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Napoléon,
roi du Peuple!
par David Saforcada
Secrétaire
général
de France
Bonapartiste
Quarante jours après le 18 Brumaire, le peuple est appelé à voter sur la
nouvelle Constitution. Quinze cents électeurs votent contre Bonaparte ;
trois millions d'électeurs votent pour lui.
Le
peuple et le futur Empereur sont d'accord.
Bonaparte est ainsi nommé premier Consul par la volonté nationale
directement consultée. Mais les pouvoirs qui lui sont octroyés
paraissent au peuple lui-même trop précaires. « Depuis quelques temps,
dit M. Thiers., on se demandait si on ne donnerait pas un grand
témoignage de gratitude nationale à l'homme qui, en deux années et
demie, avait tiré la France du chaos et l'avait réconciliée avec
l'Europe, avec elle-même, et déjà presque complètement organisée. Ce
sentiment de reconnaissance était universel et mérité. » Le Tribunat et
le Sénat proposent donc de proroger les pouvoirs du premier Consul.
Mais, fidèle à la doctrine napoléonienne, Bonaparte ne veut rien
recevoir que du peuple. « Le suffrage du peuple, dit-il dans son message
du 19 floréal an X, m'a investi de la suprême magistrature ; je ne me
croirais pas assuré de sa confiance si l'acte qui m'y retiendrait
n'était pas sanctionné par son suffrage. » Le peuple est alors consulté
conformément à l'arrêté consulaire du 10 mai 1802, ainsi conçu : « Les
Consuls de la République, considérant que la résolution du premier
Consul est un hommage rendu à la souveraineté du peuple, etc., arrêtent
: Le peuple français sera consulté sur cette question : Napoléon
Bonaparte sera-t-il consul à vie ? »
Le
peuple, loyalement et directement consulté, se prononce par plus de 3
millions et demi de suffrages affirmatifs ; et le premier Consul,
constant dans ses principes, heureux de voir qu'il est toujours en
parfaite harmonie avec le peuple, répond à la députation du Sénat : « Le
peuple français veut que ma vie tout entière lui soit consacrée, j'obéis
à sa volonté. » Tel est le langage de ce souverain que des historiens
menteurs ont représenté comme un usurpateur et un despote.
Deux
années encore s'écoulent, et le peuple, par ses pétitions, par ses
adresses, demande que Napoléon soit le fondateur d'une dynastie
nouvelle. Le Sénat propose d'appeler « Empire » ce gouvernement que le
peuple veut héréditaire. Sollicité par le Sénat comme par la nation, que
répond Napoléon ? Il répond : « Le peuple français n'a rien à ajouter
aux honneurs et à la gloire dont il m'a environné ; mais le devoir le
plus sacré pour moi, comme le plus cher à mon coeur, est d'assurer à ses
enfants les avantages qu'ils ont acquis par cette révolution qui lui a
tant coûté. » Le nouvel Empereur ajoute : « Je soumets à la sanction du
peuple la loi de l'hérédité. J'espère que la France ne se repentira
jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. Dans tous les cas,
mon esprit ne serait plus avec ma postérité le jour où elle cesserait de
mériter l'amour et la confiance de la grande nation. »
Toujours le peuple ! « La grande nation » est le premier souci du grand
Empereur. Non-seulement il l'aime, ce peuple, mais il veut que sa
postérité l'aime aussi, et il la désavoue en quelque sorte par avance si
elle doit cesser de mériter la confiance et l'amour du peuple. A la même
époque, dans son message au Sénat, l'Empereur dit encore : « Nous avons
été constamment guidés par cette grande vérité : que la souveraineté
réside dans le peuple français, en ce sens que tout, tout sans
exception, doit être fait pour son intérêt, pour son bonheur et pour sa
gloire. »
S'étonnera-t-on maintenant qu'un Empereur, qui parlait ainsi et qui
agissait conformément à ses paroles, pût s'écrier au sein du Conseil
d'État : « Sachez que ma popularité est immense, incalculable; partout
le peuple m'aime et m'estime. Son gros bon sens l'emporte sur la
malveillance des salons et la métaphysique des niais... Il ne connaît
que moi. C'est par moi qu'il jouit sans crainte de tout ce qu'il a
acquis. C'est par moi qu'il voit ses frères, ses fils indistinctement
avancés, décorés, enrichis. C'est par moi qu'il voit ses bras facilement
et toujours employés, ses sueurs accompagnées de quelques jouissances.
Il me trouve toujours sans préférences et sans injustice. Or, il voit,
il touche, il comprend tout cela et rien de plus, rien surtout de la
métaphysique. » Dans le plébiscite qui a lieu sur l'Empire héréditaire,
Napoléon obtient plus de trois millions et demi de suffrages. Les
cultivateurs, les ouvriers, se sont pressés en masse autour des
registres de vote, et lorsque le Sénat se rend à Saint Cloud, pour lui
faire connaître les résultats de ce dernier plébiscite, l'Empereur,
songeant à ce peuple dont toutes les pensées sont tournées vers lui et
dont l'amour se manifeste avec une fidélité si touchante, l'Empereur
s'écrie : « Je monte au trône où m'ont appelé les voeux unanimes du
Sénat, du peuple et de l'armée, le coeur plein du sentiment des grandes
destinées de ce peuple que, du milieu des camps, j'ai le premier salué
du nom de grand. Depuis mon adolescence, mes pensées tout entières lui
sont dévolues ; et, je dois le dire ici, mes plaisirs et mes peines ne
se composent plus aujourd'hui que du bonheur ou du malheur de mon
peuple. »
Hélas
! Après toutes les prospérités, après toutes les grandes créations de
l'Empire, après le Code Napoléon qui maintint la propriété dans les
mains du peuple, après toutes ces guerres pleines de gloire soutenues
contre la coalition des oligarchies européennes, le malheur vient à son
tour.
Mais
le peuple et l'Empereur se retrouvent, on va le voir, dans l'infortune,
aussi fidèles qu'ils l'ont été l'un envers l'autre dans le bonheur.
Trahi
dans Paris, après son immortelle campagne de France, l'Empereur doit
s'incliner devant la coalition triomphante. Il embrasse une dernière
fois ses aigles devant ses grenadiers qui pleurent, et il part pour
l'île d'Elbe avec quelques vieux grognards de la grande armée (1). On
met un Bourbon à sa place, sans consulter la nation.
Mais
qu'est-ce qu'un Bourbon, avec sa Charte « octroyée, » peut faire de ce
peuple imbu de démocratie et habitué, durant plus de dix années, à
trouver sur le trône un héros sorti de ses rangs, respectueux de la
souveraineté nationale et toujours attentif à ses besoins?
L'Empereur
revient, et son retour rappelle le retour d'Egypte. Dès qu'il pose le
pied sur le sol français, la France tressaille. Sur son passage, les
populations accourent toutes pour le voir, pour toucher sa redingote
légendaire et son petit chapeau. Les régiments envoyés à sa rencontre
pour le faire prisonnier lui servent d'escorte. Le peuple a retrouvé son
Empereur.
On
s'étonne de cette fidélité populaire; mais Napoléon, qui la trouve toute
naturelle, fait alors à Benjamin Constant cette réponse que celui-ci
nous rapporte lui-même dans ses Mémoires sur les Cent-Jours : «Le
peuple, ou, si vous l'aimez mieux, la multitude ne veut que moi. Ne
l'avez-vous pas vue, cette multitude, se pressant sur mes pas, se
précipitant du haut des montagnes, m'appelant, me cherchant, me saluant
? A ma rentrée de Cannes ici, je n'ai pas conquis, j'ai administré... Je
ne suis pas seulement, comme on l'a dit, l'Empereur des soldats, je suis
celui des paysans et des plébéiens... Aussi vous voyez le peuple revenir
à moi ; il y a sympathie entre nous. Ce n'est pas comme avec les
privilégiés ; la noblesse m'a servi, elle s'est lancée en foule dans mes
antichambres, il n'y a pas de places qu'elle n'ait acceptées, demandées,
sollicitées. J'ai eu des Montmorency, des Noailles, des Rohan, des
Beauveau, des Mortemart. Mais il n'y a jamais eu analogie. Le cheval
faisait des courbettes, il était bien dressé, mais je le sentais frémir.
Avec le peuple, c'est autre chose ; la fibre populaire répond à la
mienne ; je suis sorti des rangs du peuple; ma voix agit sur lui. Voyez
ces conscrits, ces fils de paysans ; je ne les flattais pas, je les
traitais durement; ils ne m'entouraient pas moins, ils n'en criaient pas
moins : Vive l'Empereur ! C'est qu'entre eux et moi il y a même nature.
».
Après
avoir ainsi parlé au député surpris, l'Empereur répète la même vérité
dans sa proclamation du 24 mai 1815, en ces termes : « L'amour de la
patrie et le sentiment de l'honneur national se sont conservés tout
entiers dans le peuple des villes, les habitants des campagnes et les
soldats de l'armée. » En effet, tandis que les députés abandonnent
l'Empereur, le peuple, avant comme après Waterloo, lui demeure
pieusement fidèle. A Waterloo, un soldat s'approche de son Empereur et
lui dit : « Sire, on nous trahit. » Ce « nous, » qui confond dans une
même cause le peuple et l'Empereur, abandonnés l'un et l'autre par la
bourgeoisie égoïste et par tous ceux qui étaient repus, n'est-il pas
sublime de confiance et d'amour ?
Aussi
un historien peut-il dire avec raison : « Pour ces hommes-multitude,
Napoléon, c'est le petit caporal, le petit tondu. Il est petit, parce
qu'il est de la foule ; il est caporal, parce qu'il est peuple et
soldat. Regardez son cou dans les épaules, sa poitrine bombée, il a
l'air, cet Empereur, de porter sur le dos le sac du fantassin. Mais,
sous son humble habit, il cache une puissance illimitée, celle du nombre
et du génie. Il est immortel. Il apparaît la nuit, aux sentinelles
endormies. Il passe comme un fantôme dans l'ombre des avant-postes, car
il est la première et impérissable sentinelle de l'honneur français. »
Cette
sentinelle est une dernière fois désarmée par la coalition européenne.
Le peuple français serait devenu trop grand si son Empereur, qui était
un roi sorti de ses entrailles, lui avait été laissé. On enchaîne
l'Empereur à Sainte-Hélène, à plus de mille lieues de la France ; mais,
là, Napoléon songe encore à son peuple. « Je désire, murmure-t-il,
reposer sur les bords de la
Seine,
au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. » Et voici les
dernières paroles que « ce roi des paysans et des plébéiens, »
prisonnier de l'Europe, lègue à son fils : « Dites à mon fils qu'il se
rappelle avant tout qu'il est Français ; qu'il donne à la nation autant
de liberté que je lui ai donné d'égalité. La guerre étrangère ne me
permit pas de faire tout ce que j'aurais fait à la paix générale. Je fus
perpétuellement en dictature ; mais je n'eus qu'un mobile dans toutes
mes actions, l'amour et la gloire de la grande nation. Qu'il prenne ma
devise : Tout pour le peuple français, puisque tout ce que nous avons
été c'est par le peuple. »
Puis
il mourut.
n
(1)«
Cette scène mémorable des adieux de Fontainebleau eut quelque chose de
déchirant par l'émotion qui, pour la première fois, attendrit devant ses
compagnons d'armes le visage de Napoléon. Il pleurait; ils pleurèrent
aussi; cette douleur commune des Premiers soldats et du premier
capitaine de l'Europe fut sublime.»
De
Norvins, Histoire de Napoléon, tome IV, p. 190.
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