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Le
patriotisme économique:
l'horreur?
Par Pierre Pascallon,
professeur agrégé de faculté
Université Clermont I
et Pascal
Hortefeux
professeur
Groupe ESC Clermont
Graduate School of Management
On sait que depuis
quelques mois, sinon quelques années, les Pouvoirs Publics dans notre
pays, affichent – étonnant retour, dira-t-on, sur le terrain économique
du vieux thème de la « patrie en danger » aux échos révolutionnaires de
1789 – leur « patriotisme économique ».
Ainsi en va-t-il plus
particulièrement du Premier Ministre, Dominique
de Villepin, consacrant sa
troisième conférence mensuelle au patriotisme économique, le 27 juillet
2005. Citons-le : « Je sais que cela ne fait pas partie du langage
habituel, mais il s’agit bien, quand la situation est difficile, quand
le monde change, de rassembler nos forces. Rassembler nos forces veut
dire que nous valorisons le fait de défendre la France et ce qui est
français ; cela s’appelle le patriotisme économique ». Cela se fait
bien sûr avec l’accord du Chef de l’Etat. Jacques
Chirac, ces derniers mois,
n’hésite pas, en effet, à revendiquer haut et fort le patriotisme
économique, le patriotisme économique comme une valeur d’avenir face à
la mondialisation.
Voilà déjà qui nous
engage, dans ces propos liminaires, à mieux préciser encore le cadre de
cette nouvelle ambition : le patriotisme économique, puis son contenu.
-
Le cadre de cette
nouvelle ambition, le patriotisme économique ? Il s’agit bien, en effet,
de replacer cette idée du patriotisme économique dans le contexte du
capitalisme mondial actuel, de l’hyper-capitalisme mondial actuel. Cet
hyper-capitalisme mondial d’aujourd’hui est bien avant tout un
capitalisme, un hyper-capitalisme financier, avec des
actionnaires regroupés dans des fonds d’investissement ; un capitalisme
financier qu’il faut donc appeler actionnarial, avec l’exigence de
rendements boursiers démesurés. Et les conséquences souvent néfastes, on
le devine, aux yeux de certains, de cette mondialisation libérale
financière.
-
Le cadre et aussi le
contenu de cette nouvelle ambition : le patriotisme économique ?
Avec le « patriotisme économique », les Pouvoirs Publics français
partent donc en guerre contre les excès de ce capitalisme financier
mondial, avec la prédominance des marchés de capitaux, où se déroule la
lutte pour le contrôle financier des groupes industriels. Ils entendent
refuser en particulier d’assister impuissants à la vente à l’encan - au
« dépeçage » - de nos firmes nationales à laquelle peut conduire –
conduit souvent, en fait – la logique implacable de la libéralisation
financière mondialisée d’aujourd’hui et, à l’inverse, ils cherchent donc
à tout faire pour favoriser l’émergence ou/et le maintien de champions
tricolores, voire, à défaut, de champions européens.
Ce patriotisme économique
– dans le contexte, hier des affaires DANONE …, plus récemment ARCELOR,
SUEZ… – s’est concrétisé ces derniers mois de multiples façons :
. appel à la Caisse des
Dépôts et Consignations pour renforcer ses placements en actions et
venir ainsi empêcher les « hedge funds » de faire la loi sur l’issue des
batailles boursières ;
. effort des Pouvoirs
Publics, concrètement, pour favoriser la fusion de groupes nationaux
afin de contrer une OPA hostile : on pense bien sûr plus
particulièrement en ce sens à la fusion de SUEZ et de GAZ DE FRANCE pour
contrer le groupe italien ENEL ;
. volonté d’enrichir la
« panoplie » tricolore contre les offensives sur les entreprises
françaises, en adoptant tout un arsenal réglementaire et législatif
visant à rendre plus difficiles les prises de contrôle étrangères non
souhaitées. Retenons notamment dans cette tentative de multiplication
des « digues »
contre les OPA hostiles :
1.
la définition d’une liste de
secteurs types essentiels pour la sécurité nationale – liste qui a dû
être revue à la baisse sous la pression de Bruxelles
- qui a pour effet de mettre à l’abri – ou de tenter de mettre à l’abri
– quelques vedettes technologiques clefs du CAC 40 ;
2.
la mise en place d’un
nouveau dispositif conçu à Bercy pour aider les entreprises à se
protéger d’une OPA hostile, grâce à l’émission de bons de souscription
d’actions à un tarif préférentiel : les parts de l’acquéreur potentiel
sont alors diluées, si bien que la prise de contrôle devient plus
onéreuse pour « l’assaillant » ;
3.
le renfort au patriotisme
économique de l’épargne salariale :
on cherche à permettre, mieux que par le passé, aux entreprises de se
doter d’un actionnariat salarié plus important (possibilité pour une
entreprise de distribuer des actions gratuites à tous, de transformer un
compte épargne temps en actions,…) et de renforcer leur actionnariat
stable.
*****
On se doute – à rappeler
même sommairement, comme on a commencé à le faire, son esprit et sa
substance – que ce patriotisme économique – c’est un euphémisme – ne
fait pas l’unanimité ; et qu’en particulier et surtout, la seule
évocation du patriotisme économique, de la création de champions
nationaux, donne de « l’urticaire » aux libéraux de tout poil et aux
adeptes de l’économie de marché.
Plus – mieux -, pour ces
défenseurs du libre échange, de l’ouverture totale des marchés présentés
comme le paradigme du Progrès et du Bonheur,
le patriotisme économique n’est rien moins que l’horreur ; et de
« décortiquer » ce patriotisme économique comme l’horreur absolue
sous 3 thèmes liés, distingués par simple commodité d’exposition. Ce
sont les « 3I » du patriotisme économique comme l’horreur absolue : le
patriotisme économique, c’est « Irréel » ; le patriotisme économique,
c’est « Irrationnel » ; le patriotisme économique, c’est
« Inquiétant » ;
On va présenter
successivement ces 3 « horreurs » et la réponse apportée à chaque niveau
par les tenants du patriotisme économique.
Le
patriotisme économique, c’est irréel ?
.
Pour toutes celles et tous ceux qui font du marché et de
la concurrence pure et parfaite l’alpha et l’oméga de tout, la réalité
d’aujourd’hui, en quelques mots, c’est bien la mondialisation libérale.
Et, dans ce cadre, le patriotisme économique n’est qu’un amas de
barricades et d’injonctions dépassées, qui ressemblent à des « tigres de
papier ».
Regardons, un peu plus en
détail, le pilonnage, le massacre de cette vieille lune par les tenants
du libéralisme. Pour ces derniers, en effet, le procès du patriotisme
économique part bien, dans cette première direction, du constat, à leurs
yeux incontournable, suivant : nous sommes désormais à plein dans le
temps de la mondialisation, de la globalisation qui est, par suite, le
temps de la compétitivité.
Le capitalisme est bien
aujourd’hui mondial ; l’économie est bien aujourd’hui mondiale. En
particulier et surtout, les grandes firmes engagées dans la compétition
mondiale – ces grands « nomades » de l’économie de la planète – sont des
groupes « globaux », des firmes « globales ». Elles n’ont plus de
nationalité discernable. Elles ne peuvent plus vivre sur un seul marché
« national », à supposer que l’on puisse encore utiliser cette
terminologie erronée.
Et cette inexorable montée
de la mondialisation a rogné pour de bon les pouvoirs nationaux d’Etats-Nations
qui n’ont plus ou presque de substance, de vraie réalité, de véritable
capacité d’action dans le « petit village planétaire » dans lequel nous
vivons en ce début du XXIème siècle. A preuve, pratiquement,
si besoin était, l’exemple récent d’ARCELOR qui illustre « l’impuissance
publique en matière d’OPA hostiles ».
.
Le patriotisme économique, dans ce cadre de la
mondialisation d’aujourd’hui - concluent les partisans du marché –, n’a
donc pas de sens, n’a donc plus de sens. Irréel, dépassé, il traduit la
mentalité d’un pays – le nôtre – qui n’a pas encore bien intégré les
règles du jeu de la mondialisation ; il ne fait que manifester le
désarroi français, le désarroi d’une nation en déclin qui pense pouvoir
survivre artificiellement dans quelque forme de « provincialisme ».
.
On se doute que cette « mise à mort » ne
convainc pas complètement les laudateurs du patriotisme économique
prompts à dénoncer la coalition des « fanatiques » libéraux, otages nés
des intérêts sonnants – et non trébuchants – des financiers mondialisés
et de leurs « mercenaires » dirigeant les multinationales.
N’en déplaise, en effet, à
toutes celles et tous ceux qui ne cessent de vilipender le « virage »
patriotique des Pouvoirs Publics français, on va poser – on pose – en
réponse à la charge des représentants des actionnaires, souvent d’outre
Atlantique, que la mondialisation n’a pas complètement gommé les
Nations, les Patries, les Etats – loin s’en faut – ; qu’elle n’a pas
complètement anéanti toute possibilité d’action pour ces Etats-Nations ;
et que, d’ailleurs – à y regarder de près –, la globalisation n’est pas
parvenue à effacer totalement l’enracinement local des firmes.
Oui, les nations existent
toujours aujourd’hui et pas seulement celles qui ont un passé difficile
à oublier : France, Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne,… ; oui, ces
nations représentent toujours aujourd’hui des organisations vivantes et
concrètes et pas seulement abstraites. Bref, tout révèle au vrai
l’historicité persistante de l’attachement patriotique – dont certains
ont tôt fait d’annoncer la mort – ; tout indique que la Nation garde
aujourd’hui encore un sens, une signification – à l’heure où nos
sociétés sont travaillées de la façon que l’on sait par l’individualisme
et le communautarisme –. L’Etat-Nation, nous en avons besoin, comme de
l’appartenance à une même communauté, comme ensemble de croyances sinon
communes, du moins largement partagées.
Et de conclure ce
plaidoyer contre les « cravatés » de la finance apatride, en indiquant
avec force que celles et ceux qui tiennent les Nations pour obsolètes se
trompent donc lourdement : dans son acception généreuse et
mobilisatrice, la Nation est une notion qui traverse les siècles,
réalité faite d’histoire, de valeurs, de culture, d’institutions, … et
de défauts.
Et il se pourrait même que
– malgré la mondialisation ou/et à cause de la mondialisation qui fait
apparaître à plein le besoin permanent et indépassable d’enracinement –,
le XXIème siècle soit – s’il faut en croire la prophétie du
Père Serge Bonnet – plus
encore que le XXème siècle, le siècle des Nations.
Le patriotisme
économique, c’est irrationnel ?
.
Il est clair que pour les partisans de la mondialisation libérale, posée
comme facteur d’efficacité économique, le patriotisme économique – c’est
le 2ème visage lié de « l’horreur » générale – n’est rien
moins qu’une hérésie économique.
Il vaut, là encore, de
détailler davantage cette argumentation des libéraux. A leurs yeux, on
le sait, l’économie libérale de marché, c’est la garantie de
l’allocation optimale des ressources, la garantie de l’efficacité
apportée par le libre jeu du marché, avec la dure, mais nécessaire, loi
de la compétitivité, sans intervention de l’Etat.
La mondialisation
libérale, des années 80-85 à nos années 2000, a transposé ces vertus
générales et génériques de l’économie libérale de marché, à l’ensemble
de la planète, au bénéfice donc, en particulier, de tous les
consommateurs membres de cette société « globale » avec les firmes
« globales ». Ces entreprises – poursuit-on – assurent bien aux
actionnaires un rendement satisfaisant – mais là n’est pas pour eux
l’essentiel – ; elles garantissent, surtout dans un système où le
consommateur « global » est roi, aux acheteurs de tous les pays, les
meilleurs prix pour les biens et services mis sur le marché.
.
Or le patriotisme économique – par nature –
n’a pas de pertinence économique :
il est anti économique, irrationnel, synonyme de dégradation de
l’efficacité de notre tissu productif. Les coûts de cette politique qui
vient dérégler la belle mécanique de régulation de l’économie
mondialisée moderne sont importants.
Et de montrer, plus en
détail, notamment, qu’il n’est donc pas logique de défendre des
champions nationaux qui risquent de s’affranchir des règles du jeu du
marché et de pratiquer des tarifs trop élevés ;
de montrer
que les lois anti OPA sont un « contresens économique, un contresens
financier »,
puisque toutes les études sont là pour en témoigner,
en limitant la concurrence, on réduit ainsi la productivité, la
rentabilité et la valeur des entreprises, sans pour autant en faire
bénéficier la masse des salariés et surtout, au final, le consommateur.
.
Bien sûr, là encore, on se doute que les zélateurs du patriotisme
économique ne restent pas sans voix face à « l’acharnement
thérapeutique » des libéraux présentant leur thèse comme anti-économique
et irrationnelle.
Pour l’essentiel, leur
défense va consister à soutenir que la logique économique des libéraux
n’est qu’une logique partielle et partiale et qu’il y a – au vrai – une
logique plus large et plus adéquate que cette dernière.
Une logique partielle et
partiale ? Oui – nous assurent les avocats du patriotisme économique –
puisque cette logique ne prend en compte en réalité – de façon mutilante
– que la dimension individualiste de l’Homme, ses intérêts individuels
ordonnés par la rationalité économique du marché et des lois du marché.
Or, il y a une logique et
une rationalité plus large et plus satisfaisante, une logique et une
rationalité économiques et sociales, en prise avec l’Homme tel
qu’il est en fait, avec sa double dimension liée individuelle et
sociale ; logique et rationalité en quête dès lors véritablement
d’intérêt général, avec l’appui et dans le cadre – conception organique
de l’Etat – de Pouvoirs Publics qui se veulent agent actif indispensable
pour maintenir la France comme Nation, comme terre d’activités, de
projets et d’investissements, reconnue par les acteurs mondiaux.
L’enjeu du patriotisme
économique – pour celles et ceux qui continuent à croire à l’Etat-Nation
français – c’est bien,
dans le cadre de la globalisation des échanges, dans le cadre du
développement d’un pays – le nôtre – confronté aux opportunités et aux
menaces des nouvelles dynamiques de puissance que l’on sait, à l’aube de
notre XXIème siècle, de conserver des leviers permettant à la puissance
publique de se faire entendre dans ce contexte de mondialisation et de
redéploiement des rapports de force à l’échelle planétaire ; c’est bien
d’autoriser les Pouvoirs Publics à continuer à travailler au mieux pour
garder à notre Nation un tissu économique complet – un tissu économique
dense, organique et articulé, … et pas seulement spécialisé – avec
l’effort pour préserver les secteurs sensibles, primordiaux pour
l’indépendance (énergie, armement,…), les secteurs jugés stratégiques
pour aujourd’hui et pour demain, avec une bonne capacité d’innovation
technologique.
Le
patriotisme économique, c’est inquiétant ?
.
La cause est entendue : irréel, irrationnel, plus encore – et,
couronnant en quelque sorte le tout –, le patriotisme économique est
« lu » par les chantres de la globalisation financière comme inquiétant.
Cette thèse du patriotisme
économique n’est autre en effet pour les libéraux que la résurgence de
vieilles lunes bien connues, malheureusement, et que l’on croyait pour
de bon reléguées aux oubliettes de l’Histoire ; oui le patriotisme
économique n’est que le masque récent d’une thèse très ancienne,
vieillie, moisie, cramoisie, à laquelle on s’efforce de donner un visage
nouveau, sinon neuf : le nationalisme, le nationalisme qui est
aujourd’hui, comme hier, toujours aussi dangereux.
Le risque en effet du
patriotisme économique, aux yeux des mondialistes – mais pas uniquement
d’eux
- c’est bien d’ouvrir à nouveau – en violation de tout ce qui est
essentiel : le libre échange, le marché… – la voie à une rhétorique
nationaliste, au prurit nationaliste,
d’entraîner ainsi notre pays en crise
dans une surenchère agressive, exclusive, « chauviniste », dont l’issue
– l’expérience historique passée est là pour en persuader – est toujours
dramatique puisque dégénérant en conflits et en guerres.
C’est bien sûr – sous
couvert de patriotisme économique – le risque protectionniste, le danger
protectionniste – habit lié au nationalisme – qui est le plus ressassé
par les adeptes de l’économie mondialisée de marché. En effet, qui dit,
à leurs yeux, « patriotisme économique », dit obligatoirement
« protectionnisme économique » : le patriotisme économique va forcément
exacerber les tentations de repli sur soi, d’isolationnisme – qu’on
croyait désormais d’un autre âge –et, au-delà des tentations,
l’engrenage effectif du protectionnisme dans lequel – une fois le doigt
mis – on ne peut que s’enfoncer, le protectionnisme qui ne mène nulle
part, sinon à des régressions et à des catastrophes.
.
On ne s’étonnera pas que sur ce 3ème
et dernier volet de la condamnation instruite par les thuriféraires de
l’économie et de la finance globalisées, les champions du patriotisme
économique appellent les mondialistes et les libres échangistes à plus
de mesure et de retenue, en les renvoyant aux auteurs libéraux eux-mêmes
et au Tribunal de l’Histoire.
Les auteurs libéraux
eux-mêmes ?
Les théoriciens libéraux,
de toujours, soutiennent, on le sait, que le libre échange, l’ouverture
commerciale, apportent à chaque pays partenaire des gains de revenu – à
condition que chacun se spécialise dans les activités où il détient un
avantage comparatif – et que surtout, pour notre propos, ce libre
échange – la mondialisation – crée des relations, des coopérations, des
interdépendances, facteurs d’entente, d’accord, de Paix entre tous les
pays.
Mais comment ne pas voir
que les échanges sont aussi générateurs de rivalités, de tensions pour
la conquête des marchés ; bref, de guerre commerciale, de guerre
monétaire et, au-delà, de guerre militaire ? Et cela, aussi, de
toujours ; et l’affrontement économique reste bien une donnée
incontournable de la mondialisation des échanges d’aujourd’hui. Ce que
la théorie marxiste – depuis l’auteur du « Capital » lui-même – ne cesse
de rappeler, et ce que la perspective néo-marxiste actuelle reprend
encore, en avançant que le néo-colonialisme et le néo-impérialisme de
nos jours sont solidaires de la mondialisation capitaliste aujourd’hui.
Mais tout cela n’est pas uniquement l’apanage des marxistes et des
néo-marxistes. Déjà, Adam Smith
lui-même, chantre du libéralisme international, n’en percevait pas
moins, dans la Richesse des Nations de 1776, les déviations
possibles de l’esprit de commerce en esprit de puissance et, au total,
l’illusion de la paix par les mécanismes du marché : « Le commerce,
écrivait-il, qui actuellement devait être pour les Nations, comme pour
les individus, un lieu de concorde et d’amitié, est devenu la source la
plus féconde des haines et des querelles. Pendant ce siècle et le
précédent, l’ambition capricieuse des Rois et des Ministres n’a pas été
plus fatale au repos de l’Europe que la sotte jalousie des marchands et
des manufacturiers ».
Dans le même esprit, J.M. Keynes
affirmera en 1936, dans sa Théorie Générale, que la compétition
autour des débouchés est une des causes majeures de la guerre, ce
« facteur ayant joué au XIXème siècle et jouant peut-être
encore à l’avenir ».
Les auteurs libéraux
eux-mêmes et le Tribunal de l’Histoire ?
Dans l’esprit des
réflexions précédentes, c’est – pour beaucoup d’analystes – la lutte des
impérialismes européens autour des débouchés extérieurs qui a été
prépondérante dans le déclenchement du conflit de 1914-1918 et, en
particulier, l’opposition décisive entre la Grande Bretagne et
l’Allemagne. Mais, de façon plus générale, c’est le XXème
siècle dans son entier qui a été caractérisé par une globalisation sans
précédent des rivalités et des conflits militaires.
Et la réalité – au
tournant des années 2000 – est bien marquée par la « mondialisation
militaire », terme très utilisé pour caractériser notre début de XXIème
siècle, et par la « guerre mondialiste », consubstantielle,
indissociable de la mondialisation libérale.
*****
Alors,
au total, que faut-il penser du patriotisme économique ?
Est-ce « l’horreur » comme
le soutient – on vient de le voir – le cœur très fourni de toutes celles
et de tous ceux qui réclament la « mort du coupable » taxé par eux de
tous les maux : vacuité, impuissance ; plus, danger d’un thème
rétrograde, d’un discours sans portée ; passion négative, triste ; chant
du cygne d’une Nation dépassée qui invente une nouvelle Ligne Maginot
sans efficacité ; bref, le patriotisme économique, invention de la
France hantée par la nostalgie et le ressentiment, de la France qui sait
que sa puissance n’est plus ce qu’elle était.
Au final, le patriotisme
économique, est-ce donc « l’horreur » ou, au contraire, faut-il couvrir
le patriotisme économique de toutes les « vertus », en faire la panacée
exclusive et le remède magique aux excès de la mondialisation ?
Bref, faut-il rejoindre à
l’inverse le carré de celles et de ceux qui ne ménagent pas leur éloge à
ce talisman et sont prêts à toute occasion à crier : « Vive le
patriotisme économique ! » ?
Au vrai, pour tenter
d’avoir un jugement plus serein dans ce débat, sans doute convient-il de
se tourner vers la réalité d’aujourd’hui. Pour observer qu’aujourd’hui –
mais cela a déjà été vrai hier, même et y compris dans les grandes
périodes de libéralisation et de mondialisation –, il y a toujours eu et
il y a effectivement, de nos jours, avec ou sans le nom, du patriotisme
économique dans la réalité, c’est-à-dire des politiques volontaristes
plus ou moins fortes des gouvernements en place – ou de ce qui en reste
–, de l’interventionnisme plus ou moins adéquat de la part des Pouvoirs
Publics en charge de la Nation en cause.
D’abord – c’est vrai – le
patriotisme économique – même s’il n’est pas affiché, voire « théorisé »
avec souvent la même naïveté que la France – fait florès partout de nos
jours dans les grandes nations industrielles. A commencer par les
Etats-Unis, le pays par excellence, en théorie, du libéralisme. Et dans
ce pays, les « libéraux » sont même particulièrement actifs et réactifs
en la matière, avec notamment, il y a quelques semaines, la reconduction
du « Patriot Act ». Sur le plan économique, les Etats-Unis ont empêché,
en 2005, le pétrolier chinois CNOOC de s’emparer de leur firme UNOCAL ;
et plus récemment, en 2006, ils ont bloqué le rachat de plusieurs de
leurs grands ports par une société de Dubaï.
Mais on pourrait également montrer
la défense de « l’italianité » de leur système bancaire par les
italiens ; la mobilisation de l’Espagne pour empêcher l’Allemand E.ON de
mettre la main sur la compagnie d’électricité ENDESA ; les efforts des
allemands lorsqu’il s’est agi de protéger BEIERSDORF des « appétits » de
l’Américain PROCTER
& GAMBLE, ou encore
VOLKSWAGEN des menaces de prise de contrôle par des fonds américains ;
les réticences de la Grande-Bretagne à une prise de participation du
russe GASPROM dans le capital de CENTRICA, propriétaire de BRITISH GAS,…
Le patriotisme économique
n’est pas, d’ailleurs, uniquement le fait des grands pays
industrialisés. Il conviendrait, en effet, également, de s’arrêter sur
le patriotisme économique des grands pays émergents, agités par des
« angoisses » similaires à celles des Etats-Unis ou de l’Europe
occidentale. On pense en particulier à la Chine
avec le TGV Pékin-Shanghaï où le pays asiatique ne veut pas de
technologie étrangère. Il en va de même en matière d’avion commercial
petit porteur, de nucléaire, …
On voit mal, dès lors,
comment – pour revenir à la France – on pourrait vilipender plus
spécialement le patriotisme économique de notre pays – son
interventionnisme, son protectionnisme, voire son nationalisme jugé
excessif –, d’autant qu’il y a peu de nations aussi ouvertes, aussi
intégrées à l’économie mondiale que la nôtre, avec des échanges
internationaux de biens et services qui représentent 26% de son PIB ;
notre pays, le 5ème exportateur mondial de marchandises et le
4ème exportateur de services, le 3ème pays
d’accueil et le 4ème pays d’origine pour les investissements
directs à l’étranger (IDE).
Car, sauf à complètement
se saborder et saborder le « peu » d’Etat-Nation qui nous reste dans le
cadre de la « globalisation », il n’y a pas lieu d’être surpris que nos
Pouvoirs Publics entendent s’appuyer sur le cadre national – le « cadre
de référence approprié aux périodes de doute identitaire ou d’adversité
durable »
– et affichent un patriotisme économique qu’ils veulent « éclairé » et
« efficace », à la
Colbert.
Un patriotisme économique
éclairé et efficace à la Colbert
? C’est un patriotisme économique qui indique que tout n’est pas
permis au nom de l’internationalisation et de la mondialisation ; que la
création de valeurs ne peut être réservée exclusivement aux
actionnaires, sans prise en considération de l’emploi. C’est un
patriotisme économique qui pousse à agir, qui est synonyme d’une réelle
mobilisation collective de ne pas se résigner à la décadence qui, quoi
qu’on en dise, n’a rien d’inéluctable ; synonyme d’une réelle volonté de
rester ou de redevenir compétitif. Et qui, pour ce faire, entend
utiliser les pouvoirs régaliens de l’Etat, son influence structurante
– celle de « l’Etat-Stratège » – pour soutenir « l’intelligence
économique »,
l’innovation dans le cadre de « pôles de compétitivité »,
pour défendre ce qui apparaît comme les intérêts économiques majeurs
nationaux – pour la pérennité de notre outil industriel – et notre
capacité de défense dans le long terme. Bien sûr, tout cela ne va pas
sans tâtonnement, sans succès mais aussi des échecs dont se gaussent
facilement les détracteurs de cette démarche. Et chaque fois que le
niveau national n’apparaît pas adéquat, il est clair que ce patriotisme
économique français doit devenir un patriotisme économique « européen »,
dans la perspective d’une « Europe-puissance », même si l’on sait bien,
là encore, les difficultés de cette construction. n
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