Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

            "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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La fille d'Isaac d'York 

 

par Sarah Vajda

écrivain

Dernier ouvrage publié: Amnésie aux éditions du Rocher

 

En mémoire de Léon Daudet qui détestait le Juif

«  pour son outrecuidance, son impudence ethnique

et son mépris affiché pour notre patriotisme traditionnel[1]. »

A la mémoire des juifs morts pour la France.

 

Et si de l’aporie «  être juif en diaspora » un texte avait scellé pour jamais le prodige ?  Si ce texte n’était ni La question juive de Sartre ni même ce haut chef d’œuvre de Jean-Claude Milner,  Les penchants criminels de l’Europe démocratique, écrit trop tard quand la difficulté ne fut plus qu’une nostalgie ou encore ce Petit juif dans la guerre[2] d’Henry de Montherlant, ouvrage inattendu qui,  dans le ciel de la droite française,  éclata comme un défi venu du plus incorrect de ses fils naturels,  commençant par ces mots : «  Dans nos milieux, les gens croyaient que les juifs ne se faisaient tuer que dans les articles de Barrès  » où,  notre matamore contait comment,  pour la France mourut  un Gavroche de Leipzig venu,  et comment il lassait ses camarades  «  il en faisait trop  » assurément,  pas davantage La Marche à l’étoile du tendre Jean Brühler  sous le masque du preux Vercors ? Si en dépit de leur intelligence et de leur tendresse, tous ces textes pâlissaient comparés à un roman de chevalerie,  venu du premier XIXème siècle, paru en langue anglaise sous la plume d’un écossais l’année 1919 : Sire Walter Scott ?

Si ce roman d’un temps passé mettait à nu le destin juif en diaspora,  mieux,  annonçait ce qui fatalement arriverait, conjurait Rébecca l’admirable fille d’Isaac d’York de fuir en Israël en dépit de la vive amitié des meilleurs des Normands,  le chevalier Ivanhoé et  sa fière et admirable fiancée Lady Rowena, en dépit même de la protection du Roi Richard.

Un jour toujours arrive où les rois excellents doivent céder le pas à des brutes et ce jour-là,  les juifs les premiers sont insultés, molestés,  passés par l’épée, brûlés voire gazés comme la vermine qui encombre la chevelure des plus pauvres d’entre eux. Ce jour-là et les filles de Sion crées à l’image de la reine de Saba et les matrones de banquiers grasses créatures,  hautaines de trop de mépris endurés,  connaissent le même sort, comme les amoureuses d’Ivanhoé et des mœurs des Gentils périssent comme meurent les miséreuses,  au ghetto demeurées. Ainsi périt le monde askhenaze et son rêve de Lumières :  Benjamin Fondane et Robert Desnos et la petite-fille du joyeux Tristan Bernard et Irène Nérémovski la Sagan russe des années 1930 et Walter Benjamin et Stephan Zweig[3] et Milena la douce fiancée de Franz et des millions d’autres : ceux qui loin du judaïsme ont vécu reposent en martyrs juifs d’un honteux holocauste, au sionisme dédié,  en compagnie de  ceux qui, jamais ne cessèrent de chanter « L’An prochain à Jérusalem ». De l’étrange amour qui longtemps a lié certains juifs à leur terre d’exil, Ivanhoé,  a fixé le conte.

 C’étant au temps où Richard 1er destiné à devenir Cœur de Lion attendait en sa prison de Jérusalem que ses partisans rassemblassent l’argent de sa rançon. Longue et vaine attente en ces jours de misère où  Jean, frère du Roi,  pressurait l’Angleterre et où,  dans les bois de Sherwood,  un certain Robin reprenait – la légende l’affirme – le butin populaire aux sbires  du mauvais maître. Légende pour légende, faisons station un instant devant deux créations de Scott,  l’étrange couple que forment un vieux juif et sa jeune fille, Isaac et Rébecca,  dont le chemin croise celui du Déshérité, chevalier errant conduit par un porcher de son père, marquant  que si le Chevalier Ivanhoé ne se fut pas à la suite d’une longue série d’aventures vu réduit au dénuement, jamais sa droite route n’eût croisé le chemin tortueux du richissime Isaac et de sa fille.

La source est shakespearienne, Isaac vient de Shylock et Rébecca de Portia, mais au lieu d’abandonner son père, de se convertir à la loi des Gentils, Rébecca,  après l’aventure,   se consacrera aux pauvres en terre sainte. Car l’un des points les plus douloureux de l’amour porté aux Gentils tient à la conversion ou du moins au mariage avec l’étranger, mariage qui ne se peut accorder sans déchirer le cœur des pères et que la rencontre avec une âme d’exception parfois rend praticable. En 1190, la chose semblait presque impensable, quoique Bois-Guibert le rival d’Ivanhoé y songe – du moins à faire de la jeune fille sa maîtresse  -, surtout Ivanhoé quelque pincement du côté du cœur  qu’il ressente envers Rébecca est déjà fiancé à l’admirable Lady Rowena. Le silence à jamais scellera cet amour étouffé sitôt né, converti en amitié, courtoisie et  chevalerie, car enfin Rébecca offrira au chevalier l’argent et les bijoux de sa dot pour armer le Déshérité, permettre le retour de Richard,  quand  Ivanhoé,  pour elle qu’on voudrait convaincre de sorcellerie,  entrera en lice. Livre scandaleux à la vérité que celui-ci,  bon à relire en ces jours de tristesse où la France a cessé pour jamais d’avoir pour les juifs les yeux d’Ivanhoé, pour Rébecca et où nombre d’entre les juifs ont élu une patrie nouvelle qu’ils préfèrent à l’ingrate marâtre. Un de leurs nombreux ennemis cria « La France aimez la ou quittez la » ,  auquel je préfère, «  Quittez-là »  puisqu’elle déjà m’a abandonnée mille fois,  puisqu’elle m’a mentie, trahie, moi, qui à ses pieds,  dès l’enfance,  aies déposé mon cœur, ne parlant que sa langue, ne lisant que ses auteurs… Ennemis et amis, en leur ivresse taxinomiste, me désignent «  juive honteuse ». A eux, je réponds, désormais, me voici errante,  ni tout à fait fille de Sion ni tout à fait fille du feu Royaume ou de la République…

Aporie que cet être juif certes.

 Il convient qu’à la place  où son père l’a mise une fille demeure.  En dépit d’un mariage mixte conçu hors des limites de la raison pure par une surgeonne des années 1970 -  crédule enfant certaine que  «  l’Internationale serait le genre humain » - et poursuivi dans la raison pratique qu’exprime le chant populaire sous les espèces : «  J’ai rencontré l’homme de ma vie » ,  je prétends ici demeurer.  Mon père donc,  Georges Vajda (  Budapest 1908-  Paris 1981[4]),   professeur  à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, puis à Paris III Sorbonne[5] où il présida le premier jury d’agrégation d’hébreu l’année 1978, spécialiste de la philosophie juive et islamique du Moyen-âge, a librement refusé toute chaire à l’Université de Jérusalem, mieux,  a donné à sa fille Anatole et France Alain-Fournier et non Singer pour livres de chevet, lui a lu l’Horace de Corneille plutôt que le récit de Massada ;  aussi a-t-elle découvert Le Rouleau d’ Esther traduit en alexandrins pour l’édification des filles de Port-Royal,  pire ce père lui tendit, aux portes de l’adolescence,  Les Sept couleurs de Brasillach,  son Virgile et son Corneille, afin qu’il lui revienne, ô la lourde charge !  de comprendre ce qui était arrivé au pays entre 1940 et 1945.  Pourquoi ses intellectuels ont-ils préféré Sparte à Athènes et pourquoi à l’heure de la Relève,  vendirent-ils leur yuppins ?  Plus joyeux, le père lui enseigna Les Fables du distrait  La Fontaine, donné à lire, à voir et à entendre Feydeau, Labiche et Jean Anouilh,  l’a menée écouter La Reine Morte et Port Royal.  Ensemble père et fille  rirent  à Guignol et à Louis de Funès et toujours,  ont  cherché  dans le visage de leurs voisins les types balzaciens et les caricatures de Molière et Beaumarchais : tout notaire leur était Brind’oison et tout agent du fisc, l’exempt qui paraît  à la fin de Tartuffe

Son legs indivis demeure «  le cher vieux pays » adoré quand le Général, de ses périodes césaro-virgilienne,  jouait la continuité, exécré quand ses tribuns sensibles à la houle de la plèbe abandonnaient l’honneur nécessaire contrepoint à la douceur et à l’horreur des choses, haï aujourd’hui sans que je doive ici m’en expliquer. De cette position singulière  qui est la mienne aujourd’hui,  seul entre les textes, celui de Walter Scott témoigne,  m’éloignant à jamais de mes coreligionnaires comme de nos ennemis.

Non je ne me complais pas à la déploration de nos malheurs passés et à venir !  Je ne plais pas à la commémoration de ce qui se peut sans vergogne commémorer ! Non je ne gratte pas la blessure, je me sens et me veux  fille d’Isaac d’York  et sœur du Cardinal de Retz, de Corneille, de Stendhal,  de Chateaubriand, de Barrès, de Montherlant, de Pascal Jardin,  de Dominique de Roux et de Guy Dupré, plus que de Franz Kafka ou de Manès Sperber. Ceci,  sans cesser de savoir que j’appartiens au chœur des filles de Jérusalem ou que je demeure par ma naissance, mon mariage, Esther,  cachée parmi les Gentils, marrane qui,  à jamais la prie d’intercéder pour ne pas voir sur ma poitrine cousue l’étoile que salua le capitaine Jünger dans une rue du XVIe arrondissement. Identité mêlée, confuse ?  Péguy me rend ma fierté juive, lisant en sa Jeanne, comment Judith en fut le modèle et,  goûte le marranisme barrésien appliqué à la présence française en terre allemande plus que,  les écrits juifs de Pierre ou Paul, à l’exception de ceux de Henri Heine qui, avant moi, en cette contrée ignorée de tous les portulans d’Europe, avait  jadis marché. 

 Cette contrée est celle où réside la fille d’Isaac d’York : pieuse et sage, la jeune fille aime à se parer de riches atours les jours de tournoi et du pays d’accueil, voudrait soulager la douleur.

Rébecca à jamais conserve le visage des volontaires juifs de la Légion étrangère partis défendre la France contre Hitler à qui il fut répondu qu’ils menaient une guerre juive, le visage des apatrides qui refusèrent de souscrire à l’imploration des fonctionnaires de police les sommant d’inscrire « protestant » et non « juif  » sur les imprimés, le visage des émigrés réclamant d’être enrôlés en 1914 et que la France, en sa magnanimité, plaça en première ligne, le visage de Suarès fardé en Breton, celui de Fondane refusant l’intervention de Cioran pour mourir avec sa sœur, celui de Nérémovski,  certaine que ses amitiés la protégeraient, celui de Marguerite Aron cueillie à la sortie de la messe en l’Abbaye de Solesme, celui de Nina Kacew exhortant son fils Roman à rejoindre Londres et …  en aucun cas celui de Simone Weil qui voyait dans le mythe de l’élection les prémices du délire hitlérien et haïssait  de toute la violence de son âme cathare la beauté du métis. 

Si la France avait su prendre la mesure de l’amour reçu, si  d’un pan de son voile bleu, elle avait su essuyer les larmes de Léon Blum,  sortant de chez Maurice Barrès, celle de Spire quand il  se découvrit  devant la dépouille de l’auteur des Familles spirituelles de France, si elle avait versé des larmes en entendant résonner dans toutes les synagogues consistoriales la Sonnerie aux Morts et vu les drapeaux du Souvenir français se lever chaque  11 novembre  au son du kaddish, elle serait à jamais demeurée une terre de chevalerie. Si son cœur avait su s’émouvoir d’entendre monter,  aux pires moments de l’affaire Dreyfus et de l’Occupation,  la Prière à la République, il resterait sur la terre des hommes capables encore de plier le genou devant elle, comme toute âme bien née le doit faire devant un chevalier au courage d’Ivanhoé.

Hélas, à ce peuple à qui son dieu a interdit l’usure, les Gentils proscrivirent de cultiver la terre, le condamnant  à l’usure  ou à la mort.  Isaac d’York dont la fille tient le secret de la médecine est prêteur,  l’or, devenu son rempart contre la persécution, nul ne le tuera :  son argent peut servir !  Honneur à Scott d’avoir relevé ce fait !  Imprudente Rébecca qui,  à Ivanhoé,  offre sa bourse, ses bijoux, sa dot,  ignorant encore le pouvoir de l’argent en un monde trompeur,  et surtout que son or à jamais rejoue la vente d’un obscur prophète en lequel  il plût à certains d’entre ses ancêtres, puis aux déshérités d’un Empire déjà moribond,  de croire  reconnaître  un Dieu. Misérables et pauvres,  les Gentils pourront les poursuivre à coups de pierres,  auront même le devoir de les passer par l’épée sur la route du Saint Graal.  N’ont-ils pas, vils chiens,  le visage du Déicide ? Riches et puissants,  ils seront haïs comme le sont,  et ce n’est que justice, les puissants et les riches. Le roman d’Ivanhoé propose une epokè , une suspension du jugement,  quand soudain,  sur la figure de Rébecca le couteau de la valeur s’arrête,  à l’instant où Lady Rowena-la-sans-pareille  voit en elle une rivale au cœur et à l’âme aussi purs que les siens atténuant son infinie douleur. En Romancie, ce don,  offert à la juive par la fiancée du Champion du Royaume d’Angleterre,  a nom reconnaissance.  Une juive soudain peut être comparée à une âme chrétienne comme Proust, salué par Léon Daudet, devint enfin un écrivain français, cessant d’être,  à l’instar du Lepciger de Montherlant,  un jeune homme exalté qui en faisait trop. Il ne s’agit pas de tolérance, de quotas, de communauté, mais de distinction,  aussi était-il naturel que cette réparation, cette rapsodie surgisse au cœur d’un roman de chevalerie.

Nous qui savons que les amitiés franco-musulmanes naquirent en Terre sainte quand les Francs chevaliers se virent nommés Cid,  apprirent la sagesse, en combattant et pactisant avec Saladin, il nous plaît de relire ce délicieux roman.

A nous,  filles de Jérusalem, qui toute notre vie nous sentirons laides d’avoir contemplé les images exposées au palais Berlitz en mai 1941, la jeune Elisabeth Taylor[6] offre consolation de notre peine infinie.

A présent, à un monde sans chevalier, il nous faudra renoncer et, cœur lourd de tant de désamour, choisir entre deux postures, suivre Rébecca sous les remparts de Sion ou lever l’ancre vers des mondes inconnus où il nous faudra vivre en exil du mythe de la diaspora heureuse comme en deuil éternel du mythe de l’assimilation. Nous étions inassimilables et nous l’avons ignoré.  Nous payions la rançon de Richard et le pays projetait notre destruction, nous adorions son drapeau et les militaires capitulaient devant celui qui nous gazerait en réponse à l’ypérite,  nous étions prêts à laver les pieds de ses rois, à oindre leurs cheveux  et à servir ses institutions et ils nous ont chassés à coups de pied, laissé nos beaux cheveux servir de fils à  tisser des abats-jours et radié de leurs listes. Les rayons des vitraux de la cathédrale de Chartre éclairent  la route de Pithiviers où 4000 petits enfants s’en allèrent retrouver leurs « mamans »  qui, dans les fours, à jamais reposent,  vendus par les descendants des preux.

 Nous n’en reviendrons plus et jamais le pays ne nous pardonnera l’affront envers nous commis.  Imprescriptible, assénait le doux Wladimir Jankelevitch.  Imprescriptible. Ça et là dans la nuit,  des étoiles se sont levés, se lèvent,  patriotes qui gardent cette offense comme une tache rouge au visage, chrétiens qui se souviennent de leurs pères Abraham, Isaac, Jacob et de la dynastie du Roi David.  En leur nom seulement, nous seront un moment encore fiers d’être des Français d’origine juive, des israélites concordataires,  jusqu’à ce que de nos places, à nouveau, les altermondialistes nous chassent, Français dont le cœur – raison que la Raison ignore – bat pour Israël,  quand le sang de nos frères à nouveau coule en une place où l’Angleterre, pays qui sacra Scott, pair et lord, forgea les filets de la nasse où nos âmes demeurent emmurées. Condamnés à jouer sur la scène du monde le rôle hégélien de victimes devenus bourreaux, nous demeurons sur la terre habitée les ultimes représentants de l’idée nationale chère au XIXe siècle… La roue de la Fortune, pour nous seuls semble-t-il,  ne change jamais de sens.

De cette infinie tristesse,  puisse Sire Walter Scott longtemps encore  nous consoler ! n


[1] Léon Daudet, Souvenirs, tome II.

[2] Un des récits de Mors et vita dont Montherlant refusa la réimpression en 1942, ce texte devant nécessairement manquer.

[3] Ces deux intellectuels choisirent, à l’instar du neurochirurgien Thierry de Martel, fils de Gyp,  le suicide manifeste, la mort propagande, seule réponse à leurs yeux congruente à un siècle d’espérances finissant, se refusant à témoigner autrement  de ce qui ne saurait apporter de leçon.   

[4] On lira principalement son Introduction à la pensée juive du MoyenÂge, parue chez Vrin en 1947,  Sages et penseurs sépharades e Bagdad à Cordoue au  Cerf en 1989,   La Transmission du savoir en Islam ( VII e-  XVIIIe siècles ), ses Etudes de théologie et de philosophie arabo-islamique à l’époque classique….( Variorum reprints, Londres , 1983 et 1986 ) et la Revue des Etudes juives dont il assura la direction de 1946 à 1975.  

[5] A la chaire de Littérature juive post-biblique dont il fut le premier titulaire. 

[6] Dans le film éponyme de Richard Thorpe Ivanhoé  en 1952.  

Cet article a été précédemment publié dans la revue québécoise Égards. il est ici reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Retrouver La France, paroisse morte, le grand entretien que Sarah Vajda

a accordé à notre site. (rubrique Grands entretiens).