
Art contemporain
L'esthétisme
Une contribution à
l'identification
de la
problématique politique à venir
par Jean-Yves Rossignol
L'une
des réalités massives de ce temps, c'est sans aucun doute l'effort
consenti pour mettre la culture en général, et l'art en particulier, à
la portée de tous, à la disposition de chacun. C'est un fait
d'observation qu'expositions, festivals, revues d'art, galeries,
abondent, pullulent, surabondent. C'est un autre fait d'observation que
le milieu qui produit de l'art constitue un monde relativement
autonome, relativement réservé, et très fortement
hiérarchisé. On a donc, grosso-modo, une double coupure, d'une part
entre les producteurs d'art et les connaisseurs ("les artistes", "les
critiques") et les simples consommateurs ("le public"), d'autre part
entre les producteurs d'art peu valorisés ou dévalorisés ("les
ringards", "les ploucs") et les producteurs d'art fortement valorisés
("les branchés", "les artistes" proprement dits).
La grande presse, les médias en général nous convaincraient volontiers
que le "public" répond positivement à cette mise à disposition de l'art,
de l'art branché évidemment, de l'art proprement dit, l'art des ringards
et des ploucs servant de repoussoir aux véritables artistes, au même
titre que les danses folkloriques et populaires par exemple. On doit
cependant remarquer qu'au delà du cercle des connaisseurs et des
amateurs, désormais considérable il est vrai, ce n'est qu'après une
sorte de "dressage" et de "conversion" à l'art véritable que le public
se précipite "spontanément" vers les expositions, les rétrospectives et
les foires d'art contemporain. ll faut alors creuser ceci et considérer
que l'effort de dressage et de conversion du public à l'art véritable
est considérable. Toute une flopée d'intermédiaires, eux même solidement
convertis bien sûr, va assurer auprès du "public" une action
d'inculcation de la croyance en l'art des artistes : journalistes plus
ou moins spécialisés, rédacteurs de livres de vulgarisation, enseignants
de tous niveaux, animateurs de musées. Tous cela est très bien fait,
avec beaucoup de conviction et de crédulité chez les convertis et
beaucoup de financement de la part des commanditaires et ce qui devient
alors très difficile, c'est de garder une distance critique face au flux
de discours des pédagogues de l'art véritable.
Malgré tout, "çà" ne prend pas absolument partout, et il y a encore bien
des "petites gens" pour affirmer que l'art d'aujourd'hui "c'est
n'importe quoi", que "çà ne veut rien dire", que "leur petite soeur en
ferait autant", réactions dérisoires, réactions cependant. Le peuple,
les "braves gens" semblent en tous cas profondément rétifs à la
vénération des véritables artistes et de leurs oeuvres, contrairement
aux "petits bourgeois culturels" qui sont toujours prêts à suivre ce qui
est dans l'air du temps quels qu'en soient les tenants et les
aboutissants et qui craignent par-dessus tout de rater quelque
chose qui les aiderait à monter sur "l'échelle sociale". Cette
résistance implicite et malheureuse du petit peuple à l'art
contemporain, il va falloir l'expliquer.
C'est désormais avec toute l'approbation et tout le soutien des pouvoirs
financiers qui se mettent en place, c'est à dire en dernière instance
avec l'approbation et le soutien du mondialisme le plus exacerbé et le
plus aveugle (qui ose tenter de projeter sérieusement où il mène ?) que
certains artistes prétendants sont intronisés artistes véritables.
C'est plus précisément
uniquement grâce au soutien du "mondialisme financier" que les artistes
qui comptent, dans le monde de l'art, vivent, et plutôt bien, de leur
art qui devient l'art qui compte, simplement parce qu'il devient le seul
art en position de se présenter comme tel, parce qu'il est le seul
produit par des artistes qui comptent, le contenu de leurs enveloppes.
C'est très simple et cela devient évident lorsque l'on se documente un
tout petit peu sur le marché de l'art, les subventions, le mécénat. Le
mondialisme qui s'installe ne contrôle pas seulement le monde de
l'information, il contrôle aussi très largement le monde de l'art, et
l'on pose ici que ce dernier contrôle est beaucoup plus inquiétant que
le premier pour l'avenir de la pensée.
En tous cas, lorsqu'un artiste est ainsi révélé par les financiers et
les critiques d'art associés, son nom et son oeuvre ne tardent pas à
être diffusés jusqu'au fond de nos provinces, grâce à la diligence des
pédagogues de toutes sortes déjà évoqués, Les "nouveaux bourgeois"
boivent, ou gobent avec délectation, les "nouveaux petits bourgeois" se
précipitent pour ne rien rater, le peuple renâcle. Etrange chaîne
idéologique. Reste donc à dominer ce processus par la pensée et à
refuser de se laisser piéger par l'idéologie de l'art
essentiellement respectable quelles qu'en soient les implications
éthiques et politiques.
Lorsque
l'on considère l'ensemble des oeuvres d'art, des oeuvres esthétiques
produites, valorisées et diffusées par la "nouvelle bourgeoisie" (et il
s'agit bien d'oeuvres d'art, mais d'oeuvres d'art "néo-bourgeoises", et
c'est là le spécifique), on ne peut manquer de remarquer qu'elles
introduisent toutes à une même disposition affective. Cette
disposition affective, la notion de cynisme l'évoque assez bien. Mais il
faut tenter d'être plus précis et plus spécifique et dire qu'il s'agit
exactement d'acquérir, à travers l'art contemporain, une anesthésie
affective, une distanciation morale, une capacité à regarder la
souffrance et le malheur d'autrui sans velléité d'intervention. Ce
regard glacé et distancié sur les pauvres, les faibles, les sans défense
est la disposition affective profonde requise par le
mondialisme bancaire et c'est à travers l'art contemporain qu'elle
se diffuse et s'impose jusqu'à passer pour naturelle et constitutive de
l'homme accompli.
Les spécialistes de la modernité, ce que l'auteur de ces lignes n'est
pas, parviennent à distinguer, semble-t-il, parmi les petits cyniques
glacés et incultes qui peuplent désormais nos villes "les rebelles",
"les branchés", "les artistes" et enfin, au sommet sans doute, "les
créateurs". On posera l'hypothèse que ces catégories ne sont pas très
rigoureuses, se chevauchent souvent et qu'il n'est pas rare de passer de
l'une à l'autre par un petit effort supplémentaire de glaciation mentale
ou, à l'inverse, par un relâchement regrettable du devoir
d'inhumanité constitutif de l'identité mondialiste-esthétisante
en cours de maturation. Un publiciste vaguement anarchiste,
aventurier discutable mais véritable esprit libre, avait eu au moins, à
l'aube du vingtième siècle, une pensée fulgurante : "Dans les rues, on
ne verra bientôt plus que des artistes et on aura toutes les peines du
monde pour y trouver un homme."
On a refoulé les inquiétudes de quelques immenses écrivains qui, à la
naissance du cinéma, avaient perçu la catastrophe qu'il pouvait induire,
en ses usages les plus vulgaires, dans l'ordre mental : participation
immédiate sans recul et réflexion, rythme imposé mécaniquement
interdisant toute hiérarchisation et totalisation des affects, réalisme
brutal s'opposant à toute distanciation et stylisation critiques chez le
concepteur et donc à toute pensée élaborée chez le récepteur. Or
c'est le cinéma le plus platement réaliste et bavard qui est passé au
statut d'art majeur de ce temps. Mais ce n'est que par un usage
idéologique du langage que l'on peut subsumer sous une même catégorie
(l' "art") le gigantesque travail de pensée et de stylisation d'un grand
poète et le travail élémentaire de mise en images réaliste d'un
"scénario" par une "équipe" de "tournage" inculte. Pourquoi alors
entretenir cette confusion entre l'art poétique, transmuant la réalité
en un niveau supérieur de pensée, et les mises en boîte
cinématographiques les plus opposées à l'exercice des facultés mentales
supérieures ? Mais parce que le cinéma (nous voulons dire le cinéma
réalistique et bavard, harassant le rêve et l'imagination) est
l'industrie, qui a permis d'introduire progressivement et insidieusement
la morale exigée par le mondialisme esthétisant et dont on a esquissé la
description plus haut. Description que l'on peut compléter quelque peu
en posant que l'esthétique néo-capitaliste habitue en permanence, et
d'ailleurs dès la moins tendre enfance, à constituer la souffrance et le
malheur des faibles (pauvres, malades et estropiés non
néo-bourgeois, animaux) en spectacle. Cette morale, c'est celle, on
l'a compris, de la bourgeoisie que l'on persiste à dire bohème et qu'il
faudrait dire schizoïde glacée.
Les fonctions de cet apprentissage de l'anesthésie affective, de cette
formation à la cruauté froide sont alors évidentes : il s'agit
d'interdire la naissance et le développement de liens de solidarité dans
le peuple, de transformer le peuple en une masse d'individus hargneux,
méchants voire sadiques envers leurs compagnons d'hier. Ces individus
ainsi atomisés, sans attaches, sauf aux doctrines de plus en plus
cyniques diffusées successivement par le marché mondial deviennent alors
de parfaites machines consommatoires, qui ont en outre l'avantage de
contribuer efficacement et gratuitement, par simple non intervention, à
l'extermination des ultimes résistances à l'arasement mondialiste.
Lorsqu'il contribue, de très loin, à l'expulsion d'un pauvre, ou
lorsqu'il jette un regard furtif à un vagabond qu'il ne secourra pas, le
néo-bourgeois peut alors, lui aussi, pour quelques instants seulement
mais en pleine connivence avec les créateurs contemporains, se sentir
habité par une âme d'artiste.
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