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Pour
Sarah, contre Claire
De la France de
Maurice Barrès
à celle de Claire
Chazal
par Raphaël Dargent
Le pataras – le courage
– par quoi on entreprend,
et le mur dénué –
l’intelligence – pour mépriser ce qu’on entreprend. L’idéalisme, qui dit
« service », et le réalisme, qui sait que ce service est inutile.
Henry de Montherlant
Qu’est-ce que mon
œuvre ? Ma personne toute vive, emprisonnée.
La cage en fer
des bêtes du Jardin des Plantes.
Maurice Barrès
Un roman plus qu’une
biographie
Peu de médias nationaux
s’en sont fait l’écho, pour ne pas dire aucun, à part France-Soir :
au début de l’été dernier, alors que la France vibrait des remous du
coup de tête du capitaine de l’équipe tricolore de football – une équipe
à vrai dire de plus en plus monocolore – un roman venait d’être retiré
des librairies et, en l’attente d’un jugement, interdit à la vente. Nul
n’en parla donc puisqu’un tel sujet – les soucis d’un écrivain nullement
médiatique, Sarah Vajda – n’intéressaient personne parmi un peuple
abruti d’images et ne s’intéressant plus qu’à la forme des choses et des
êtres. Pourtant, il y avait là de quoi dire et écrire : ce n’est pas
tous les matins qu’un livre est interdit en France, pays où l’on tolère
au contraire de plus en plus dans de prétendus romans toutes sortes
d’épanchements obscènes, de scènes racoleuses ou de descriptions
scabreuses, en réalité faciles et dérisoires, témoins de la grande
misère sexuelle de notre temps, textes de surcroît mal écrits, à vrai
dire pas écrits du tout, ce qu’il faut bien appeler de la
non-littérature. Les éditeurs, souvent réduits au rôle de marchands de
papiers et de bonimenteurs de foires, sont désormais comme nombre
d’animateurs télé : sommés de faire de l’audience. A quoi juge-t-on
désormais qu’un livre, un film, une émission sont de qualité, sinon en
consultant le palmarès des meilleures ventes, le nombre d’entrées, les
points d’audimat ? Il n’est pas long le passage qui va de la
télé-poubelle (trash ou reality) à la littérature-poubelle.
Bref, au royaume du
m’as-tu-vu, un livre est en procès et cela n’émeut plus personne. Quel
est le tort de cet ouvrage et que lui reproche-t-on ? En réalité, le
scandale est contenu dans son titre : Claire Chazal. Derrière l’écran.
L’animatrice, s’estimant calomniée ou dévoilée à son insu, attaque donc
en justice celle qui ose passer derrière l’image de plasma et regarder
la personne derrière l’icône. Atteinte à la vie privée, dit-on. Mais où
est l’atteinte quand le personnage principal, Claire, personnage public
s’il en est, se complaît justement à étaler, sciemment ou non, entre
photos et révélations vraiment autorisées ou faussement volées, cette
vie privée à longueur de magazines racoleurs ? Qu’apprend-on de plus, et
de fondamental, qu’on ne savait déjà ? Certes, l’ambiguïté existe :
l’ouvrage n’est pas un roman comme les autres. Il est dit « biographie
romancée » ; c’est là une astuce d’éditeur, et une erreur : il eût mieux
valu écrire « roman biographique ». Qu’il y ait ici un coup d’éditeur,
sans nul doute. Mais il ne faut pas y voir un coup d’écrivain. Cet
ouvrage est de commande: l’éditeur est seul responsable. Car en réalité
l’ouvrage est bien un roman, en cela qu’il creuse, à travers des
évènements que tout le monde connaît par ailleurs, la personnalité
psychologique de Claire : le portrait qui ressort de cette analyse est
celui tracé par Sarah Vajda. Nul ne dit, et certainement pas Sarah, que
ce portait est objectif – ce n’est pas son propos, ce n’était pas son
intention. Ce portrait est une interprétation, c’est-à-dire in fine
une création.
La
France de Claire Chazal
Sarah
Vajda n’est pas une débutante. Certains jugent que c’est un écrivain
difficile – un critique, pour faire intelligent, écrit
« amphigourique », ce qui est faux. La prose de Sarah Vajda n’est
nullement embrouillée. Est-il étonnant que son écriture soit jugée
difficile dans une époque où tout est devenu facile ? Le fait est que
Sarah Vajda fait des phrases, contrairement à Christine Angot, et dit
des choses, contrairement à Marc Lévy. Il y a quelques années, sa
remarquable biographie littéraire de Maurice Barrès constitua un défi
formidable lancée à la face de nos intellectuels de plateaux de
télévision, censeurs à moindre frais, gorgés de bons sentiments
gratuits. Las, l’ouvrage fut reconnu par les spécialistes mais ignoré du
plus grand nombre puisque plus personne, hormis quelques lettrés, ne lit
encore l’auteur de La Colline inspirée. Plus tard, Sarah écrivit
au sujet de Jean-Edern Hallier, icône littéraire mystificatrice et
boursouflée de suffisance ; certains lui reprochèrent cette audace.
Aujourd’hui, écrire un roman biographique sur Claire Chazal est
peut-être en passe d’être considéré comme un délit. C’est ainsi : on
peut caricaturer, et salir tant qu’on veut, jusqu’à la contre-vérité,
jusqu’à l’insulte, un authentique écrivain comme Barrès parce qu’il est
passé de mode et politiquement incorrect ; on ne peut pas égratigner une
icône télévisuelle, populaire et consensuelle.
Laurent Schang a raison de
souligner que Barrès-Hallier-Chazal peut être assimilé à une trilogie.
Quel titre lui donner à cette trilogie, sinon Le fond et la forme ou
l’histoire d’un déclin français ? Oui, la fin de la France, c’est
aussi ce passage de Barrès à Chazal, ce lent déclin – plus d’un siècle –
vers Chazal. Passer de Barrès, le prince de la jeunesse, en Chazal,
l’icône de la ménagère de cinquante ans, c’est descendre, pire c’est
chuter lourdement et, sans doute, ne jamais se relever. Nul n’échappe à
ce déclin, passant du fond à la forme, et surtout pas les hommes
politiques, eux aussi happés par le vertige de la surface, de l’écran,
de l’image. Que la politique a changé en un siècle ! Qu’ils sont loin
les parlementaires de la jeune IIIe République, parfois
fustigés par Barrès pour opportunisme ou corruption (déjà !), mais
cultivés et souvent soucieux de l’intérêt national, et préférant le
poids des arguments au futilité des apparences, la force des
controverses de fond au souci d’image et de look. Là aussi, c’est
un fait, le vertige télévisuel est passé par là : de Jaurès à Royal ou
de Clemenceau à Sarkozy, on ne monte pas, on descend.
En vérité, ce procès qui
s’annonce illustre à sa manière les travaux de Mac Luhan – que Sarah
cite – ou encore ceux de Régis Debray dont la revue Médium
dissèque la prise du pouvoir de la vidéosphère sur la graphosphère,
Debray qui stigmatise à sa façon la véritable révolution – au sens exact
de retour en arrière, c’est-à-dire de décadence – qui en découle.
L’image primant sur l’écrit, comme le look sur les convictions,
la vedette télégénique condamne à coup sûr l’écrivain puisqu’elle a déjà
condamné le véritable politique. Dans ce procès, on rejouera sans doute
celui du pot de terre contre le pot de fer. Que pourrait peser Sarah,
écrivain inspiré mais modeste contre Claire, vedette de l’écran ? C’est
pourtant aussi pour ces générations de petits Français qui ne savent
plus lire et consomment de l’image à s’en gaver, donnant raison à
Patrick Le Lay qui vend à Coca-Cola « du temps de cerveau humain
disponible » qu’écrit Sarah. C’est un fait : notre pays ne pense plus,
il regarde ; il n’écrit plus, il zappe ; il ne lit plus, sinon Télé Z ou
la presse dite people. Les écrivains de la trempe de Sarah Vajda
sont là pour nous réveiller mais leurs cris sont bien faibles, assourdis
qu’ils sont par les trompettes de la renommée télévisuelle, et
lorsqu’ils nous parviennent, on prend soin encore de les étouffer
complètement sous de fausses pudeurs ou d’hypocrites raisons.
Le procès de TF1
Que Sarah Vajda disent
des choses est un fait, qu’elle ne dissimule que mal dans son roman,
derrière la figure du journaliste Pascal, ses propres réflexions sur le
monde tel qu’il va, sur la France telle qu’elle se défait, sur la
télévision telle qu’elle asservit les masses, est indéniable. Mais
peut-on lui reprocher ? N’est-ce pas d’ailleurs son droit ? N’est-ce pas
de surcroît cette caractéristique-là qui fait précisément de son ouvrage
un roman, c’est-à-dire une oeuvre personnelle, de création ? S’il s’agit
de dire que Sarah va trop loin, en laissant entendre que Claire fait
partie du système, elle qui est directrice de l’Information à TF1, et
participe de fait à une entreprise qui confine à la manipulation des
masses, autant dire qu’il s’agit alors d’un procès aux relents
politiques, où ceux qui sont en cause ne sont pas tant Claire et son
compagnon mais leurs patrons, industriels et financiers et leurs amis
politiques… Que François Bayrou, candidat à la magistrature suprême, ait
récemment croisé le fer avec une Claire étonnamment hargneuse au sujet
de la collusion entre politique, média et intérêts financiers, démontre
à quel point cette dernière est loin de l’image lisse et innocente
qu’elle impose aux Français depuis des années.
Dans l’ouvrage de Sarah,
Claire n’est pourtant qu’un symbole, un prétexte pourrait-on dire,
presque un faire-valoir. Je ne suis pas sûr que son éditeur, soucieux de
mettre « Chazal » en gros titre, ait vu ou voulu voir ce qu’il y avait
derrière l’écran, à savoir non pas tant « Chazal » comme personne, que
TF1 comme système médiatique et machine à décérébrer. J’ai beau relire
l’ouvrage, je ne vois pas que Sarah soit si cruelle pour Claire ; il me
semble, si on y regarde de près, que dans le roman de Sarah, Claire
apparaît autant victime d’un système qui l’absorbe, que finalement
complice, par faiblesse, cédant devant les facilités, les avantages, la
notoriété et son cortège de privilèges ; il me semble que Claire n’est
que peu atteinte comme personne ou alors par ricochet ; par contre, le
procès de TF1 et de la TFunisation des médias français y est partout
sous-jacent. Oui, il s’agit de cela, Sarah le fait dire à Pascal :
« Présenter TF1, l’Entreprise, la Maison, la Firme.» Est-ce cela qui est
finalement reproché à Sarah ? Serait-on revenu sans le savoir en 1857,
aux temps d’Ernest Pinard, procureur du Second Empire, qui soucieux de
veiller aux bonnes mœurs et au respect impérial, requérait en vain
contre Flaubert coupable d’avoir écrit Madame Bovary et
condamnait Baudelaire pour Les Fleurs du Mal et Eugène Sue pour
Les Mystères du Peuple ? L’atteinte au politiquement correct se
dissimulerait-il derrière l’écran de fumée de la violation de la vie
privée ? En vrai, il serait scandaleux et une atteinte à la liberté
d’expression que l’ouvrage de Sarah soit condamné. Car celui-ci ne
constitue nullement une violation d’une vie privée que tout le monde
connaît par ailleurs ; il est, et c’est ce qui fait sa force, une
véritable œuvre romanesque qui dévoile et souvent dénonce, à travers
l’icône Chazal, un système médiatique.
Service
inutile
Je connais Sarah Vajda,
et m’en félicite. Sarah est un véritable écrivain, un volcan tumultueux,
généreux et passionné. Il se peut qu’elle déborde et qu’elle fasse ici
ou là quelques dégâts. Et alors ? N’est-ce pas le propre d’un volcan de
brûler un peu sur son passage ? On ne trouvera pas chez elle de
facilité, ni de forme ni de fond. Elle est d’une haute exigence. Ainsi
n’est-il pas pour elle de sujet secondaire, pour peu qu’elle l’ait fait
sien. La biographie de Claire Chazal qui lui fut commandée, elle s’en
est saisie comme d’un prétexte pour en faire un véritable roman sur les
dérives médiatiques de notre temps.
Un soir que nous dînions,
Sarah et moi, nous échangeâmes quelques menus propos sur Le Cid,
sur Bonaparte et sur Montherlant. Nous en étions à l’honneur, à
l’audace, à la France. Je crois être plus politique qu’elle mais elle me
surclasse en littérature. Ce soir-là, elle m’incita à redécouvrir
Montherlant, cet écrivain que j’avais jusqu’alors négligé et sans doute
jugé un peu vite. « Service inutile », me dit-elle en forme de
conclusion. Service inutile, c’est, hasard des choses, l’ouvrage qui
m’apparut bientôt sur l’étal d’un bouquiniste. Justement, ce service mal
rémunéré que Sarah rendit à un piètre éditeur fut peut-être inutile, et
sans doute aujourd’hui le regrette-elle, mais, parce qu’elle en fît,
elle doit savoir aujourd’hui, à la veille de son procès, qu’il l’honore
et ne la déshonore nullement. Service inutile, c’est là la véritable
noblesse, celle qui appartenait à Montherlant et qui appartient
aujourd’hui à Sarah, et si peu à Claire, qui, elle, au faîte de sa
renommée, veut encore et toujours toucher le tribut de la gloire
iconique, sans en payer un peu la rançon qui s’appelle Vérité.
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