 Sont-ils
tous devenus des
(faux-vrais) populistes ?
par Alexandre Dorna
Professeur de psychologie sociale et politique
Université de Caen
Auteur de : Le
Populisme (1999, Que sais-je?, PUF),
La démocratie peut-elle
survivre au XXIe siècle ? (Ed. In Press. 2004.)
La question commence à
devenir sérieuse, mais exprimée d’une manière fortement confuse. Il y a
quelques semaines, frôlant l’injure, l’ancien responsable de la
Commission européenne, M. Barroso, n’hésite pas à traiter de populiste
le président de la République. M. de Villepin, lui aussi, suite à une
émission de télévision, se voit décerner le titre de « grand
séducteur ». Inutile de parler de la « rupture » de M. Sarkozy et ses
envols discursifs.
A gauche
également, la dynamique « populiste » s’enclenche. M. Fabius, après son
« nonisme » bien tempéré, s’habille de couleurs vives, voire populaires,
pour devancer ses collègues pré-candidats auréolés d’une certaine
« popularité », et, M. Tapie, comme autrefois, se déclare à nouveau
intéressé à reprendre du service politique. Sans oublier la possible
entrée en lice de J. Bové, Borloo, Kouchner, tous potentiellement
populistes à croire à leur charisme.
La fumée
cache-t-elle un incendie ?
Les résultats
d’une récente enquête du CSA attisent le feu : les hommes politiques
décrochent un nouveau record avec 71% d’opinions défavorables. Ce
constat amène certains « experts » à une prévision : la présidentielle
de 2007 se jouera sur fond de révolte électorale. Et nous serions tenté
de dire d’appels populistes, là où on s’y attend le moins.
Car, historiquement, la
classe politique reconnaît toujours trop tard ce qui est déjà une
évidence, en disant que peut-être vous aviez raison, mais que cela n'a
aucune importance (parce qu’ils contrôlent la situation !), et qu’ils
étaient au courant depuis longtemps. A tant vouloir transformer la
politique en science de gestion et l’autorité en technique de
management, il n’est pas étonnant que les hommes politiques eux-mêmes
aient perdu la maîtrise des décisions jusqu’à choisir le statu quo faute
de vision d’avenir.
Faut-il rappeler le
syndrome populiste contemporain : le sentiment de société bloquée, une
crise économique brutale, un chômage structurel, un électorat volatil,
l'effilochement idéologique, le discrédit des hommes politiques en
place, la transformation des partis en machines purement électorales,
l'abstention galopante des citoyens, l’absence de projet sociétal
commun, et, plus grave encore, le dysfonctionnement autiste de l'État.
Impasse de régime donc.
Les politiques ont perdu
leur crédibilité au moment où ils ont laissé entendre qu’ils n’avaient
pas de marge de manœuvre. C’est ainsi que la plupart des électeurs, dans
un premier temps, ont commencé à juger qu’ils étaient interchangeables à
droite comme à gauche. Une deuxième période s’ouvre lorsque les masses
se tournent vers ceux qui ne se laissent pas imposer les contraintes de
la crise ni de la mondialisation. Nous y sommes donc.
Voilà pour les conditions
objectives. Qu’en est-il des conditions subjectives ?
Le recours au
populisme est toujours, à tort ou à raison, en période de crise, une
recherche intuitive de solutions et, de surcroît, le retour à une
réflexion sur l'avenir d'un peuple en errance. Car la matrice de la
« logique populiste » et de son discours est un déroutant mélange
d’événements, de sentiments et d’argumentations, de réactions et de
jugements devant une classe politique perçue comme poussive et glaciale.
Clemenceau diagnostiquait
ce type de situations avec une belle formule de psychologie politique :
« Rien ne fait plus mal à l'âme du peuple que la froideur des
gouvernants. »
Souvenons-nous que
l'histoire de la France est riche d’exemples, à la fois exaltants et
accablants, où les fautes politiques, toujours vécues comme des
solutions coupables, renvoient à la colère froide de masses : faite de
déceptions et de lassitude républicaine, de lucidité et de désespoir.
La tentation populiste est
pressante et s’exprime subjectivement d’en bas. Mais une dérive
populiste d’en haut, en cours d’installation, ne peut que provoquer une
nouvelle frustration. Or, on sait que les postures « populistes » ne
suffisent plus. La réponse d’une démocratie forte est à formuler
clairement. Car de la prise en compte sérieuse de la demande populaire
dépendra en partie le renouveau d’enthousiasme et la dynamique
indispensable pour une nouvelle vision commune d’avenir.
Soyons plus précis : il y
a eu ces derniers temps plusieurs puissantes sonnettes d’alarme (le 21
avril 2002 et le 29 mai 2005) dont les effets ne font qu’amplifier le
sentiment d’insatisfaction généralisée. Toute personne moyennement
attentive n’est plus dupe : les conditions subjectives d’une crise
politique majeure sont en train de se réunir. L’opinion citoyenne mise
en lumière par le sondage cité précédemment est une sévère remise en
question du système représentatif de la démocratie française. Et
pourtant certaines réformes sont à portée de main : réduction drastique
du cumul des mandats, représentation proportionnelle, référendum
d’initiative populaire, équité des médias, nouvelles pratiques de
contre-pouvoirs citoyens. Voire une vraie refondation de la République.
n
|