
Qu'est-il arrivé aux fils d'Isaac?
Petit conte qui éclaire 2000 ans de civilisation occidentale et explique
pourquoi et comment ses "élites"
organisent aujourd'hui son suicide
par Véronique Hervouët
psychanalyste et auteur de
L'Enjeu symbolique - Islam, christianisme, modernité
(L'Harmattan, 2004)
Le
sacrifice d'Isaac (Rembrandt)
Dans
le village de mes pères où je suis né, l’Interdit des sociétés
archaïques ne se perpétuait pas moins qu’ailleurs. Mais notre Dieu, sous
ses dehors vulnérables et chagrins, proférait moins la menace qu’il
procédait radicalement à son exécution : il exhortait sans équivoque et
sans restriction au renoncement des jouissances terrestres. Notamment
celles du corps qu’il dévalorisait. Personne n’était exonéré. Hommes et
femmes étaient logés à même enseigne. Le désir, la séduction et la
jouissance, qualifiés de péchés de luxure, étaient diabolisés. Mais
comme il fallait bien que le désir proscrit se réalise, on l’intitula
devoir. C’est à la faveur de ce compromis que la continuité des
générations se perpétua, engendrant un torrent de sentiments
contradictoires qui oscillaient entre duplicité et culpabilité.
Sous ces auspices, la condition des femmes ne changea guère,
assignées qu’elles étaient à leurs immuables fonctions procréatrices et
domestiques. Tout changea par contre du côté des hommes qui durent
s’appliquer tant bien que mal à une ascèse approximative, détournant
désirs et pulsions dans les voies du travail et de la sublimation.
C’est ainsi que la libido masculine, déviant de la curiosité pour le
sexe, s’orienta dans la recherche du Savoir et que commença dans nos
contrées la grande marche du Progrès qui caractérisa désormais la marche
de notre civilisation.
Ce furent de longues, longues années de prospections, au
prix de sévères et douloureuses frustrations. Nos enfances en furent
assombries et nos vies enserrées dans les rigueurs du travail, sans
autre destin ni promesse que le salut de l’âme, quand la mort, à l’issue
du chemin, arrivait enfin à bout du corps.
La
prohibition du désir et la dévalorisation de la jouissance avaient
quelque peu altéré le modèle de la virilité et ses symboles originaires.
Jetant les bases d’une possible réconciliation entre les sexes ?
Le
mariage et la fidélité entre époux y trouvèrent en tous cas l’espace
d’une forte promotion, la femme un statut moins précaire et l’enfant
issu de cette union la légitimité. La liberté individuelle y perdit ses
droits. Et le Droit se substitua à elle pour la règlementer. C’est sur
ce terreau fertile que le travail prospéra, participant à construire au
fil du temps et des générations un destin collectif et une vie
meilleure.
Mais
comme le refoulé, à l’instar du « naturel », revient toujours au galop,
la jouissance et ses symboles phalliques ne cessaient d’obséder les
âmes et d’agiter les corps. Et comme l’on ne pratiquait plus
concrètement les rites sacrificiels pour apaiser l’insatisfaction
générale, la haine de l’Autre revenait hanter les esprits et corrompre
le lien social. C’est ainsi que, régulièrement, sous la pression des
pulsions, l’agressivité, la cupidité, la concupiscence et la violence
meurtrière finissaient par avoir raison de l’Interdit qui s’évertuait à
les contenir.
La
haine archaïque et récurrente de l’Autre trouva son exutoire dans les
guerres, n’épargnant aucune génération. Les progrès de la science
n’arrangèrent rien à l’affaire car les avancées technologiques
s’accompagnèrent de formidables capacités de destruction, qui ne
manquaient jamais d’être mises à contribution. Ainsi qualifiée, la
guerre se quantifia jusqu’à devenir par deux fois mondiale.
A
l’issue des guerres, chaque fois la vie reprenait, saisie de forces
nouvelles. Comme si un bain de sang était seul en mesure de relancer
la dynamique collective, de porter l’espoir d’un renouveau. L’union des
survivants semblait inconsciemment se réaliser aux dépens des morts.
Comme aux temps archaïques, quand la culpabilité et l’impuissance de
chacun trouvaient à s’évacuer en se reportant collectivement sur
quelque condamné à mort, dont la privation de jouissance donnait à
l’assistance la sensation étrange d’avoir retrouvé la sienne.
Apaisement qui restaurait miraculeusement le lien social.
Chaque fois la reconstruction mobilisait le corps social dans un élan
solidaire ; relançant opportunément l’économie, elle instaurait la
stabilité à plus ou moins long terme. C’est ainsi que, tout au long de
l’histoire du progrès, se perpétua la tragédie humaine.
Tandis
que le Savoir prospérait, que l’homme s’assurait de son pouvoir sur le
monde, que la vie devenue plus douce s’allongeait, l’image de Dieu
s’estompa... Au point que l’Homme se crut désormais en mesure de prendre
sa place. Il faut dire que ses capacités de travail et de création
avaient fini par donner naissance à des technologies époustouflantes,
lui conférant des pouvoirs et une puissance considérables qui
l’induisaient à cette confusion : il semblait dominer l’espace et le
temps en maître absolu. Son esprit dématérialisé planait sur le monde
dans une ubiquité tangible et ses capacités de destruction avaient
atteint les moyens de l’apocalypse annoncée par les Saintes Ecritures.
C’est
de ce fait même, semble-t-il, que pour la première fois la menace se fit
dissuasive. La paix s’installa pour un temps long au point que les biens
se mirent à proliférer... suscitant l’espoir de jouissances mirifiques.
Notre génération, se confortant de ces prérogatives, se prit alors à
s’illusionner d’un avenir aussi nouveau qu’exceptionnel.
La
figure de l’Interdit fondateur de notre civilisation nous apparut alors
sous les traits d’un archaïsme obsolète, un obstacle dont il convenait
désormais de se débarrasser.
Nous
avions la vigueur de la jeunesse pour porter nos revendications en
bannières, l’insolence de vies protégées, ancrées dans les certitudes
par vingt années de prospérité. Ce fut une époque bénie (par Dieu sait
qui... nous qui ne croyions plus en Dieu !), d’un luxe inouï, d’orgies
illuminées par l’anticipation d’un avenir de jouissances sans entraves
et sans limites.
Nous
qui n’avions guère de goût pour l’effort, nous avons mobilisé toute
notre énergie... comme si c’était celle du désespoir. Le nôtre ou bien
celui de nos pères ? Curieusement – est-ce à cause de l’usure, de
l’ennui que prodigue la répétition ? – un sentiment latent d'échec
vint gâter le banquet des jouissances convoité, ruinant notre
enthousiasme et nos espérances... sans que jamais nous n'osâmes nous
l'avouer.
L'ouverture des portes du Pouvoir, les prodigalités de l’expansion
économique, les gratifications de la notoriété, l’influence qui les
accompagnèrent, nous épargnèrent ce constat d'impuissance en nous
apportant le sentiment plus tangible d’atteindre à la jouissance
convoitée.
De
fait, les choses changèrent quand nous arrivâmes à l’âge mûr, au
contrôle des affaires. Disposant désormais des pouvoirs de nos pères,
nous n’avons pas pour autant pris le relais de la responsabilité
publique mais persisté dans nos festives revendications filiales. Nous
avons privilégié le principe de permissivité sur celui d’interdire,
espérant ainsi trouver une voie substitutive à l’austère devoir
d’autorité que nous répugnions à exercer. Nous nous sommes appliqués à
promouvoir les valeurs de la transgression à laquelle nous avions, au
fil de notre expérience, associé notre conception de la liberté et
conditionné nos visées de jouissance.
Notre
idéal individualiste et libertaire, prenant un essor collectif de
s’inscrire désormais au fronton de l’institution, se répandit à vive
allure dans les moeurs du haut en bas de l’échelle sociale, restaurant
les valeurs de l’individualisme et relativisant à même mesure celles de
l’intérêt général et du service public qui autrefois s’y consacrait.
L’intérêt privé trouva dans cette conjoncture l’espace favorable à son
développement et la politique l’opportunité de rendre son tablier de
service pour se consacrer à des objectifs carriéristes singuliers.
Pendant ce temps, la science qui avait fait table rase de toute
croyance, s’était installée en déesse incontestée dans de nouveaux
sanctuaires. Les technologies les plus diverses s’y développèrent,
mobilisant les espoirs et la dévotion du public qui attendait leurs
bienfaits.
Le
commerce les négocia et prospéra à la mesure des besoins, qui
croissaient à un rythme exponentiel. Des profits formidables s’en
dégagèrent, qui ne manquèrent pas de susciter la concupiscence. Sous
l’impulsion de pouvoirs occultes et dans l’anonymat d’écritures
comptables pratiquées dans le secret de banques créées tout exprès, ces
profits furent subrepticement captés pour rejoindre des circuits
parallèles, déconnectés du monde du travail, pour former les réseaux
spéculatifs de la finance qui se dilatèrent en un immense réservoir où
se précipitèrent les fruits de la croissance.
C’est
ainsi que le Progrès fut peu à peu confisqué, conditionné à la logique
du Profit qui s’installa en maître sur nos cités.
Quant
à l’Interdit, qui avait substitué les vertus du travail au péché de
luxure et nous avait permis de sortir de la barbarie, il disparut de
nos horizons.
Dès
lors plus rien ne s’opposa à la recherche objective et effrénée de la
jouissance. Nous ne cessons de tenter de la cerner, de la capter, de la
sertir, de nous l’approprier comme un joyau éclatant. Mais elle a la
fluidité du sable et sa réalité nous échappe. Nous découvrons que le
désir s’émousse à mesure que la permissivité s’épanouit... et cette
insatisfaction qui perdure sans trouver d’explication extérieure à
nous-mêmes nous plonge dans une angoisse indéfinissable.
L’impuissance qui s’instaure en nous, en lieu et place de la
jouissance à laquelle nous avions même sacrifié l’amour, nous
précipite dans le désenchantement et le mépris de nous-mêmes. Comme des
aveugles abrutis et hagards d’avoir bravé l’interdit de faire face au
soleil, nous nous sommes tournés à rebours vers l’obscurité des origines
pour tenter d’y saisir quelques lambeaux, pour calmer notre faim : les
religions, les traditions des autres nous fascinent. Même les plus
archaïques, les plus barbares, nous interrogent et nous séduisent. Nous
y cherchons la trace d’une réussite qui puisse relancer nos espoirs
déçus par l’échec que nous éprouvons au sein de notre propre culture,
qui nous conduit à la renier et à la haïr.
Même
les animaux, par delà l’exploitation intensive et sans scrupule que
nous faisons de leur chair, brillent à nos yeux d’un regain d’intérêt,
suscitent une compassion nouvelle, nous paraissent moins frustres d’être
de toute évidence moins insatisfaits... Puisque nous ne nous prévalons
plus d’avoir une âme, nous ne saurions les mépriser. Plutôt serions
nous justifiés de les envier. Nous ressentons confusément que les mots
et le sens nous distinguent moins qu’ils nous encombrent dans nos visées
de jouissance. Nous rêvons alors d’un bonheur plus terre à terre. C’est
pourquoi nous nous reportons ordinairement vers la consommation des
objets les plus divers dont une industrie tonitruante collecte
opportunément les bénéfices.
Adoration du Veau d'Or ( Nicolas Poussin)
De
fait, une infime fraction de l’humanité s’est fait forte de tirer
profit de cette perte de jouissance généralisée, s’illusionnant ainsi de
pouvoir compenser la sienne.
Sur
ces entrefaites, l’incarnation de notre Dieu - qui autrefois rendait
grâce aux faibles et aux démunis, a changé de modèle. Congédié par
les pouvoirs temporels qui en ont endossé l’habit, il ressemble
furieusement au Veau d’Or. Qui ne l’adore ou ne se pare de ses
reflets se définit comme Autre et s’expose à ce titre à l’exclusion, à
la haine, à la condamnation à mort.
C’est
fou comme les hommes sont cruels à leurs semblables depuis que le
Dieu-fait-homme a disparu... En effet, l’enfer et le paradis ne
tiennent pas moins qu’hier à la reconnaissance d’autrui. Et la seule
appartenance au monde des échanges, la production et la jouissance des
biens à quoi se réduit aujourd’hui l’ordinaire de la vie humaine,
sont-elles suffisantes pour affirmer l’existence du sujet humain ?
D’ailleurs, est-il encore humain, est-il encore notre semblable, cet
être sans nom et sans visage dans la foule anonyme ?, se dit-on
dans le secret du gouvernement invisible des hommes qui se rêvent
dieux-tout-puissants et gèrent les multitudes humaines comme un cheptel,
voué à paître dans l’espace marchand dont ils attendent la provende.
Comment s’étonner qu’ils ne haïssent rien tant que ce versus Autre
d’eux-mêmes que sont l’anonymat de masse, la pauvreté, l’indigence,
c’est-à-dire le reflet de leur propre vulnérabilité qu’ils fuient dans
la course au profit. Autre version de l’Enfer qui suscite horreur et
le mépris, que cette impuissance humaine... qui les habite. Aussi, pour
s’en distancier, l’assignent-ils aux masses qu’ils exploitent,
excluent, négocient, vendent, massacrent à l’occasion, espérant
ainsi se défaire de leur impuissance en sacrifiant celle de l’Autre. Ce
faisant, les « élite »s mondiales croient incarner la quintessence de la
civilisation alors même qu’elles renouent avec les pratique de leurs
ancêtres archaïques : le sacrifice humain et la loi du plus fort.
Assurément, notre civilisation a aujourd’hui accompli une complète
révolution : un mouvement de rotation qui l’amène, par une logique
implacable et une attraction irrésistible, à rejoindre la case départ.
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