gouvernement à l’aide américaine. Et le syndicalisme enseignant dans cette affaire ? Il choisit, c’est le cas de la puissante Fédération de l’Education Nationale, de ne pas suivre la CGT manipulée pas le PCF, ni par ailleurs F.O. jouant la surenchère, mais de se positionner autonome. Et c’est cet acte qui eut, paradoxalement les conséquences fâcheuses que l’on connaît. En effet, sauvant le gouvernement d’alors d’une probable chute, la FEN monnaya au prix fort son soutien, ce qui fait qu’il n’y eut plus de syndicalisme majoritaire en France digne de ce nom, en ce sens que le syndicat était partie prenante de la politique de l’Education nationale, et s’arrogeait un pouvoir interne qui, à l’instar de l’Union Soviétique où parti et administration étaient confondus, devint totalitaire. Le livre donne beaucoup d’exemples de cette collusion et des récompenses attribuées par l’état aux responsables syndicaux de la FEN pour bons et loyaux services de « double langage »vis à vis des syndiqués, et d’immobilisme de la maison Education Nationale. L’opposition systématique à l’administration d’autre part avec mai 68, a effectivement ruiné le crédit de l’autorité de tutelle sur les enseignants.

 

 

Raphaël Dargent. -N’y a-t-il pas renversement de toutes les valeurs quand les maîtres n’en sont plus, ne veulent plus l’être, renoncent eux-mêmes avec fierté, et encore avec le sentiment du devoir accompli, à une quelconque contrainte, comme si l’éducation, et au-delà la civilisation,  ne passait pas par le travail, l’effort et justement la contrainte ? La contrainte n’est-elle pas aussi le moyen de permettre aux élèves de s’« élever » (ce que suggère le bon mot d’ « élève » qu’il faut imposer à nouveau à celui, maternant, de « gamin » qui tend de plus en plus à le remplacer) et de combattre ce nivellement généralisé vers le bas qu’on constate partout ?

 

Jean-Pierre Charles. -Bien évidemment que le renversement des valeurs ou plutôt leur pulvérisation exprime magistralement une crise violente de société. Comme vous le dites très justement la contrainte nécessaire est aussi ce qui permet à l’élève, comme le nom le dit bien de   «  s’élever » dans le domaine de la culture, et comme je le précise dans le livre, dans la culture majeure, cette culture des élites qui, à partir de la Renaissance et se développant au Siècle des lumières a façonné le monde où nous sommes. Vous avez bien repéré également le glissement sémantique qui n’a rien d’innocent de l’élève au gamin, comme si la mission première de l’Ecole n’était pas le reflux de l’ignorance, alors qu’un détournement de sens en a fait un outil de lutte majeur contre les inégalités, amenant paradoxalement ce que vous dites et qui s’observe, le nivellement par le bas.

 

Raphaël Dargent. -Mai 68 est de ce point de vue  souvent mis en accusation, à mon sens justement, mais mai 68, c’était il y a près de quarante ans, et il semble que nous ne sommes pas encore revenu, loin s’en faut, de ces errements. Lors des manifestations anti-CPE, il me souvient d’avoir vu un chef d’établissement prêter un mégaphone aux jeunes manifestants et des enseignants encouragés leurs élèves à faire grève.  Aujourd’hui, quand l’actuel Ministre de l’Education entend revenir sur la méthode globale ou semi-globale d’apprentissage de la lecture, qui a fait tant de dégâts, et promouvoir la méthode syllabique, on trouve encore des enseignants et des inspecteurs contredire le Ministre et appeler à la désobéissance. N’est-ce pas encore l’esprit de 68 qui règne sur le système ?

 

Jean-Pierre Charles. -Mais bien évidemment que mai 68, en fait mai 68 n’est que le point d’orgue d’un mouvement déjà sensible quelques années auparavant, même si les lampions de la fête sont éteints depuis longtemps, a en effet un prolongement jusqu’à nos jours, à présent plus atténué. Et ce pour une raison toute simple, c’est que l’idéologie de mai 68 prônant la liberté individuelle et le « pouvoir personnel », le refus de toute autorité par définition illégitime, a de quoi séduire quiconque se refuse à l’effort mais désire être présent au banquet de la distribution. Bien sûr que cet esprit de refus de toute autorité est toujours présent comme vous le soulignez à travers les appels à la désobéissance, tout comme dans votre exemple d’un chef d’établissement de prêter un mégaphone aux élèves manifestants, ou d’enseignants encourageant leurs élèves à faire grève. Il dénote simplement à la fois un infantilisme saisissant de personnes ayant reçu délégation de pouvoir et le refusant en actes, et le résultat de la co-gestion dont je parlais plus haut qui a partiellement détruit tout pouvoir démocratique de l’administration. Toutefois, il semble bien que les dernières décisions positives pour l’Ecole pour la sortir de l’ornière,  prises par le ministre Gilles de Robien, commençant par la base de l’édifice, l’enseignement primaire marquent une indépendance nouvelle de l’administration, par rapport au pouvoir syndical.

 

Raphaël Dargent. -Pour avoir une bonne Ecole, encore faut-il disposer de bons professeurs. Or, vous le soulignez dans votre ouvrage, le niveau culturel de ceux-ci s’est considérablement abaissé en trente ans. L’effondrement notamment de la culture classique chez les enseignants ne témoignent-ils pas que nous sommes dans une crise majeure de transmission c’est-à-dire dans une crise de civilisation ?

 

Jean-Pierre Charles. -C’est vrai, le plus grave aujourd’hui est bien que la fonction de transmission soit en panne. Les valeurs républicaines semblent abdiquer devant les particularismes et notre maison commune, notre république et un de ses supports, son école, semblent en danger. Il est exact aussi que de profondes modifications dans les modes de vie, les comportements, les aspirations, découlant des transformations technologiques ont introduit des nouveautés qu’on n’a pas su appréhender, les modèles ne sont plus culturels, mais ceux qui proviennent de ce que Debord nommait « La Société du Spectacle », mannequins, requins de la finance, et « stars » footballistiques.

 

Raphaël Dargent. -Est-il utopique de vouloir revenir sur cette ineptie proprement anti-éducative qui consiste à mettre l’élève au centre du système alors qu’il s’agit d’y remettre le savoir ? Est-il utopique de souhaiter en finir avec la gadgetisation de l’enseignement qui, sous couvert d’ouverture à la vie, encourage tous les projets pluridisciplinaires farfelus, les pseudo-débats citoyens, les interventions sur la sécurité routière, le secourisme ou l’éducation sexuelle au détriment des heures d’apprentissage du Français, de l’Histoire, des Mathématiques ?

 

Jean-Pierre Charles. -Il n’y a bien évidemment aucune utopie à revenir sur l’ineptie, proprement anti- éducative comme vous le dites à juste titre, de mettre l’élève au centre du système éducatif. Si je ne développerai pas ce que vous énoncez plus loin avec une raison plus qu’évidente sur les gadgets qui éloignent l’Ecole de sa mission fondamentale d’enseignement d’abord, permettez que je revienne sur cette idée saugrenue d’avoir voulu mette l’élève au centre du système éducatif…alors que la seule entité au centre ne peut être que la matière à enseigner elle-même.

En fait, aussi incroyable que cela paraisse, cette idée saugrenue qui passe pour la dernière des nouveautés, nous vient curieusement de ceux qui ont sinistré l’enseignement primaire et secondaire dans leur pays, les initiateurs du courant pédagogiste aux Etats Unis, derrière les gourous que furent Stanley Hall, John Dewey et W.E.Kilkpatrick, et ce, dans les années vingt ( 1920). Et ce courant nous est arrivé brutalement, c’est lui qui a aussi bien introduit la méthode globale de lecture, que les maths modernes, et « l’élève au centre du système éducatif », dans les bagages de mai 68, comme une idée neuve. C’est à ce même courant qu’avait déjà  applaudi le système fasciste italien qui l’adopta tel quel en 1925-26 , tant il était intéressant pour ce type de régime, les enfants moins bien formés devenant de fait bien plus malléables, pour la doctrine du parti.

 

Raphaël Dargent. -Combien de réformes impossibles, impossibles parce que drastiques, insupportables à nos esprits d’abandon et de facilité, seraient-elles nécessaires pour refaire l’Ecole ? Dans votre épilogue, vous semblez espérer encore et considérer que rien n’est perdu. Ce volontarisme est louable mais il me semble par trop optimiste. Dans cette alternative entre l’Ecole ou le chaos, je crains que l’on aille forcément vers le chaos. Regardez les programmes de la plupart de ceux qui souhaitent diriger la France et gouverner à ses destinées. S’ils prêchent tous pour un retour à l’autorité, les mesures qu’ils préconisent pour y parvenir vont à l’encontre de leurs vaines paroles.? On ne combattra pas la barbarie qui monte avec de bonnes intentions. La vis doit être serrée, c’est un fait. Plus on attend et plus demain elle devra être serrée. Nos faibles mains, nos poignées tremblantes, en auront-elles la force ?

 

Jean-Pierre Charles. -Il n’est en effet rien de perdu quand on se retrouve. Je m’explique. Aucune réforme de fond n’est possible si elle n’obtient pas une adhésion, sinon générale, du moins largement répandue dans l’opinion, et il est nécessaire presque toujours que des errements précèdent une prise de conscience générale. Il semble quelque part que la fin de la récréation ait été sifflée, ne me demandez pas par qui  précisément, appelons le par commodité, le principe de réalité qui tendrait à repousser le principe de plaisir. Il y a effectivement une lassitude et une profonde aspiration à un renouveau, lassitude du laisser aller qui n’amuse plus vraiment, les conditions de vie plus difficiles appellent à un désir de changement authentique. Les familles longtemps ont joué le jeu de la démagogie ambiante en laissant monter leurs enfants en classe supérieur alors qu’ils étaient incapables de tirer profit d’un tel enseignement. La machine éducation nationale s’est « adaptée » en baissant le niveau d’exigence jusqu’au baccalauréat, d’où nous avons eu profusion d’étudiants qui n’avaient pas les pré-requis nécessaires pour réussir, alors la sanction de l’échec s’est de plus en plus intégrée. Paradoxalement, la lutte contre le CPE participe de cette angoisse, même si au passage on oublie de se remettre en question.

Des valeurs neuves, comme le retour à l’autorité et à l’efficacité du système scolaire, émergent comme jamais des programmes politiques. Certes les paroles peuvent être vaines, mais ceux qui les ont entendues y croient et sauront exiger qu’elles entrent dans les faits. Dans l’avenir, le pire n’est jamais sûr, dans notre propos, il présente toutes les caractéristiques  pour avoir été traversé, mais on ne le sait pas encore. Tout comme on ne s’était pas aperçu sur le moment pendant des décennies, que l’Ecole était en crise profonde, voire en danger. n