Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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Qu'est-il arrivé aux fils d'Isaac?

 

Petit conte qui éclaire 2000 ans de civilisation occidentale et explique

pourquoi et comment ses "élites"

organisent aujourd'hui son suicide 

 

 

par Véronique Hervouët

psychanalyste et auteur de

L'Enjeu symbolique - Islam, christianisme, modernité (L'Harmattan, 2004)

 

                     

                                                                                                                                                               Le sacrifice d'Isaac (Rembrandt)

                                                                                                                                                                                                                                                                       

 

                                                                                                                                                                      

 

Dans le village de mes pères où je suis né, l’Interdit des sociétés archaïques ne se perpétuait pas moins qu’ailleurs. Mais notre Dieu, sous ses dehors vulnérables et chagrins, proférait moins la menace qu’il procédait  radicalement à son exécution : il exhortait sans équivoque et sans restriction au renoncement des jouissances terrestres. Notamment celles du corps qu’il dévalorisait. Personne n’était exonéré.  Hommes et femmes étaient logés à même enseigne. Le désir, la séduction et la jouissance, qualifiés de péchés de luxure, étaient diabolisés. Mais comme il fallait  bien que le désir proscrit se réalise, on l’intitula devoir. C’est à la faveur de ce compromis que la continuité des générations se perpétua, engendrant  un torrent de sentiments  contradictoires qui oscillaient entre duplicité  et culpabilité.

 

            Sous ces auspices, la condition des femmes ne changea guère, assignées qu’elles étaient à leurs immuables fonctions procréatrices et domestiques. Tout changea par contre du côté des hommes qui durent s’appliquer tant bien que mal à  une ascèse approximative, détournant désirs et pulsions dans  les voies du travail et de la sublimation. C’est ainsi que la libido masculine, déviant de la curiosité pour le sexe, s’orienta dans la recherche du Savoir et que commença dans nos contrées la grande marche du Progrès qui caractérisa désormais la marche de notre civilisation.

            Ce furent de longues, longues années de prospections, au prix de sévères et douloureuses frustrations. Nos enfances en furent assombries et nos vies enserrées dans les rigueurs du travail, sans autre destin ni promesse que le salut de l’âme, quand la mort, à l’issue du chemin, arrivait enfin à  bout du corps.

La prohibition du désir et la dévalorisation de la jouissance avaient quelque peu altéré le modèle de la virilité et ses symboles originaires. Jetant les bases d’une possible réconciliation entre les sexes ?

Le mariage et la fidélité entre époux y trouvèrent en tous cas l’espace d’une forte promotion, la femme  un statut moins précaire  et l’enfant issu de cette union  la légitimité. La liberté individuelle y perdit ses droits. Et le Droit se substitua à elle pour la règlementer. C’est sur ce terreau fertile que le travail prospéra, participant à construire au fil du temps et des générations un destin collectif et une vie meilleure.

Mais comme le refoulé, à l’instar du « naturel », revient toujours au galop, la jouissance  et  ses symboles phalliques ne cessaient d’obséder les âmes et d’agiter les corps. Et comme l’on ne pratiquait plus concrètement les rites sacrificiels pour apaiser  l’insatisfaction générale, la haine de l’Autre revenait hanter les esprits et corrompre le lien social. C’est ainsi que, régulièrement, sous la pression des pulsions, l’agressivité,  la cupidité,  la concupiscence et la violence meurtrière finissaient par avoir raison de l’Interdit qui s’évertuait à les contenir.

La haine archaïque et récurrente de l’Autre trouva son exutoire dans les guerres, n’épargnant aucune génération. Les progrès de la science n’arrangèrent rien à l’affaire car les avancées technologiques s’accompagnèrent de formidables capacités de destruction, qui ne manquaient jamais d’être mises à contribution. Ainsi qualifiée, la guerre se quantifia jusqu’à devenir par deux fois mondiale.

A l’issue des guerres, chaque fois la vie reprenait, saisie de forces nouvelles. Comme si  un bain de sang  était seul en mesure de relancer la dynamique collective, de porter l’espoir d’un renouveau. L’union des survivants  semblait  inconsciemment  se réaliser aux dépens des morts. Comme aux  temps archaïques, quand  la culpabilité et l’impuissance de chacun trouvaient à s’évacuer en se reportant collectivement  sur quelque condamné à mort, dont la privation de jouissance donnait à l’assistance la sensation étrange d’avoir  retrouvé la   sienne. Apaisement  qui restaurait miraculeusement le lien social.

 Chaque fois la reconstruction mobilisait le corps social dans un élan solidaire ; relançant opportunément l’économie, elle instaurait la stabilité à plus ou moins long terme. C’est ainsi que, tout au long de l’histoire du progrès, se perpétua  la tragédie humaine.

Tandis que le Savoir prospérait, que l’homme s’assurait de son pouvoir sur le monde, que la vie devenue plus douce s’allongeait, l’image de Dieu s’estompa... Au point que l’Homme se crut désormais en mesure de prendre sa place. Il faut dire que ses capacités de travail et de création avaient fini par donner naissance à des technologies époustouflantes, lui conférant des pouvoirs et une puissance considérables qui l’induisaient à cette confusion : il  semblait  dominer l’espace et le temps en maître absolu. Son esprit dématérialisé planait sur le monde dans une ubiquité tangible et ses capacités de destruction avaient atteint les moyens de l’apocalypse annoncée par les Saintes Ecritures.

C’est de ce fait même, semble-t-il, que pour la première fois la menace se fit dissuasive. La paix s’installa pour un temps long au point que les biens se mirent à proliférer... suscitant l’espoir de jouissances mirifiques.  Notre génération, se confortant de ces prérogatives, se prit alors à s’illusionner d’un avenir aussi nouveau qu’exceptionnel.

La figure de l’Interdit fondateur de notre civilisation nous apparut alors sous les traits d’un archaïsme obsolète, un  obstacle  dont il convenait désormais de se débarrasser.

 Nous avions la vigueur de la jeunesse pour porter nos revendications en bannières, l’insolence de vies protégées, ancrées dans les certitudes par  vingt années de prospérité. Ce fut une époque bénie (par Dieu sait qui... nous qui ne croyions plus en Dieu !), d’un luxe inouï, d’orgies illuminées par l’anticipation d’un avenir de jouissances sans entraves et sans  limites.              

 Nous qui n’avions guère de goût pour l’effort, nous avons mobilisé toute notre énergie...  comme si c’était celle du désespoir. Le nôtre ou bien celui de nos pères ?  Curieusement –  est-ce à cause de l’usure, de l’ennui que prodigue la répétition ? – un  sentiment latent d'échec vint  gâter le banquet des jouissances convoité, ruinant notre enthousiasme et  nos espérances...  sans que jamais nous n'osâmes nous l'avouer.

L'ouverture des portes du Pouvoir, les prodigalités de l’expansion économique, les gratifications de la notoriété, l’influence qui les accompagnèrent,  nous épargnèrent ce constat d'impuissance en nous apportant le sentiment plus tangible d’atteindre à la jouissance convoitée.

De fait, les choses changèrent quand nous arrivâmes à l’âge mûr, au contrôle des affaires. Disposant désormais des pouvoirs de nos pères, nous n’avons pas pour autant pris le relais de la responsabilité publique mais persisté dans nos festives revendications filiales. Nous avons  privilégié le principe de permissivité sur celui d’interdire, espérant ainsi trouver une voie substitutive à l’austère devoir d’autorité que nous répugnions à exercer. Nous nous sommes appliqués à promouvoir les valeurs de la transgression à laquelle nous avions, au fil de notre expérience, associé notre conception de la liberté et  conditionné nos visées de jouissance.

Notre idéal individualiste et libertaire, prenant un essor collectif de s’inscrire désormais au fronton de l’institution, se répandit à vive allure dans les moeurs du haut en bas de l’échelle sociale, restaurant  les valeurs de l’individualisme et relativisant à même mesure celles de l’intérêt général et du service public qui autrefois s’y consacrait. L’intérêt privé trouva dans cette conjoncture l’espace favorable à son développement et la politique l’opportunité de rendre son tablier de service pour se consacrer à des objectifs carriéristes singuliers.

Pendant ce temps, la science qui avait fait table rase de toute croyance, s’était installée en déesse incontestée dans de nouveaux sanctuaires. Les technologies les plus diverses s’y développèrent, mobilisant les espoirs et la dévotion du public qui attendait leurs bienfaits.

Le commerce les négocia et prospéra à la mesure des besoins, qui croissaient à un rythme exponentiel. Des profits formidables s’en dégagèrent, qui ne manquèrent pas de susciter la concupiscence. Sous l’impulsion de pouvoirs occultes et dans l’anonymat d’écritures comptables pratiquées dans le secret de banques créées tout exprès, ces profits furent subrepticement captés  pour rejoindre des circuits parallèles, déconnectés du monde du travail, pour former  les réseaux spéculatifs de la finance qui se dilatèrent en un immense réservoir où se précipitèrent les fruits de la croissance.

C’est ainsi que le Progrès fut peu à peu confisqué, conditionné à la logique du Profit qui s’installa en maître sur nos cités. 

Quant à l’Interdit, qui avait substitué les vertus du travail au péché de luxure et nous avait permis de sortir de la barbarie,  il disparut de nos horizons.

Dès lors plus rien ne s’opposa à la recherche objective et effrénée de la jouissance. Nous ne cessons de tenter de la cerner, de la capter, de la sertir, de nous l’approprier comme un joyau éclatant. Mais elle a la fluidité du sable et sa réalité nous échappe. Nous découvrons que  le désir s’émousse à mesure que la permissivité s’épanouit... et cette insatisfaction qui perdure sans trouver d’explication extérieure à nous-mêmes nous plonge  dans une angoisse indéfinissable.

           L’impuissance qui s’instaure en nous, en lieu et place de la jouissance à laquelle nous avions même sacrifié  l’amour,  nous précipite dans le désenchantement et le mépris de nous-mêmes. Comme des aveugles abrutis et hagards d’avoir bravé l’interdit de faire face au soleil, nous nous sommes tournés à rebours vers l’obscurité des origines pour tenter d’y saisir quelques lambeaux, pour calmer notre faim : les religions, les traditions  des autres nous fascinent.  Même les plus archaïques, les plus barbares,  nous interrogent et nous séduisent. Nous y cherchons la trace d’une réussite qui puisse relancer nos espoirs déçus  par l’échec que nous éprouvons au sein de notre propre culture, qui nous conduit à la renier et à la haïr.   

Même les animaux, par delà  l’exploitation intensive et sans scrupule que nous faisons de leur chair, brillent à nos yeux d’un regain d’intérêt, suscitent une compassion nouvelle, nous paraissent moins frustres d’être de toute évidence moins insatisfaits... Puisque nous ne nous prévalons plus d’avoir une âme, nous ne saurions les mépriser. Plutôt serions nous  justifiés de les envier.  Nous ressentons confusément que les mots et le sens nous distinguent moins qu’ils nous encombrent dans nos visées de jouissance. Nous rêvons alors d’un bonheur plus terre à terre. C’est pourquoi nous nous reportons ordinairement  vers la consommation des objets les plus divers  dont une industrie tonitruante collecte opportunément les bénéfices.

 

 

 

 

                  Adoration du Veau d'Or ( Nicolas Poussin)

 

De fait, une infime fraction de l’humanité  s’est  fait forte de tirer  profit de cette perte de jouissance généralisée, s’illusionnant ainsi de pouvoir  compenser la  sienne.

Sur ces entrefaites, l’incarnation de notre Dieu - qui autrefois rendait grâce aux faibles et aux démunis, a changé de modèle.   Congédié par les  pouvoirs temporels qui en ont endossé l’habit,  il ressemble furieusement  au Veau d’Or.  Qui ne l’adore ou ne se pare de ses reflets  se définit comme Autre et s’expose à ce titre à l’exclusion, à la haine, à la condamnation à mort.

C’est fou comme les hommes sont  cruels à leurs semblables depuis que le Dieu-fait-homme a disparu...  En effet, l’enfer et le paradis ne tiennent pas moins qu’hier à la reconnaissance d’autrui. Et la seule appartenance au monde des échanges, la production et la jouissance des biens à quoi se réduit aujourd’hui l’ordinaire de la vie humaine, sont-elles suffisantes pour affirmer l’existence du sujet humain ? D’ailleurs, est-il encore humain, est-il encore notre semblable, cet être sans nom et sans visage  dans la foule  anonyme ?, se dit-on dans le secret du  gouvernement invisible des hommes qui se rêvent dieux-tout-puissants et gèrent les multitudes humaines comme un cheptel, voué à paître dans l’espace marchand dont ils attendent  la provende. Comment s’étonner qu’ils ne haïssent rien tant que ce versus Autre d’eux-mêmes que sont  l’anonymat de masse, la pauvreté, l’indigence,  c’est-à-dire le reflet de leur propre vulnérabilité qu’ils fuient dans la course au profit. Autre version de l’Enfer  qui suscite  horreur et le mépris, que cette impuissance humaine... qui les habite.  Aussi, pour s’en distancier,  l’assignent-ils  aux masses qu’ils exploitent,  excluent,  négocient,  vendent,   massacrent à l’occasion, espérant ainsi se défaire de leur impuissance en sacrifiant celle de l’Autre. Ce faisant, les « élite »s mondiales croient incarner la quintessence de la civilisation alors même qu’elles renouent avec les pratique de leurs ancêtres archaïques : le sacrifice humain et  la loi du plus fort.

Assurément, notre civilisation a aujourd’hui accompli une complète révolution : un mouvement de rotation qui l’amène, par une logique implacable et une attraction  irrésistible, à rejoindre la case départ. n