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Le
Prince Napoléon (Jérôme), chef militaire
par David Saforcada
Secrétaire
général de France
Bonapartiste
Quand
on étudie l’histoire du Second Empire, on constate que le Prince
Napoléon (Jérôme) a tenu un rôle important, sinon de premier plan. Mais,
par intervalles plus ou moins prolongés, le Prince Napoléon disparait
soudainement de la scène officielle, subissant la « colère » de Napoléon
III face à certaines de ses prises de position devant la politique
intérieure ou étrangère du Second Empire. Avec la chute de l’Empire,
l’on verra le Prince continuer à prendre des chemins divergeants de la
route empruntée par le Prince Impérial et certains responsables
bonapartistes. Se brouillant avec son fils Victor et avec la majorité
des dirigeants de l’Appel au Peuple prônant un bonapartisme
« réactionnaire », le Prince Napoléon défendra jusqu’à sa mort son idée
napoléonienne de « République Plébiscitaire ».
Napoléon
Jérôme, dit Plon-Plon
Le but de cet article n’est pas de faire une biographie du Prince mais
d’aborder une facette méconnue de sa carrière, qui valut à celui-ci, en
son temps, certaines critiques et « moqueries » totalement injustifiées.
En effet, en plus d’être un « politique » de premier plan, le Prince
Napoléon fut aussi un soldat aux qualités de chef reconnues par ses
pairs mais aussi par ses hommes.
*
La carrière militaire du Prince Napoléon débuta à l’âge de 15 ans
lorsqu’il fut admis à l’école des cadets de Louisbourg, en Wurtemberg,
le pays de sa mère la reine Catherine. Il y fit de solides études et
sortit quatre ans plus tard avec le numéro 1 et un brevet d’officier.
Mais, sous la Monarchie de Juillet, la France était mise hors du concert
européen et rejetée au rang de nation secondaire et la guerre étant
menaçante, le Prince se retira de l’armée wurtenbourgeoise après deux
ans de service.
Sous la Deuxième République, déjà député français, le Prince Napoléon
exerça un commandement de colonel dans la Garde Nationale de Paris.
Nommé général de division par Napoléon III, il prit aussitôt part aux
manœuvres du camp d’Helfaut. Les généraux présents, Canrobert, de la
Motte Rouge, furent frappés de la rapidité avec laquelle il avait
assimilé les divers règlements de manœuvres. Le Prince devait faire ses
preuves pendant la guerre de Crimée. Dès qu’elle fut décidée, il écrivit
à l’Empereur :
« Sire,
Au moment où la guerre va éclater, je viens prier Votre Majesté de me
permettre de faire partie de l’expédition qui se prépare.
Je ne demande ni commandement important, ni titre qui me distingue ; le
poste qui me semble le plus honorable sera celui qui me rapprochera le
plus de l’ennemi. L’uniforme que je suis fier de porter m’impose des
devoirs que je serai heureux de remplir ; et je veux gagner le haut
grade que votre affection et ma position m’ont donné.
Quant la nation prend les armes, Votre Majesté trouvera, j’espère, que
ma place est au milieu de nos soldats et je la prie de me permettre
d’aller me ranger parmi eux pour soutenir le droit et l’honneur de la
France.
Recevez, Sire, l’expression des sentiments de respectueux attachement de
votre dévoué cousin.
Napoléon (Jérôme). »
Le Prince, alors âgé des trente trois ans, reçut le commandement de la
3° Division qui comprenait les brigades Thomas et de Monnet. Il se
rendit d’abord à Constantinople où il fut l’hôte du Sultan puis gagna la
Dobroudja où toute l’armée française se concentrait sous les ordres du
maréchal de Saint-Arnaud. Les Russes ayant levé le siège de Silistrie et
s’étant
retirés, les commandants en chef français et anglais décidèrent de
porter les hostilités en Crimée et de s’emparer de Sébastopol. Les
troupes débarquèrent à Old Fort.
L’ennemi tenta d’entraver la marche des alliés, ce fut d’abord la
bataille de l’Alma. Le Prince Napoléon s’y distingua par sa bravoure en
se portant résolument aux points les plus dangereux, et, aussi par une
initiative judicieuse, la sûreté de son coup d’œil et la promptitude de
ses décisions. Ainsi, pendant que sa division, flanquée sur sa droite
par la division Canrobert et sur sa gauche par le corps anglais,
progressait sous le feu de l’ennemi, il fut informé par le général de
Martinprey, chef d’état-major du maréchal, que nos alliés s’étaient
arrêtés. Le Prince qui, au début de l’action ayant déjà constaté leur
retard, avait galopé jusqu’à eux pour leur demander de maintenir le
contact, se rendit vite compte de la nouvelle situation. Les Anglais
s’étaient arrêtés devant la résistance russe. Il prescrivit aussitôt, un
« à gauche » à l’une de ses brigades, puis après avoir, lui-même,
exploré le terrain, il prit son artillerie, l’entraina au galop sur les
hauteurs d’où elle cribla de projectiles l’ennemi qui se replia devant
les Anglais. La journée de l’Alma se termina par une victoire.
Débarquement des troupes alliées en Crimée
par Isidore Pils (Napoléon Jérôme à droite)
Le maréchal de Saint-Arnaud, dans son rapport à l’Empereur, s’exprimait
ainsi : « L’Alma fut traversée au pas de charge. Le Prince Napoléon,
à la tête de sa division, s’empara du gros village de l’Alma, sous le
feu des batteries russes. Le Prince s’est montré, en tout, digne du beau
nom qu’il porte. » Et dans son compte rendu au ministre de la
Guerre, le commandant en chef écrivait : « La troisième division,
conduite avec la plus grande vigueur par S.A.I. le Prince Napoléon, a
pris au combat qui s’est livré sur les hauteurs, la part la plus
brillante et j’ai été heureux d’adresser au Prince mes félicitations en
présence de ses troupes. » Déjà à son médecin, le docteur Cabrol, le
maréchal avait dit : « Je suis content de la manière dont le Prince a
conduit sa division. Je suis heureux d’avoir à signaler sa bravoure à
l’Empereur, il a gagné dignement ses épaulettes et s’est battu comme un
soldat. » Paroles d’un connaisseur et aussi paroles sincères, car le
Prince, qui avait été hostile au coup d’Etat du 2 décembre,
n’entretenait pas avec le maréchal, dans la vie ordinaire, de trop
bonnes relations. Napoléon III, très content de la conduite de son
cousin, le félicita et lui décerna la Médaille Militaire.
Les
Russes tentèrent, à diverses reprises, d’entraver les préparatifs du
siège, en particulier à Inkermann. Pendant ce combat, le Prince, selon
le général Niel, se comporta avec bravoure et habilité. Il sut prendre à
temps d’heureuses dispositions pour dégager une de nos unités qui était
sur le point d’être cernée. Quoi que souffrant, le Prince Napoléon était
resté, à Inkermann, à cheval toute la journée. Les Russes, une nouvelle
fois, furent défaits.
En arrivant devant Sébastopol, au cours d’un conseil de guerre, le
Prince Napoléon, avait, avec insistance, suggéré l’idée de se porter
immédiatement et en force vers le nord de la ville : « Les travaux de
défense de ce côté, disait-il, n’existait pas avant le débarquement ;
ils ne pouvaient donc avoir grand relief. De plus, l’armée russe devait
être démoralisée par ses défaites, il fallait profiter des circonstances
et attaquer sans retard. » Cet avis ne prévalut pas et le maréchal
décida de porter ses efforts du côté sud en raison de la proximité de la
flotte allié dont le concours pouvait devenir nécessaire. Ce fut une
erreur. Le général russe Todtleben déclara par la suite, que si l’on
avait tenté une action par le Nord, la ville eut succombée sans
résistance prolongée. On eut évité un long siège qui fut des plus
meurtrier.
Peu après, le général Canrobert qui avait remplacé le maréchal de Saint
Arnaud, décédé, envisagea une attaque violente de la ville. « Dès le
matin du 16 octobre, dit-il dans ses souvenirs, le Prince Napoléon vint
me trouver et me demanda à avoir le commandement des colonnes d’assaut.
Je lui répondis affirmativement, en rajoutant que j’avais déjà, avant sa
visite,
décidé de lui confier cette mission périlleuse. L’admirable sang-froid
dont il avait fait preuve à l’Alma, sa présence d’esprit, la promptitude
de ses décisions sous le feu, sa bravoure personnelle, son mépris du
danger, le désignaient pour commander l’assaut. Nous décidâmes ensemble
l’organisation des colonnes qu’il aurait sous ses ordres … » Mais
cette opération fut différée par suite de diverses circonstances et en
particulier de la mauvaise saison. Le siège devait s’éterniser. Le
Prince supportant mal la monotonie de la vie ordinaire des camps et
victime, dès le début novembre, de la dysenterie dont il avait déjà
connu les atteintes, demanda, sur l’avis du médecin de sa division, à
être éloigné à Constantinople. Le général Canrobert y consentit et le
Prince prit ainsi congé de ses troupes :
La Bataille d'Alma par Horace Vernet
(Napoléon Jérôme au centre gauche à cheval)
« Soldats,
La maladie me sépare momentanément de vous, ma santé épuisée par la
longue et glorieuse campagne que nous faisons depuis sept mois, me
force à un repos de quelques jours. Mon cœur et mon esprit restent avec
vous, mes braves frères d’armes, que je suis si fier de commander. La
3°division, exemple de courage, de dévouement, d’énergie sera, pendant
ma douloureuse absence, ce qu’elle a été à l’Alma. Elle continuera, j’en
suis certain, de bien mériter de la France, de l’Empereur et du général
en chef. »
Cependant, il ne devait pas revenir. Dès que son état de santé se fut
amélioré, il revint en France, avec la permission de Napoléon III. Le
Prince Napoléon méprisa les calomnies auxquelles donnèrent lieu sa
maladie et son départ, mais il est juste de reconnaître qu’il perdit
ainsi une partie des avantages que lui avait valu sa belle tenue au feu.
*
La paix revenue le Prince n’exerça plus de commandement malgré sa
demande de prendre la tête de la Garde Impériale, projet qui n’aboutit
pas. Tout en s’occupant activement, il ne perdait pas de vue les
questions militaires et il s’intéressait à tout ce qui concernait
l’armée. Sa maison militaire était composée d’officiers distingués
provenant de diverses armes. Parmi eux se trouvaient le colonel de
Franconnière (premier aide de camp), le commandant Ferri-Pisani
(état-major), le commandant Ragon (génie), les capitaines de Pussin
(cavalerie), Villot et Roux (infanterie), les lieutenants de vaisseau
Georgette-Dubuisson et Brunet. Tous lui furent très attachés.
En 1858, l’Empereur lui confia le portefeuille du ministère de l’Algérie
et des Colonies qu’il venait de créer. Le Prince devait bientôt entrer
en conflit avec son collègue de la Marine, l’amiral Hamelin, au sujet
des Troupes Coloniales alors rattachées à la Marine et que le Prince
revendiquait : « Cependant, disait-il dans son rapport à l’Empereur,
elles ne font pas de service à bord des bâtiments. Ce sont des régiments
coloniaux ; comme tels, ils doivent être sous les ordres du ministre des
Colonies ou de celui de la guerre. » Il n’obtint pas satisfaction et
c’est en 1900 seulement que son idée fut réalisée par le rattachement
des Troupes Coloniales au ministère de la Guerre.
En 1859, un an après son mariage avec la princesse Clothilde de Savoie,
eut lieu la guerre d’Italie. La France, pour soutenir le Piémont,
déclara la guerre à l’Autriche. Le Prince, partisan de la libération de
l’Italie, y avait poussé de toutes ses forces. Il reçut le commandement
du 5° Corps d’armée, composé des divisions d’Autemarre et Uhrich et de
la brigade de cavalerie de Lapérouse. Il avait pour chef d’état-major le
général de Beaufort d’Hautpoul. Dès sa prise de commandement, il adresse
à ses troupes, l’ordre du jour suivant :
« Soldats du 5°Corps de l’armée d’Italie, l’Empereur m’appelle à
l’honneur de vous commander. Plusieurs d’entre vous sont mes anciens
camarades de l’Alma et d’Inkermann. Comme en Crimée, comme en Afrique,
vous serez dignes de votre glorieuse réputation. Le pays qui fut le
berceau de la civilisation antique et de la Renaissance moderne vous
devra sa liberté ; vous allez le délivrer à jamais de ses dominateurs,
de ces éternels ennemis de la France, dont le nom se confond, dans notre
histoire, avec le souvenir de toutes nos luttes. Vive l’Empereur ! Vive
la France ! Vive l’indépendance Italienne ! »
Le
5e Corps reçut la mission d’occuper la Toscane, de surveiller
l’aile gauche autrichienne qui se trouvait du côté de Modène et de
recruter un contingent de troupes italiennes. Cette diversion devait, de
plus, dans l’esprit de l’Etat-Major, donner le change à l’ennemi sur nos
intentions et l’amener à modifier sa stratégie. Le Prince eut préféré ne
pas s’éloigner de l’ennemi et demanda vainement un autre poste mais
toutes les affectations étaient faites. Arrivé à Florence, il exécute
ponctuellement ces instructions et, comme en Crimée, il se préoccupe de
l’installation des troupes. Celles-ci avaient d’abord été casernées aux
Cascines, chaudes le jour et très humides la nuit. Il leur fit, sans
tarder, attribuer d’autres cantonnements. Sur ces entrefaites,
l’Empereur avait remporté les victoires de Magenta et de Solférino,
cependant l’armée autrichienne n’était pas détruite et Napoléon III
jugea qu’il devait maintenant donner satisfaction au Prince. Prévoyant
dans un bref délai une bataille décisive, il donna l’ordre si
impatiemment attendu « Je te prie, écrivait-il au Prince,
d’arriver le plus tôt possible, par la route de Piadena à Goito. »
Ces marches forcées à travers les Apennins, par une chaleur torride et
une poussière aveuglante, furent très pénibles. La traversée du Pô eut
lieu sur des ponts mobiles établis avec célérité par le général d’Autemarre,
pressé par son chef.
Enfin, le Prince rejoignit l’Empereur à Goito avec son corps d’armée et
une division toscane d’environ 2500 hommes. Le cinquième corps prit sa
place de combat à l’aile droite de l’armée, à côté du 3e
Corps, on s’attendait à une grande bataille du côté de Salonte. Mais
brusquement, les hostilités cessèrent, l’Empereur, préoccupé des
intentions de la Prusse et de l’attitude de l’Angleterre, offrit la paix
à l’Empereur d’Autriche. Il eut, avec François-Joseph, une entrevue à
Villafranca puis lui envoya, à son quartier général de Vérone, le Prince
Napoléon pour discuter les clauses du traité qui devait nous donner le
comté de Nice et la Savoie. Le Prince, après avoir déploré vivement
l’arrêt de la campagne, reconnut les motifs de l’Empereur. La façon dont
il accomplit cette mission à Vérone donna toute satisfaction à Napoléon
III.
Les ennemis du Prince Napoléon commentèrent encore avec malveillance son
absence des champs de bataille d’Italie. Il l’avait regrettée le premier
mais, soldat, il devait exécuter les ordres.
*
En 1861, accompagné de la princesse Clothilde, le Prince Napoléon
entreprit un long voyage d’études aux Etats-Unis; la Guerre de
Sécession désolait alors le pays. Le Prince visita les champs de
bataille et les belligérants, d’abord reçu par les chefs nordistes, il
put ensuite, muni d’un sauf conduit, gagner les avant-postes de l’armée
du Sud, puis s’entretenir avec le général Lee.
A la suite de son retour en France, le Prince se rendit à plusieurs
reprises au camp de Châlons que Napoléon III avait créé pour
l’instruction de l’armée. Il participait alors aux manœuvres et les
commandait parfois.
Lors du conflit austro-prussien de 1866, le Prince Napoléon avait prévu
la défaite de l’Autriche. Sadowa ouvrit les yeux à la France sur les
visées ambitieuses de la Prusse, Napoléon III voulut mettre notre armée
à la hauteur des circonstances. Dans le but de réorganiser l’armée, il
institua une haute commission dont faisait partie le Prince Napoléon. La
séance s’ouvrit à Compiègne le 14 novembre, dit le maréchal Canrobert
« par un discours du Prince Napoléon. Dans une harangue violente, d’une
grande éloquence, il reprit tous les arguments en faveur du service
obligatoire pour tous. » Malheureusement il ne fut pas suivi. Le
Parlement et le pays n’étaient pas préparés à une telle mesure qui ne
fut adopté qu’après 1870.
En 1869, un général étranger, Mierolavski, avait inventé un engin de
protection mobile, pour l’infanterie, pendant le combat. Le Prince,
pensant que cette idée devait être prise en considération, présenta
Mierolavski au maréchal Niel, ministre de la guerre, mais l’état-major
et le comité de l’infanterie ne retinrent pas le projet. Sans se
décourager, le Prince obtint de l’Empereur que des expériences sérieuses
soient reprises mais la guerre de franco-allemande éclata et elles
furent abandonnées.
En 1870, la candidature d’un prince Hohenzollern au trône d’Espagne
troubla les relations de la France et de la Prusse. La paix était
menacée. Le Prince Napoléon, qui connaissait la force de l’adversaire et
l’insuffisance de notre préparation, se montra résolument partisan d’une
solution pacifique du conflit. C’est ainsi qu’un jour, en sortant d’un
conseil tenu aux Tuileries, il apostropha le maréchal Vaillant :
« Comment ! monsieur le maréchal pouvez-vous pousser ainsi à la guerre ?
Est-ce que vos connaissances militaires ne vous font pas hésiter devant
une semblable entreprise ? »
Malheureusement le siège des généraux était fait et la plupart de nos
grands chefs pensaient comme Vaillant et firent partager leur avis à
l’Impératrice. L’opinion publique, elle-même, était favorable à une
solution belliqueuse. Seul l’Empereur, hésitant, résistait. Croyant la
question réglée, le Prince partit en croisière dans les mers arctiques,
il en fut rappelé par une dépêche lui annonçant la déclaration de
guerre. Rentré à Paris, après quelques récriminations contre la
politique suivie, il se préoccupa des hostilités et préconisa un plan
d’opérations comportant une forte diversion vers la Baltique et
escomptant le concours du Danemark. Il était disposé à prendre le
commandement en chef du corps expéditionnaire, c'est-à-dire de la flotte
et des troupes à terre. Ce projet, discuté en Conseil des ministres, fut
combattu par celui de la marine, l’amiral Rigaut de Genouilly qui
s’opposait formellement à ce que des unités navales soient mises sous
l’autorité d’un chef n’appartenant pas à la marine. Cependant, disait le
Prince, un commandement unique est nécessaire afin d’assurer la
coopération des divers éléments. Pour éviter une crise ministérielle en
de telles circonstances le gouvernement réserva la question jusqu’à sa
mise au point. En attendant, le Prince suivrait l’Empereur qui prenait
le commandement en chef de l’armée et établissait son quartier général à
Metz.
Le Prince poussa vivement à la reprise des pourparlers d’alliance
amorcés en 1868 avec l’Italie et l’Autriche mais le roi Victor Emmanuel
II lui télégraphiait « Sans Rome, je ne puis rien faire. Je n’ose pas
le dire à l’Empereur, mais ne lui laisse aucune illusion. » Malgré
l’insistance du Prince, Napoléon III refusa de souscrire à cette
condition, c'est-à-dire d’abandonner le « pape-roi ». C’était
l’isolement pour la France.
Bientôt, les armées impériales subissaient leurs premiers revers, le
maréchal Mac-Mahon était battu à Froeschwiller. Cette grave défaite jeta
la consternation au quartier général impérial. « On voyait, dit
Canrobert, le Prince Napoléon allant, venant, haussant les épaules,
avec son masque césarien et sa haute taille, critiquant tout, blâmant
les uns et les autres, lançant des boutades entremêlées d’exclamations
de sa voix puissante et sonore. » L’Empereur, souffrant de douleurs
vésicales, se décida bientôt à abandonner le commandement de l’armée au
maréchal Bazaine puis, accompagné du Prince Napoléon, il se retira sur
Gravelotte, d’où ils gagnèrent le camp de Châlons.
Depuis le départ de Metz, le Prince pensait que la présence de
l’Empereur n’étant plus nécessaire à l’armée serait très utile à Paris
pour le maintien de l’ordre et l’organisation des corps de renfort. Déjà
il avait fait part de cette idée au général de Castelnau, sous-chef
d’état-major de Napoléon III. A Châlons devant Mac-Mahon et le général
Trochu, il émit le même avis : que l’Empereur ne prit pas le
commandement de l’armée qui s’y constituait mais qu’il devait rentrer à
Paris, sans délai, pour y assurer le pouvoir. L’armée de Châlons serait
ramenée sur la capitale qu’elle couvrirait et où elle recevrait les
renforts attendus de tous côtés, en les encadrant avec ses propres
gradés, déjà aguerris. Cet entretien révélait « la supériorité d’une
intelligence de premier ordre et la perspicacité d’un véritable homme d’Etat »
(Emile Ollivier). Un conseil de guerre se tint ensuite chez
l’Empereur, en présence du maréchal Mac-Mahon et des généraux présents.
Le Prince prit la parole, ayant exposé son plan avec beaucoup de calme
et une grande éloquence ; il terminait ainsi : « Reprendre le
gouvernement c’est difficile et dangereux car il faut rentrer à Paris.
Mais que diable ! si nous devons tomber, tombons comme des hommes. »
L’Empereur, après quelques hésitations, donna son approbation, et le
Prince, afin d’éviter un revirement du souverain, se retira dans la
baraque du général Schmitz pour rédiger immédiatement les différents
ordres que comportait la nouvelle situation. Le général Trochu était
nommé gouverneur de Paris. L’Empereur se trouvant seul avec le Prince,
lui dit : « il faut savoir ce qu’on fera à Paris. Rédige moi une
note. » Le Prince établit aussitôt un plan qui consistait à partir
le soir même pour Saint-Cloud avec deux bataillons de la Garde et un
d’infanterie de marine. On convoquerait le Conseil des ministres, on
demanderait la dictature au Corps législatif et, s’il ne la voulait pas
pour l’Empereur, pour son fils avec l’institution d’une régence. L’armée
de Châlons, sous les ordres de Mac-Mahon, se replierait sur la capitale.
Telles étaient les conceptions du Prince. Malheureusement, la régente et
le gouvernement, désapprouvèrent vivement ce plan et affirmèrent à
l’Empereur que son retour à Paris, après les défaites, provoquerait
une révolution. Napoléon III s’inclina et Trochu partit seul pour Paris,
nous savons
comment
il trompa la confiance du souverain en pactisant avec les émeutiers le 4
septembre.
Tous les historiens sont d’accord pour déplorer l’abandon du plan émis
par le Prince Napoléon. L’armée de Châlons ne se fut pas jetée dans le
gouffre de Sedan, les ressources du pays en hommes et provisions étaient
encore considérables. L’armée de Metz (Bazaine) restait intacte. D’autre
part, Trochu n’eût pas pu se livrer à Paris à de louches tractations. La
lutte pouvait donc continuer avec de grandes chances de succès !
Le 19 août, l’Empereur entra, le matin, dans la baraque du Prince et lui
dit : « Les affaires vont mal. Une seule chance peu probable mais
cependant possible, serait que l’Italie déclarât la guerre à la Prusse
et entraînât l’Autriche. Personne n’est mieux informé que toi pour cette
mission près de ton beau-père et de l’Italie. Pars tout de suite pour
Florence. J’écris au roi, voilà la lettre. » Le Prince ayant
manifesté sa répugnance à s’éloigner de l’armée, Napoléon III ajouta :
« Tu ne me quittes que quelques jours. Si ta mission ne réussit pas,
tu me rejoindras. » Le maréchal Mac-Mahon, commandant de l’armée fit
remettre au Prince l’ordre suivant :
« S.A.I. le Prince Napoléon est chargé par l’Empereur d’une mission
spéciale. Toutes les autorités civiles et militaires sont invitées à lui
faciliter l’accomplissement en mettant à sa disposition tous les moyens
dont il pourrait avoir besoin. »
Les ennemis du Prince, ne désarmant pas, l’ont cependant accusé d’avoir
abandonné irrégulièrement l’armée pour une agréable villégiature.
Le Prince Napoléon se mit immédiatement en route. Dès son arrivée à
Florence, il conféra avec les ministres compétents et leur démontra
qu’un corps italien pouvait facilement, avec l’autorisation
de l’Autriche, pénétrer en Allemagne et menacer Munich. Mais il ne
rencontrait que tergiversations et moyens dilatoires. Il insistait
auprès du roi qui, pour échapper à sa sollicitation, quitta bientôt
Florence, le laissant seul au palais Pitti. Le Prince continuait
néanmoins ses efforts. Dès le 22 aout, il écrivit à Trochu : « Mon
opinion est que l’Italie pourrait donner 50000 hommes dans huit jours,
100000 dans quinze… Donnez-moi votre avis sur la direction à faire
prendre aux italiens si je les obtiens. Faut-il les diriger, par le
Mont-Cenis, sur Belfort ou, par les Alpes sur Munich. Réponse urgente. »
A Emile Ollivier, le Prince disait que « les événements modifiaient
chaque jour sa mission… Les heures sont des années. » Il
télégraphiait le 28 août à l’Empereur : « Si notre armée avait
succès, cela pourrait changer. »
La nouvelle de la révolution du 4 septembre mettait fin à son rôle. Le
ministre Lanza lui laissa deviner la gêne causée par sa présence. Le
Prince écrivait aussitôt à l’Empereur :
« J’apprends les batailles perdues et votre captivité. Mon dévouement,
mon devoir me dictent ma conduite. Je demande à vous rejoindre,
aujourd’hui surtout que toute défense de la patrie est impossible pour
moi après les évènements de Paris. Quelles que soient les conditions qui
me seront faites, je m’y soumets d’avance, pour être auprès de vous. Le
malheur ne peut que resserrer les liens qui m’attachent à vous depuis
mon enfance. Je prie Votre Majesté d’accéder à la demande que je lui
fais et que j’adresse au roi de Prusse. … »
L’Empereur lui répondit :
« Je suis très touché de l’offre que tu me fais de partager ma captivité
mais je désire rester seul avec le peu de personnes qui m’ont suivi et
j’ai même prié l’Impératrice de ne pas me rejoindre. J’espère que nous
nous reverrons un jour, dans des temps plus heureux. … »
Le dernier épisode relatif à la vie militaire du Prince Napoléon fut sa
radiation de l’annuaire militaire sous la présidence de Thiers. Cet
homme d’état qui le redoutait, avait obtenu cette mesure de son ministre
de la Guerre. Le Prince protesta, de l’exil où le gouvernement le
maintenait et entama une procédure de réintégration qui n’aboutit pas.
*
Le Prince Napoléon ne fut jamais très populaire dans l’armée à cause de
ses coups de boutoir, de son franc parler excessif, de son dédain de ce
qui était pompe ou parade. Cette attitude éloignait de lui ceux qui ne
pouvaient le juger que superficiellement. Mais les généraux et les
officiers qui purent mieux le connaître, lui restèrent très attachés.
Le Prince Napoléon s’intéressa toujours à l’armée, à ses travaux et
aussi quand les circonstances le permirent, fit preuve de bravoure et de
capacité.
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