
La
société narcissique
La culture de
l'individualisme libéral
par Alexandre Dorna
professeur de psychologie politique
à l'Université de Caen
La
conception moderne de l’homme rationnel, autonome et libéral se heurte à
ses propres limites et contradictions. Plus précisément, utilisant une
formule de Lasch (2001) c’est la création d’une « culture narcissique ».
Cette nouvelle forme individualiste de « vivre ensemble » induit un
renversement des valeurs humanistes et l’émergence d’un homme dont le
besoin de liberté se transforme en obéissance « librement consentie » et
la volonté d’égalité ou d’équité se troque en égocentrisme. Le résultat
est le télescopage de l’homme « marchandise » (Marx), de l’homme devenu
« superflu » (Arendt) et de l’homme « unidimensionnel » (Marcuse)
acritique où le mal est ordinaire et banal.
Narcisse par Caravage (1598)
Le
narcissisme post-moderne est devenu un syndrome paradoxal : plus nous
disposons de moyens d’information, moins nous sommes capables
d’appréhender nos conflits personnels et sociaux. Cela mène
implicitement – entre autres choses – au « nomadisme moderne» dont une
des conséquences est le déracinement autant physique que mental des
individus qui se pensent en contact avec autrui de par ses prothèses
électroniques : télévision, internet, téléphonie mobile. Ainsi, par un
excès d’information et de scientisme, nous sommes dans l’incapacité de
saisir l’essentiel de l’humain et cela nous conduit « rationnellement »
à rejoindre le diagnostic fulgurant du poète Fernando Pessoa : « tout
est inutile ». Car, l’homme est devenu clos ; transformé en chose
interchangeable, il se referme et se noie dans un océan de communication
et des mots, des formules et de faux besoins. C’est l’aboutissement
autiste d’une intelligence technicienne, dont l’âme manque de rêve,
d’enthousiasme et du sens de l’avenir.
Pour mieux appréhender la signification de l’idéologie de l’homme clos,
nous allons pousser la description à la limite de la caricature. C’est
là que la chose nous semble la plus nette. L’homme clos ne converse pas,
il préfère se taire et rester dans sa fragile coquille narcissique : le
silence auto imposé. Dire le moins possible, laisser passer le moins
d’émotions pensables. Ses mots sont des utilités réduites au minimum. Sa
tâche cognitive principale est celle de créer des compartiments fermés,
afin de s’auto protéger et de refouler dans ses propres « caves »
imaginaires, à la fois, des sentiments de partage et de souvenirs
douloureux, de l’esprit critique de la société et du besoin de
dévouement pour un autrui qui deviendra de plus en plus abstrait et
transparent, superflu et remplaçable. Superfétatoire donc de lui
consacrer de l’attention ou de nouer des conversations sans utilité. Une
logique s’impose : faire l’économie du temps disponible pour nourrir
l’altérité. Toutefois, l’homme clos peut tenir aussi un discours,
parfois long et brillant, mais ses paroles sont un ensemble de calculs
et de rationalisations à l’image d’une petite machine électronique qui
reproduit les modèles et les comportements programmés.
Car
le déni rationaliste de l’affection et des passions, introduit de
manière tortueuse et insidieuse dans les relations interpersonnelles et
sociétales
est
à l’origine d’une gêne, d’un malaise, d’une froideur et d’un contact
purement pragmatique et mercantile entre les êtres humains. Nous voilà
devant la vraie fausse opposition entre littéraires et scientifiques,
romantiques et réalistes, managers et exécutants. C’est là au creux du
devenir que s’installe le dessein (caricatural dira-t-on) d’une culture
narcissique qui frôle la schizophrénie sociale dans un monde,
probablement, si proche que nous essayons de ne pas y réfléchir ni le
regarder en face. Les films récents « Matrix », « Cube » et « Minority
report » sont les versions assez plausibles d’un monde technologique
qui se répand insidieusement autour de chaque petite vie d’hommes et de
femmes renfermés et privés de la spontanéité d’une parole forte et
porteuse.
Minority report
Force est de constater que nous sommes, ici, loin du projet de
communication proposé par Isocrate, ce grand maître de rhétorique
grecque, lorsqu’il rappelait que dans une rencontre humaine, la chose
première est celle d’accepter que peut-être nous avons tort, et que
probablement l’autre peut avoir raison, mais que sans le dialogue aucune
vérité commune n’est possible. Désormais, l’homme et la femme se
trouvent dans un processus d’enfermement : la société est devenue un
monde sans « politesse », au sens si subtilement politique décrit par
Bergson (1972), en absence d’une vraie « cité » politique, puisqu’en
voulant se débarrasser, avec l’accélération du temps historique, des
mécanismes de contrôle social, il se trouve livré au pire des
prédateurs : ses propres désirs. Pour autant, ce serait une erreur de
penser, sauf isolement total, que les mondes sont complètement fermés.
Car les frontières ont toujours une plus ou moins grande porosité. Ce
sont des « filtres », qui ne laissent passer qu’une partie de ce qui
peut venir de l’extérieur, personnes, objets ou idées. Évidemment, ces
filtres fonctionneront aussi dans l’autre sens, limitant et triant ce
qui sort. Aussi, les frontières peuvent être des zones intermédiaires où
une continuité existe entre le groupe et l’extérieur. Donc une relative
interpénétration, un individu pouvant appartenir à plusieurs groupes.
D’autant que la parole et la conversation ont toujours exercé un rôle de
médiation extraordinaire.
Par ailleurs, le développement de la culture narcissique contemporaine,
n’est pas, semble-t-il, seulement la conséquence d’un mauvais
fonctionnement des filtres et du manque de dialogue, mais de la
transformation des mentalités et de mécanismes utilisés dans le maintien
de la cohésion sociale. Ainsi le suggère Gauchet (1982), une immersion
dans l’étude historique de la psychologie de la personnalité
traditionnelle et de la personnalité moderne, peut se révéler d’une
certaine utilité pour clarifier le phénomène de clôture mentale qui nous
préoccupe.
La
personnalité traditionnelle et le sentiment de la honte
L’homme de la société ancienne se formait à la « politesse » des normes
collectives par un processus d’apprentissage symbolique et une pratique
initiatique graduelle. Il fallait tenir compte à la lettre du statut et
des rôles liés à l’âge, le rang et le sexe des membres de la communauté.
Cette « politesse » de toute évidence enseignait de ne pas perdre la
face. Le sentiment de la honte était fortement ancré dans les habitudes
de l’homme ancien. Toute transgression des normes impliquant une cassure
entre l’image de soi et celle admise par les autres : la perte
d’équilibre mettait la cohésion sociale en danger.
La
honte est un sentiment révélateur de la psychologie et de la culture,
historiquement et socialement datée, de la société ancienne. Vivre ses
rapports - réels ou fantasmés - subjectifs et le dévoilement de l'intime
répondait à des règles codifiées selon les personnes identifiables à
leur âge, rang, sexe ou statut. Le jugement social d’autrui comptait
pour beaucoup. La honte agit donc comme un mécanisme automatique - sans
prise de conscience - pour compenser l’erreur ou la faute dans
l’exécution de la partition sociale. C’était un outil de mesure et de
reconnaissance symbolique de limites. D’autant que la honte porte en
elle-même, à la fois l'émotion et le jugement, et l’exprimer et la
ressentir neutralise les effets négatifs socialement parlant d’une
transgression déshonorante et la marque infamante d’une rupture avec les
normes collectives. L’homme saisi par la honte est tenu par l'angoisse
d'être exclu du groupe, ou au moins par la crainte du retrait de
l'affection et le respect de tous les autres membres de la société.
Pourtant, sans inhiber l’individuation, le contrôle par la honte exige
la soumission au groupe jusqu’au point d’effacer l’identité. L’homme et
la collectivité forment un tout dont les liens solidement incarnés
rendent l’ensemble plus fort et solidaire. Ainsi, le sujet porte en lui
la norme collective et doit la transmettre aux autres par l’exemple, la
parole et les gestes. La fidélité à la cité oblige. Toute atteinte aux
normes collectives est objet de honte. Il va de soi qu’il n’y a ici ni
inconscient ni refoulement au sens moderne du terme, mais simplement la
reconnaissance d’un réseau de significations symboliques admises par
tous. Le symbole, rappelons-le, résulte d’un accord réciproque. Les
symboles sont les « paroles du monde » dont la fonction d’invariants
sociaux est un archétype. Demorgon et Moreau (2008) écrivent avec clarté
: « la symbolisation permet au collectif humain de pouvoir mettre en
réserve des ressources, de les avoir à disposition, de pouvoir s’y
référer, en vue de réalisations qui n’ont pas pu être faites. Le symbole
représente une mise en attente de communauté, de communication et de
coopération entre des êtres par ailleurs différents ».
Inutile de s’étendre sur les antécédents historiques de
cette réalité psycho-politique du mécanisme de contrôle social par la
honte, d’autant que jusqu’à nos jours certaines communautés humaines
continuent à la pratiquer avec plus ou moins de bonheur et de rigueur.
La personnalité moderne et le sentiment de culpabilité
Impossible de penser la modernité sans
envisager une rupture plus ou moins radicale avec le modèle de la
société de la honte. Cependant, en réalité, les formes de la honte ne
font que se diluer furtivement sans disparaître complètement dans le
nouveau cadre d’une société où les normes et les critères de légitimité
passent du collectif à l’individuel.
Une
chose est certaine : un autre mécanisme psychologique de contrôle
social, bien que moins visible, la remplace : le sentiment de
culpabilité individuelle. Quelqu’un pourrait dire que la culpabilité
socialement parlant découle d’un acte jugé comme condamnable : on est
coupable qu'on le sente ou pas. Mais le sentiment de culpabilité est
surtout d'ordre subjectif. Ainsi, paradoxalement, une personne peut ne
pas se sentir coupable d'un acte que la
société
juge répréhensible, et par contre se sentir coupable d'un acte qui ne
l'est pas.
Voila pourquoi, en revanche, la honte faisait plus référence au
collectif qu’a l’individuel. La famille ou même l’État pouvait sentir la
honte d’un acte commis par un de ses membres. Certes, il y avait la
honte de l’individu, mais ce qui rend toute sa puissance à la honte, en
tant que mécanisme de contrôle, c’est le sentiment partagé du
collectif. Dans notre société, ce sentiment a pratiquement cessé d’agir,
car la force du groupe s’est affaiblie ou a carrément disparu : ses
membres ne sont plus suffisamment solidaires.
La Métamorphose de Narcisse par Salvador Dali (1937)
La
honte a laissé donc place à la culpabilité individuelle. La psychologie
freudienne a fait une large place à la culpabilité. Car l’individu doit
maîtriser ses affects et ses « passions », ce qui s’exprime fortement en
termes d’une quête de liberté et de conscience personnelle. Nul besoin
d’un processus lent d’incorporation initiatique de normes de
comportement en société. Car, aujourd’hui, il suffit d’intérioriser les
règles et les normes issues et instruites par les institutions sans
passer par le processus graduel d’initiation, voire les rites. Car le
jugement personnel compte autant que le jugement des autres. Bien
entendu la culpabilité n'est ni bonne ni mauvaise, c'est la source qui
la rend morale. Les sources sont diverses : le « meurtre du père
primitif », la répression des pulsions agressives, le sentiment
d'infériorité et le désir de toute-puissance compensatoire, jusqu’au
refus de s'accepter soi-même. Et, plus précisément : le conflit entre le
conscient et l’inconscient. Ou pour le dire autrement : c’est le
conflit entre les normes (socialement imposées) et les désirs
individuels irresponsables.
Si
la psychanalyse a trouvé aux sentiments de culpabilité une pluralité de
sources dans l'ambivalence affective, la question de la culpabilité
sociétale reste dans l’ombre. En revanche, pour les philosophes, la
présence des religions et des pensées moralisantes font des idéologies
des matériaux inestimables d’interprétation. Curieusement, c’est
toujours autour de la psychologie transformée en idéologie de
remplacement que se développe une nouvelle caste d’experts et de
technocrates de l’âme pour mieux cerner le syndrome de l’époque
post-moderne : le narcissisme.
Le
syndrome de la personnalité narcissique et la post-modernité
C’est encore Lasch (1991) en s’interrogeant sur la survie de la
cyber-société qui jette un pavé dans la mare (avec une redoutable
ironie) en décrivant cette entropie politique. Car les indices de
dysfonctionnement de la politeia actuelle se cumulent : l’absence d’un
projet commun pour l’humanité, l’échec des théories du changement
social, et la présence monopoliste d’un néocapitalisme globalisant et
d’une idéologie libérale totalitaire. Voilà deux figures rhétoriques
alléchantes.
Tout pousse à
l’individualisme qui transforme les bases du solidarisme en source de
narcissisme et, en même temps, en demande de sécurité totale dans un
monde perçu comme dangereux où les liens affectifs sont
instrumentalisables. L’idéal d’amour n’est plus le don de soi sans
conditions ni prétention de retour, mais un « donnant-donnant ». Il y a
partout un fort mépris de la fonction esthétique et poétique et une
soumission aux fonctions technicienne et managériale. Enfin,
paradoxalement, en lame de fond, le syndrome narcissique exacerbe
l’attente émotionnelle (faussement appelée irrationnelle) de figures
charismatiques capables de s’opposer à un statu quo qui étouffe
le peuple et qui est soutenu cyniquement par les élites gouvernantes.
Le syndrome du narcissisme est la face cachée de l’homme
moderne tragiquement clos. Mais ce serait une erreur d’y voir une
fermeture totale. Il y a toujours eu une certaine porosité. Ce sont des
« filtres » subjectifs qui rétrécissent les relations interpersonnelles.
En quelques traits, voici le quatuor d’hommes clos : une première
catégorie correspond aux « prédateurs », ceux
qui profitent des failles émotionnelles des autres et de leur force de
travail. Le profil est scientifico-technicien. Paraphrasant Fontenelle :
le « manager technocratique » nous ne devons pas le penser comme le
diable, c’est juste un homme d’affaires du Dieu de l’argent. Une
deuxième catégorie est celle des « conformistes » lesquels sont passifs
et dépendants, mais bons vivants. Profil : le bourgeois-bohême (bobo).
La troisième catégorie est le « rebelle opportuniste », sorte de mixture
qui se dégage à la fois de la première et de la seconde, parfois
esthètes et mystiques et parfois anarchisants tendance végétarienne.
Profil : l’intello médiatique. Et, enfin, une dernière variante : les
machiavéliques. Le profil commun : c’est un manipulateur froid dans ses
relations interpersonnelles ; il fait preuve d’un grand détachement à
l’égard des conventions morales ; et d’un faible engagement idéologique
dans les actions qu’il entreprend.
Le substrat psychologique de l’homme clos : l’idéologie libérale
L’impasse sociétale que représente l’homme clos (narcissique) doit
reconsidérer, notamment, les effets du substrat psychologique de l’homme
moderne sur la politique et la société. Il s’agit donc de mieux
comprendre les conditions d’existence de l’homme clos et d’interpréter
non seulement ses représentations, mais aussi d’analyser utilement les
comportements qui lui sont attachés. Il est important d’analyser une
telle démarche : le passage de la psychologie du narcissisme individuel
à celle d’une société narcissique globalisante. Ainsi, certaines
sociétés post- modernes,
l’américaine par exemple, font que leurs dirigeants et même les simples
«citoyens » se pensent auto-suffisants (principe protectionniste de
clôture psycho-économique) sans croire à la possibilité d’apprendre des
autres. La conséquence politique est celle des empires : l’idéologie qui
prétend pouvoir imposer (étant les meilleurs !) ses normes et ses
politiques, voire ses intérêts. Ainsi, les gouvernements successifs des
États-unis (ou d’autres puissances coloniales dans le passé) ont
toujours soutenu le principe que l’exportation de leur système politique
(démocratie représentative) et économique (capitalisme) était nécessaire
et suffisante pour assurer le bonheur des peuples.
Souvent, on fait semblant de l’ignorer : il s’agit donc de mesurer
le poids du narcissisme en tant que forme pervertie de la conception
libérale (ne faudrait-il pas préciser ce qu’est la forme non pervertie
de cette conception ?) de l’homme non seulement dans une dimension
individuelle, mais aussi dans une échelle sociologique avec ses
conséquences. De nos jours, la victoire du technocratisme et du
scientisme rationaliste a tendance à gommer le fond émotionnel des
problèmes socio-politiques et de proposer un modèle simplifié et
abstrait des comportements humains, voire politiques. Faut-il rappeler
que dans la conception utilitariste les relations sociales sont toujours
des moyens, jamais une fin en elles-mêmes ? Pourtant, la question
psychologique est toujours inscrite dans les diverses tables de la loi :
encore faut-il rappeler que toute constitution est un codage des
comportements jugés socialement acceptables ou indésirables.
C’est justement le
fond psychologique de la réalité sociale qui permet à M. Weber de mettre
en rapport l’éthique protestante et le développement du capitalisme où
le meilleur et le pire se côtoient. Quant au libéralisme qui lui est si
étroitement associé c’est une doctrine faite de tendances et de valeurs
en tension.
L’idéologie néo-libérale (car c’en est une, bien que ses partisans s’en
défendent) se fonde sur une représentation d’un individu dont le souci
capital est de maximiser sa satisfaction. Rappelons avec Barber (1997)
que la conception libérale est d’une grande utilité pour mieux
comprendre les liens idéologiques, psychologiques et politiques de
l’approche libérale avec le syndrome narcissique de l’homme clos
contemporain qu’il engendre. Pour cette pensée politique, l’homme naît
dans un monde d’étrangers solitaires. L’homme est seul, la mort est la
dernière demeure de cette solitude. Le « nous » est un leurre, une
abstraction, mais d’une grande utilité sociale. Mais si les hommes
vivent ensemble, au fond, la désunion et la séparation règnent par
nature.
Pourtant, l’homme
libéral (ni coopératif ni altruiste) possède une sociabilité qui n’est
que la conséquence raisonnée d’un marché : il sait par intérêt que les
autres hommes lui sont nécessaires. L’homme est un être individuellement
libre, mais la raison lui permet de prendre des risques et faire des
compromis : qui ne risque rien n’a rien. Il y a là dedans l’esquisse du
principe libéral de domination et l’idée volontariste d’une maîtrise
accélérée du temps présent dont la devise libérale est devenue: « time
is money ».
L’humanisme
républicain : une quête critique et positive
La quête d’une
alternative à l’homme clos post-moderne ne peut se trouver que dans le
dépassement républicain de l’humanisme déchiré par la désillusion des
idéaux de la modernité incarnés par l’homme nouveau : soit totalitaire
soit libéral.
Robert
Lane (1982, 2002) est probablement un des rares psychologues politiques
à avoir mis en évidence l’importance de s’attaquer à la manière dont le
politique surdétermine le psychologique. La proposition de Lane est
simple et raisonnable : « Il est très probable que les gens qui
connaissent leur valeur reconnaissent celle d’autrui [...].D’où une
question sociale redoutable : l’estime de soi est-elle une affaire
d’État ? C’est l’État justement qui a (encore) le pouvoir de conférer
les honneurs et la reconnaissance sociale ». Sans amoindrir l’idée
exprimée par Lane, il faut reconnaître que d’autres instances de pouvoir
le peuvent aussi. Enfin, une heureuse formule cristallise le fond
humaniste de sa démarche : «nul ne peut réclamer l’estime de soi sans la
reconnaître à autrui ».
Un silence criant
est tombé sur les prémisses (psychologiques) libérales et la théorie de
l’homo economicus qui représente la version ancienne de l’homme
clos auquel la post modernité a ajouté le narcissisme. La
question, me semble-t-il, est de savoir jusqu’à quel point nous sommes
disposés à ré-ouvrir le débat. Car, ce qui s’impose est une réouverture
du dialogue sur les enjeux politiques et théoriques de l’humain, dont
même les sciences humaines et sociales ont dilapidé l’héritage. Et, nous
insistons sur ce point, il est évident que les rapports entre
l’humanisme et la politique sont bien trop nombreux pour prétendre clore
la discussion d’un coup de baguette psychologique. Or, il s’agit d’une (re)prise
en compte de la transversalité de la connaissance, du caractère concret
des problèmes, du poids de la dimension historique, et de la relation
étroite entre le rationnel et l’affectif dans la pratique citoyenne.
C’est en cela que la place du politique reste une nécessité, tout autant
que l’action politique en elle-même. Ainsi la question républicaine
assume pleinement son rôle comme idéal de contre-pouvoir et de non
domination. Voilà le vrai rempart idéologique à l’érosion individualiste
et technicienne de notre époque.
n
Références
Bergson Henri (1972) : mélanges. Paris. PUF.
Barber Benjamin ‘1997) : La démocratie forte. Paris. DDB
Gauchet Marcel (2002) : La démocratie contre elle-même. Paris. Gallimard
Lane Robert (1982) : Governement and self esteem. Political to day. Vol
1,1.
Lasch Christophe (2000) : Culture du narcissisme. Climats
Weber Max 1991) : Économie et société. Paris. Plon
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