 L'imposture
chiraquienne
par Jean charbonnel
ancien Ministre du général de Gaulle
Raphaël Dargent.
– Dans le dernier chapitre de votre ouvrage « Le gaullisme en
questions », vous épinglez Jacques Chirac en citant Chateaubriand :
« L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime ». On est bien
d’accord : le « chiraquisme » n’a rien a voir avec le gaullisme ?
D’ailleurs, qu’est-ce que le « chiraquisme » ?
Jean Charbonnel.
– Non seulement dans le livre que vous voulez bien citer mais aussi
dans tous ceux que j’ai écrits après 1976, j’ai en effet constaté,
d’abord avec peine puis avec une indignation croissante, à quel point M.
Chirac s’éloignait de l’héritage du général de Gaulle sur lequel il
avait pourtant fondé le début de son engagement politique, et de sa
carrière. Non seulement il ne s’en cache plus aujourd’hui mais il se
permet de critiquer la conception du référendum qu’avait le Général,
qu’il confond avec la pratique bonapartiste du plébiscite. Mais
qu’est-ce que ce « chiraquisme »… si tant est que l’Histoire retienne le
mot et la chose ? C’est, je crois, une utilisation abâtardie de ce qui
fut le gaullisme politique, ainsi réduit à un opportunisme à la petite
semaine, qualifié, à temps et à contretemps, de pragmatisme. Je pense
que la sévère citation de Chateaubriand que vous rappelez s’applique
parfaitement à la situation actuelle, après qu’ait été liquidé, avec un
cynisme tranquille, ce qui fut une grande idée et une chance majeure
pour la France. Tant il est vrai que le gaullisme ne se présume pas en
gestes et en paroles mais se prouve dans l’action. Et il ne suffit pas,
pour y parvenir, de se recueillir périodiquement avec componction au
pied de la statue de l’homme dont on a trahi, sans scrupule, le message.
Raphaël Dargent.
– Comment comprendre alors qu’un certain nombre de journalistes
continuent à qualifier l’UMP et son président – pourtant très libéral –
de gaulliste ? Comment comprendre aussi qu’un certain nombre d’élus UMP
continuent à se référer au général de Gaulle ?
Jean Charbonnel.
– Le comportement des journalistes que vous signalez à juste titre
provient soit d’une pure et simple ignorance soit d’une inclination
perverse à réduire le gaullisme à ce qui n’en est plus qu’une
caricature. Aussi avons-nous l’impérieux devoir de rétablir en toute
circonstance la vérité de l’Histoire, en utilisant ce qui doit être
notre arme absolue, c’est-à-dire en invitant chacun, qu’il soit de bonne
ou de mauvaise foi, à lire De Gaulle dans ses Mémoires, ses
Discours et messages, ses Lettres, notes et carnets. Les
jeunes journalistes, qui n’ont pas vécu la période de ses grands
combats, de 1940 à 1970, auraient, en particulier, beaucoup
d’informations et de leçons à y prendre. Quant aux élus de l’UMP qui
continuent, notamment au cercle « Debout la République », à se référer
au gaullisme, je ne mets pas en doute leur honnêteté ni leur sincérité.
Je souhaite seulement les inviter, eux aussi, à une réflexion attentive
sur le gaullisme authentique, ce qui leur permettra de constater que sa
volonté de rassembler les Français allait bien au-delà des frontières
des partis, quels qu’ils soient : ces élus et militants devraient
s’efforcer d’en faire autant. Le gaullisme ne se limite pas à la droite.
Raphaël Dargent.
– N’est-ce pas sur la question européenne que l’imposture – car je crois
qu’on peut parler d’imposture – est la plus frappante ? Entre l’appel de
Cochin et l’engagement en faveur de Maastricht, de l’euro et maintenant
du traité constitutionnel européen, il y a tout de même un gouffre !
Jean Charbonnel.
– C’est là, en effet, que l’imposture est actuellement la plus
flagrante : car il y a loin de l’appel de Cochin à l’appel de Pékin que
M. Raffarin avait, sans honte apparente, lancé de l’autre bout du monde
pour inciter les Français à adopter le traité établissant une
constitution pour l’Europe. Mais les contradictions et les allers et
retours de M. Chirac ne se sont pas limités à ce domaine : il les a
aussi multipliés en matière institutionnelle et dans le domaine de la
politique économique et sociale chaque fois qu’il a voulu gagner de
nouvelles catégories d’électeurs.
Raphaël Dargent.
– Ceci dit, précisons les positions européennes du Général. J’ai des
amis qui confondent tout. Ceux qui se laissent abuser par le terme de
« souverainisme » - car en réalité le dit souverainisme recouvre tout
autre chose qui n’ose pas dire son nom – prétendent que ce dernier
serait l’expression contemporaine de ce que fut le gaullisme hier. Qu’en
pensez-vous ?
Jean Charbonnel.
– Il y a parmi ceux qui se recommandent maintenant du « souverainisme »
des personnalités d’origine souvent proche de la nôtre et à qui je garde
mon estime. Mais ils commettent, me semble-t-il, une grave erreur en
confondant avec un combat qui a tout son sens au Québec la vaste
synthèse de politique nationale et internationale qu’avait proposée le
gaullisme. En ce qui concerne plus particulièrement les problèmes
européens, faut-il le rappeler une fois encore ? Le général de Gaulle,
qui fut à l’origine de la réconciliation franco-allemande après avoir
été un des chefs de la coalition antifasciste pendant la Deuxième guerre
mondiale, avait de l’Europe une conception tout à fait positive qui ne
se limitait pas à la défense, assurément nécessaire, de l’indépendance
de la nation. Pour lui, la construction européenne devait permettre,
suivant les ambitions du plan Fouchet en 1962, la mise en place
progressive d’une communauté ouverte à toutes les coopérations,
politique mais aussi économique, militaire, technologique : quand j’ai
réussi à faire aboutir au gouvernement, en 1973, le projet de la fusée
Ariane, j’ai pu le présenter, sans être contredit, comme « un enfant
posthume du général de Gaulle »… Et je n’ai pas à rappeler qu’aux yeux
du Général, cette Europe devait être le fait des peuples et non des
bureaucraties bruxelloises, et qu’elle aurait à jouer le rôle d’une
force d’équilibre dans le monde, non d’un simple relais d’une OTAN
américanisée.
Raphaël Dargent.
– J’entends dire souvent que le gaullisme n’est pas une idéologie, qu’il
est d’abord un pragmatisme, une adaptation aux réalités. Mais enfin,
sans parler forcément de « doctrine », il y a des fondamentaux. Selon
vous, quels sont-ils ?
Jean Charbonnel. –
En effet, le gaullisme ne fut pas une idéologie, ni même une doctrine,
puisqu’il ne cherchait pas à fournir une explication globale du monde,
mais il était beaucoup plus qu’une simple réponse à l’événement,
beaucoup plus qu’une « attitude », comme Georges Pompidou l’avait
affirmé, à tort, en 1973. En fait, loin d’être un pragmatisme sans âme
et sans principes, le gaullisme fut, suivant la définition qu’en donna
lui-même le Général le 9 septembre 1968, un « système de pensée, de
volonté et d’action » réalisant une synthèse dynamique de ce qu’il y
avait de meilleur dans les traditions de la droite et de la gauche. Car
De Gaulle ne sépara jamais l’autorité des institutions de la Vème
République de leur contrôle démocratique ; l’affirmation de
l’indépendance nationale de l’ouverture à la coopération internationale,
accompagnée d’une quête inlassable de la paix ; le développement d’une
puissance économique garantissant la liberté d’action du pays de la
recherche, jamais découragée, d’une troisième voie entre le capitalisme
libéral et la dictature totalitaire qui prévalait dans le camp du
« socialisme ». Le tout mis en œuvre selon une méthode de gouvernement à
la fois ferme et souple, aussi éloignée de la pression des lobbies que
des commodités politiciennes. Vaste programme, comme De Gaulle le dit en
d’autres circonstances ! Mais nous nous rendons mieux compte
aujourd’hui, avec le recul du temps, qu’il fut pour l’essentiel réalisé,
malgré les contraintes de la guerre d’Algérie et l’opposition
systématique d’une gauche rebelle à l’Etat et d’une droite et
extrême-droite hostiles au peuple.
Raphaël Dargent.
- Nombre d’auteurs, souvent défavorables au Général, qualifient le
gaullisme de « néo-bonapartisme ». Ils condamnent notamment l’élection
du président de la République au suffrage universel et l’usage qu’ils
jugent plébiscitaire que le Général aurait fait du référendum. La
question de la légitimité, et notamment de la légitimité démocratique,
n’était-elle pas au contraire au centre de préoccupation du Général ?
Jean Charbonnel.
– La comparaison que vous évoquez se veut, en effet, tout à fait
dévalorisante. Mais il n’est pas difficile de la réfuter puisqu’aussi
bien l’homme du 18 juin et du rétablissement de la République n’a jamais
eu rien de commun avec le régime qui a conduit la France du coup de
force du 2 décembre 1851 à la défaite de Sedan, à la guerre civile et à
l’amputation du territoire. De Gaulle, ainsi qu’il l’a lui-même précisé,
ne fut ni Louis-Napoléon Bonaparte ni Boulanger : mais ses
« accusateurs » l’ont-ils jamais écouté ou lu ? En fait, l’élection du
président de la République au suffrage universel a été, pour le général
de Gaulle, l’accomplissement, grâce au vote de tous les citoyens, de la
souveraineté nationale : y avait-il un meilleur moyen d’affirmer la
légitimité démocratique qui, pour lui, devait s’attacher au pouvoir
républicain ? C’est bien pourquoi cette exigence a été, comme vous le
notez, le fil rouge de ses préoccupations dans son œuvre de rénovation.
Quant au référendum, il était, à ses yeux, un moyen privilégié de donner
la parole au peuple pour résoudre les plus graves questions qui, du sort
de l’Algérie à la réorganisation des régions et du Sénat, se posaient
aux Français. S’il a, le plus souvent, lié son sort à la décision des
citoyens, De Gaulle a su, quant à lui, en tirer toutes les conséquences
quand la réponse fut négative… Il n’y avait donc rien de commun, quoi
qu’en ait dit M. Chirac, entre le recours gaullien au référendum et la
pratique bonapartiste du plébiscite, consistant à requérir l’approbation
populaire après le fait accompli. Quel abîme, en réalité, entre un
référendum de questionnement, propre à faire avancer les problèmes, et
un plébiscite de ratification !
Raphaël Dargent.
– Impossible de ne pas vous interroger sur la participation. On parle
depuis quelque temps de la relance de la Participation avec les mesures
qu’a prises Jean-Pierre Raffarin – remarquez qu’on en avait déjà parlé
avec Edouard Balladur il y a quelques années. L’actionnariat populaire
recouvre-t-il toute la Participation gaulliste ?
Jean Charbonnel.
– Vous avez raison de parler de la participation, même si, sur ce
plan, le grand dessein gaulliste est resté inachevé. Vous savez que
cette recherche de la participation préoccupait déjà De Gaulle avant la
libération du pays parce qu’il était anxieux des périls que courait la
cohésion nationale. Certes, le projet d’association du capital et d
travail que lança le RPF en 1947 n’aboutit pas. Mais le Général ne se
découragea pas : revenu au pouvoir, il fit adopter les ordonnances de
1959 et de 1967 qui – surtout cette dernière – représentèrent un premier
pas dans le sens d’un intéressement des travailleurs au fruit de leur
travail. Etait-ce suffisant pour lui ? Bien sûr que non. Dans les
dernières années de son principat, De Gaulle s’efforça de contourner
l’obstacle que constituaient la mauvaise volonté du patronat,
l’hostilité systématique des syndicats et la frilosité de la majeure
partie des députés censés le soutenir : c’est pour cela qu’il développa
un vaste projet de réorganisation de la société française englobant la
réforme de l’Université, des régions, du Sénat, sans oublier de faire
une « brèche » dans le front de l’égoïsme des classes avec l’ordonnance
du 17 août 1967, qu’avait rédigée Edouard Balladur au cabinet de
Pompidou. L’échec du Référendum du 27 avril 1969, fruit du refus
conjoint de la majorité de la gauche et de la fraction giscardienne de
la droite mit fin à ce qu’il y avait de plus novateur dans cette
espérance. Le gouvernement de M. Raffarin a-t-il eu tort de relancer
l’idée d’un actionnariat populaire ? Je ne le crois pas, car toutes les
possibilités doivent être étudiées dans ce difficile combat. Mais il
n’apparaît pas que cette tentative de relance ait été bien concluante.
Raphaël Dargent.
– Aujourd’hui, il n’y a plus véritablement de grande formation politique
gaulliste. Par contre, je constate chaque jour une véritable
efflorescence d’associations ou de mouvements parfois modestes, souvent
sans moyens, qui se réclament encore, peu ou prou, de la pensée et de la
politique du général de Gaulle, même s’ils préfèrent parfois se
qualifier de « républicains » ou de « démocrates », ou s’ils
s’enracinent à gauche, à droite ou au-delà (ce que je préfère de
beaucoup). C’est là, je crois, qu’on trouve des gaullistes de
conviction. Faut-il y voir, - toute proportion gardée car l’époque est
différente – une comparaison possible avec les mouvements qui animèrent
la Résistance ?
Jean Charbonnel. –
Il n’y a plus, en effet, de grande formation politique qui puisse se
recommander sincèrement du gaullisme. Mais il existe des cercles de
réflexion souvent actifs, des mouvements comme celui des gaullistes
sociaux d’Argos, des revues comme la vôtre qui démontrent tous
les jours, avec peu de moyens mais beaucoup de courage et une fidélité
intacte, qu’il y a encore un gisement de gaullisme dans ce pays. Ce
bouillonnement est-il comparable à ce que fut la Résistance pendant la
guerre ? L’avenir le dira. Mais on peut, dès maintenant, estimer que le
courant qui s’est créé au sein du peuple français pour rejeter le projet
de Constitution européenne n’a pas été indigne de ce que firent nos
aînés entre 1940 et 1944 ou, encore, en 1954, pour mettre un terme à la
mauvaise aventure de la C.E.D. Car, chaque fois, d’innombrables Français
se sont dressés pour sauvegarder la dignité et l’indépendance de la
nation. En 2005, ils l’ont fait en dépit de toutes les censures, en
n’hésitant pas à s’opposer à la propagande d’Etat, aux pressions de nos
partenaires et à la coalition des partis institutionnels, des Eglises,
des oligarchies, de la presse, de l’ « establishment », qui leur
tenaient le langage de Munich et de Vichy, celui de la résignation et de
l’abandon. Et ils ont gagné ! Il ne faut jamais désespérer des Français,
dont le sursaut, le 29 mai, a été exemplaire.
Raphaël Dargent.
– Notre dossier porte sur la modernité et donc sur l’actualité du
gaullisme. En quoi, selon vous, le gaullisme est-il moderne et peut-il
continuer à inspirer les jeunes générations ?
Jean Charbonnel.
– Il y a, en effet, un paradoxe apparent, 35 ans après la disparition du
général de Gaulle, à rechercher dans le gaullisme la source d’une
« ardeur nouvelle » pour les jeunes générations. Je crois pourtant qu’il
peut encore leur apporter une source d’inspiration parce qu’il reste
moderne à plusieurs titres. Moderne, d’abord, par son
attachement à des institutions solides, celles-là même qui ont permis à
la France, depuis 40 ans, de surmonter des crises et des situations
difficiles : une guerre civile, un début de révolution, plusieurs
changements de majorité, la montée du chômage. A cet égard, les hommes
politiques, surtout au parti socialiste mais aussi à droite, qui veulent
revenir au parlementarisme absolu en renonçant à l’élection du président
de la République au suffrage universel, me paraissent, au premier sens
du mot, réactionnaires : le combat qu’ils entendent mener contre le
caractère « monarchique » du régime ne concerne en fait que les dérives
du chiraquisme vieillissant. Moderne, aussi, est la volonté dont le
gaullisme reste porteur de maintenir l’indépendance du pays, bien
entendu dans l’interdépendance avec les autres nations et une
coopération, sans préalable, en Europe et partout où elle sera
souhaitée. Par son histoire, par les atouts géographiques,
démographiques, intellectuels qu’elle conserve, par la qualité de ses
travailleurs, la France mérite encore de parler de sa propre voix dans
le concert du monde. Elle l’enrichira plus sûrement ainsi qu’en se
perdant dans un magma technocratique. Moderne est, enfin, l’ambition
consubstantielle au gaullisme de trouver un accord entre le dynamisme de
l’économie indispensable à la croissance et l’impératif de justice
sociale auquel il ne saurait renoncer sans trahir ses origines.
Plusieurs formules, de type social-démocrate, Keynésien ou d’un
libéralisme tempéré, devraient s’offrir aux gouvernements de demain.
Mais elles ne rassembleront le peuple, en portant véritablement remède
au malaise français, que si elles ne séparent pas le bonheur des
citoyens de la grandeur de la France. Le gaullisme, aujourd’hui,
n’est-ce pas, en définitive, la confiance dans la capacité de la France
à affronter l’avenir ?
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