
Pour une Europe
combattante
Rencontre avec Jean-Paul Baquiast
à propos de
L'Europe et le vide de puissance,
éditions
Jean-Paul Bayol, 2008.
Raphaël DARGENT. –
L’Europe n’en a pas fini d’agiter nos esprits et de provoquer nos
enthousiasmes ou nos colères. Cher Jean-Paul Baquiast, votre livre
« L’Europe et le vide de puissance » mérite toute notre attention et
même si je n’en partage pas bien des vues, l’éclairage qu’il donne est
loin d’être dénué d’intérêt. Je crois que nos divergences ici exprimées
peuvent enrichir le débat.
Face aux défis du monde
d’aujourd’hui, et a fortiori du monde de demain, face à l’hypothèse
d’une crise systémique majeure d’ordre climatique, économique,
démographique – crise de moins en moins improbable – vous estimez que
« la France seule ne pourra prendre que des mesures mineures. Le niveau
européen est le seul adéquat en ce sens. ». En quelque sorte, selon
vous, nous n’avons plus le choix : la France n’a plus les moyens de
mener sa propre politique ; il faut l’Europe ?
Jean-Paul BAQUIAST.
– Cher ami, merci de votre intérêt pour ce livre et pour les points de
vue qu’il présente. J’ai essayé de retenir l’héritage de la France des
années soixante, celui des grands programmes scientifiques et
industriels nationaux, en le transposant aux exigences d’un monde où
s’affrontent désormais ce que j’ai appelé les super-Etats. Pour
affronter ces super-Etats, dont l’Amérique, il faudrait que l’Europe se
constitue elle-même en super-Etat. Je suis persuadé que de Gaulle, qui
reste un modèle de patriotisme technologique et industriel, en aurait
convenu. Mais je ne crois pas que la France doive attendre sans rien
faire de voir l’Europe évoluer dans ce sens. Elle doit montrer
l’exemple, et les autres suivront. Que ce soit dans l’aérospatial,
l’environnement, le nucléaire, la défense, elle doit – ou plutôt elle
devrait, car elle ne semble plus en prendre le chemin – continuer à
investir la première, tout en négociant des partenariats adéquats avec
l’Union en général ou tels Etats en particulier.
Raphaël DARGENT. –
« Il est évident, écrivez-vous, que les Européens ne se convaincront de
la nécessité de l’Europe-puissance que s’ils ont peur de l’avenir. » Du
coup, face au danger, pour conjurer la peur, vos propositions sont
franchement fédéralistes : « Si l’Europe ne se constitue pas dans les
meilleurs délais en Union politique, économique, budgétaire, monétaire,
socio-fiscale, si elle ne se dote pas immédiatement d’ambitieuses
politiques de puissance technologique gagées par des économies sévères
dans les consommations somptuaires de produits importés, elle n’existera
plus dans quelques années. » Vous souhaitez par exemple une armée
européenne, certes émancipée de l’Otan ; vous estimez qu’à terme il
faudra de véritables institutions fédérales ; vous défendez l’idée d’un
gouvernement économique de la zone euro. Mais n’est-ce pas justement sur
la peur, la peur de n’être plus, de ne plus compter, de ne plus tenir
son rang, de ne pouvoir affronter les défis – avant-hier de la
reconstruction ou de la guerre, hier de la concurrence japonaise ou
américaine, aujourd’hui de la concurrence de la Chine ou des pays
émergents ou les défis environnementaux, énergétiques, démographiques,
culturels –, n’est-ce pas sur cette peur que depuis l’origine se sont
construites la Communauté puis l’Union européennes ? Le discours est
toujours le même : chaque « avancée » de l’Europe est censée répondre
aux défis impérieux qui nous sont lancés, conjurer la peur, mais à peine
entérinées, les dites « avancées » ne suffisent plus, et il faut aller
plus loin, de nouveaux défis se présentent à nous, de nouvelles peurs
surgissent. Le fait que les défis existent bel et bien – il ne s’agit
pas de les nier – suffit-il à justifier indéfiniment la marche
inexorable vers l’Europe fédérale ?
Jean-Paul BAQUIAST.
– Je pense que l’Europe n’a jamais eu peur que de l’URSS. Pour le reste,
elle pensait trouver dans l’alliance américaine toutes les protections
nécessaires. Aujourd’hui encore, propagande américaine aidant, beaucoup
de décideurs mais aussi d’opinions publiques en Europe s’imaginent que
le libéralisme économique est la meilleure parade aux menaces,
simplement parce que l’Otan veille et parce que pour le reste, Microsoft
et Google résoudront tous nos problèmes. Je ne crois pas que la
Communauté puis aujourd’hui l’Union aient progressé par peur du monde
extérieur et de l’avenir dans la voie, sinon du fédéralisme, du moins de
ce que l’on appelle des « coopérations renforcées ». Elles l’ont fait
largement parce que la diplomatie américaine avait besoin d’un bouclier
à l’Est. Je dis d’un bouclier mais non d’une forteresse qui se serait
fermée à son influence. Je pense qu’il est maintenant temps que l’Europe
se constitue en forteresse pour son propre compte.
Raphaël DARGENT.
– Comprenons-nous bien : je ne mets pas en cause vos intentions. Je vous
crois sincèrement européen, dans le meilleur sens du terme, et je ne
suis pas pour ma part anti-européen. Je ne me considère même pas comme
souverainiste. Mais je m’interroge sur l’efficacité de votre démarche.
Car si le concept d’Europe-puissance – concept gaullien s’il en est –
est un concept sur lequel nous pouvons nous retrouver, il faut admettre
ce constat : les autres Etats européens n’en veulent pas ! Le général de
Gaulle le savait bien : l’Europe-puissance, c’est l’Europe européenne.
Or, à son époque, il était le seul à la défendre. Aujourd’hui encore,
nos partenaires se satisfont fort bien d’une Europe américaine,
économiquement libérale, militairement « otanisée », politiquement
vassalisée, culturellement « anglo-saxonisée » (Pardon pour ces
néologismes). Vous dénoncez vous-même cette Europe américaine. Aussi n’y
a-t-il pas illusion ou danger à utiliser désormais un concept qui
apparaît au mieux comme une chimère, au pire comme un faux-nez destiné à
tromper les peuples européens et, pour ce qui nous concerne, le peuple
français ? Bref, je me demande si l’UE n’est pas tout bonnement le
vecteur idéal de la « normalisation » de la France voulue par les
libéraux ?
Jean-Paul BAQUIAST.
– Je partage tout à fait votre analyse. Une partie de mon livre vise
à expliciter le rôle néfaste pour la souveraineté européenne de
l’alliance atlantique. On me reproche même de faire de
l’anti-américanisme primaire. Ceci dit, si la France pouvait proposer à
ses partenaires européens une transposition à l’Europe du discours
gaulliste d’indépendance et de souveraineté, notamment dans les domaines
scientifiques et technologiques, je suis sûr qu’elle trouverait des
alliés. Il ne faut jamais partir battu d’avance dans ces domaines.
Malheureusement, la France est devenue aujourd’hui, à l’impulsion de son
président, plus atlantiste que les plus atlantistes des européens.
Raphaël DARGENT. –
Je me répète : je pourrais adhérer à beaucoup de vos objectifs. L’idée
d’une politique industrielle au niveau européen, l’idée d’un
protectionnisme à l’échelle de l’Europe sont autant d’idées justes, mais
là encore, je crains que ces objectifs ne soient des vœux pieux. L’Union
européenne ne s’engage nullement dans cette voie. Le libéralisme
économique est l’alpha et l’oméga de sa politique. A défaut d’un
néo-colbertisme européen, bien improbable selon moi, ne vaut-il pas
mieux préparer le retour d’un dirigisme à la française ? Car faut-il
lâcher définitivement la proie pour l’ombre ? A tout attendre de l’Union
européenne, ne risque-t-on pas de ne rien faire en matière économique et
sociale et, ainsi, de ne plus assurer l’indispensable sécurité que nous
devons à nos concitoyens ?
Jean-Paul BAQUIAST.
– Je vous le répète et je suis heureux de voir que nous avons sur ce
point une analyse assez proche, pour moi la France ne devrait pas
attendre d’avoir convaincu tout le monde pour prendre des initiatives.
Les besoins en matière d’intervention publique sont suffisamment grands
aujourd’hui pour qu’elle puisse lancer des idées de projets qui,
inévitablement, seront suivies par l’Eurogroup puis par les autres –
ceci même s’ils renâclent au début. Mais il faut oser la rupture, comme
l’on dit quelque part, à commencer par la rupture dans le discours. Il
faut aussi appeler aux sacrifices. Or cette rupture, en France même,
heurte de nombreux intérêts passéistes. Je pense, petit exemple, à la
taxe carbone et aux harmonisations socio-fiscales à l’échelle
européenne. Il nous faudrait un gouvernement suffisamment visionnaire
pour faire passer de tels messages. Ce n’est malheureusement pas le cas.
Sarkozy est bien trop introverti pour être convaincant. Quant à
l’Assemblée, ni la majorité ni l’opposition ne semble capable de s’y
élever au dessus du provincialisme.
Raphaël DARGENT. –
Parmi les mesures que vous préconisez, certaines décoiffent pour le
moins, comme celle qui consiste à accepter une immigration plus forte
pour répondre au défi démographique de l’Europe ? Cette idée est
répandue dans les cercles dirigeants. Le recours à une telle politique,
même couplée à une autre de soutien à la natalité, ne risque-t-il pas
justement d’affaiblir culturellement l’Europe, au point paradoxal de
construire non pas une Europe unie, fidèle à ses valeurs, à sa culture,
en un mot à sa civilisation, mais un espace babélien qui n’aurait
d’européen qu’un cadre vaguement géographique ?
Jean-Paul BAQUIAST.
– La question de l’immigration est une chose, celle de la
capitulation devant des cultures de combat qui voudraient nous coloniser
en est une autre. Je pense en effet nécessaire d’envisager une Europe
enrichie dans les 20 à 30 ans d’environ 100 millions d’immigrés, sinon
plus, de diverses provenances. Mais il faudra aussi que les Etats et les
institutions européennes renforcent leurs défenses idéologiques. Il ne
faudra jamais céder devant les assauts inévitables et multiples des
fondamentalismes, notamment islamiques. L’attitude peureuse du
gouvernement danois face aux réactions suscitées par les caricatures,
l’encouragement donné par le Parlement européens à la non-mixité à
l’école, l’arrêt aberrant du tribunal français considérant la virginité
comme une qualité essentielle du conjoint, montrent ce qu’il ne faut pas
faire. Je pense que si nous tenions bon sur nos valeurs, en premier lieu
une laïcité intransigeante, nous serions soutenus par beaucoup
d’immigrés, même récents. Certains me l’écrivent en tous cas. Mais là
encore, le sarkozysme a tout brouillé, en faisant l’apologie du prêtre
face à l’instituteur et autres pantalonnades.
Raphaël DARGENT. –
Quelques mois avant de mourir, lorsque je l’interrogeais pour la revue
Libres, Pierre Messmer me confiait que « l’Europe telle qu’elle
existe aujourd’hui et telle qu’on nous la propose pour l’avenir n’est
plus un espoir, c’est un problème. C’est même un nid à problèmes, ou
comme aurait dit le général de Gaulle une boîte à chagrin. » Comme
l’ancien Premier ministre, les authentiques gaullistes ne se font guère
d’illusion sur l’Union européenne et on imagine difficilement le général
de Gaulle, même à l’heure de la mondialisation, même par pragmatisme,
admettre le principe d’une Europe fédérale ou d’une « fédération d’Etats-nations ».
Ais-je tort de croire que de Gaulle ne serait pas euro-compatible ?
Jean-Paul BAQUIAST.
– Ce que De Gaulle voyait dans l’Europe fédérale, c’était une Europe
organisée sur le modèle de l’Otan, sous la domination américaine, et
contrant en permanence les exigences d’une souveraineté française. Si
l’Europe fédérale de demain était une version remaniée de l’Europe
américaine du Plan Marshall, De Gaulle la refuserait certainement. Je ne
peux faire parler les morts, mais je me demande si, lisant mon livre
aujourd’hui, en faveur d’une Europe puissance souveraine, il n’en
partagerait pas les thèses. Beaucoup de « vieux gaullistes » en tous
cas, que je connais dans le cadre de l’Union Paneuropéenne France,
semblent le faire.
Raphaël DARGENT. –
La constitution de blocs continentaux ou sous-continentaux intégrés vous
semble inévitable désormais. Mais est-il devenu irréaliste ou
impertinent d’imaginer que l’avenir le plus humainement raisonnable, le
plus respectueux de la diversité du monde, consiste en la coexistence de
nations libres et solidaires entre elles ? Est-il devenu chimérique de
croire tout à la fois à la souveraineté nationale et à la responsabilité
mondiale ?
Jean-Paul BAQUIAST.
– Je pense que, dans le monde hypercomplexe où nous sommes (et que
j’étudie beaucoup par ailleurs en tant qu’éditeur de la revue
scientifique en ligne Automates-intelligents.com) les différents niveaux
d’organisations doivent se superposer et interagir, comme les couches
corticales dans le cerveau. Nous aurons tout à la fois la commune, le
département (pourquoi pas ?), la région, l’Etat national, l’Union
européenne et finalement les Institutions internationales. Excusez moi
de conclure en énonçant ce qui vous paraîtra sûrement une banalité.
n
N. B. :
Nos lecteurs pourront notamment retrouver Jean-Paul Baquiast sur le site
Pour une
Europe intelligente. Solidarité et puissance
www.europesolidaire.eu.
Ils verront
qu’au-delà de nos divergences, nous partageons aussi nombre d’analyses.
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