La
fille d'Isaac d'York
par Sarah Vajda
écrivain
Dernier ouvrage publié:
Amnésie
aux éditions du Rocher
En mémoire de Léon Daudet qui détestait le Juif
« pour son outrecuidance, son impudence ethnique
et son mépris affiché pour notre patriotisme traditionnel. »
A la mémoire des juifs morts pour la France.
Et si de l’aporie « être
juif en diaspora » un texte avait scellé pour jamais le prodige ? Si ce
texte n’était ni La question juive de Sartre ni même ce haut chef
d’œuvre de Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de l’Europe
démocratique, écrit trop tard quand la difficulté ne fut plus qu’une
nostalgie ou encore ce
Petit juif dans la guerre
d’Henry de Montherlant, ouvrage inattendu qui, dans le ciel de la
droite française, éclata comme un défi venu du plus incorrect de ses
fils naturels, commençant par ces mots : « Dans nos milieux, les gens
croyaient que les juifs ne se faisaient tuer que dans les articles de
Barrès » où, notre matamore contait comment, pour la France mourut
un Gavroche de Leipzig venu, et comment il lassait ses camarades « il
en faisait trop » assurément, pas davantage La Marche à l’étoile
du tendre Jean Brühler sous le masque du preux Vercors ? Si en dépit de
leur intelligence et de leur tendresse, tous ces textes pâlissaient
comparés à un roman de chevalerie, venu du premier XIXème siècle, paru
en langue anglaise sous la plume d’un écossais l’année 1919 : Sire
Walter Scott ?
Si ce roman d’un temps
passé mettait à nu le destin juif en diaspora, mieux, annonçait ce qui
fatalement arriverait, conjurait Rébecca l’admirable fille d’Isaac
d’York de fuir en Israël en dépit de la vive amitié des meilleurs des
Normands, le chevalier Ivanhoé et sa fière et admirable fiancée Lady
Rowena, en dépit même de la protection du Roi Richard.
Un jour toujours arrive où
les rois excellents doivent céder le pas à des brutes et ce jour-là,
les juifs les premiers sont insultés, molestés, passés par l’épée,
brûlés voire gazés comme la vermine qui encombre la chevelure des plus
pauvres d’entre eux. Ce jour-là et les filles de Sion crées à l’image de
la reine de Saba et les matrones de banquiers grasses créatures,
hautaines de trop de mépris endurés, connaissent le même sort, comme
les amoureuses d’Ivanhoé et des mœurs des Gentils périssent comme
meurent les miséreuses, au ghetto demeurées. Ainsi périt le monde
askhenaze et son rêve de Lumières : Benjamin Fondane et Robert Desnos
et la petite-fille du joyeux Tristan Bernard et Irène Nérémovski la
Sagan russe des années 1930 et Walter Benjamin et Stephan Zweig
et Milena la douce fiancée de Franz et des millions d’autres : ceux qui
loin du judaïsme ont vécu reposent en martyrs juifs d’un honteux
holocauste, au sionisme dédié, en compagnie de ceux qui, jamais ne
cessèrent de chanter « L’An prochain à Jérusalem ». De l’étrange amour
qui longtemps a lié certains juifs à leur terre d’exil, Ivanhoé,
a fixé le conte.
C’étant au temps où
Richard 1er destiné à devenir Cœur de Lion attendait en sa prison de
Jérusalem que ses partisans rassemblassent l’argent de sa rançon. Longue
et vaine attente en ces jours de misère où Jean, frère du Roi,
pressurait l’Angleterre et où, dans les bois de Sherwood, un certain
Robin reprenait – la légende l’affirme – le butin populaire aux sbires
du mauvais maître. Légende pour légende, faisons station un instant
devant deux créations de Scott, l’étrange couple que forment un vieux
juif et sa jeune fille, Isaac et Rébecca, dont le chemin croise celui
du Déshérité, chevalier errant conduit par un porcher de son père,
marquant que si le Chevalier Ivanhoé ne se fut pas à la suite d’une
longue série d’aventures vu réduit au dénuement, jamais sa droite route
n’eût croisé le chemin tortueux du richissime Isaac et de sa fille.
La source est
shakespearienne, Isaac vient de Shylock et Rébecca de Portia, mais au
lieu d’abandonner son père, de se convertir à la loi des Gentils,
Rébecca, après l’aventure, se consacrera aux pauvres en terre sainte.
Car l’un des points les plus douloureux de l’amour porté aux Gentils
tient à la conversion ou du moins au mariage avec l’étranger, mariage
qui ne se peut accorder sans déchirer le cœur des pères et que la
rencontre avec une âme d’exception parfois rend praticable. En 1190, la
chose semblait presque impensable, quoique Bois-Guibert le rival
d’Ivanhoé y songe – du moins à faire de la jeune fille sa maîtresse -,
surtout Ivanhoé quelque pincement du côté du cœur qu’il ressente envers
Rébecca est déjà fiancé à l’admirable Lady Rowena. Le silence à jamais
scellera cet amour étouffé sitôt né, converti en amitié, courtoisie et
chevalerie, car enfin Rébecca offrira au chevalier l’argent et les
bijoux de sa dot pour armer le Déshérité, permettre le retour de
Richard, quand Ivanhoé, pour elle qu’on voudrait convaincre de
sorcellerie, entrera en lice. Livre scandaleux à la vérité que
celui-ci, bon à relire en ces jours de tristesse où la France a cessé
pour jamais d’avoir pour les juifs les yeux d’Ivanhoé, pour Rébecca et
où nombre d’entre les juifs ont élu une patrie nouvelle qu’ils préfèrent
à l’ingrate marâtre. Un de leurs nombreux ennemis cria « La France aimez
la ou quittez la » , auquel je préfère, « Quittez-là » puisqu’elle
déjà m’a abandonnée mille fois, puisqu’elle m’a mentie, trahie, moi,
qui à ses pieds, dès l’enfance, aies déposé mon cœur, ne parlant que
sa langue, ne lisant que ses auteurs… Ennemis et amis, en leur ivresse
taxinomiste, me désignent « juive honteuse ». A eux, je réponds,
désormais, me voici errante, ni tout à fait fille de Sion ni tout à
fait fille du feu Royaume ou de la République…
Aporie que cet être juif
certes.
Il convient qu’à la
place où son père l’a mise une fille demeure. En dépit d’un mariage
mixte conçu hors des limites de la raison pure par une surgeonne des
années 1970 - crédule enfant certaine que « l’Internationale serait
le genre humain » - et poursuivi dans la raison pratique qu’exprime le
chant populaire sous les espèces : « J’ai rencontré l’homme de ma vie »
, je prétends ici demeurer. Mon père donc, Georges Vajda ( Budapest
1908- Paris 1981),
professeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, puis à Paris III
Sorbonne
où il présida le premier jury d’agrégation d’hébreu l’année 1978,
spécialiste de la philosophie juive et islamique du Moyen-âge, a
librement refusé toute chaire à l’Université de Jérusalem, mieux, a
donné à sa fille Anatole et France Alain-Fournier et non Singer pour
livres de chevet, lui a lu l’Horace de Corneille plutôt
que le récit de Massada ; aussi a-t-elle découvert Le Rouleau d’
Esther traduit en alexandrins pour l’édification des filles de
Port-Royal, pire ce père lui tendit, aux portes de l’adolescence,
Les Sept couleurs de Brasillach, son Virgile et son
Corneille, afin qu’il lui revienne, ô la lourde charge ! de
comprendre ce qui était arrivé au pays entre 1940 et 1945. Pourquoi ses
intellectuels ont-ils préféré Sparte à Athènes et pourquoi à l’heure de
la Relève, vendirent-ils leur yuppins ? Plus joyeux, le père lui
enseigna Les Fables du distrait La Fontaine, donné à lire, à
voir et à entendre Feydeau, Labiche et Jean Anouilh, l’a menée écouter
La Reine Morte et Port Royal. Ensemble père et fille
rirent à Guignol et à Louis de Funès et toujours, ont cherché dans
le visage de leurs voisins les types balzaciens et les caricatures de
Molière et Beaumarchais : tout notaire leur était Brind’oison et tout
agent du fisc, l’exempt qui paraît à la fin de Tartuffe…
Son legs indivis demeure
« le cher vieux pays » adoré quand le Général, de ses périodes
césaro-virgilienne, jouait la continuité, exécré quand ses tribuns
sensibles à la houle de la plèbe abandonnaient l’honneur nécessaire
contrepoint à la douceur et à l’horreur des choses, haï aujourd’hui sans
que je doive ici m’en expliquer. De cette position singulière qui est
la mienne aujourd’hui, seul entre les textes, celui de Walter Scott
témoigne, m’éloignant à jamais de mes coreligionnaires comme de nos
ennemis.
Non je ne me complais pas
à la déploration de nos malheurs passés et à venir ! Je ne plais pas à
la commémoration de ce qui se peut sans vergogne commémorer ! Non je ne
gratte pas la blessure, je me sens et me veux fille d’Isaac d’York et
sœur du Cardinal de Retz, de Corneille, de Stendhal, de Chateaubriand,
de Barrès, de Montherlant, de Pascal Jardin, de Dominique de Roux et de
Guy Dupré, plus que de Franz Kafka ou de Manès Sperber. Ceci, sans
cesser de savoir que j’appartiens au chœur des filles de Jérusalem ou
que je demeure par ma naissance, mon mariage, Esther, cachée parmi les
Gentils, marrane qui, à jamais la prie d’intercéder pour ne pas voir
sur ma poitrine cousue l’étoile que salua le capitaine Jünger dans une
rue du XVIe arrondissement. Identité mêlée, confuse ? Péguy me rend ma
fierté juive, lisant en sa Jeanne, comment Judith en fut le
modèle et, goûte le marranisme barrésien appliqué à la présence
française en terre allemande plus que, les écrits juifs de Pierre ou
Paul, à l’exception de ceux de Henri Heine qui, avant moi, en cette
contrée ignorée de tous les portulans d’Europe, avait jadis marché.
Cette contrée est celle
où réside la fille d’Isaac d’York : pieuse et sage, la jeune fille aime
à se parer de riches atours les jours de tournoi et du pays d’accueil,
voudrait soulager la douleur.
Rébecca à jamais conserve
le visage des volontaires juifs de la Légion étrangère partis défendre
la France contre Hitler à qui il fut répondu qu’ils menaient une guerre
juive, le visage des apatrides qui refusèrent de souscrire à
l’imploration des fonctionnaires de police les sommant d’inscrire
« protestant » et non « juif » sur les imprimés, le visage des émigrés
réclamant d’être enrôlés en 1914 et que la France, en sa magnanimité,
plaça en première ligne, le visage de Suarès fardé en Breton, celui de
Fondane refusant l’intervention de Cioran pour mourir avec sa sœur,
celui de Nérémovski, certaine que ses amitiés la protégeraient, celui
de Marguerite Aron cueillie à la sortie de la messe en l’Abbaye de
Solesme, celui de Nina Kacew exhortant son fils Roman à rejoindre
Londres et … en aucun cas celui de Simone Weil qui voyait dans le mythe
de l’élection les prémices du délire hitlérien et haïssait de toute la
violence de son âme cathare la beauté du métis.
Si la France avait su
prendre la mesure de l’amour reçu, si d’un pan de son voile bleu, elle
avait su essuyer les larmes de Léon Blum, sortant de chez Maurice
Barrès, celle de Spire quand il se découvrit devant la dépouille de
l’auteur des Familles spirituelles de France, si elle avait versé
des larmes en entendant résonner dans toutes les synagogues
consistoriales la Sonnerie aux Morts et vu les drapeaux du Souvenir
français se lever chaque 11 novembre au son du kaddish, elle serait à
jamais demeurée une terre de chevalerie. Si son cœur avait su s’émouvoir
d’entendre monter, aux pires moments de l’affaire Dreyfus et de
l’Occupation, la Prière à la République, il resterait sur la terre des
hommes capables encore de plier le genou devant elle, comme toute âme
bien née le doit faire devant un chevalier au courage d’Ivanhoé.
Hélas, à ce peuple à qui
son dieu a interdit l’usure, les Gentils proscrivirent de cultiver la
terre, le condamnant à l’usure ou à la mort. Isaac d’York dont la
fille tient le secret de la médecine est prêteur, l’or, devenu son
rempart contre la persécution, nul ne le tuera : son argent peut
servir ! Honneur à Scott d’avoir relevé ce fait ! Imprudente Rébecca
qui, à Ivanhoé, offre sa bourse, ses bijoux, sa dot, ignorant encore
le pouvoir de l’argent en un monde trompeur, et surtout que son or à
jamais rejoue la vente d’un obscur prophète en lequel il plût à
certains d’entre ses ancêtres, puis aux déshérités d’un Empire déjà
moribond, de croire reconnaître un Dieu. Misérables et pauvres, les
Gentils pourront les poursuivre à coups de pierres, auront même le
devoir de les passer par l’épée sur la route du Saint Graal. N’ont-ils
pas, vils chiens, le visage du Déicide ? Riches et puissants, ils
seront haïs comme le sont, et ce n’est que justice, les puissants et
les riches. Le roman d’Ivanhoé propose une epokè , une
suspension du jugement, quand soudain, sur la figure de Rébecca le
couteau de la valeur s’arrête, à l’instant où Lady
Rowena-la-sans-pareille voit en elle une rivale au cœur et à l’âme
aussi purs que les siens atténuant son infinie douleur. En Romancie, ce
don, offert à la juive par la fiancée du Champion du Royaume
d’Angleterre, a nom reconnaissance. Une juive soudain peut être
comparée à une âme chrétienne comme Proust, salué par Léon Daudet,
devint enfin un écrivain français, cessant d’être, à l’instar du
Lepciger de Montherlant, un jeune homme exalté qui en faisait trop. Il
ne s’agit pas de tolérance, de quotas, de communauté, mais de
distinction, aussi était-il naturel que cette réparation, cette
rapsodie surgisse au cœur d’un roman de chevalerie.
Nous qui savons que les
amitiés franco-musulmanes naquirent en Terre sainte quand les Francs
chevaliers se virent nommés Cid, apprirent la sagesse, en combattant et
pactisant avec Saladin, il nous plaît de relire ce délicieux roman.
A nous, filles de
Jérusalem, qui toute notre vie nous sentirons laides d’avoir contemplé
les images exposées au palais Berlitz en mai 1941, la jeune Elisabeth
Taylor
offre consolation de notre peine infinie.
A présent, à un monde sans
chevalier, il nous faudra renoncer et, cœur lourd de tant de désamour,
choisir entre deux postures, suivre Rébecca sous les remparts de Sion ou
lever l’ancre vers des mondes inconnus où il nous faudra vivre en exil
du mythe de la diaspora heureuse comme en deuil éternel du mythe de
l’assimilation. Nous étions inassimilables et nous l’avons ignoré. Nous
payions la rançon de Richard et le pays projetait notre destruction,
nous adorions son drapeau et les militaires capitulaient devant celui
qui nous gazerait en réponse à l’ypérite, nous étions prêts à laver les
pieds de ses rois, à oindre leurs cheveux et à servir ses institutions
et ils nous ont chassés à coups de pied, laissé nos beaux cheveux servir
de fils à tisser des abats-jours et radié de leurs listes. Les rayons
des vitraux de la cathédrale de Chartre éclairent la route de
Pithiviers où 4000 petits enfants s’en allèrent retrouver leurs
« mamans » qui, dans les fours, à jamais reposent, vendus par les
descendants des preux.
Nous n’en reviendrons
plus et jamais le pays ne nous pardonnera l’affront envers nous commis.
Imprescriptible, assénait le doux Wladimir Jankelevitch.
Imprescriptible. Ça et là dans la nuit, des étoiles se sont levés, se
lèvent, patriotes qui gardent cette offense comme une tache rouge au
visage, chrétiens qui se souviennent de leurs pères Abraham, Isaac,
Jacob et de la dynastie du Roi David. En leur nom seulement, nous
seront un moment encore fiers d’être des Français d’origine juive, des
israélites concordataires, jusqu’à ce que de nos places, à nouveau, les
altermondialistes nous chassent, Français dont le cœur – raison que la
Raison ignore – bat pour Israël, quand le sang de nos frères à nouveau
coule en une place où l’Angleterre, pays qui sacra Scott, pair et lord,
forgea les filets de la nasse où nos âmes demeurent emmurées. Condamnés
à jouer sur la scène du monde le rôle hégélien de victimes devenus
bourreaux, nous demeurons sur la terre habitée les ultimes représentants
de l’idée nationale chère au XIXe siècle… La roue de la Fortune, pour
nous seuls semble-t-il, ne change jamais de sens.
De cette infinie
tristesse, puisse Sire Walter Scott longtemps encore nous consoler ! n
Retrouver La France,
paroisse morte, le grand entretien que Sarah Vajda
a accordé à notre site.
(rubrique Grands entretiens).
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