
La
subversion par le langage
par
Charles-Xavier Durand
A priori, établir un
parallèle entre “La fabrique du crétin”,
le dernier livre de Jean-Paul Brighelli, et “La guerre des mots”,
d’Ivan Karpeltzeff, peut sembler incongru. “La fabrique du crétin” fait
le procès de l’école actuelle tandis que “La guerre des mots”, ressemble
davantage à “La désinformation par les mots”
de Maurice Pergnier, qui est un réquisitoire aussi
cruel que pertinent sur l'usage admis de certains vocables, une fois ces
derniers passés à la moulinette du politiquement correct. Pergnier
a d'abord réfléchi à la guerre verbale dans les médias occidentaux
pendant les sécessions yougoslaves, où l'on assista à des manipulations
sémantiques frappantes et encore très actuelles, et il donne une liste
des mots principaux du vocabulaire politique contemporain, étudiés dans
leurs significations explicites et implicites. Le livre de Pergnier est
un bon outil de décryptage idéologique mais le lien avec l’ouvrage de
Karpeltzeff s’arrête là. Les ouvrages de Brighelli et de Pergnier ont
été bien diffusés. Brighelli a, de plus, bénéficié d’un lancement
médiatique de tout premier ordre puisque la promotion de son livre fut
assurée par la télévision tandis que “La guerre des mots” est non
seulement introuvable dans les librairies classiques mais n’est même pas
référencée par les principales librairies en ligne, et son auteur ne
l’est guère plus sur la Toile. Son éditeur : “les Éditions de la forêt”,
demeure inconnu des réseaux de distribution classiques. Cette situation
n’est bien sûr pas le fait du hasard. Si Brighelli, Pergnier et
Karpeltzeff font tous les trois la critique du système politico-social
actuel et sont en mesure de le discréditer aux yeux du grand public,
seul Karpeltzeff parvient à complètement expliquer les motivations qui
l’ont mis en place et, surtout, il esquisse les méthodes et les armes
pour le combattre efficacement. Karpeltzeff est donc un auteur dangereux
pour le système. Puisqu’on ne peut le museler pour délit d’opinion,
l’ignorer demeure donc la meilleure solution.
Brighelli et Karpeltzeff
s’attardent sur l’altération du langage car qui détermine le langage
possède la clé du conditionnement du peuple. Karpeltzeff va cependant
beaucoup plus loin. Tandis que l’on déplore la régression de la langue
française en France même, il lie ce phénomène à une guerre
souterraine subversive qui permet enfin d’expliquer des faits qui ont
fait l’objet d’innombrables communications, d’articles et d’ouvrages.
Il suffit de posséder un minimum de culture générale et de sens critique
pour observer quotidiennement, autour de soi, un délabrement accéléré de
la langue française et de son usage, une impressionnante régression
linguistique, qu'on pourrait qualifier sans fausse exagération de retour
à la barbarie. Ce phénomène ne se limite pas aux frontières de
l’Hexagone et affecte aujourd’hui les langues de la plupart des pays
dits “développés”. Rendre à notre civilisation sa juste place et son
rayonnement dans un monde devenu malade de machinisme et de matérialisme
purement alimentaire, qui n'a plus de civilisé que le nom, devient une
priorité absolue. Encore faut-il comprendre les causes de l’évolution
actuelle du langage dont l’anglomanie débridée n’est seulement qu’une
des caractéristiques parmi les plus remarquables.
Cette recherche n'est pas
en elle-même politique. Cependant, lorsqu'on la conduit, on constate
qu'elle interfère inévitablement avec le domaine de la philosophie
politique, et de l'idéologie, non pas en son sens dévoyé de programme
électoral extrémiste, mais en son sens premier de conception politique
du monde. Il importe d'en être averti, afin d'éviter toute confusion. Si
la recherche n'est pas, par essence, politique, refuser ses implications
avec le monde de l'idéologie serait la vouer, par avance, à l'échec.
Ainsi, Karpeltzeff ouvre
d’emblée une dimension dont ne sont pas conscientes la plupart des
associations qui ont pour vocation la défense des langues nationales,
car la langue française est, comme il a été dit précédemment, loin
d’être la seule affectée. En France, le rôle d’institutions telles que
la “Délégation générale à la langue française” ou la Francophonie
semble avant tout de gérer le déclin de la langue plutôt que de
provoquer des controverses susceptibles de susciter son redressement par
le biais de réactions salutaires.
La dimension géopolitique du problème linguistique est également ignorée
des spécialistes de la communication, tels que Dominique Wolton du CNRS
ou des chercheurs en socio-linguistique tels que Robert Chaudenson ou
Louis-Jean Calvet et, d’une manière plus générale, par la chapelle des
“spécialistes” et des “experts” de tous poils accrédités et mis en place
par le système. Seuls les espérantistes (et leurs sympathisants) qui
ont, de loin devant tous les autres, la réflexion la plus avancée sur
les langues, semblent se situer sur une démarche similaire et
pressentent les motivations de ceux qui nous font “la guerre des mots”.
L'une des premières
constatations de l'étude du langage, écrit Jean Haudry, qui a rédigé la
préface du livre de Karpeltzeff, est que la grammaire et le vocabulaire
ne reflètent pas une réalité préexistante et que chaque langue analyse,
organise et répartit les données de l'expérience selon des modalités qui
lui sont propres. Si tel n'était pas le cas, toutes les langues auraient
une seule et même grammaire, et les mots se correspondraient d'une
langue à l'autre. Si l'on considère l'ensemble des langues connues et
décrites, il n'existe qu'un très petit nombre de réalités qui sont
désignées dans la totalité ou même dans la quasi-totalité de ses langues
: de 100 à 200, selon les spécialistes. Il s'agit là d'une constatation,
nullement d'une option philosophique : ce n'est pas le linguiste qui est
nominaliste, c'est la langue. On voit aussitôt le parti à tirer de cette
situation : jouer sur les mots, c'est agir sur les réalités qu’ils
définissent et constituent par eux-mêmes. Créer un mot, c'est créer la
réalité correspondante. Naturellement, comme pour toute création, le
succès n'est pas assuré. Il faut d'abord parvenir, par les relais
appropriés, à imposer le mot à l'ensemble des locuteurs, et à le charger
de connotation positive ou négative selon l'effet souhaité.
Le constat
L’altération de la langue
prend des formes multiples. On connaît par exemple la mode, liée au
féminisme, de la féminisation du langage, mode qui menaçait de s'étendre
aux noms propres. Georges Dumézil se demandait si l'on devait dire un
jour Mme Mitterrande, Mme Fabia, noms auxquels un humoriste avait ajouté
le cas, non moins intéressant, de Mme Jospine. On observe également une
résurgence des interdictions de vocabulaire. Il a toujours existé des
euphémismes dans la désignation des réalités déplaisantes ou
inconvenantes, mais c'est seulement dans les sociétés primitives que
l'on pratique systématiquement le tabou linguistique, que l'on déforme
volontairement les mots, et que certaines personnes et certaines choses
reçoivent des noms secrets. Il est curieux de constater que, à notre
époque éclairée, qui se réclame volontiers des lumières, on en revienne
à des pratiques d'un autre âge. C'est ainsi que les aveugles sont
devenus des « non-voyants », les sourds des « malentendants », les
vagabonds des « sans-domicile-fixe » ou, mieux encore des « SDF », comme
l'avortement a fait place à « l'IVG ». Les handicapés physiques sont
devenus des « personnes à mobilité réduite » mais, curieusement,
pourquoi ne qualifie-t-on pas les handicapés mentaux de « personnes à
pensée réduite » ? En français de France, le sens du ridicule a freiné
cette tendance, qui s'est au contraire donnée libre cours dans le
français du Québec, où cette limitation a beaucoup moins joué. Le cas
est déjà plus embrouillé avec la morale ou « l'éthique », qui est à la
morale comme l'hypermarché est au supermarché : le terme emprunté au
grec est toujours un degré au-dessus de celui qui nous vient du latin.
Karpeltzeff s’attarde
ensuite sur la grande misère des mots. Tout d'abord, il note une
tendance à la simplification, terme employé ici improprement. En effet,
il serait plus juste de parler de raccourcissement systématique des
mots. Il faut, dit-on, faire court, croyant en cela faire efficace, au
sens restreint de l'efficacité marchande. Ce qui n'est pas normal, et
qui semble caractéristique de l'époque actuelle, c'est l'omniprésence
d'un langage prétendument jeune, standardisé, américanisé, dénué
d'humour comme d'originalité, et fabriqué à l'essentiel par des gens qui
ne sont plus des jeunes depuis longtemps, par des professionnels de la
mode verbale. On relèvera le caractère fréquemment puéril de ce genre de
terme. Ce retour au langage bébé, dans la bouche de ceux qui veulent
s'affirmer comme adultes, confirme son absence de spontanéité et son
côté artificiel, caractéristiques d'une fabrication délibérée.
L'extension de cette espèce de sténographique à la totalité du
vocabulaire, y compris les domaines où le rendement n'est pas de mise,
finit par induire, par mimétisme, une occultation du sens de
l'expression abrégée. Seule subsiste la signification au premier degré
de l'abréviation, en son sens le plus primaire.
Une autre tendance,
apparemment contradictoire à la précédente, consiste en une recherche de
la complexification... Le paradoxe n'est qu'apparent. Confusément
conscient que l'emploi de mots raccourcis montre leur appauvrissement
mental, les locuteurs fabriquent en grande quantité des mots allongés,
pour faire voir qu'ils sont toujours capables de manier des concepts
abstraits ou complexes. Il faut remarquer à quel point les mots
raccourcis, tout autant que les mots allongés, sont soumis à la
dictature d'une véritable mode verbale. Comme toute mode, celle-ci
relève d'un processus d’appauvrissement de l'éventail des choix, qui
n'est au fond que la manifestation d'un phénomène de restriction de
l'horizon mental.
La langue française est
riche de noms et d'adjectifs pouvant décrire avec précision des êtres,
des actes ou des situations complexes. Or, cette mine est très souvent
sous-employée, et les descriptions, lorsqu'il faut les assurer avec un
vocabulaire pauvre, donnent généralement lieu à des reconstructions
caractérisées par leur lourdeur et leur inexactitude. Ainsi une mode
devient un phénomène de société (simple balourdise) puis un phénomène
sociétal (un barbarisme en prime). L’écrasement des nuances accompagne
cette confusion mentale et est rarement mieux illustré que par l’emploi
de “portable” à la place de “portatif”. Sous l’influence de l’anglais,
qui a subi avant le français une désagrégation marquée, on confond
désormais “technique” avec “technologie”. On observera également des
glissements sémantiques forcés avec, par exemple, “alternatif” que l’on
nous oblige à interpréter comme signalant une autre provenance au lieu
d’un basculement entre deux niveaux. Même chose pour “basique”, qui n’a
désormais plus rien à voir avec un pH quelconque et que les médias nous
assènent à longueur de journée. L'adjectif “drastique”, appliqué par
toute la classe politique ou médiatique aux mesures, lesquelles ne se
déplacent guère que par trains entiers, avec le sens de “très
énergique”, alors qu'il est normalement associé à ... “purgatif”. Dans
la même veine, l’usage que font actuellement les journalistes des
adjectifs “dramatique” et “excitant” aurait, il y a quelques années à
peine, déclenché les fous rires des foules. Une telle mutation des
réactions en si peu de temps dans un pays où le ridicule condamnait
effectivement quiconque avait assez de cran pour prendre la parole en
public, rend compte de l’efficacité des méthodes que Karpeltzeff dévoile
dans son ouvrage.
La féminisation du
langage a déjà été citée comme un bel exemple de crétinisation
linguistique et logique, mais les tournures utilisées le sont souvent
tout autant. Par exemple, pour assurer sa propre promotion, il est
désormais conseillé de “se vendre”, étrange formule qui n'aura connu le
succès que bien après la fin officielle de l'esclavage…
Il y a désormais
interdiction absolue, lorsqu’on parle de voyous, de faire référence à
leur origine ethnique sous peine d’être condamné pour incitation à la
“haine raciale”, tandis que les dits voyous resteront impunis par les
“autorités” terrorisées et culpabilisées de ce pays. Il y a désormais
des adjectifs et des noms tabous que l'autocensure imposée par
l'idéologie dominante interdit d'employer... On retrouve là un ressort
typique de la pensée primitive, telle qu'ont pu la décrire Lévi-Strauss,
Mauss ou Malinowski. En masquant un sujet dérangeant par une nouvelle
étiquette, on fait comme s'il n'existait pas ; encore une confirmation
que la pensée magique continue à gouverner les réactions de l'être
humain, même quand il se prétend pétri de rationalisme et de lumières !
Est-ce parce qu'on les ré-étiquette que les vieux, les nains, les
débiles et les gros cessent d'exister ? Il faut mettre ces dénégations
en parallèle avec le culte du corps prôné par le modernisme. L'humanité
virtuelle de la publicité est composée uniquement d'Apollon et de Vénus.
La rage égalitaire ne s'en prend pas seulement au mental, mais aux
physiques...
Soit dit en passant,
n'est-il pas un merveilleux de voir tous ceux qui considèrent l'uniforme
militaire comme ultime repoussoir de tous les fascismes, brailler leurs
convictions en étant tous, mâles, femelles ou autres, uniformément vêtus
de jeans, de casquettes à l'envers et de coûteuses baskets ? Sans doute,
plus sérieusement, faut-il voir là l’intemporalité, et donc l'actualité,
du panurgisme cher à Rabelais, qui atteint aujourd'hui des sommets aussi
effrayants que risibles. Même les comportements visant à se démarquer du
troupeau, à afficher une originalité, sont contingentés et
réglementés...
Le vocabulaire, purement
utilitaire, que le jargon politiquement correct qualifie affreusement,
en singeant les Anglo-Saxons, de “basique” (on eût parlé en d'autres
temps de “petit nègre”), est strictement alimentaire. Il n'a d'autre
fonction que d'assurer le minimum vital de communication pour satisfaire
aux besoins immédiats, un peu comme celui qu'on apprend en débutant dans
une langue étrangère, soit quelques centaines de mots. Or, deux
évolutions sont observables dans le monde dit moderne. D'abord, un
glissement continu des mots vers l'oubli, par passage du vocabulaire de
base au courant puis aux rayons poussiéreux des vieux dictionnaires.
Ensuite, et ce n'est pas sans corrélation avec le premier mouvement, une
diminution en valeur absolue du nombre des mots restant dans le
vocabulaire, sauf chez quelques bibliophiles, les vieux dictionnaires
finissant en effet au grenier, puis à la poubelle... En mettant de côté
le devenir ultime des mots vieillis, qui finissent naturellement par
mourir d’une mort naturelle, il faut insister sur le caractère
fondamentalement régressif de la situation actuelle, qui vient d'être
évoqué : le non-remplacement des générations de mots n'est-il qu'un
reflet des pulsions suicidaires de la civilisation occidentale ?
Sociologiquement parlant, les effets de cette tendance sont
spectaculaires : la baisse du nombre de mots du langage courant, disons
de 7000 à 4000, va le rendre incapable d'assurer sa fonction de faire
face à toutes les situations de la vie usuelle. Nous rejoignons petit à
petit le règne des primates. Faut-il rappeler que les éthologistes
reconnaissent au chien la maîtrise de 70 à 80 mots dans leurs aboiements
? Il serait utile de développer bien plus avant cette approche
numérique. Il faudrait notamment quantifier la qualité, en étudiant
l'évolution du vocabulaire, avec les techniques de la théorie de
l'information. On peut émettre la conjecture que l'examen tant des
redondances que de l'auto corrélation, au sens mathématique, qui
mesurerait le volume réel et la mémoire du discours, confirmerait un
appauvrissement accéléré de la qualité des mots. Lors des émeutes des
cités de banlieue déclenchées par les voyous en novembre 2005, les
linguistes se sont rendus compte avec effarement que ces voyous
disposaient rarement d’un vocabulaire dépassant 400 mots, vocabulaire
désormais trop restreint pour leur permettre d’exprimer leur
mécontentement autrement que par des attitudes extrêmes, puisque les
nuances leur sont désormais hors d’atteinte.
Au-delà de l’anglomanie à
la mode, on remarque néanmoins l’usage, en augmentation constante, de
termes anglais non traduits chez des auteurs qui y ont recours, non plus
pour suivre la mode, mais parce qu’ils en éprouvent véritablement le
besoin pour renforcer l’expressivité de leurs textes dans la mesure où
les équivalents français ne semblent plus leur offrir la force
suffisante. En témoigne la profusion des « success stories », des
« short lists », des « drafts », des « briefings » ou « debriefings »,
des « b to c », des « end users », des « hobbies » que l’on trouve
maintenant sous la plume de journalistes et d’écrivains sérieux qui ne
trouvent plus dans leur propre langue les ressources nécessaires pour
s’exprimer. Cette aliénation linguistique en progression constante
transforme rapidement le français en un dialecte hybride dont
l’apprentissage apparaît de plus en plus inutile dans les pays non
francophones. En effet, ce phénomène a une valeur symbolique toute
particulière puisqu’il est la preuve que le modèle suivi n’est pas
endogène, qu’il s’agisse de sciences, de littérature, de politique ou
d’économie. Si ce phénomène n’est pas unique au français et affecte la
plupart des langues européennes, il remet en question les prétentions de
ceux qui veulent le maintenir en tant que langue officielle des
instances internationales, car il n’est plus propre à véhiculer une
pensée originale.
Des phrases liquéfiées
On note également une
dégradation de la structure linguistique elle-même, une régression
accélérée de la grammaire, de la structure même des phrases et,
par-delà, de nos capacités de réflexion et d'organisation
intellectuelle. Karpeltzeff n’a pas pour ambition d’épuiser le sujet
mais il donne la liste des aspects les plus importants de cette
dégénérescence. Par exemple, il évoque la disparition des hiérarchies.
Si l'on doit dire « X est le meilleur », ce sera transformé en « X est
top niveau », puis on assistera à une pitoyable re-francisation avortée
du style « X, c'est le top », ce qui conduit à relever une seconde
disparition : celle des échelles de comparaison. Celles-ci, précisément
réglées, depuis plusieurs millénaires, dans les grammaires par les
comparatifs et superlatifs, sortent du champ de perception du sabir
dominant actuel. « Plus » et « très », oubliés, sont, dans un premier
temps, remplacés par « extrêmement » (phénomène de complexification noté
à propos du vocabulaire) ; puis, à « extrêmement » est bientôt substitué
« excessivement » (c'est la figure du contresens). On arrive ainsi à des
phrases courantes dans la planète médiatique du genre : « c'est
excessivement super, enfin j’veux dire, quelque part ça me troue... ».
La pratique du tutoiement
systématique relève du même réductionnisme. C'est aussi, à sa manière,
la suppression d'une échelle de comparaison qui distinguait “vous”, avec
qui on se limite à des échanges sociaux, diplomatiques pourrait-on dire,
et “tu”, avec qui l'on a établi, au fil du temps, un degré d'intimité
suffisant pour « tout se dire », ou presque. Le retour à la barbarie est
clair, qu'il s'agisse de primitivisation des concepts, de nivellement
par le bas ou de fausses fraternités.
Ces dérives sont
particulièrement révélatrices de la totale anesthésie du sens critique
qui les sous-tend. Sur le plan strictement linguistique, l'élimination
des échelles de comparaison joue presque exclusivement dans le sens de
l'exagération. L'expression des nuances étant bannie, on pourrait dire
que tout est mis au superlatif, et avec une telle vigueur que le sabir
politiquement correct confine de plus en plus souvent au ridicule.
Charabia de précieuses ridicules, sans même parler de son caractère
artificiel, entièrement fabriqué et imposé de l'extérieur. Il est
pourtant un domaine précis où l'exagération cède le pas à la
minimisation : celui de la sociologie descriptive, dès lors que ses
constats sont en opposition avec le credo du politiquement correct. Par
exemple un « sauvageon ethnique » (traduction : « un voyou issu de
l’immigration »), a commis un acte d'incivilité (traduction : « a cassé
la gueule ») vis-à-vis d'une personne âgée (traduction : « à une petite
vieille »).
Il faut également citer
les distinctions entre le temps linéaire absolu et celui du narrateur,
avec l'imparfait, les passés simple et composé, le plus-que-parfait, le
futur antérieur ; la prise en compte des degrés de probabilité des
événements exposés : conditionnel, subjonctif. Ces notions, plus
rébarbatives à présenter qu'à utiliser, permettaient un discours précis,
et point n’était besoin d'être docteur en philosophie ou en
mathématiques pour s'en servir. Autrement dit, elles donnaient à l'homme
ordinaire un cadre de référence simple et solide, en même temps qu'un
garde-fou. C'est sans doute pourquoi le politiquement correct s'est
appliqué à ridiculiser toutes ces « finasseries poussiéreuses de vieux
lettrés ». Exagération, direz-vous ? Oh que non, hélas ! Il y a déjà
plusieurs décennies que l'utilisateur de l'imparfait du subjonctif est
montré du doigt, à la fois comme un pédant, un snob et un passéiste, et
en tout premier lieu par les inspecteurs de l’Éducation nationale, pour
lesquels il faut accréditer l'idée que le subjonctif n'est qu'une arme
traîtresse pour tromper et donc opprimer les gens du peuple. Dans ce
domaine comme dans d'autres, la liquéfaction s'est accélérée, au point
que même la distinction élémentaire entre passé, présent et futur n'est
souvent plus maîtrisée.
Les bafouillis remplacent
maladroitement tous les mots, conjonctions ou autres qui, dans une
langue structurée, assurent les fonctions de coordination et de
subordination, c'est-à-dire, au sens le plus large, les fonctions
d'enchaînement logique entre les divers composants de la phrase. On
constate l’incapacité croissante d'exprimer la discursivité. Plus
simplement, l'usage du sabir moderne ne peut plus formuler que des
besoins, des sensations et des impressions immédiates, au sens fort du
terme. Autrement dit, il est devenu incapable de prendre le recul
nécessaire pour replacer sa pensée dans un cadre chronologique. Cette
décomposition de la pensée logique atteint un extrême dans ce qu'on a
appelé, à tort, le retour aux idéogrammes comme, par exemple : « I ♥ La
Garenne-Bezons ». Pourquoi la plupart des expressions graphiques
actuelles de l'enracinement, de l'attachement à une région, sont-elles
inspirées de schémas extérieurs à notre tradition ? L'écriture
idéographique, dont les deux exemples les plus directement parlants sont
les hiéroglyphes égyptiens et les caractères chinois, du moins dans
leurs formes les plus anciennes, relève en effet de cultures
fondamentalement différentes de la nôtre. Il s'agit d'abord de
civilisations très vieilles, on ose dire de civilisations de quatrième
âge, dont la conception de l'écoulement du temps n'est pas celle de
l'Occident, et qui sont étrangères à nos notions d'efficacité. On
soulignera également la mécanisation de la construction du discours,
même dans ces niveaux dits intellectuels. Le plan prime sur la réflexion
ou, plus prosaïquement, l'utilitaire l'emporte sur l'ouverture d'esprit
pourtant si chère aux manipulateurs.
Pour Brighelli, quiconque
dirige la langue dirige le peuple. Un tyran de Sicile avait projeté
d'interdire le mot “démocratie”, pensant que si on l’interdisait
l'expression de la chose, la chose elle-même pourrait bien disparaître.
Le système actuel se contenterait d'une langue réduite à 800 mots, comme
le “basic English” que l'Angleterre apprenait à ses serviteurs
indigènes, du temps de l'empire. Même souci, même punition. Il s'agit
aujourd'hui de former les manœuvres de l'Europe future, et 800 mots sont
bien suffisant pour obéir ... et se taire. L'orthographe a été fixée au
XIXe siècle parce qu'elle avait été ressentie comme un outil de
promotion sociale, après que la révolution et l'empire eurent fait
miroiter au peuple l'espérance d'une telle promotion. Un apprenti
boucher, Murat, pouvait bien finir maréchal d'empire, et c'était tant
mieux. On veut l'annihiler aujourd'hui parce que, justement, il n'est
plus question de favoriser un quelconque mouvement sur l'échelle des
rangs de fortune. Prolo tu es né, prolo tu resteras, et si possible
deviendras, car nous n'avons pas besoin de toi au sommet. Culture
d'héritiers frileux, qui ne cherchent qu'à se préserver. L'ortograf est
la graphie des futures ilotes, esclaves enchaînés à jamais par leur
manque de compétences, dont l’acquisition est habilement inhibée par les
nouvelles formules d’enseignement primaire et secondaire, qui sont bien
évidemment les plus importants car ils sont à la base de tous les
autres. Cela conviendra à une société qui, ostensiblement, traite le
problème du chômage en proposant la création d'emplois de gens de maison
et de livreurs de pizzas. Brighelli a fait carrière dans l’Éducation
nationale. Il sait de quoi il parle quand il souligne la pauvreté
absolue de la langue pratiquée par tous les damnés du système. Les
jeunes se serrent autour d'un langage schtroumpf comme Erectus se
pelotonnait dans son abri sous roche. Il est le plus petit commun
dénominateur des morts de faim de la culture. Les quelques mots du
groupe sont mots à tout faire, et c'est tant mieux, puisqu'on leur
prévoit un emploi à tout faire, et à ne rien dire…
Brighelli souligne que
les inventions verbales, dans ce contexte d'appauvrissement général, ne
témoignent nullement de la vigueur de la langue, mais de son extinction.
Le mot branché (chébran, bléca, ce que vous voudrez) est l'argot d'une
secte, d'un gang, un clan. Il n'enrichit pas la langue, il entérine
l'exclusion des jeunes qui n'ont plus les mots pour organiser ne
serait-ce qu'un embryon de pensée.
Qui nous fait parler
comme ça ?
La régression du
vocabulaire et de la grammaire ne saurait être considérée comme un
phénomène d'évolution naturelle, dans l'acception généralement donnée à
ce mot. Sa résultante, la régression de la langue, va en effet en
sens inverse de la notion même de progrès de l'espèce humaine. Quant
à sa forme supérieure, la perversion des mots, elle est l'acte
anti-naturel par excellence. Le triomphe du franglais en est une
caricature, et le français régresse, non pas au profit d'une langue plus
forte qui serait l'anglais ou l'américain, mais devant un sabir dont la
structure nous fait reculer de plusieurs millénaires dans l'évolution de
l'intelligence, et qui ronge d'ailleurs tout autant l'anglais. Rappelons
qu'à l'origine, le “sabir” était un charabia purement utilitaire,
mélange de français, d’arabe, d’espagnol et d’italien, utilisé par les
marins de langues maternelles différentes pour communiquer entre eux
dans les ports de la Méditerranée. Ce n'était pas une langue, mais
plutôt une sorte de petit nègre uniquement destiné à la transmission de
données rudimentaires, à usage alimentaire et immédiat. Or, et il faut y
insister, le franglais actuel présente les mêmes caractéristiques et,
s'il envahit notre langue, il a d'abord été une dénaturation régressive
de l'anglo-américain. Ce qui est sans précédent, répétons-le, c'est
que la forme régressive prend le pas sur la forme structurée.
L’Histoire présente d’innombrables exemples de dialectes déplacés par
des langues plus structurées, presque toujours supports de civilisations
supérieures. Or, l’invasion du franglais et du “basic English” est
exactement l’inverse. Il faut dès maintenant tordre le cou à un mensonge
qui est complaisamment véhiculé. Celui que « toute langue qui n'intègre
pas de mots nouveaux est une langue morte ou qui le sera dans un avenir
proche ». Cette assertion a falsifié le constat de la linguistique. Le
sabir franglais n'est pas en effet du français, ni de l'anglais, enrichi
du vocabulaire de l'idéologie dominante, mais une simple bouillie de
langage qui corrode et dissout les langues d'origine, celle des cultures
d'où est issue cette idéologie. Ce n'est donc pas une langue, et
l'affirmation, en partie vraie, que les langues vivantes s’enrichissent
en assimilant des vocables extérieurs, ne peut donc pas lui être
appliquée. Une autre affirmation mais qui est, cette fois-ci, un
mensonge délibéré, répété à l’envi par les médias et les soi-disant
spécialistes de la langue, est que le langage est le résultat exclusif
de l’usage. Or, les langues qui sont le support de cultures développées,
celles qui ont donné naissance à des sciences et des techniques
avancées, ont toutes été normées. Les normes ont été
indispensables pour assurer des communications dépourvues d’ambiguïté au
sein de sociétés dont l’essor a été assuré par la division du travail et
la spécialisation technique. Il est évident qu’une société avancée ne
peut subsister si elle tolère la régression du langage qu’elle utilise.
Nous ne le voyons pas à court terme du fait de l’inertie inhérente aux
systèmes sociaux mais la régression du langage précède bien évidemment
la régression de leur savoir, de leur savoir-faire, de leurs valeurs
qu’ils ne peuvent plus communiquer et, par voie de conséquence, de leurs
structures. La rectitude orthographique, grammaticale et syntaxique
n’est pas un but en soi mais elle est la preuve qu’un énoncé oral a été
correctement interprété, dans le cas d’une dictée ou d’une prise de
notes, ou que l’auteur d’un texte écrit a correctement articulé les
diverses étapes de sa pensée pour se faire comprendre. Il faut
comprendre que tous les correcteurs orthographiques disponibles sur les
divers systèmes de traitement de texte et que tous les programmes
d’interprétation de la parole et de dictée vocale ne pourront jamais
pallier les éventuelles carences de ceux qui écrivent mais seulement
leur prêter assistance dans l’application de règles déjà assimilées.
Lorsqu’on lit des rapports rendus incompréhensibles par le fait que les
élèves ingénieurs qui les ont rédigés ne maîtrisent plus leur langue, on
ne peut s’empêcher de penser que les sciences et les techniques
occidentales, dont l’essor a été rendu possible en partie par la
normalisation des langues dès le XVe siècle, sont sur la voie d’un
inéluctable déclin. On peut déjà s’en rendre compte par l’acceptation
assez générale d’une conception dévoyée de la science qui est assimilée
de plus en plus à une activité exclusivement lucrative… Quant à l’outil
de production, il est de plus en plus souvent délocalisé dans les pays
dits en voie de développement.
Brighelli associe le
point d’origine du phénomène de dégradation linguistique aux événements
de mai 68. Selon lui, les accords de Grenelle firent très peur à la
droite. Il fallait absolument prévenir, désormais, les insurrections à
l'ancienne (sur le modèle de 1936), qui désorganisent toujours
durablement les affaires. Nos “élites” ont compris qu'il était de toute
première urgence de fabriquer les personnels aculturels dont le marché
avait besoin. Dans ces dernières années, et pour la première fois depuis
trois décennies, la demande de travailleurs non qualifiés a notablement
augmenté en France… Il faut ajouter à cela le poids psychologique des
CDD, qui ont tendance à se généraliser, les facilités faites aux
entreprises pour licencier ou délocaliser, et nous obtenons ce que nous
avons aujourd'hui : une classe ouvrière parfaitement dépourvue de tout
moyen de s'insurger. Brighelli remarque le décervelage concocté par des
médias qui pataugent entre médiocre et minable. Plus personne ne peut
même envisager de manifester sa mauvaise humeur. Trente ans de réformes
habiles ont répudié l'intelligence, parce que l'intelligence est moins
l'adaptation que la contestation. Plus rien ne permet à l'élève de lui
imposer un savoir : l'esclave habilement fabriqué jouit de son
ignorance, et s'insurge même contre les fauteurs de troubles, tous ceux
qui voudraient encore lui apprendre à sortir de sa torpeur. Les élèves
sont constamment stimulés à se disperser dans l'éphémère, un
divertissement qui ne les divertit même pas. Et c'est ainsi que, de
classes vertes en découvertes d'entreprises, de forums d’orientation en
recherche sur Internet, d'ateliers macramé en musées de sel gemme,
l'élève s'étiole et se délite dans la futilité, le copié-collé, le
bavardage et les faux-semblants. Brighelli affirme que tout ce qui
compte pour le pédagogue institutionnel est, qu'au final, l'apprenant
n'ait rien appris, puisque tel est l'objectif ultime, profondément
réactionnaire sous ses oripeaux modernistes. Les élèves, victimes du
système, déjà fatigués d'être avant d'avoir été, neurones avachis et
informes, sans appétence ni compétence, et que l'école entretient dans
le marasme en refusant de leur donner matière à réfléchir… Laissés aux
portes de la pensée, les élèves, trahis par l'institution, sans désir ni
révolte, seront les braves petits soldats du libéralisme triomphant et
de la social-démocratie molle, pain béni pour les confédérations
patronales et les partis qui les soutiennent, à droite comme à gauche.
Brighelli remarque que
l’on n’a jamais parlé autant de formations professionnalisantes alors
que le chômage et le sous-emploi n’ont jamais atteint des niveaux aussi
élevés. Les croyants des filières professionnelles ignorent, parce que
leur formation généraliste a été fort négligée, que les animaux
ultra-spécialisés ont disparu dès que les conditions de vie ont changé,
et elles changent tout le temps. S’il a survécu, c'est que l’homme est
la bête la plus polyvalente qui soit. L'homme a un cerveau et les moyens
de transmettre une culture et ce qui nous rend fort n'est pas le
surentraînement d'un réflexe précis. C'est notre capacité de réflexion,
de comparaison, de déduction et surtout de transmission. Nous sommes des
passeurs et les produits d'une culture et l'on voudrait nous en priver !
Les bacheliers des années 50 aux années 70 arrivaient de tous les
horizons sociaux, puisque tous ceux qui intégraient les lycées
bénéficiaient peu ou prou de la même culture généraliste. L’élite
actuelle n'est composée que d'héritiers. Le système, clos sur lui-même,
incite à l'endogamie d'une classe dirigeante plus cadenassée encore sur
ses prérogatives et ses privilèges que l'aristocratie du XVIIIe siècle.
Une petite minorité s'auto perpétue, en regardant de loin une grande
masse taillable et corvéable à merci, les futurs titulaires d'une
licence « made in ANPE ».
Les élites se dégagent
d'elles-mêmes, dans des lieux spécialisés. Plus exactement, elles se
clonent. Jamais l'échelle sociale, qui était la base de notre
démocratie, n'a été si peu parcourue. La carte scolaire, habilement
utilisée, a fait de la génétique une science exacte : les alphas (pour
reprendre la terminologie de Huxley) engendrent les alphas d'élite, et
les epsilons des ouvriers non qualifiés et des bonnes à tout faire. Un
enfant de cadre supérieur ne saurait être qu'un esprit ... supérieur. On
a permis ainsi aux élites au pouvoir de perdurer. La république, en
anéantissant l'école de la république, est redevenue une oligarchie
figée. Un enfant des banlieues défavorisées a autant de chances
d'accéder aux grandes écoles qu'un noir de Harlem de devenir Michel
Jordan. La probabilité existe, sur le papier, mais elle est nulle, dans
la réalité.
Toujours selon Brighelli,
il faut à l'économie de marché une masse énorme de travailleurs
déqualifiés pour survivre, car ils devront non seulement accepter des
conditions de travail régressives mais aussi assurer le rôle de
consommateurs qui continueront à acheter avec de l’argent qu’ils n’ont
pas, grâce au crédit, des objets dont ils n’ont pas besoin, ce qui aura
pour avantage de les enchaîner un peu plus au système, comme c’est le
cas pour les Étasuniens moyens, devenus débiteurs à vie, depuis une
trentaine d’années. Le savoir est désormais interdit de séjour. Formé
aux métiers d'aujourd'hui, les élèves se retrouvent Gros-Jean comme
devant face aux métiers de demain, et demain, c'est chaque jour, en ces
temps d'accélération technique. Pour se ressaisir, comprendre ce qu'ils
ont à faire, encore faudrait-il que les techniciens aient une base
référentielle. Ils en sont dépourvus. Aujourd’hui, l'ouvrier ne sait
plus ce qu'il est. Il était autrefois membre d'une communauté, avec une
histoire, faite de luttes, de succès et de replis. Coupé de sa propre
histoire, le peuple n'est plus qu'une masse sans identité, un objet
entre les mains de ses maîtres. Quelque part, au cours des années 70, a
sans doute germé l'idée qu'un peuple amnésique ne se révolterait plus.
Il faut pas de mal de calories pour réussir une révolution. Il faut du
savoir pour oser une protestation. Eh bien ! On y est. L'école a formé
un troupeau aveugle. Pour Brighelli, la vraie violence, elle est là.
Si, d'un côté,
l'industrie réclame quelques techniciens ou cadres supérieurs très
performants pour la conception des produits et la mise en place de leurs
chaînes de fabrication, elle a besoin de l'autre d'une masse de
travailleurs de plus en plus polyvalents. Comprenons qu'une formation
initiale sérieuse leur est de moins en moins nécessaire. Elle est de
moins nécessaire car l’informatique et les automates viennent maintenant
soulager l’effort mental en se chargeant de toutes les tâches
répétitives ou demandant une attention prolongée, des vérifications et
des calculs répétitifs, des transcriptions, des classements et des
recherches documentaires, mais là n’est pas le véritable problème. Le
véritable problème est que les tâches demandant encore une intervention
humaine lourde ont été délocalisées, puisque la gestion se fait
désormais d’après des critères exclusivement financiers et au bénéfice
des actionnaires, la société étant désormais subordonnée à l’économie et
non l’inverse, avec l’acquiescement d’un pouvoir qui a clairement trahi
ses électeurs. Dans ce contexte, les connaissances demandées se bornent
souvent à savoir se servir d'un traitement de texte ou d'Internet, à
prononcer quelques phrases standardisées dans deux ou trois langues
européennes et savoir obligatoirement les ânonner dans la langue des
maîtres présumés du moment, c’est-à-dire en anglais. Ces compétences de
base seront désormais la fin dernière de l'enseignement, et les
propositions de la commission Thélot allaient exactement dans ce sens.
Lorsqu’on donne le droit de parole à de tels saboteurs de l’éducation
véritable, comment faire comprendre à des élèves, spectateurs béats des
impostures médiatiques, que Flaubert s'échinait chaque jour à produire
dix lignes satisfaisantes, et rapidement jugées insatisfaisantes ?
Comment leur faire admettre qu’il lui a fallu des années pour rédiger
chacune de ses œuvres, quand le moindre événement engendre dix livres en
deux mois ? À la massification de l'enseignement, amorcée dans les
années 80 - 90, correspond désormais un système double. On forme
quelques élites avec des compétences multiples, et on cantonne tous les
autres dans un désert culturel. Au privé désormais d'assurer plus tard
la remise à niveau, si tant est qu’elle soit jugée nécessaire, via des
stages de formation, de cette masse taillable et corvéable à merci. Ces
travailleurs, en formation permanente tout au long de la vie, n'auront
de garantis ni d'emploi, ni de salaire, puisque leurs compétences seront
sans cesse révisées, et qu'ils repartiront à chaque fois au plus bas de
leurs nouvelles spécialisations. Qu'en est-il, dans ce contexte, de la
culture que les collèges et lycées enseignaient jusqu'alors ? Elle
disparaît sous des savoirs parcellaires et, sous prétexte de former les
élèves aux besoins de l'industrie, on leur refuse ce qui leur permettait
de progresser dans l'échelle sociale. Sauf, bien entendu, pour les
héritiers qui, cantonnés dans quelques lycées d'élite, reprendront le
flambeau de leurs parents. Le système européen rêvé par les technocrates
de Bruxelles, c'est la fin de l'échelle sociale. Et il faut désormais se
tourner vers le privé comme aux États-Unis, modèle apparemment
incontournable pour financer l'éducation, dans la perspective d’un
désengagement de l'État. On définit des compétences de base qui mettront
l'élève moyen juste au-dessus du niveau d'un berger allemand, et on
fabrique une main-d'œuvre sans cesse ballottée entre les CDD et l’ANPE,
qui offrira aux entreprises un vivier inépuisable et complaisant.
La transposition aux
comportements
Être maître de la langue,
c'est disposer d'une arme formidable pour être maître des esprits. La
conception purement utilitaire du rôle de la langue facilite cette
approche et cela explique pourquoi peu importe aux manipulateurs de
dénaturer celle-ci, du moment que la tâche de la police de la pensée en
est facilitée, et à condition bien sûr de préserver, pour leur usage
exclusif, une langue des chefs qui garde toute sa richesse et sa
subtilité. La déstructuration de la langue, la distorsion du
vocabulaire, l’introduction incontrôlée de termes étrangers mal compris
ou souvent pris à contresens provoquent chez les locuteurs le doute, la
réduction du sens critique. L’infériorisation qui résulte de
l’obligation, dans le monde du travail, d’avoir très souvent recours à
une langue étrangère, mal maîtrisée, mais censée être la seule langue de
communication internationale, et donc d’essence supérieure, détruit la
capacité revendicative des individus.
Dans “La fabrique du
crétin”, Brighelli écrit : « Dans les années 70, avec le libéralisme
moderne naissant, fut inventée la mondialisation. Une nouvelle économie
se mettait en place, qui devait composer avec deux ou trois millions de
chômeurs (en France), une bonne dizaine de millions d'emplois précaires
et incertains, mais structurels, et quelques centaines de millions
d'affamés qui frappaient à la porte, et qui allaient permettre cette
merveille du capitalisme renaissant, les délocalisations. Que, dans un
tel contexte, qui perdure et s'aggrave depuis 30 ans, aucun mouvement
social n'a trouvé les ressources populaires pour s'imposer, voilà qui
est étonnant, et qui demande explication ». Cette perte du sens
critique, cette incapacité de revendication va cependant beaucoup plus
loin. Karpeltzeff remarque que le système s'applique à prouver sa
capacité à avaler et sans délai n'importe quelle nouveauté, si inepte et
farfelue soit-elle. « Plus une bouse est épaisse », écrit-il, « et plus
il convient de la poser avec un sourire gourmand dans son assiette à
dessert, et de la bâfrer avec un sourire réjoui et des claquements de
langue appréciateurs, à l'unique condition que ce soit devant les
caméras ». Le nouveau totalitarisme est dans la pensée politiquement
correcte. Il importe qu’il y ait, au fronton de tous les goulags
modernes, guirlandes, paillettes et strass. Les années 90 coïncident
avec le début de la phase ultime de liquéfaction culturelle et sociale.
Tous les styles, toutes les modes coexistent dans un magma entièrement
déstructuré. Plus rien n’est ni bien ni mal, ni important ni accessoire,
mais tout est « cool » et « soft ». À l'infestation, déjà ancienne, des
variétés par la musique anglo-saxonne, est venu se superposer plus
récemment une nouvelle manie : faire parler les personnages des réclames
(et tout spécialement les mannequins, pardon les “top models”) en
français, mais avec un accent américain de pacotille... On ne sourit
même plus aux illustrations les plus caricaturales d'un asservissement
volontaire, dans sa version orwellienne, où le nouvel esclave est, en
plus, persuadé de progresser !
Il s’agit de créer un
terrain, pour reprendre un vilain mot qu'affectionnent les sociologues
anarchistes de salon, favorable à l'épanouissement des confusions
sémantiques et psychologiques. L'important n'est plus ce qu'on dit, mais
l'effet que l'on produit. L’image l’emporte sur la vérité. Les
manipulateurs de gauche comme de droite ont pu construire toute une
mécanique de la désinformation. Il s'agit simplement d'orienter le choix
et la présentation des faits qui sont livrés en pâture à des foules sous
le flot du bavardage médiatique, pour achever les derniers restes de
leur sens critique et les transformer enfin en cette cire vierge dans
laquelle on pourra ensuite graver tout à loisir. Tout y passe :
travestissement de la vérité, grossissement de faits mineurs présentés
comme hautement révélateurs d'un état d'esprit, omissions calculées,
mensonges éhontés. Qu'on se souvienne seulement dans l'actualité des
dernières années des soldats de Saddam Hussein débranchant les couveuses
des bébés, dont il fut prouvé par la suite que c'était un énorme trucage
médiatique commandité par les agresseurs de l'Irak. Et que dire des
70.000 morts de Timisoara ou, encore de l’armée de Saddam Hussein,
quatrième armée du monde, dotée d'un énorme arsenal d'armes de
destruction massive ??
L'individu perd peu à peu
sa faculté de distanciation par rapport à l'immédiat et, partant, ses
capacités de jugement. C'est le cas à la télévision ou les silences sont
rigoureusement interdits. Le temps de silence en effet ne doit pas
dépasser trois secondes, exceptionnellement quatre. Celui qui ne réagit
pas au quart de tour est ainsi présenté comme un incapable. On accrédite
l'idée, grossièrement mensongère, que la rapidité de réaction est la
seule qualité nécessaire pour faire preuve d'une bonne intégration
sociale... Singulière conception, en ces temps où tout dégouline de
“valeurs”, qui assimile le meilleur homme au chien de Pavlov. La
présentation de sujets d'actualité au journal quotidien ne doit pas
dépasser 27 à 35 secondes car, au-delà, le spectateur se fatigue et
change de chaîne (pardon, il « zappe ») ! On pourra toutefois relever
comment ces normes minutieuses sont mises au rancart quand la
circonstance est décrétée exceptionnelle, en se rappelant les dizaines
d'heures durant lesquelles on nous asséna, en boucle, les images des
tours du “World Trade Center” brûlant puis s’écroulant le jour du 11
septembre 2001. On remarquera aussi comment, dès le lendemain de
l'attentat, les images réelles des tours cédèrent de plus en plus
souvent la place, sans qu'aucune chaîne de télévision ne le signale, à
des images de synthèse, fabriquées en studio, qui montraient mieux les
impacts des avions, les incendies, les gens sautant par les fenêtres,
etc. Globalement, le sabir des médias actuels, lorsqu'on le décortique,
se caractérise toutefois par une quantité d'informations réelles
étonnamment faible, quand elle n'est pas inexistante, mais le but réel
est bien évidemment d’influencer l'esprit du récepteur, qu'il s'agit
d'orienter par action sur son inconscient, et non par raisonnement
logique.
Parallèlement, Brighelli
trouve significatif que l’on élimine tout ce qui est soit esthétique,
soit historique. Il s'agit de couper le peuple (ces recommandations
minimalistes ne s'appliquent pas à l'autre France, celle des bons lycées
et collèges) de sa mémoire, d'un côté, et de sa capacité de jugement, de
l'autre. Un peuple sans histoire est, probablement, un peuple heureux,
et même imbécile heureux. Un peuple sans goût, sans initiation aux
Beaux-Arts, à la musique, à la littérature, est un peuple prêt à croire
que la télévision offre des produits de qualité, entre deux publicités,
et un peuple sans philosophie absorbera tous les prêts-à-penser que le
marché essaiera de lui faire avaler. Répudiez Socrate et Spinoza, il
vous restera toujours Ron Hubbard ! En l'absence de repères, les
mémoires collective et individuelle s'effacent. Le but de la nouvelle
pédagogie, le but du capitalisme contemporain, seraient-ils l'Alzheimer
généralisé ?
Non seulement l'Histoire
en tant que telle est désormais le parent pauvre du système, mais elle
est éliminée de toutes les matières où elle subsistait. L'enseignement
des langues, à force de privilégier l'étude de la presse contemporaine,
s’efforce de gommer l'existence d'une littérature antérieure. L'espagnol
s'étudie sans Cervantès, l'anglais sans Shakespeare. Désormais, on
communique, c'est-à-dire que l'on ânonne, puisque apprendre une langue
sans étudier la civilisation qui la parle, c'est se couper de tout ce
qui fait sa richesse, sa substance même. C'est le langage moins la
fonction référentielle...
Brighelli affirme que
seule une culture générale de bon aloi peut effectivement permettre de
s'insérer dans des voies spécialisées. Seule elle peut ouvrir l'esprit,
dégager des attitudes, autoriser une reconnaissance et un dialogue, et
confondre effectivement le fils de prolétaire avec le fils de bourgeois.
Seule, elle peut garantir l'égalité des chances. Qui ne voit que le
prétexte de se soucier de la France d'en bas camoufle la volonté de la
France d'en haut de s'auto-perpétuer ! L'élitisme bureaucratique rêve
d'endogamie. Jamais le renouvellement des élites autoproclamées n'a été
aussi faible. L'éradication du savoir, son éclatement en connaissances
parcellaires, a été l'instrument d'une bourgeoisie frileuse pour
s'instituer en aristocratie figée. Le système pervers actuellement en
place, l'effet le plus paradoxal et le plus prévisible de la
massification, ont pour fonction première de décérébrer l'enfant de
prolétaire, et d'ériger celui du bourgeois en héritier de ses parents.
L'existence, bien connue de Brighelli, de collèges et de lycées à deux
vitesses, entre ceux des banlieues ou des provinces les moins bien
équipées, et ceux des quartiers les plus huppés des grandes villes,
entérine des différences sociales que l'école de la république voulait
atténuer. Jamais il n’y a eu si peu de filles ou de fils d'ouvriers et
d'employés dans les grandes écoles, au point que Sciences-Po, dans un
splendide exercice de charité chrétienne, a ouvert son école parisienne
sans concours à quelques banlieusards méritants. Nous voilà revenus au
bon vieux temps des concours de rosières, et il est sans doute inutile
d’insister sur le mépris que manifeste une telle pratique.
Ce que l'on appelait
jusqu'alors culture était l’héritage commun de ce que le passé avait
produit de plus significatif et de plus exemplaire. Affirmer, comme on
l'a fait à partir de 1981, que toute culture est plurielle, et que les
mobylettes fonctionnent un mélange, c'était détruire, sciemment,
l'apport des 50 ou 60 derniers siècles. Alexandrie ? Alexandra ! Memphis
? Tennessee ! On a coupé la lumière ! Dans un premier temps, on efface
les mémoires. Dieu aime les analphabètes ! Sous prétexte d'instruire, le
missionnaire brûle la bibliothèque. L'adolescent, mal dans sa peau et
dans sa tête, hésite à ne pas croire, parce que l'agnosticisme requiert
les pleins pouvoirs de l'esprit, et que l'adolescence est avant tout
impuissance, tant ses désirs sont supérieurs à ses capacités.
Au moins jusqu'à
l'avènement de la régression moderniste, on ne remettait pas en cause la
subordination de l'économie à la politique, sans parler de la
subordination de la politique au sacré. Les riches banquiers ou
négociants du Moyen Âge ou de la renaissance qui prêtaient au roi ne
voyaient là qu'une opération commerciale à très haut risque, source de
profits astronomiques si elle réussissait mais qui, bien souvent, se
terminait en catastrophe, quand le monarque, au nom de ce qu'on appela
plus tard la raison d'État, refusait froidement d'honorer ses dettes.
La
déification de la science est une autre composante de la régression
mentale induite, en partie, par la régression du langage. On a érigé en
dogme, pire même, en Dieu, le progrès dans sa acception actuelle,
progrès dont, pour paraphraser le vocabulaire de l'islam, « l'Évolution
est le prophète ». On s’efforce de réduire la pensée humaine à la
rationalité. Partant de ce postulat faux, l'idéologie dominante a pu
aisément, en utilisant des règles de logique juste, construire des
déductions fausses, qui culminent dans l'absurde kafkaïen avec les
équations triomphantes de ce qu'ils appellent horriblement les
« sciences humaines ». Économistes, psychologues, sociologues,
linguistes font tous assaut de courbes, de diagrammes et de formules...
Ne sommes-nous pas dans le siècle de la technique par excellence ?
Quiconque n’accepterait pas une explication dont l’habillage paraît
scientifique passerait pour un sous-développé déconnecté de son époque,
mais le système s’est évertué à faire des croyants. Bien manipulée,
cette langue ésotérique permet de les plonger dans une espèce
d'ahurissement mystique, alors que son contenu réel est souvent aussi
vide que celui des messages médiatiques, comme on pourra s'en convaincre
à la lecture de l'excellente analyse illustrée qu'en a donnée Alain de
Benoist dans « les idées à l'endroit » (éditions libres Hallier, 1979).
« La cuistrerie dans le discours », écrit ce dernier, « consiste à
employer systématiquement des formules mathématiques, même et surtout
quand celles-ci n'ajoutent rien à l'exposé, en en appauvrissant la
portée et en aboutissant à restituer en fin de parcours des hypothèses
générales banales ou des vérités élémentaires introduites subrepticement
dès le début de l'énoncé ». D'un côté, il y a le savant, qui éclaire le
peuple, qui a pour volonté de chasser tous les démons de
l'obscurantisme, et qui veut lui montrer combien les mauvais bergers de
tout temps trompaient en usant de mots compliqués, alors que la vérité
vraie était toute simple... Nos intellectuels, dans la mesure où ils
sont des idéologues, cherchent à passer pour des savants. Dans notre
environnement idiot-visuel, nous voyons d’innombrables théoriciens de
l'économie ou de la sociologie qui ne sont pratiquement jamais des chefs
d'entreprise ou des grands politiques. L'économie et la sociologie
regorgent d'ouvrages savants, tout bouffis d'équations dignes de la
physique nucléaire, qui s'appliquent à prouver comme des vérités
révélées leurs résultats, que le premier rhume de la bourse ou la
première grève de la fonction publique mettront cul par-dessus tête.
Celui qui croit que l'histoire est uniquement faite par les hommes qui
tiennent le devant de la scène et qu'elle est déterminée par les
facteurs économiques et politiques, sociaux et culturels les plus
apparents, celui-là ne voit et ne cherche rien de plus, mais c'est
justement cela que souhaite toute force qui veut agir en sous-main.
C'est une civilisation qu'ont rendue myope et sans défense les préjugés
positifs, rationalistes et scientistes. Nous n'avons en fait là qu'une
image saisissante de l'asservissement du politique à l'économique,
caractéristique du délabrement social actuel voulu par les
manipulateurs. Nous faisons face à une mutation régressive dans le
cheminement du vivant, on pourrait dire une dégénérescence cancéreuse,
dont l'élimination relève le processus de défense immunitaire. Les
barbouilleurs d'abstraction branchés et grassement subventionnés
auto-anesthésient leur sens critique et ceux de leurs auditeurs avec une
facilité qui en dit long sur l'efficacité du travail de démolition de
leurs maîtres.
A la recherche de
l’ennemi
Karpeltzeff identifie
d’abord les courroies de transmission. La caste médiatique, ce
« quatrième pouvoir », en premier lieu et dont la mainmise sur les
médias n'a en effet qu'un seul objectif : l'asservissement psychologique
des individus, au moyen d'un outil dont il a l'exclusivité. Le pouvoir
d'informer est utilisé par les “médiocrates” pour appliquer les méthodes
de police politique. In fine, on trouve derrière le comportement de la
caste médiatique la tactique d'enfermement mental dont le but est de
dénier le droit à l'existence de toute pensée non autorisée. Les
propriétaires de l'éducation constituent le deuxième relais. On
remarquera par ailleurs que la soumission des enseignants à des
doctrines totalitaires a conduit à un second dévoiement, également
grave, de leur mission. Ils se sont décrétés seuls maîtres de
l'éducation des enfants, expliquant aux parents leur prétendue
incompétence en ce domaine. Cette démarche schizophrénique n’est que le
reflet d'une époque marxiste bien connue, qui consiste à susciter des
oppositions de classes purement artificielles pour mieux subjuguer les
individus.
Karpeltzeff passe ensuite
à la description de la guerre indirecte, de ses objectifs et de ses
méthodes, propres à renverser le pouvoir légitime d'un pays, à
démobiliser ses citoyens en vue d'en prendre le pouvoir. Il s'agit
essentiellement de subversion. L'objectif des méthodes subversives a
toujours été la conversion des esprits des adversaires, des plus
fragiles d'entre eux tout au moins, voire le retournement d'une nation
tout entière. Il faut déconsidérer le pouvoir politique ennemi, et
surtout donc détacher, en jouant sur la culpabilisation et la peur, ceux
qui auraient pu venir à son secours en cas de péril. C'est
François-Émile Babeuf (dit Gracchus) qui formula le premier le concept
d'un coup d'état perpétré en s'appuyant sur la sidération de l'opinion
publique... Ces techniques non guerrières n'emploient en fait que deux
outils : l’argent, dont la toute-puissance semble hélas consubstantielle
à l'espèce humaine, et la langue, qu'on nous pardonnera de réduire
provisoirement au rang d'outil indispensable pour acquérir tout ce qui
n'est pas financier.
Depuis 1945, la
subversion a trouvé un terrain extraordinairement fertile dans les
combats révolutionnaires. C'est là l'illustration d'une évolution
fondamentale de sa finalité, en apparence tout au moins. Elle a cessé
d'être l'arme d'un pays contre un autre, pour devenir celle des
minorités désireuses de prendre le pouvoir dans leur propre pays, dont
elles se considèrent comme les seuls éléments éclairés... sans se rendre
compte qu'elles ne sont souvent que le jouet inconscient de puissants
intérêts étrangers qui ont, eux, une stratégie de conquête bien réelle
et bien arrêtée, et n'utilisent ces malheureux illuminés que comme des
relais commodes : les imbéciles utiles de Lénine…
Le mot guerre a signifié
jusqu'à la première guerre mondiale et, pour ceux qui ne comprenaient
pas très vite, jusqu'à la seconde, une sorte de spécialisation des
moyens de destruction obéissants encore, bien que de moins en moins, aux
règles d’un jeu. Maintenant, il ne faut prendre en considération que les
notions d'expansion et de conquête qui se présentent, quand elles ont à
se présenter, sous la forme de ce qu'il est convenu de nommer
idéologies. En réalité, la logique qui préside à ces processus est la
logique de l'action sans limite. En fait, de la guerre supra-planétaire
aux manipulations de la sémantique, du terrorisme aux grandes invasions
modernes largement commencées, de l'école falsifiée aux médias
criminogènes, de l'extension de la drogue aux méfaits du syndicalisme,
entre des moyens de destructions variées qui tendent à recouvrir le
champ actuel des possibles, on peut considérer qu'il y a une chaîne
continue, dont les différents maillons sont les différents moyens de
faire prévaloir une volonté politique, et d'atteindre les objectifs
successifs que se donne cette volonté. Ainsi on peut tenir pour des
maillons de cette chaîne, en dehors des plus connues dont traitent les
rubriques militaires des journaux, le ou les terrorismes, le ou les
pacifismes, l'action sur l'économie, les techniques de déstabilisation
par les diverses formes de désinformation, l'action des agents
d'influence, le fait d’infuser ou de transfuser des “convictions” en
aidant à constituer un conformisme ou à l'infléchir, le fait d'user des
grandes orgues de la publicité pour célébrer les crimes les plus sales,
poser et proposer pour modèle la crapule, dresser en excitant les
ressentiments, les unes contre les autres, les différentes catégories
constituant la population. Même le féminisme, où l'action en faveur des
homosexuels, peut avoir une fonction déstabilisatrice dans un tel
dispositif…
Il y a des moyens de
conquête dans lesquels la guerre dite classique ne joue aucun rôle et,
contrairement aux adages anciens, on peut « en finir » sans faire
occuper le terrain par des gens en uniforme. On peut même en partie
mener des actions d'expansion et de conquête par le biais de gens qui
ignorent complètement ce qu'ils font. Une nation peut finir, et cela
nous menace, par ne plus être dans son propre camp. Ceci pour faire
valoir que le conformisme qui correspond chronologiquement au pouvoir
intellectuel de la gauche, constitue un phénomène de première grandeur,
et qu'on n'a pas coutume d'examiner dans son ensemble.
L'objectif
tactique premier de la subversion est de démontrer à l'opinion mondiale
l'incapacité de l'État que l’on veut abattre à réagir comme il le faut
lorsqu'il est confronté à une situation de crise aiguë. Un usage
systématique et habile des techniques d'infiltration et de
désinformation a permis de créer une situation internationale
particulièrement perméable à ce genre de démarche. La subversion est
fondée sur la manipulation des symboles et des archétypes.
L'incontestable originalité de la désinformation aujourd'hui repose,
semble-t-il, sur trois données nouvelles :
-
l'apparition d'une
méthodologie fondée sur les acquis de la psychosociologie, servant de
base théorique.
-
l'emprise considérable et
l'extrême diversité des moyens de diffusion de l'information : les
médias.
-
son emploi comme un
véritable système d'armes, ayant nécessité la création d'organismes
spécialisés qui ont pris dans certains pays une extension effrayante.
Les succès des moyens
d'action employés par la désinformation dans le tiers-monde, où le mythe
fédérateur est souvent celui d'une unité artificielle et sans
enracinement, appuyée sur des présentations distordues des histoires et
des religions, illustre clairement l'usage de cette technique. La
« négritude » chère au président Senghor, puis ré-exploitée par le
président Mandela, prix Nobel de la paix, a été un puissant moteur de
lutte contre le « blanc oppresseur »... Imagine-t-on de fédérer les
Européens sous la bannière de la « blanchitude » ?
Pendant trop longtemps,
l'Occident a méconnu la guerre indirecte. On a voulu ignorer cette
science, malgré les cris d'alarme lancés par quelques guetteurs isolés
et observateurs extrêmement sagaces, tels Gustave le Bon (voir “La
psychologie des temps nouveaux”), Serge Tchakhotine (voir “Le viol des
foules par la propagande politique”) ou, beaucoup plus près de nous,
Vladimir Volkoff (voir “La désinformation, arme de guerre”). La
manipulation n'a fait qu'empirer mais, faute d'avoir su, ou osé,
désigner le nouveau visage de l'ennemi, la plupart de ceux qui auraient
dû jouer leur rôle de sentinelles naturelles ont refermé les yeux. Il y
a eu occultation volontaire du caractère essentiellement idéologique de
la méthode, et surtout occultation de ses fondements psychologiques,
qui échappent à la rationalité. Chaque action locale de subversion,
comme chaque pion posé au jeu de go, n'a pas au départ pour objectif
visible le coup foudroyant qui mène à la victoire, mais chaque case
occupée constitue tout de même un centre qui menace les lignes adverses,
et un élément de fixation des forces ennemies. Dans un deuxième temps,
le renforcement réciproque des positions judicieusement articulées
permettra, de manière irrémédiable, l'anéantissement de l'adversaire par
encerclement. Le succès final de l'enchaînement des petits pas de la
subversion nécessite obligatoirement, de la part de l'agresseur, une
analyse complète des structures et des ressorts psychologiques du corps
social qui est sa proie (entreprises, associations, État). Cette étude
doit notamment porter sur les forces et faiblesses physiques et morales
de la victime, sur ses principaux appuis et sur la connaissance de ses
centres vitaux. Ceci permettra de mettre au point le plan d'action
générale, de définir les cibles privilégiées de la subversion. Il
s'agira, comme dans tous les mécanismes d'agression, de concentrer toute
l'énergie des attaques sur les points clés, au lieu de la disperser
vainement dans des offensives non coordonnées. C'est ainsi que, pour
subvertir une nation, il faudra peu à peu désintégrer ses groupes
sociaux moteurs. Cela passe par le discrédit de l'autorité légitime et
de ses défenseurs, la déconsidération des notables et le noyautage des
réseaux médiatiques. En jetant la suspicion sur les grands corps de
l'État et l'autorité publique, on dissout le courage de l'adversaire, ce
courage qui lui garderait sa foi et lui donnerait la volonté de vaincre.
À cette fin, il faudra instaurer le doute, culpabiliser les hommes pour
leur faire perdre confiance en leurs valeurs morales traditionnelles.
Une structure sociale qui perd cette confiance perd du même coup son
efficacité. Les cibles favorites de cette attaque, dans nos pays, sont
les armées, les forces de police et la magistrature et, plus
généralement, tous les corps sociaux intermédiaires qui peuvent
symboliser la nécessité de la pérennité, de la hiérarchie, de la
délégation de responsabilités. L’objectif est alors de susciter le
ferment de la désobéissance civique.
Pour décourager les
velléités de regroupement contre ces premières menées subversives, on
s'efforcera par ailleurs d'insuffler aux individus le sentiment de leur
impuissance. Il faut les « sidérer » disait Babeuf, les inhiber, les
rendre isolés, faire en sorte qu’ils se sentent déroutés et ridicules.
Dans cette optique, le peuple n'est plus qu'une vague silhouette de
carton sans visage, qu'on brandit habilement pour engendrer une race de
bovins apathiques et craintifs, ce que Bernanos appelait « les
décolorés »... Troupeaux que l'aiguillon du premier führer venu conduira
n'importe où, étant précisé que le führer du XXIe siècle sera, comme il
se doit, éthique, démocrate, transparent et surtout “collectif”.
Objectif atteint, si l'on ose dire, quand on se rappelle le succès du
slogan « plutôt rouge que mort » injecté aux pacifistes européens des
années 70. Le sentiment d'écœurement et d'indifférence que suscitent les
partis politiques institutionnels est un remarquable témoin de la
poursuite de cette transmutation... Un politicien professionnel se moque
bien des taux toujours croissants d'abstention, du moment qu'il est
réélu. Il y trouve même, à la limite, intérêt. Plus il y a
d'abstentionnistes, qui sont majoritairement des indécis, plus le poids
de sa clientèle électorale augmente dans les suffrages exprimés. L'usage
par les ténors politiques d'un discours toujours plus vide et toujours
plus lisse peut être perçu comme un brouillard destiné à masquer soit
une impuissance face aux événements, soit une volonté délibérée de ne
pas agir, mais aussi comme une technique pour écarter des suffrages les
gens sans conviction, les girouettes ou les peureux, dont les votes sont
incontrôlables...
Le répertoire des
manipulations médiatiques nécessiterait à lui seul un ouvrage complet.
On peut toutefois mentionner quelques “recettes” comme le tripotage des
syllogismes, qui ne sert pas seulement à la fabrication de rideaux de
fumée, mais aussi des alibis aux agressions les plus injustifiées et les
plus venimeuses. Konrad Lorenz pensait qu'il existait dans le
comportement des animaux une composante innée. Or, Hitler pensait qu'il
existait une race des seigneurs, avec des caractères innés. Donc Lorenz
était nazi. On peut continuer à raisonner comme cela. Le parti nazi
avait l'aigle pour emblème, or Lorenz aimait les oiseaux, et l'aigle est
un oiseau, donc Lorenz était nazi, etc. Un autre exemple de manipulation
nous est offert par les sondages. Les sondages préhistoriques
n'offraient que deux réponses possibles : oui ou non... Ceux
d'aujourd'hui prévoient pieusement une autre case : « ne sait pas » ou «
ne se prononce pas ». Pourquoi ne propose-t-on pas des étiquettes « s'en
moque complètement » ou « refuse de répondre » ? Tout sondage constitue
un pentagramme d'enfermement, suivant l'image du magicien invoquant les
démons. En d'autres termes, il permet d'attirer l'adversaire sur un
terrain délimité et miné à l'avance, témoin cette question récurrente :
« Pensez-vous que la vie du politicien X sur le sujet Y est : - très bon
ou - plutôt bon ou - quelconque ou - plutôt mauvais ou - très mauvais
? » Pourquoi n'y a-t-il jamais de case spécifiant : « Je n'ai pas les
éléments nécessaires pour apprécier » ou : « L'avis du politicien X sur
le sujet Y est tellement fumeux qu’il est inclassable » ? Le sondé
sortira souvent convaincu qu'enfin on tiendra compte de son avis, alors
que l'exploitation du sondage se bornera toujours à établir et publier
la liste des réponses les plus fréquentes et sur laquelle, par
définition même, ne figureront jamais les réponses originales. La
pseudo-ouverture ne sert qu'à établir une deuxième clôture barbelée
autour de la liberté de pensée. L'exploitation des résultats reflète les
subjectivités du commanditaire. Or, imagine-t-on un instant, dans
l'étouffant climat du terrorisme intellectuel imposé par le
politiquement correct, un sondé qui oserait donner une réponse « non
correcte » ? Le sondeur s'échinera bien sûr à faire rentrer les réponses
hérétiques dans les cases. La structure du questionnaire ne permet
jamais le reflet honnête des opinions.
Vers une ébauche de
résistance
C'est par de petits gestes
de résistance même s'ils semblent au début dérisoires que commence le
déconditionnement des moutons, et c'est en les multipliant, puis en les
amplifiant progressivement, qu’on refera des moutons des hommes.
L'acharnement de l'idéologie dominante à connecter les hommes à des
réseaux téléphoniques, informatiques, de plus en plus tentaculaires et,
surtout, à les convaincre que la résistance à la connexion est synonyme
d'arriération, est caractéristique. Nous sommes là au cœur des
techniques de sidération, avec un fond de décor qui prêterait à sourire
si ces techniques n'étaient pas aussi ignoblement efficaces. On
dit froidement aux individus qu’ils ne sont, au fond, chacun, que de
simples neurones dans l'énorme machine sociale d'un immense système
nerveux. Cette comparaison ne résiste pas un instant à l'analyse, bien
sûr, mais peu importe à ses tenants, du moment qu'on y croit, et on
rabâche aux pauvres “décolorés” que nous sommes qu’ils ont encore bien
de la chance d'être chacun une cellule car, s'ils se débranchaient, ils
ne seraient plus rien... L'œuvre de déculturation et de démoralisation
est bien évidemment conduite derrière le paravent des droits de l'homme,
des grands idéaux humanitaires. On ne cessera de dénoncer l'exploitation
de l'homme par l'homme, pour mieux la pratiquer.
En portant son effort de
subversion intellectuelle sur l'université, le manipulateur réussit un
maître coup. Le jeune étudiant est prompt aux excès d'enthousiasme, et
donc sensible aux schémas à habillage sentimental. Il est curieux, donc
endoctrinable. Une fois endoctriné, comme il est disponible, il devient
utilisable et, cinq ans après, notre jeune diplômé en droit fera, par
exemple, un parfait juge rouge
! Nous devons répéter combien l'imbécile utile doit ici être distingué
du manipulateur et le bon manipulateur qui maîtrisera parfaitement son
art, et atteindra des sommets d'efficacité, saura persuader l'imbécile
utile qu'il est lui-même le concepteur de la subversion, et non pas son
exécutant.
Le citoyen désireux de la
survie de son pays et de ses valeurs de liberté et d'humanisme doit
prendre un engagement moral sans réserve de servir sa nation dans ce
combat. On serait tenté de dire que c'est là une sorte de deuxième
serment du soldat, et de l'affirmer d'autant plus fortement que l'ennemi
s'applique à ridiculiser la notion même de serment. Une fois de plus, il
faut être très clair. La liberté de pensée, la liberté de critique, le
respect des convictions politiques, philosophiques et religieuses, les
notions et les droits que nul ne conteste plus en Europe occidentale,
doivent être protégés, et ils doivent l'être aussi contre les actes de
la guerre indirecte, qui les met en péril. Alors, donnons-nous les
moyens de châtier les soldats de la guerre indirecte. Pour justifier
cette démarche de retour, ardent et voulu, à l'obscurantisme, les
auteurs de ces persécutions ont estimé nécessaire de les légitimer par
la construction d’un arsenal législatif qui n'a rien à envier à celui
qu'on prête à l'inquisition, ou à la constitution de l'URSS rédigée sous
Staline. C'est au cœur de l'Europe, berceau des libertés individuelles,
que les manipulateurs ont réussi cet exploit ! Voudrait-on une preuve
supplémentaire de la qualité de leur travail ? Il s'agit en effet dans
notre vieille Europe au cœur même de l'espace prétendument acquis aux
libertés de pensée et de critique, qu'a été institué par ceux qui le
dénoncent avec horreur, le délit d'opinion. Il est des domaines, en
matière historique et en matière religieuse, où il est rigoureusement
interdit, sous peine de lourdes condamnations pénales, de professer
certaines idées. Le muselage de la liberté d'expression est devenu bien
réel. Un tel appareil judiciaire distingue toujours un État à la veille
d'une débâcle politique, économique et morale. Il essaie de conserver
son éclat et sa gloire au moyen de tribunaux, de la police, et en
abusant des gendarmes et des dénonciateurs de la plus basse espèce.
Observons aussi comment le système dit “démocratique” français, par des
artifices de type mafieux, a privé de représentation parlementaire un
parti qui représente presque 20 % des suffrages, soit près d'un Français
sur cinq. On appelle tolérance, en France, la vertu qu'on pratique à
l'égard d'un parti dont on a la certitude qu'il n'arrivera jamais au
pouvoir. La pratique de l'exclusion, pourtant tant exécrée, devient une
manière de devoir sacré !
Il faut éviter à tout
prix la mainmise des manipulateurs sur la presse et les moyens
audiovisuels, auxquels une totale indépendance vis-à-vis de l'autorité
publique doit donc être accordée, dans les faits, et non pas seulement
en principe. On pourra ainsi commencer la démolition de l'image
mensongère qu’a réussi à se donner de lui-même le totalitarisme
idéologique. Que veut dire en effet « la volonté du peuple » quand c’est
le nom que se donne la volonté du parti, de la trilatérale et des
oligarques ? Osons enfin clamer que « l'opinion publique mondiale » et
« la communauté internationale » ne sont que des mythes creux, qui
servent à donner un poids factice à n'importe quelle affirmation... Et
aussi d'excellents alibis pour les manipulateurs lorsqu'ils ratent une
opération en déclarant que « c'était pourtant la volonté du peuple ! »
Le système se prend au
piège du dévoiement de sa logique et, une fois de plus, il est plaisant
de le voir aux prises avec un faux problème qu'il s'est lui-même
fabriqué : légitimer la réalité de « la communauté internationale »,
ultime “melting-pot” universel dans lequel tout doit se liquéfier, c'est
du même coup réduire à néant tout le travail entrepris pour inventer et
dresser les uns contre les autres des contraires et des catégories
artificiels, uniquement pour faire avancer la tactique totalitaire...
Le système actuel est en
partie basée sur les principes fondamentaux suivants :
-
le peuple est indifférent à
ce qu'il ignore.
-
le peuple tient pour vrai ce
qu’on lui répète trois fois.
-
Les propos des médias sont
assimilés, dans l'inconscient collectif populaire, à des vérités
révélées, qui sortent du champ d'action d'une critique honnête.
-
On doit maintenir des médias
qui déforment tous les événements qui se produisent dans le monde et
dont la connaissance serait susceptible de mettre en doute le système
mais qui néanmoins gardent assez de crédibilité pour contribuer à
renforcer le dit système.
Il faut se rappeler que,
en matière de guerre indirecte, comme sur le champ de bataille, on ne
saurait vaincre sans passer à l'offensive. L'appui de la population,
spontané ou imposé, doit être retiré aux manipulateurs. Ceci suppose la
mise en place, dans un premier temps, d'un quadrillage défensif, puis
une mobilisation de l'ensemble des citoyens pour prêter assistance à
l'action de défense, dont l'objectif final doit être de rendre
inutilisables les zones refuges de ce que l’on pourrait appeler les
nouveaux “guérilleros”. Il faut également insister sur la
déculpabilisation des populations, sur leur nécessaire “désinfériorisation”,
qui s’assimilent à de véritables cures de désintoxication. La technique
des faux savants n'est qu'une méthode pour inférioriser leurs auditeurs
et il est facile de les discréditer. De la même manière, il ne faut pas
nécessairement vouloir contrer l'adversaire avec des raisonnements
logiques. Comme sa logique à lui est volontairement dévoyée, ce serait à
coup sûr jouer perdant.
Reconquérir la pensée
Il ne faudrait pas limiter la
contre-offensive à ses aspects opératoires. Sa stratégie et sa tactique
doivent être impérativement fondées sur une reconquête de la pensée,
pratiquement indissociable de son mode d'expression et de transmission,
ce qui nécessite une reconquête du langage. Cette reconquête
pourrait utiliser, comme un levier, l'erreur monumentale de
l'adversaire, déjà soulignée, qui consiste à réduire la pensée humaine à
la rationalité.
Le système actuel minimise le rôle de la
langue, qu’il réduit à un simple code de communication, alors que la
langue relie l’individu à travers l’espace et le temps à un peuple
indissociable d’une culture et d’un système de valeurs incompatibles
avec les êtres déracinés, manipulables, taillables et corvéables à merci
dont le système a désormais besoin. De la même manière, il ne faut pas
s’étonner de l’acharnement des tenants du mondialisme contre les paysans
qui, attachés à la terre et à un système de valeurs simples, mais sûres,
sont là pour rappeler, plus particulièrement aux citadins, quelques
vérités premières et maintiennent des adhérences qui gênent les
adaptations qu’on veut leur faire subir. Cet acharnement a pour
corollaire la fabrication à marche forcée, dans le tiers-monde, de
mégalopoles qui ne sont que les pitoyables caricatures de celles de
l'Europe ou des États-Unis, où affluent les déracinés du monde rural, le
nouveau sous-prolétariat qui constitue la nouvelle jungle urbaine à
asservir et pour laquelle la seule liberté qui subsiste est celle de
faire le choix entre crever et survivre.
C'est ici le terme de
fonctionnement qui importe. C'est bien lui qui est selon nous l'objet
des sciences de l'homme, et non pas la nature humaine, non réductible à
l'analyse. Mais ce qui est délibérément malhonnête, c'est la volonté
délibérée de vouloir instiller aux profanes, en l'étourdissant de
charabia scientiste, la croyance qu'il n'y a nul mystère qu’eux, les
savants, ne puissent lui expliquer à coups de formules ; autrement dit,
la croyance que l'esprit humain peut être entièrement démonté, expliqué
et remonté comme un quelconque moteur de voiture. Le profane, soûlé de
formules cabalistiques, aura l'illusion d'être devenu un grand initié...
Mais il est en permanence sous entendu que l'explication mécaniste, si
elle est complète, est néanmoins si complexe que les faibles ressources
intellectuelles de l'homme de la rue ne pourront en comprendre toutes
les subtilités : il doit donc faire acte de foi, et s'en remettre bien
sûr, pour tout comprendre, au tout-puissant Grand Prêtre du scientisme.
Et l'on ne sera pas étonné que ces derniers excommunient en tout premier
lieu, puis désignent à la vindicte des fidèles, ceux qui sont pour eux
les suprêmes blasphémateurs, puisqu'ils leur « cassent la baraque » :
ceux qui rient.
L'acte fondateur d'une
véritable politique, c'est la désignation de l'ennemi. On pourrait être
tenté d'assimiler la caste des politiciens professionnels qui se
prétendent au pouvoir dans tous les pays dits démocratiques à l’ennemi
qu’il faut combattre. Ce serait commettre une grave erreur puisque cette
caste n'est qu'un relais du véritable ennemi, un “imbécile utile”
collectif. C'est quand même un relais redoutablement efficace, comme l'a
expliqué avec autant d'humour que de pertinence Vladimir Volkoff dans
son livre intitulé : « Pourquoi je suis moyennement démocrate »
(Éditions du Rocher, 2002). La définition de la démocratie, fondée sur
la notion d'intérêt général, a peut-être la forme la plus achevée de
sidération des peuples occidentaux, désormais tétanisés à la simple
idée, devenue blasphématoire, de contester cette définition. L'ennemi
est d’essence idéologique, ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. Il
relève d'un état d'esprit : socialement, il est donc protéiforme, et il
ne faut pas s'en étonner.
Les manipulations
perverses sont instrumentalisées par trois castes : les politiciens, les
gens des médias, les éducateurs, qui pourraient être collectivement
désignés comme les manifestations de l'ennemi. Le clergé : imams,
rabbins, prêtres, pasteurs, dignitaires maçonniques ou communistes,
psychanalystes, néo-philosophes estampillés par les médias ne
constitueraient-ils pas la quatrième caste que doit combattre l'homme
vrai ? Par “caste”, nous désignons une catégorie d'individus liés par
une communauté d'intérêts matériels, qui se prétendent seul détenteurs
de vérités ésotériques pour imposer leur politique, avec un seul but :
préserver leurs privilèges. Acception, on le remarquera, qui constitue
une complète perversion de la notion d'élite. Le but ultime de la caste
est l'asservissement des structures sociales qu’elle considère adverses.
Rappelons en effet qu'elle emprunte, pour l'atteindre, la voix de
l'asservissement psychologique des individus. Combattre la
primitivisation psychologique de notre civilisation médiocratique, où le
culte du présent anesthésie la capacité de réflexion, rendre à l'homme
sa juste primauté sur les masses chères aux marxistes et leurs
pitoyables successeurs, les esclaves anesthésiés, numérotés et connectés
du mondialisme, sans pour autant sombrer dans l'individualisme régressif
et forcené du libéralisme, c'est déjà gagner une bataille cruciale. Et,
puisque les Européens commencent à reprendre conscience de la profonde
unité sous-jacente de leurs valeurs, de leurs conceptions du monde et
des libertés face à l'adversaire manipulateur, pourquoi ne
s'uniraient-ils pas enfin pour mener cette bataille ?
Une faillite certaine
Pour Brighelli, le système
est en train de s’autodétruire. Il ne peut rien y gagner à long terme,
sinon en immobilisme. Le néolibéralisme a cru intelligent d'inventer le
chômage à deux chiffres, croyant que le gain fait sur l’embauche serait
supérieur à celui que l’on peut accomplir sur un rendement accru. La
possibilité aujourd'hui qu'un fils de ploucs de Monboudif finisse
président de la république est nulle. Nous voici revenus à l'ancien
régime. Une société figée comme la nôtre n’a que deux avenirs proches
possibles : l'explosion sociale ou la dictature, et on en connaît qui en
rêvent, qui lentement gravissent les échelons du pouvoir et de la
popularité médiatique, jusqu'au poste suprême, désormais à portée de
main, grâce à l'inertie des partis politiques.
L’Éducation nationale
française a accouché de 35 baccalauréats. Pourquoi pas 60 ? Le savoir
seul fait éclore les vraies élites. La compétence ne se décrète pas. Il
faut simplement aider le produit d'une vraie mise en compétition, à
armes égales. Lorsque l'école n'apprend plus rien, les inégalités
sociales se perpétuent tranquillement, ce qui fait l'affaire de cette
poignée de privilégiés de toutes farines qui bloquent le renouvellement.
L'école, en destituant le savoir, en laissant les problèmes de la cité
envahir le sanctuaire, sous prétexte de s'ouvrir au monde, en respectant
toutes les opinions, comme si elles étaient toutes respectables, en
dévalorisant le travail, en bannissant l'autorité, a condamné à la rue
tous ceux qui en viennent.
Il n'y a pas faillite du
système, bien au contraire. Pour Brighelli, le crétin est l'idéal des
sociétés postindustrielles. L'une des grandes impostures fut le
renversement des ambitions. On veut désormais former la personne et le
citoyen. On voulait jadis former un intellect, partant du principe que
la personne était du domaine parental, et que les citoyens étaient du
domaine social. L'école n'aurait jamais dû avoir d'autre fonction que de
fabriquer des têtes bien faites et bien pleines. Ce fut, jusqu'aux
années 70, ce que réalisait l'éducation nationale française. Le système
marchait, et le monde entier nous enviait nos universités dans les
années 60, non seulement les francophones, mais bon nombre d'étrangers
non francophones venus poursuivre chez nous leurs études. La Sorbonne
des années 70, c'était Babel ! Non seulement nous formions des élites
que d'autres s'arrachaient, mais nous avions inculqué à un peuple tout
entier une culture qui, chez nos voisins, était réservée seulement à
quelques-uns. L'enseignement français était alors pour l'essentiel
généraliste et ne se donnait pas pour tâche d'apprendre un métier. C'est
un souci qui a émergé vers le début des années 80, et on est bien obligé
de remarquer que, plus on se soucie, à l'école, de former
professionnellement, plus le nombre de chômeurs augmente,
particulièrement parmi les jeunes. Sans doute le système a-t-il besoin
de chômeurs pour dire aux quelques électeurs auxquels il a consenti
l'octroi d'un salaire : « Travaillez, et taisez-vous ! Il y a trois
millions de gens qui veulent vous remplacer et qui attendent à la porte
». Formidables arguments en faveur d'une obéissance servile. Le troupeau
aveugle, déjà conditionné par une école désormais calibrée à cet effet,
n'a ni les moyens, ni l'envie de protester. Pour cela, on a dévoyé la
mission de l'éducation. Nous donnions une culture, on ne s'en soucie
plus, sinon à l'usage des cadres très supérieurs. Nous apprenions au
peuple son histoire, on se débrouille aujourd'hui pour que des gosses de
15 ans ignorent qu'il s'est passé quelque chose avant leur naissance.
Nous avions pour les enfants l'ambition de la réussite, mais on gère
aujourd'hui leurs carences. L'inculture est l'idéal des maîtres qui nous
gouvernent. Lorsqu'ils estiment que nous ne sommes pas acculturés assez
vite, ils délocalisent leurs entreprises dans des pays en voie de
développement, qu’ils déménageront à nouveau dès que le niveau de vie
local, en progressant, s'accompagnera d'un accès à la vraie éducation.
Ce qu’ils ne pourront bientôt plus trouver au Vietnam ou en Indonésie,
ils devront à nouveau le fabriquer dans cette vieille Europe qui avait
cru sortir de la nuit en élevant le niveau culturel de ses peuples. En
bout de course, les entreprises délocalisées rentreront à la maison, une
maison désormais hantée de crétins…
L’avertissement de Brighelli est le suivant : Laisser faire,
aujourd'hui, c'est accepter tout ce que le système projette pour demain,
un univers orwellien qui n'aura plus les moyens de réagir. Soit, de
toute urgence, nous reprenons en main notre destinée intellectuelle et
politique. Soit nous pouvons tirer un trait sur l'idée même d'éducation.
Il en est dans l'enseignement comme de l'économie de marché. Les peuples
partout s'inventent aujourd'hui de nouvelles formules d’économie
nationale. Le capitalisme n'est pas l'aboutissement de l'Histoire. Il
n'en est que le dévoiement, au profit de quelques-uns.
Brighelli
se contente d’examiner la scène française de laquelle il tire les causes
des phénomènes qu’il observe. Son approche est trop restreinte dans un
contexte dominé par une idéologie émanant de l’empire du moment. Même si
cet empire est moralement indéfendable et virtuellement en faillite,
il est évident qu’il a joué et joue encore un rôle important dans la
mise en place et le maintien de processus sociaux visant à la
neutralisation et à l’exploitation d’adversaires potentiels dans une
lutte protéiforme qui ne s’est pas fixée de cadre précis géographique et
temporel.
Quant à Karpeltzeff, on peut lui reprocher de n’avoir pas produit un
ouvrage dont la logique aurait été inattaquable alors qu’il en avait
certainement les moyens. L’ordre qu’il a choisi pour traiter les divers
sujets qu’il aborde est confus et ouvre le champ à la critique. De toute
évidence, le rôle que Karpeltzeff s’est fixé est celui d’éveiller les
consciences, de débroussailler un nouveau chemin pour les chercheurs en
socio-linguistique, d’établir des associations entre la dégradation
subie par la plupart des langues des pays développés et les grands
enjeux géopolitiques, de montrer que cette dégradation ne correspond
nullement à une évolution naturelle mais, bien au contraire, à une
action de guerre relayée par les politiques, les médias et les
néo-pédagogues motivés par l’intérêt personnel ou obéissant à une
logique dévoyée.
La
guerre indirecte est, par bien des égards, beaucoup plus ignoble que la
guerre conventionnelle. La guerre conventionnelle se déroule au grand
jour et les protagonistes affichent clairement leurs buts. Si elle fait
des morts, elle laisse en général intacte la capacité régénératrice du
vaincu. La liberté d’esprit du vaincu l’aidera à regagner sa liberté
tout court. En dégradant la batterie d’outils dont l’homme se sert pour
penser, la guerre indirecte, en quelques décennies, nous fait reculer de
plusieurs millénaires. La spécialisation des divers composants de la
société, l’existence d’infrastructures efficaces créées par les
générations qui nous ont précédées, l’abondance d’outils et de machines
spécialisées ainsi que l’inertie inhérente aux systèmes sociaux
dissimulent la régression moderniste. Si de nombreux observateurs
remarquent qu’il y a effectivement régression, ils pensent généralement
qu’elle est temporaire et que le système se corrigera de lui-même avec
le temps. Le concept de progrès indéfini, surtout basé sur le
développement des techniques, est tellement ancré dans les consciences
qu’on ne voit pas que, dans un premier temps, une société peut
effectivement régresser tout en conservant les acquis de sa technique
mais que, dans un deuxième temps, cette technique, son insertion dans le
tissu social et les sciences sur lesquelles elle est basée régresseront
à leur tour inéluctablement. Aujourd’hui, en dépit du fait que le
système veut nous convaincre que nous vivons dans une période de progrès
exponentiel, on peut déjà facilement constater l’effarante régression
des acquis sociaux, l’abaissement des travailleurs ravalés à de simples
centres de production, à du “matériel humain”, la dégradation de
l’environnement, la montée des incertitudes et de la précarité,
l’infériorisation des travailleurs manuels, et la dévalorisation du
travail intellectuel renforcée par la qualité médiocre de sa production
actuelle. La guerre indirecte et la subversion du système
politico-social ont été d’autant plus faciles que les soi-disant élites
sont crispées sur leurs privilèges et se sont elles-mêmes verrouillés au
sein d’une caste d’héritiers et de privilégiés pratiquant une endogamie
absolue. Par le biais de la dégradation de la langue, de la
psycho-sociologie et des techniques de propagande, on s’est attaqué
profondément à la liberté de penser alors qu’elle paraissait enfin et
définitivement acquise. On cherche à lobotomiser les individus et à les
reprogrammer au profit d’une caste dont l’existence est illégitime,
elle-même au service d’un empire moralement indéfendable et
financièrement en faillite.
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