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Ça.
Sur les grèves étudiantes de 2007
Par Loïc Lorent
En général, ça leur
prend au printemps, quand il fait beau, quand les filles arborent des
décolletés plongeants, quand ils peuvent boire des bières assis sur la
pelouse, entre deux bâtiments pas encore totalement désamiantés. La
saison des amours éphémères, comme le sont leurs révoltes. Mais cette
année, qui a vu le facho Nicolas Sarkozy remporter l’élection
présidentielle, ils n’ont pas attendu le printemps. Leur cible ? La LRU.
C’est ce qu’ils disent devant les caméras de télévision. Leur véritable
cible ? Le gouvernement fasciste. C’est ce qu’ils disent en AG.
Alors, c’est reparti pour un tour de manège, avec confettis, SO, piquets
de grève, avec les cinquante syndicalistes qui entraînent le mouvement,
les 200 consciencisés politiquement qui les suivent lors des
premières réunions et les 1000 touristes qui permettent à ce même
mouvement de bloquer les universités durant des semaines, voire des
mois. Les pouvoirs publics, le ministère de l’Education Nationale,
savent, depuis des décennies maintenant, comment ça fonctionne.
Et pourtant, force est de constater que rien n’est fait, rien n’est ne
serait ce que tenter pour empêcher que, dans chaque université, 4 à 5 %
des étudiants s’arrogent un pouvoir démesuré sur tous les autres.
On a beau savoir que la
société européenne contemporaine pardonne tout à sa jeunesse, que la
révolte estudiantine fait, dans l’inconscient collectif, figure de rite
initiatique, que la France est, culturellement, dominée par la gauche,
beau savoir que l’Université française est la chasse gardée des
althusseriens, on reste tout de même étonné par l’espèce de fatalisme
qui semble habiter les ministres de l’Education Nationale et les
pouvoirs publics quand ça leur tombe sur le nez. Enfin, le pire,
c’est que ça ne leur tombe pas vraiment sur le nez, qu’ils le
savent longtemps à l’avance. Et ils ne font rien.
Il y a un peu plus d’un
mois, des syndicats gauchistes, vaguement trotskistes ou
altermachintrucs, ont organisé des AG dans les universités. 100 à 200
porteurs de keffiehs dans l’amphithéâtre, pas plus. Alors ils ont
distribué des tracts, vraiment beaucoup de tracts et commencé à prêcher
la bonne parole en faisant irruption dans les salles de classe. Mais ils
n’étaient toujours que 200. A ce moment-là, quand, dans une dizaine
d’universités, les apprentis Che, les consommateurs de révolution à
copyright, prononçaient déjà les mots ‘’blocage’’, ‘’piquets de grève’’,
‘’convergence des luttes’’, que faisait Mme Pécresse ? Aujourd’hui, Mme
la ministre, qui n’est ni plus bête ni plus incompétente que ses
prédécesseurs, elle l’héritière assumée du chiraquisme, cette maladie
dont elle n’a même pas honte, reçoit, bouteilles de Vittel et petits
gobelets en plastique sur la table basse d’un quelconque salon
ministériel, les héros du CPE, Mlle Coudry et M. Julliard, celle dont on
a retenu qu’elle portait une casquette et celui dont on a retenu qu’il
voulait un poste au Bureau national du Parti socialiste, vite, vite. Le
vide appuyé sur l’arrivisme. Deux semaines se sont écoulées pendant
lesquelles les révoltés-contre-les-injustices ont pu, sans rencontrer
aucune résistance, organiser leur lutte. Les présidents d’universités,
ces pantins qui avaient cru nécessaire de déclarer qu’ils étaient
hostiles au CEP en 2006, ont pris des notes, ont observé leurs gentils
étudiants contrariés comme une vache vitréenne regarde passer le TGV en
direction de Paris. Toujours le même scénario. Il y a toujours dans
l’histoire de toutes les luttes sociales, et celle-ci en est une idiote,
mais une lutte sociale quand même, un moment critique, une sorte de
climax prolongé qui fait d’une simple agitation une authentique
révolutionnette. Pour la Révolution, c’est trop tard. On se contentera
d’une pâle imitation, c’est tout ce dont les activistes d’aujourd’hui
sont capables. Ce moment critique est arrivé il y a un peu plus de deux
semaines, quand les universités de Rouen et de Tours ont, lors de
consultations rassemblant un pourcentage infime des étudiants des dites
universités, voté le blocage des locaux. Le lendemain des votes, ils
n’ont eu qu’à venir à l’aube, s’emparer de quelques chaises, tables,
barricader les issues et, en quelques heures, la messe était dite.
Bloquer une université française est encore plus facile que de réussir
au baccalauréat. Tours et Rouen en état de siège, les grandes facultés
de province et de Paris ne pouvaient que ressentir cela comme une
atteinte à leur leadership. Alors ils ont encore distribué des tracts,
ils ont rameuté leurs troupes sur Internet, ils ont passé des nuits
blanches à rédiger des communiqués pathétiques sur « la marchandisation
de l’éducation » et ils ont créé une coordination nationale qui s’est
réunie à Toulouse le Mirail. A ce stade, il ne s’agissait plus de savoir
s’ils allaient bloquer, mais quand ils allaient le faire. Les étudiants
ordinaires, dénués de culture politique et, par conséquent, ne
comprenant rien à ce qui se passait, n’ont pour la plupart, pas jugé
utile de participer aux Assemblées Générales suivantes. On ne saurait le
leur reprocher tant le spectacle d’un millier de petits bourgeois
‘’révoltés’’ vociférant est d’une insondable tristesse. Je dis bien un
millier. Les touristes, ceux qui regrettent leurs vacances, qui veulent
se sentir vivants dans et par la lutte, les festivus, venaient de
faire leur entrée. C’est grâce à eux qu’au jour où nous composons ces
lignes une trentaine de facultés est bloquée dans toute la France. Il
convient également de saluer l’action de l’UNEF qui est passée en
quelques heures de la position : « les blocages ne servent à rien » à
celle-ci : « les blocages sont très utiles ». Une place au Bureau
National, vite, vite.
Profitant, comme en 2006,
des faveurs des médias, les ‘’anti-LRU’’ ont déjà gagné. Ils ont prouvé
une fois de plus qu’ils pouvaient agir dans la plus totale impunité.
Face à eux, Mme Pécresse, sourire ségolénien accroché au visage, se perd
en doux murmures, en rendez-vous, en appel au ‘’dialogue’’. Comme en
2006, comme à chaque fois que l’on tente de réformer l’Université
française. Cette crise (qui ne fait que débuter) annonce des jours
difficiles pour notre pays. Nicolas Sarkozy n’a cessé, durant la
campagne présidentielle, de répéter qu’il voulait refonder l’école,
qu’il voulait que les valeurs du mérite et de travail y retrouvent leur
place. Il a même, chose inouïe, osé prononcer ce mot frappé d’anathème :
sélection. Quand on sait ce qu’est la LRU, on se demande si Nicolas
Sarkozy comprenait ce qu’il récitait lors de ses meetings électoraux. La
loi actuelle n’est qu’une rustine budgétaire, certes utile, mais qui ne
changera rien au désastre auquel nous assistons aujourd’hui. La seule
réforme qui pourrait sauver l’Université est la suivante : rehausser
très fortement le niveau du baccalauréat et faire de son obtention la
clef d’entrée à l’université.
Le
système éducatif français est une monstrueuse hypocrisie, une tromperie
manifeste. En voulant mordicus que l’immense majorité des élèves
atterrisse à l’université, il a fallu pour cela démanteler le
baccalauréat qui, à l’instar de l’insignifiant brevet des collèges,
ressemble davantage à une feuille d’appel (« présent », « présent »,
« présent ») qu’à un examen. Corrélativement, les filières manuelles
étaient (et sont encore) déconsidérées. Il faut avoir son bac,
cela fait plaisir aux parents, c’est l’occasion de faire la fête, c’est
trop sympa. Peu importe après tout qu’un bachelier sur trois soit
incapable d’écrire dans un français à peu près correct. L’égalitarisme a
réussi là où les totalitarismes ont échoué, il a créé un Homme nouveau,
mais quel Homme ! : le médiocre. Et la joyeuse troupe débarque à la
fac, des rêves d’indépendance plein la tête. Sauf que, même si les
professeurs sont gentils, compréhensifs, si certains d’entre eux
concèdent que « bon, après tout, les fautes, la syntaxe, ce n’est pas si
important », le rêve s’estompe rapidement et, partis 500, ils se
retrouvent 50 pour préparer les concours de l’enseignement qui restent
le débouché naturel des études de sciences humaines. En sélectionnant en
amont et non pas en aval, on s’épargnerait beaucoup de dépenses inutiles
(ce qui permettrait d’augmenter les bourses aujourd’hui faméliques de
ceux qui méritent réellement d’être aidés), on expurgerait les facultés
de ceux qui n’ont rien à y faire (mais qui auraient pu réussir
ailleurs), on redonnerait un sens véritable au mot études. L’illusion de
l’université pour tous ruine cette même université. Il faut dire qu’elle
demeure l’enfant chérie des élites actuelles de la France, ces élites si
promptes à célébrer le métissage à la manière des publicités pour la
marque Benetton, la mixité, l’école publique. Les mêmes élites qui
pratiquent l’endogamie, qui habitent rarement en HLM et qui envoient
leurs enfants dans des écoles privées. Qu’elle est belle et noble
Charlotte, fille de médecin, bourgeoise, étudiante à la Sorbonne, quand
elle pleure sur le sort des jeunes des quartiers. Elle a oublié
les ‘’balayettes’’ des Invalides, Charlotte. Il est d’ailleurs amusant
de se souvenir que c’est à cet endroit, sur cette place au
nom…prémonitoire, que les petits-bourgeois-rebelles ont du affronter la
réalité, que c’est devant les tombeaux de ce que ce pays a pu produire
de meilleur que l’insondable naïveté et la lâcheté de la jeunesse
française ont été définitivement révélées. Ils couraient tous, sans
ordre, sans solidarité, abandonnant à des jeunes justement
rigolards, des femmes ensanglantées. Turenne, Duroc, Leclerc,
qu’avez-vous pensé ce jour-là ?
Rien ne change. Près de
deux ans après les manifestations contre le CPE, la liste des articles
et des reportages exaltant le romantisme des bien-pensants couineurs est
dès aujourd’hui astronomique. Les journalistes portent-ils des lentilles
rouges ? Retrouvent-ils lors des AG le parfum de leurs vingt ans ? On ne
se lasse pas de ces portraits de ‘’révoltés’’ luttant contre le
fascisme, pour les sans-papiers, qui sont « contre la privatisation,
quoi, parce que l’université sinon elle va mourir, quoi », de ces
apologies de la démocratie à mains levées. Sur les plateaux de
télévision ou au micro des radios nationales, toujours la même
chansonnette, toujours les mêmes caricatures dont les discours se
résument à un remplissage de cases : précarité, égalité, service public,
dérive libérale, etc. Ils s’expriment comme ils pensent : en
‘’slogans’’ ! En face d’eux ? Que leur oppose t-on ? Des sous-ministres,
qui remplissent d’autres cases : réformes, autonomie, urgence (de
faire quelque chose), modèle français, etc. Aucune vision à long
terme, aucun projet, juste la gestion. Les dirigeants de l’Europe
sociale-démocrate doivent taper dans le dos des rugbymen après les
matchs (comme des copains), participer aux derniers défilés
haute-couture ayant lieu à Paris, parler comme les vrais gens,
comme on parle devant la machine à café. Comme il n’y a plus
d’aristocrates (autres que des people) et pas plus de prolétaires
(les Chinois travaillent pour nous, allons tous jouer aux raquettes sur
la plage !), on reste entre petits bourgeois, avec des passions et des
goûts petit bourgeois. La Lutte Finale, c’est ici et maintenant. Elle
voit s’affronter les médiocres, les poussières d’histoire, leur langue
appauvrie et verrouillée.
Rien ne change, ou
presque. Rodés à l’exercice des AG et des grèves lors de la crise du
CPE, certains étudiants s’organisent pour contrer les blocages. Ils
forment des comités, saisissent la justice, leurs sites prolifèrent sur
Internet. Même le Nouvel Observateur ou Libé sont obligés
de le reconnaître. Est-ce là un signe encourageant ? Pas si sûr… Ceux
que la presse nomme, faute d’un mot approprié, les antiblocages, sont,
dans leur immense majorité, d’une insigne mollesse. Dans les universités
de sciences humaines, il y a trois catégories d’étudiants : les
activistes de gauche, les étudiants de gauche ou apolitiques (les deux
termes sont à peu près synonymes) et tous les autres. L’affirmation de
son rejet du diktat socialo-gauchiste est une propédeutique à la
lapidation ou, tout au moins, à l’ostracisme. Aussi, la seule
contestation que les débloqueurs s’autorisent est celle de…la
discussion, du vote d’opposition lors des AG, de l’onanisme via forums
virtuels interposés. Et ils discutent, discutent sur la légitimité de
ces grands messes ridicules, sur leurs révisions contrariées par
l’impossibilité d’emprunter des livres dans les bibliothèques
universitaires, sur la démocratie, sur la déclaration qui droits de
l’homme « qui dit qu’on est libres d’aller en cours ». Des embardées
lyriques ou des considérations sur le droit inaliénable de se déplacer à
l’intérieur des facultés, ils savent faire, mais l’action, beaucoup
moins. Et quand des jeunes gens un peu plus ambitieux et courageux que
la masse proposent de foncer sur les piquets de grève, de boycotter ces
AG présidées, maîtrisées par les ‘’rebelles’’, ils se font tancer au nom
de la…non-violence. Les débloqueurs, qui rassemblent au début du
mouvement les autres et à la fin les autres et les mous (sans cela, pas
de déblocage démocratique possible), sont les cocus volontaires
des mouvements sociaux estudiantins. Les enragés ont le champ libre
pendant plusieurs semaines. De même que les risibles Indigènes de la
république profitent de la repentance d’état, les
révoltés-contre-le-système-qui-est-trop-injuste profitent de l’ignorance
politique et de l’incapacité à s’organiser de leurs adversaires
occasionnels. Il ne s’agit donc pas que d’une question d’expérience ou
de la tradition syndicale française qui sait parfaitement instaurer des
rapports de force. Finalement, des deux côtés des similis barricades,
les connexions synaptiques sont également aléatoires. Derrière, la
révolte consommée. Devant, l’envie de consommer le Savoir. A entendre
les débloqueurs, ce ne sont que les modalités du blocage qui dérangent
alors que se devrait être la dictature intellectuelle gauchiste. Tant
qu’on ne s’attaquera pas, avec autant de force qu’elle s’impose
elle-même, à celle-ci, l’Université française continuera de sombrer.
La révolution culturelle
qui seule peut sauver l’Ecole se fait attendre. Il n’y a pas lieu de
croire qu’elle pourra advenir demain. Ce ne sont pas des Pécresse, des
Darcos, des pisse-froid sans envergure, sans idées, sans colonne
vertébrale idéologique, ce ne sont pas des petits gestionnaires en
charge du département éducation de l’entreprise France qui sonneront la
fin de la récréation. D’aucuns, à droite, voient dans ce mouvement une
sorte de baroud d’honneur, une ultime poussée de fièvre avant que l’état
français ne finisse par « faire comme les autres », comme la Suède,
comme l’Allemagne, comme l’Espagne. Peut-être est-ce effectivement cela
l’avenir de la France. Les technohippies de Bruxelles auront gagné.
La jeunesse française est
la cinquième colonne du consensus libéral. Grâce à elle, la France, à
l’instar de ses partenaires européens, est en train de passer à l’heure
suisse.
Ça
s’est révélé en 2006 et ça va durer. A la longue, ça va
finir par nous perdre.
n
Loïc Lorent vient de
publier aux éditions Jean-paul Bayol Notre jeunesse, pamphlet
magistral sur les grèves étudiantes contre le CPE. Voir l'entretien
qu'il nous accorder sur ce site
Seule la
tradition peut nous sauver des passions jetables (cliquer
ici).
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