
Vingt-sept mois au Vietnam
Un témoignage exclusif sur
les insuffisances et les contradictions de la politique francophone
Entretien avec
Charles-Xavier Durand
Charles
Durand est membre du comité éditorial de de notre revue Libres.
Il est un
ami de longue date de Jeune France et a enrichi notre site
Internet de nombreux articles dans le domaine de la défense de la langue
française. Charles Durand vient de passer 27 mois au Vietnam en tant que
directeur de l’Institut de la Francophonie pour l’informatique (IFI) de
Hanoï, qui est financé par l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF).
Je l'ai
récemment interrogé à propos du travail qu’il a effectué au Vietnam.
R.D.
Raphaël Dargent. -
Charles, nous avons publié d’assez nombreux articles dont tu es l’auteur
sur le site de Jeune France et également dans notre revue Libres. Nous
avons fait également la publicité de tes livres dont les thèmes
s’inscrivent parfaitement dans le cadre de nos préoccupations et de
notre orientation politique. Tu es informaticien mais tu as beaucoup
écrit sur la Francophonie et tu viens de travailler 27 mois pour un
organisme de la Francophonie institutionnelle au Vietnam. Pourrais-tu,
pour nos lecteurs, nous décrire ce que tu y as fait ?
Charles Durand. -
Volontiers, mais je voudrais d’abord faire remarquer que je ne me
présente plus comme un auteur qui écrit à propos de la Francophonie et
de la défense de la langue française mais plutôt comme quelqu’un qui
s’intéresse au de conditionnement social et à la manipulation des masses
par le biais des modifications imposées à la langue, indépendamment de
son évolution naturelle. Je publie actuellement sur ce qu’il est convenu
d’appeler « la guerre de représentation », la « guerre cognitive » et
l’utilisation de la langue comme levier stratégique de puissance. Si
aujourd’hui je passe effectivement beaucoup de temps à écrire sur ces
sujets et que je néglige quelque peu ma recherche en informatique, qui
est mon métier d’origine, c’est parce que l’évolution suivie par notre
société m’inquiète au plus haut point et que j’estime que ceux qui
peuvent contribuer à enrayer des tendances néfastes ont le devoir de le
faire. Fort heureusement, je ne suis pas le seul à être conscient de
cette urgence et je suis à ce propos en contact avec des intellectuels,
des hommes d’affaires, des anciens hauts fonctionnaires, des ingénieurs,
des professeurs qui sont tous engagés dans des démarches parallèles à la
mienne.
R.D. - Est-ce que cela a
une relation avec le travail que tu as effectué ?
C.D. - Dans une certaine
mesure, oui. Mes connaissances m’ont permis de porter un regard critique
sur mon cadre personnel d’intervention et sur celui, plus général bien
sûr, de l’AUF.
R.D. - Quelles sont les
activités de l’Institut de la Francophonie pour l’informatique de Hanoï ?
C.D. - L’IFI est une
école d’études supérieures en informatique de niveau DEA. Depuis la
réforme LMD du système universitaire français, on peut dire que l’IFI
offre un programme de « Master » en informatique qui s’étale sur deux
ans. Nos étudiants font trois semestres d’études à l’institut et un
semestre de stage dans un pays francophone du Nord qui se déroule
généralement dans un laboratoire universitaire ou un laboratoire de
recherche d’État affilié à des organismes tels que l’INRIA (l’Institut
national de recherche en informatique et automatique) en France ou le
CRIM (Centre de recherche en informatique) de Montréal au Canada, qui
est financé par le gouvernement provincial du Québec, par exemple.
R.D. - D’où provient le
financement de l’institut ?
C.D. - Nos étudiants
n’ont pas de frais de scolarité à payer. Au contraire, ils reçoivent
tous une bourse, modeste bien sûr, mais suffisante pour leur permettre
de vivre à Hanoï. Le montant de cette bourse est d’ailleurs modulé en
fonction de la provenance de l’étudiant. Un étudiant du sud-Vietnam
reçoit par exemple, en plus de sa bourse, une allocation logement pour
vivre à Hanoï. L’institut est financé presque totalement par l’Agence
universitaire, elle-même financée par un consortium de pays francophones
du Nord. Cependant, dans les faits, c’est le ministère des Affaires
étrangères français, c’est-à-dire les contribuables français, qui
financent l’agence à hauteur de 85% environ. Les 15% restants viennent
de la communauté française de Belgique (Wallonie-Bruxelles) et du
Québec. Pour autant que je sache, la Suisse et le Luxembourg ne cotisent
pratiquement pas. L’IFI, tout autant que l’AUF, se présente comme un
organisme international ce qu’il est quelque peu difficile de justifier
au vu de l’énorme déséquilibre entre les diverses sources de
financement.
R.D. - Le Vietnam est
membre de l’organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Y-a-t-il beaucoup de francophones au Vietnam ?
C.D. - Le Vietnam est
effectivement membre à part entière de l’OIF. Cependant, il vient en
avant-dernière place pour sa proportion de francophones dans un
classement établi par l’OIF elle-même. Parmi les pays membres, le
Vietnam est presque la lanterne rouge juste devant le Laos, avec 0,3% de
francophones sur une population de 82 millions, ce qui représente un peu
plus de 200.000 francophones. De prime abord, cette francophonie
résiduelle est presque invisible, à tel point que, souvent, on n’entend
même pas un seul mot de français dans les annonces faites sur les vols
de la Vietnam Airlines à destination de Paris.
R.D. - Comment peut-on
expliquer qu’un pays avec une proportion aussi faible de francophones
soit membre à part entière de l’OIF alors que l’Algérie, avec 70% de
francophones, n’y soit pas représentée ?
C.D. - Cela fait partie
des mystères que je n’ai pas encore pu élucider. A ce titre, en Asie, la
Corée du sud serait nettement plus éligible que le Vietnam pour devenir
membre de l’Organisation internationale de la Francophonie puisqu’on y
compte 2% de francophones soit 1 million sur une population qui approche
les 50 millions.
R.D. -
Dans quelle langue fonctionniez-vous à l’IFI ?
C.D. - En principe, tout
se fait en français à l’institut. Cependant, il faut introduire deux
bémols à cette affirmation. Premièrement, les trois quarts de nos
étudiants, qui sont recrutés sur des critères exclusivement techniques,
ne sont pas francophones lorsqu’ils s’inscrivent à l’institut.
Deuxièmement, il devient de plus en plus difficile de travailler
exclusivement en français lorsqu’on étudie l’informatique,
principalement du fait que les publications des travaux de recherche
dans ce domaine ne se font quasiment plus qu’en anglais.
R.D. - Que faites-vous
pour les étudiants qui ne sont pas francophones ?
C.D. - Ces étudiants
s’inscrivent dans une classe dite « préparatoire ». Il s’agit en fait
d’un cours intensif de français qui dure huit mois et à l’issue duquel
ils sont en principe capables de suivre un cours d’informatique en
français. A la création de l’institut, en 1995, il avait été prévu que
cette classe disparaîtrait à l’orée de l’an 2000 car l’IFI devait être
normalement alimenté en étudiants francophones spécialisés en
informatique par le biais des filières universitaires soutenues par l’AUF
au Vietnam.
R.D. - Il existe donc des
dispositifs francophones en dehors de l’IFI au Vietnam ?
C.D. - Oui, mais il faut
faire à ce propos une petite rétrospective historique. Comme tu le sais,
les Français sont partis du Vietnam en 1954 après Dien Bien Phu. Dans
les 35 années qui suivirent, l’enseignement du français fut quasiment
supprimé au nord-Vietnam. Au sud, entre 1954 et 1975, il fut en grande
partie substitué par l’enseignement de l’anglais. Dès leur installation
au sud, les Américains voulurent liquider l’influence française. C’est
ainsi que diverses mesures incitatives furent prises par les autorités
américaines dans les années 60 pour que les conservateurs des
bibliothèques vietnamiennes se débarrassent de leurs livres français
pour les remplacer par des livres américains. J’ai personnellement
rencontré un témoin oculaire de cette époque qui avait vu les livres
français enlevés par camions entiers des bibliothèques universitaires de
Saïgon. Au nord, pendant près de 35 ans, l’enseignement des langues
étrangères se recentra essentiellement sur le russe et le chinois, puis
sur l’anglais à partir de la fin des années 80.
R.D. - Pourquoi supprimer
l’enseignement du français alors qu’il avait servi à former toutes les
élites vietnamiennes ? Après tout, Ho Chi Minh était un parfait
francophone, ainsi que Giap et tous ceux qui ont combattu le
colonialisme français…
C.D. - Absolument !
Toutefois, à l’issue d’un siècle de présence française, la langue
vietnamienne présentait de sérieuses carences en termes techniques de
toutes sortes. Les élites vietnamiennes avaient été toutes formées en
français et ne connaissaient pas les termes vietnamiens spécialisés
relatifs à une multitude de disciplines. Certaines de ces élites
doutaient même très sérieusement des capacités du vietnamien à rendre
compte des réalités du monde moderne. Le même phénomène survint chez les
Japonais au début de la restauration Meiji, dans la seconde moitié du
XIXe siècle et également en Chine dans les années 30. Or, si une partie
de l’élite antérieurement colonisée n’avait plus confiance dans sa
propre langue dans l’optique d’un développement économique et culturel
devant faire suite à une indépendance politique chèrement acquise,
comment le peuple aurait-il pu reprendre confiance en lui-même pour
décider de sa propre destinée ? Dans une certaine mesure, ce phénomène
sévit actuellement en France même, dans le secteur scientifique, où de
nombreux chercheurs pensent qu’il est impossible de se passer de
l’anglais pour faire de la recherche scientifique, tout en théorisant
qu’ils ne peuvent pas s’affranchir des liens de dépendance qu’ils ont
dans leur domaine professionnel vis-à-vis du monde anglo-saxon pour des
raisons techniques. Bon nombre d’intellectuels vietnamiens avaient une
opinion similaire vis-à-vis de la France et du français à l’orée des
années 50. C’est la plus évidente manifestation de ce que j’appelle
« colonisation mentale » qui accompagne la colonisation tout court mais
qui peut subvenir sans présence physique du colonisateur, comme on le
voit aujourd’hui en France.
R.D. - Quelle fut la
solution à ce problème ?
C.D. - Les élites
vietnamiennes se sont parfaitement rendues compte qu’il n’y aurait pas
d’indépendance réelle si leur esprit n’était pas d’abord indépendant de
la langue de l’ex-colonisateur. Cela passait forcément par un travail de
nature linguistique important de façon à ce que tous les intellectuels
vietnamiens pussent raisonner selon leurs propres schémas mentaux, avec
les référentiels de leur culture et avec les représentations cognitives
propres à leur langue. Il fallut donc générer des milliers de nouveaux
mots et cela ne s’est bien sûr pas fait n’importe comment. Les érudits
qui ont fait ce travail avaient besoin de vastes connaissances. Il leur
fallait avoir étudié le latin et le grec et ils devaient également
connaître le chinois.
R.D. - Pourquoi le
chinois ?
C.D. - Parce que le
vietnamien s’écrivait en caractères chinois avant le début du 20e siècle
et que, comme pour le chinois, le vietnamien est une langue
monosyllabique sans conjugaison. Les mots y sont invariables et le
système d’écriture latinisé actuel n’est que la translittération des
caractères chinois correspondants prononcés à la vietnamienne, bien
entendu. Les mots techniques et scientifiques français étaient traduits
de la manière suivante. Ils étaient d’abord analysés pour en extraire
les racines gréco-latines. A partir de ces racines, on générait un mot
chinois équivalent et, finalement, on en faisait la translittération en
prenant en compte la prononciation vietnamienne des caractères le
composant. Bien entendu, ce travail a nécessité une coordination avec
les lexicographes chinois. On est arrivé ainsi en quelques années à
remettre à niveau la langue vietnamienne. De nos jours, cet effort se
poursuit avec la traduction de centaines de nouveaux mots liés aux
nouvelles techniques de l’information et de la communication. Toutefois,
un travail de normalisation, d’uniformisation et de diffusion apparaît
de plus en plus nécessaire.
R.D. - Si je comprends
bien, il n’y a aucun terme étranger en vietnamien ?
C.D. - Non. Il existe au
contraire des milliers de mots d’origine chinoise, comme en japonais
d’ailleurs, mais qui ont été introduits à un période fort ancienne. Les
spécialistes estiment aussi que le vietnamien comporte entre deux et
trois mille mots qui viennent directement du français mais qui ont été
adoptés par le peuple et pliés au système phonético-graphique
vietnamien, comme cela est le cas pour tous les mots étrangers
véritablement et définitivement assimilés par une langue quelconque. Ils
sont ainsi presque toujours méconnaissables dans le discours vietnamien
sauf si l’on comprend cette langue, bien entendu, alors que les mots
français importés en anglais, en japonais ou en allemand, les plus
récents tout au moins, demeurent parfaitement identifiables par
n’importe qui dans le discours anglais, japonais ou allemand,
respectivement.
R.D. - Quel a été le
résultat de cet effort au niveau du lexique ?
C.D. - D’affranchir
presque totalement les Vietnamiens de leur dépendance par rapport à la
langue de l’ex-colonisateur et de conforter leur indépendance mentale et
donc aussi leur indépendance politique. Dans ce processus, toutefois, il
est apparu nécessaire de détacher les nouvelles générations du français
et c’est la raison pour laquelle son enseignement fut supprimé. Au plan
national, les Vietnamiens bénéficiaient d’un sérieux atout. Celui
d’avoir un pays qui, contrairement à la plupart des pays africains,
était linguistiquement unifié depuis le début du XIXe siècle. Cependant,
cette politique officielle d’oubli du français a eu pour conséquence
que, au début des années 90, lorsque le Vietnam a demandé de devenir
membre à part entière de l’organisation internationale de la
Francophonie, dans le but d’obtenir diverses aides pour le pays, le
nombre de francophones était tombé à moins d’un pour cent de la
population du pays.
R.D. - Le Vietnam
n’obtenait-il pas d’aide des pays socialistes ?
C.D. - Oui, il en
obtenait, jusqu’à la fin des années 80, du bloc soviétique mais
l’effondrement de ce bloc fut si brusque que l’argent se raréfia en
quelques mois et que les aides en nature disparurent presque du jour au
lendemain. Au Cambodge, l’institut de technologie de Phnom Penh, qui
avait été construit par les Russes, vit son budget fondre comme neige au
soleil. Les professeurs russes ne furent plus payés et j’ai même entendu
dire que certains d’entre eux voulurent continuer leur enseignement en
français si la francophonie institutionnelle était prête à renouveler
leurs contrats. C’est ainsi que le Vietnam participa au sommet
francophone de Chaillot en 1991 et qu’il fit à cette occasion la demande
officielle de création de l’Institut francophone d’informatique, qui fut
renommé, en 2000, l’Institut de la Francophonie pour l’informatique par
la nouvelle administration de l’AUF, qui en avait pris les rennes
quelques mois auparavant. L’AUF installa son bureau régional à Hanoï en
1993 et définit sous l’impulsion du recteur de l’époque un programme
ambitieux. A travers l’aide demandée par les Vietnamiens dans le domaine
universitaire, on pensa qu’il serait possible de former dans le large
éventail des disciplines et des spécialités universitaires offertes 5%
de diplômés francophones par rapport à la population vietnamienne
globale, proportion équivalente à l’ancienne population vietnamienne
francophone du temps des Français. C’est ainsi que des dizaines de
filières universitaires francophones furent créées dans les universités
vietnamiennes qui bénéficiaient du soutien de l’AUF. Quant à l’IFI, qui
fut créé en 1995, il devenait le prolongement naturel au niveau du DEA
des filières universitaires francophones en informatique vietnamiennes
qui devaient normalement alimenter l’institut en candidats francophones
dès 1999. Le programme des classes bilingues, directement financé par la
France, pour assurer une scolarisation complète en français et en
vietnamien entre la maternelle et l’université, fut également créé en
amont pour compléter le dispositif mis en place par l’AUF.
R.D. - Ces objectifs
étaient-ils partagés par les Vietnamiens ?
C.D. - Le Vietnam, depuis
1985, avait décidé de s’ouvrir pour attirer les investisseurs étrangers
et accélérer la formation de ses cadres supérieurs. L’AUF, le plus
souvent assimilée à un organisme français, était considérée comme un
outil d’aide au développement et rien d’autre. Le but des Vietnamiens
n’était pas d’apprendre le français ou de le réapprendre mais de
bénéficier des aides aux programmes de l’AUF. Les besoins étaient
énormes. Il fallait amener à niveau les formateurs, équiper des
bibliothèques et des laboratoires. Le but des filières universitaires
francophones étaient d’offrir aux étudiants des conditions d’étude et
des programmes de qualité similaire à ceux que l’on trouvait dans les
universités du Nord. Cependant, même si les Vietnamiens étaient nets
demandeurs en encadrement et en conseils, il apparut assez rapidement
quelques difficultés pour administrer les programmes. Par exemple, un
étudiant dans une filière francophone qui avait suivi un cours en
français devait souvent le répéter en vietnamien pour que son cours soit
validé dans son cursus universitaire vietnamien. Il y eut ainsi pas mal
de bâtons introduits dans les roues d’une mécanique qui, au départ,
avait été très bien définie par la haute direction de l’AUPELF-UREF (le
nom de l’Agence à l’époque) et qui était donc, en principe, totalement
viable. En pratique, cependant, la santé des filières universitaires
francophones dépend totalement de la direction des départements, des
facultés et des universités auxquelles elles appartiennent. Si la
création de ces filières s’est effectivement appuyée, au départ, sur des
demandes des universités et des départements concernés, il suffit
aujourd’hui d’un changement de directeur, de doyen ou de recteur pour
les remettre en question. Le remplacement d’un recteur francophile par
un recteur francophobe généralement doublé d’un anglophile ou, le plus
souvent, d’un américanophile, a pour résultat presque immédiat la chute
du nombre de candidats aux filières et la réorientation d’une forte
proportion d’étudiants qui y sont déjà inscrits. Dans quelques cas
extrêmes, des universités ont même demandé à l’AUF de continuer son
assistance sous la forme de dons totalement affranchis des contrôles et
des règles encadrant les programmes de l’agence. Pour être plus
explicite, ce type de proposition consistait à dire : « Donnez nous
votre argent et la manière dont nous le dépenserons ne vous regarde
plus ! ». Il faut préciser que la direction des universités tout autant
que la direction politique du pays n’est pas homogène. S’il existe
encore un grand nombre de francophiles qui ont tendance à favoriser les
actions de l’AUF, il existe aussi la tendance inverse, qui est
malheureusement aujourd’hui de plus en plus évidente et perceptible.
Plus particulièrement, les décideurs vietnamiens qui ne connaissent que
l’anglais comme langue étrangère estiment désormais que les étudiants
perdent leur temps dans les filières universitaires francophones.
R.D. - Face à ce type de
comportement, quelle est la stratégie de l’AUF ?
C.D. - L’AUF essaye de
jouer la carte de la diversité culturelle et linguistique. On avance que
les filières permettent une ouverture à l’international, qu’elles
permettent aux étudiants qui les suivent de pouvoir continuer par la
suite en études supérieures dans un pays francophone du Nord. Des
consortiums constitués par des universitaires des pays francophones du
Nord et provenant d’établissements ayant pignon sur rue ont été formés à
la création de chaque filière et sont en principe garants de leur
qualité. Il existe aussi un problème de décalage entre les objectifs
institutionnels et les objectifs individuels, c’est-à-dire entre ceux
des directeurs d’instituts, des directeurs d’agence, d’antennes et de
programmes et les objectifs institutionnels. Je m’explique : Les
objectifs de l’Agence universitaire sont, entre autres, de procurer aux
universités des pays émergents du Sud membres de l’agence de l’aide aux
programmes lorsqu’elles en font la demande. Des individus sont alors
chargés de l’administration de ces programmes et, si ces programmes ne
se déroulent pas de manière satisfaisante, ce sont les administrateurs
qui se font taper sur les doigts et qui seront accusés d’incompétence
alors que, au contraire, ils exécutent les tâches qu’on leur a confiées.
Pour cette raison, lorsque les administrateurs se heurtent à des
difficultés qu’ils n’ont pas anticipées et qu’il n’est pas de leur
ressort de résoudre, certains d’entre eux se sentent forcer d’améliorer
les choses de manière artificielle. Ils font ainsi des rapports
lénifiants qui leur éviteront d’être taxés d’incompétence par la haute
direction de l’agence. Lorsque des carrières sont en jeu et que des
conditions adverses affectent les résultats, il est d’autant plus facile
de maquiller la réalité que les retours immédiats ne sont pas
directement mesurables.
R.D. - La haute direction
de l’AUF peut-elle être dupée de la sorte ? Ne dépêche-t-elle pas sur
place des missions d’inspection et d’évaluation des programmes pour
vérifier la validité des rapports qu’elle reçoit ?
C.D. - Bien sûr, mais ces
missions ne peuvent pas passer au peigne fin tous les programmes et
elles doivent obligatoirement passer par les administrateurs locaux pour
établir les contacts nécessaires aux évaluations qu’elles sont censées
faire. Ainsi, il est très facile pour un administrateur local de limiter
la mission d’inspection aux meilleures classes bilingues et aux
meilleures filières pour conforter les inspecteurs dans leur opinion que
tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ainsi, les
inspecteurs sont satisfaits et les administrateurs des programmes s’en
trouvent valorisés.
R.D. - Mais cela est
complètement absurde dans un environnement où l’AUF est censée apporter
une assistance en réponse à une demande vietnamienne et non l’inverse !
C.D. - Effectivement,
mais l’origine de ces problèmes doit être cherchée auprès de l’AUF
plutôt que dans les universités et écoles vietnamiennes…
R.D. - Je ne comprends
pas…
C.D. - En tout premier
lieu, il est impérativement nécessaire pour la Francophonie de se poser
la question du rôle que doivent tenir ses institutions pour qu’elles
soient viables dans le temps et les plus efficaces possible dans leurs
actions. Si l’on consulte le site Internet de l’AUF, l’organisme de la
Francophonie institutionnelle que je connais le mieux, ou que l’on lise
les prospectus qu’elle publie, on a du mal à discerner les lignes
directrices qui sous-tendent son action. En fait, ce sont les détails
qui émergent en premier tels que « assistance aux universités du Sud »,
« aide au développement de programmes », « réseaux de chercheurs »,
« promotion de la science et de la recherche en français », etc. Or, la
question essentielle des facteurs conditionnant le succès des programmes
n’est absolument pas posée. Ces « facteurs critiques de succès », comme
on les appelle quelquefois, doivent être définis au minimum en amont et
en aval. Qu’est-ce qui caractérise un programme réussi en aval et
qu’est-ce qui satisfait un bailleur de fonds en amont ? Il n’existe pas
d’aide à sens unique et il serait utopique de vouloir agir à sens unique
sans qu’il y ait des bénéfices en retour pour le ou les bailleurs de
fonds.
R.D. - N’est-ce pas le
rôle de la haute direction de l’agence de les définir ?
C.D. - Absolument.
Toutefois, si cette réflexion existe, elle ne semble jamais redescendre
les échelons inférieurs. Or, il est nécessaire même pour un simple
professeur ou un conseiller pédagogique qui travaille à l’agence de
connaître en filigrane les vrais objectifs de l’organisation de façon à
optimiser son action, pour être plus efficace.
R.D. - Tous les pays
occidentaux distribuent de l’aide pour le développement du tiers monde,
si je ne m’abuse, et ils ne semblent pas trop se préoccuper des retours…
C.D. - On pourrait
distinguer l’aide naïve, l’aide honnête et l’aide aux dupes. L’aide
naïve consisterait à donner, sans souci de contrôle et sans espoir de
retour. Pour autant que je sache, aucun pays ne distribue ce type
d’aide, sauf en cas de désastre naturel, de famine ou de guerre (aide au
réfugiés). Au minimum, la plupart du temps, un contrôle s’exerce en
fonction de critères préétablis. L’aide honnête consiste à rendre
service tout en s’assurant un juste retour. Ainsi, elle pérennise les
bailleurs de fonds car elle est à bénéfices réciproques. L’aide aux
dupes est très pratiquée par le monde anglo-saxon et elle est un peu
plus longue à décrire. Elle consiste à expliquer au gouvernement d’un
pays émergent que sa croissance économique projetée sera, dans un proche
futur, deux ou trois fois son chiffre réel. On prévoit ainsi pour ce
pays des projets d’infrastructures surdimensionnées que le pays sera
dans l’impossibilité de financer. On le convainc alors qu’il peut
emprunter les montants nécessaires auprès de la banque mondiale ou des
autres instances internationales de financement. Ce financement retourne
rapidement dans les caisses des compagnies occidentales qui exécutent
les projets. Bien entendu, le pays qui est le récipiendaire de ce type
d’aide ne peut pas rembourser à terme. C’est ainsi qu’on peut en prendre
les leviers de commande par collaborateurs interposés. Ce scénario s’est
répété maintes fois en Amérique latine, en Indonésie, en Iran avant 1979
et ailleurs.
R.D. - Les
délocalisations ne constituent-elles pas des aides économiques
indirectes aux pays émergents ?
C.D. - Non, et il faut
être très clair là dessus. La plupart des pays émergents disposent
d’immenses réserves de main d’œuvre inemployée ou sous-employée exerçant
constamment sur les salaires du pays une pression à la baisse. Nous
pensons naïvement procurer des activités de transformation aux pays
émergents, des emplois à des gens qui ne disposent plus que de leur
salaire comme moyen de subsistance, puisqu’ils sont occupés à plein
temps à l’usine, au lieu de travailler directement pour eux, comme ils
le faisaient avant. Or, les salaires qu’ils reçoivent leur permettent
tout juste de se nourrir pour avoir la possibilité de retourner à
l’usine le lendemain. Tandis que les pays du Nord s’appauvrissent, nous
assistons à une nouvelle forme d’esclavage dans les pays du Sud, qu’ils
subissent et que nous trouvons nous-mêmes normale car tant les citoyens
des pays du Sud que ceux du Nord ont subi un conditionnement qui le rend
socialement acceptable. Bien entendu, ce type d’esclavage moderne
profite prodigieusement à des groupes extrêmement restreints au Nord
comme au Sud. Les pratiques entourant ce nouvel esclavage débordent
largement dans tous les secteurs économiques des pays émergents. C’est
ainsi qu’à Hanoï, par exemple, ou à Ho Chi Minh Ville, on voit des
ouvriers travailler encore sur des chantiers à onze heures du soir,
d’autres charger et décharger des camions jusqu’à une heure du matin…
Même aux pires moments de « l’exploitation coloniale », de telles
pratiques n’existaient pas ou étaient de nature exceptionnelle. Or, cela
est devenu aujourd’hui une pratique courante, au Vietnam comme ailleurs.
R.D. - Revenons en à
l’aide que l’AUF est censée apporter. Quels devraient être les buts
fixés par l’agence ?
C.D. - Si tu consultes le
site Internet de l’AUF, tu verras que « l’AUF est une institution
multilatérale qui soutient la coopération et la solidarité entre les
institutions universitaires travaillant en français ». Or, pour les pays
du Nord qui financent cette organisation, la coopération est
pratiquement à sens unique et ne leur rapporte pas grand chose de
tangible… En réalité, l’AUF est, pour les pays francophones du Nord,
l’un des divers dispositifs pour acheter de l’influence au Sud. Tous les
pays qui essayent de déployer une politique extérieure culturelle et
linguistique essayent en fait d’acheter de l’influence et on en a fait
vite le tour : les pays anglo-saxons avec les États-Unis, l’Angleterre
et l’Australie, la France, l’Allemagne dans une bien moindre mesure et
l’Espagne. S’appuyant sur ses immenses capacités industrielles, le Japon
s’y essaye, mais en Asie seulement. La Chine va y venir. La Russie s’est
disqualifiée elle-même dans cette compétition depuis une quinzaine
d’années, mais à titre temporaire. Vu sa taille, son potentiel
économique et ses énormes ressources intellectuelles, elle reviendra
certainement au tout premier plan de la scène internationale dans
quelque temps.
R.D. - Que veut dire
acheter de l’influence ?
C.D. -
Lorsqu’un pays donne des bourses d’étude par exemple, il fait un
investissement à long terme. Les étudiants étrangers séjournent dans le
pays, apprennent sa langue, découvrent sa culture, s’y créent des
contacts. Ils apprennent à connaître la mentalité de ses habitants,
leurs méthodes de travail, etc. De retour chez eux, ils constituent des
relais naturels pour les entreprises du pays où ils ont fait leurs
études, quand elles veulent y installer des succursales. Bien entendu,
il est préférable d’attirer les meilleurs éléments, ceux qui ont de
fortes chances de se retrouver dans des postes de pouvoir et à qui l’on
confiera des hautes responsabilités. Par exemple, un bon nombre de hauts
fonctionnaires du ministère de l’Éducation vietnamien sont recrutés de
l’Institut polytechnique de Hanoï, parmi des professeurs et des
administrateurs qui ont souvent été formés à l’Iinstitut national
polytechnique de Grenoble. Cela, bien évidemment, est censé favoriser la
communication et la promotion d’actions ultérieures de nature économique
ou politique. Autre exemple : En se basant sur l’influence qu’exerce son
pays d’origine sur les intellectuels européens, la firme IBM est, par
exemple, en mesure de recruter certains des plus brillants cerveaux pour
son centre de recherche de Zurich duquel sortent un nombre considérable
de brevets qui sont tous pris aux États-Unis mais dont les droits
d’exploitation devront bien sûr être achetés par les Européens. C’est
cela acquérir de l’influence et personne actuellement ne sait le faire
aussi bien que les Américains quoique … depuis l’élection de Bush
junior, les méthodes appliquées ne suscitent guère l’adhésion des
foules… Pour en revenir au Vietnam et à la francophonie
institutionnelle, il serait toutefois erroné de penser qu’un francophone
est nécessairement un ami. Nos amis sont effectivement francophones pour
la plupart mais être francophone n’est en aucun cas une garantie
d’amitié. C’est une condition nécessaire mais non suffisante. Pensons à
Ben Laden qui parle anglais couramment et qui n’est pas spécialement ami
des pays anglo-saxons ! Il serait également erroné de penser que nos
amis se trouvent nécessairement dans d’ex-colonies françaises. Par
exemple, Hun Sen, premier ministre du Cambodge, déclarait, au début des
années 90, qu’un pays comme le sien qui faisait naufrage pouvait se
raccrocher à tout pour éviter de couler, même à un cadavre. Le
« cadavre », c’était la France avec la coopération et l’aide qu’elle
proposait à l’époque. Ce discours, prononcé en khmer, en présence de
hauts dignitaires français, ne découragea pas les bonnes volontés
françaises mais on peut sérieusement s’interroger sur les retours
tangibles ou intangibles d’une coopération fondée sur de telles bases…
Par contre, il serait intéressant de creuser le potentiel de pays tels
que la Jordanie ou l’Irak, lorsque l’occupation américaine de ce dernier
sera terminée. Il y a une volonté assez nette dans ces deux pays de se
débarrasser de l’influence américaine qui y est omniprésente ou, au
minimum, de sérieusement l’alléger. Saddam Hussein avait même pris une
directive pour remplacer l’anglais, deuxième langue dans tout le système
universitaire irakien, par le français, à partir de l’an 2000. De même,
l’antiaméricanisme qui balaye actuellement l’Amérique latine devrait
constituer une fantastique opportunité pour la francophonie.
L’acquisition du français pourrait alors représenter une fenêtre
s’ouvrant sur un monde différent. Il faudrait absolument s’engouffrer
dans cette brèche que les Américains ont ainsi ouverte à leurs dépens.
Dans ce dernier cas, le français ne pourrait présenter un avantage que
s’il débouchait sur un ordre culturel et politique original, qui ne soit
en rien calqué sur le monde anglo-saxon. Cela pose problème actuellement
car la francophonie politique est encore quasiment inexistante. De plus,
le monde intellectuel des pays francophones du Nord est en pénurie
d’idées originales et claires. L’orientation politique semble être
déterminée par des intérêts atlantistes. Quant aux universitaires et au
monde de la recherche francophones, ils singent beaucoup trop souvent
leurs homologues anglo-saxons. Si notre langue est très souvent choisie
comme seconde langue étrangère un peu partout dans le monde non
francophone, c’est par son glorieux passé, pas pour les messages qu’elle
véhicule aujourd’hui. Les Français, c’est-à-dire les plus représentatifs
du monde francophone, sont actuellement des nains sur des épaules de
géants. Que ce soit pour leurs visions du monde, leur créativité, leurs
ambitions, leurs initiatives ou leurs compétences organisationnelles,
nos ancêtres nous dépassaient de très loin. On s’en aperçoit d’ailleurs
assez facilement en questionnant les francophiles sur les raisons qui
les poussent à étudier le français. On y trouvera Alexandre Dumas, Jules
Verne, Saint Exupéry, Edith Piaf, Georges Brassens, Pasteur et De Gaulle
mais aucun auteur, aucun homme politique ou scientifique contemporain ne
sera cité ! Pourtant, si la Francophonie a l’ambition d’aider à
l’émergence d’un monde multipolaire, il apparaît important que,
globalement, le discours francophone puisse se démarque nettement du
discours anglo-saxon. Il faut également éliminer toutes les incohérences
et les contradictions de l’action francophone…
R.D. - Quelles
contradictions et incohérences ?
C.D. - Pour détecter ces
incohérences, il faut simplement se mettre dans la peau d’un étranger
vivant dans un pays où le français n’est ni langue nationale ni langue
officielle. A l’agence universitaire, comme cela est probablement le cas
dans les autres instances de la Francophonie institutionnelle, il existe
deux types d’employés : les décideurs et les gens de terrain. En
principe, ces décideurs se trouvent à Montréal, Paris ou Bruxelles. Un
décideur est une personne qui détient les cordons de la bourse et qui
détermine la manière dont l’argent doit être utilisé. Il a la
possibilité d’engager ou de licencier le personnel qui lui est rattaché.
Les gens de terrain sont des exécutants. Ils se trouvent, eux, à Hanoï,
à Yaoundé, ou à Port Vila. Dans les faits cependant, la France étant le
principal bailleur de fonds de l’agence, les vrais décideurs de l’AUF
sont à Paris. A de très rares exceptions près, un décideur, en France, a
fait carrière dans le pays. Gravir les échelons du pouvoir est
généralement incompatible avec des séjours à l’étranger allant au-delà
de quelques mois. Pour le haut fonctionnaire, la mobilité à l’extérieur
du pays lui confère au mieux le statut d’expatrié à titre temporaire,
qui le relie toujours à la mère patrie à travers une administration qui
parle sa langue. Or, le statut d’expatrié n’est pas comparable au statut
d’étranger que l’on ne peut connaître que lorsqu’on travaille à
l’étranger pour une entité étrangère et dans une autre langue. J’insiste
là dessus et je suis bien placé pour en parler car j’ai été dans ces
deux situations, à savoir que j’ai travaillé moi-même en tant
qu’étranger, durant 23 ans et aussi en tant qu’expatrié, durant les 27
derniers mois.
R.D. - Je ne vois pas où
tu veux en venir…
C.D. - A ceci, à savoir
qu’il est impossible ou très difficile de deviner le point de vue d’un
étranger si on n’a pas été étranger soi-même quelque part hors de notre
pays et cela va bien au-delà du tourisme dans des contrées proches ou
lointaines. Cela veut dire qu’il faut avoir eu assez de cran pour faire
sa valise et partir s’installer à l’étranger en ne comptant plus que sur
soi-même. Pour vraiment comprendre les problèmes associés à
l’acquisition d’une nouvelle langue, il faut savoir se couper soi-même
de sa propre langue maternelle et apprendre à fonctionner totalement
dans une autre. C’est la seule manière de saisir les difficultés dont
font l’expérience ceux que nous voulons rapprocher de notre langue et de
notre culture et qui doivent donc faire le chemin en sens inverse. Bien
entendu, on va mieux saisir le point de vue vietnamien vis-à-vis de la
France ou d’un autre pays si l’on réside à Hanoï que si l’on vit à Paris
mais c’est encore insuffisant. Un expatrié travaillant pour un consulat
ou une organisation internationale pourra demeurer totalement déconnecté
de l’opinion locale. A titre de preuve de ce que j’affirme, on a pu
observer que, à quelques jours du déclenchement de la révolution
iranienne, les nombreux Américains qui résidaient à Téhéran, en 1979,
n’avaient nullement anticipé ce qui allait s’y passer. L’ambassade des
États-Unis, qui abritait pourtant la fine fleur des services de
renseignements américains spécialisés sur l’Iran n’a strictement rien vu
venir et encore moins anticiper la prise d’otages qui s’ensuivit.
R.D. - Tu apportes ainsi
la preuve que l’opinion des gens de terrain n’a pas forcément beaucoup
plus de valeur que celle des décideurs qui en sont éloignés…
C.D. - Exactement. A
moins que les gens de terrain ne comprennent parfaitement la langue du
pays, on peut leur raconter et leur faire croire ce que l’on veut. Quant
aux décideurs de Paris, ce n’est pas dans les bureaux climatisés où on
les reçoit lorsqu’ils sont en visite officielle à l’étranger ni dans les
hôtels cinq étoiles où ils restent pour les quelques jours que durent
leurs missions qu’ils en apprendront plus. Il n’est pas toujours
possible pour des questions de temps et de disponibilité d’apprendre la
langue d’un pays étranger quand on travaille pour une organisation
nationale ou internationale mais, au minimum, il faut savoir ce qu’est
un point de vue étranger et ce relativisme ne peut s’acquérir que
lorsqu’à une période de notre vie, d’au moins une dizaine d’années, nous
avons été nous-mêmes étrangers et que nous pouvons alors voir notre
propre pays à travers une grille de lecture différente. Cela est
d’autant plus indispensable quand notre action est d’ordre culturel ou
linguistique.
R.D. - L’IFI est une
école d’études supérieures en informatique. Pourquoi se préoccuper
d’action culturelle et linguistique ?
C.D. - Que ce soit pour
l’IFI comme pour l’AUF, la dimension culturelle et linguistique est
énorme quand on agit dans un pays non francophone. Comme je l’ai dit, la
motivation des bailleurs de fonds est d’acheter de l’influence mais cela
ne peut se faire que sous certaines conditions. Celui qui cherche à
acheter de l’influence doit afficher une attitude cohérente qui inspire
le respect chez celui qu’il veut séduire. Dans les deux premières
semaines de mon séjour au Vietnam, des étudiants sont venus dans mon
bureau pour me demander à quoi servait d’étudier en français si la
connaissance du français ne constituait même pas un avantage pour
postuler à des emplois dans les succursales vietnamiennes des compagnies
françaises installées à Ho Chi Minh Ville, puisqu’elles demandaient
quasiment toutes la connaissance de l’anglais en priorité…
R.D. - La connaissance de
l’anglais est-elle indispensable au Vietnam ?
C.D. - On pourrait se
poser la même question en France. La connaissance de l’anglais est-elle
indispensable en France ? La réponse est non si l’on considère que, dans
les faits, l’immense majorité de la population travaille dans sa langue
mais, pour les gens qui imaginent l’anglais indispensable ou qui
acceptent de travailler avec des documents rédigés en anglais souvent
par leurs propres compatriotes, la réponse serait exactement inverse. Ce
qu’il faut bien voir ici, c’est que le français, tout comme l’anglais,
prétend à être langue internationale. L’action de l’AUF, tout comme
celle des autres institutions de la francophonie institutionnelle,
s’appuie sur cette prétention. Or, si des individus ou des organisations
prétendument francophones font de sorte que l’anglais semble valorisé,
le français s’en trouvera dévalorisé pour autant. Pour le Français qui a
appris l’anglais sur les bancs de l’école française, il paraît normal
d’exiger sa connaissance, alors que pour un étranger non francophone,
pour lequel le français est automatiquement en concurrence avec
l’anglais, une telle exigence le détournera automatiquement du français.
Il est amusant d’entendre l’ambassadeur de France au Vietnam déclarer
lors du salon « Aller étudier en France », qui se tient chaque année à
Hanoï et à HCMV, « Soyez trilingue ! Apprenez l’anglais et le
français ! ». Je ne sais pas combien de langues cet ambassadeur parle
mais je constate que le discours sur le plurilinguisme est souvent tenu
par des gens qui ne maîtrisent même pas une seule langue étrangère
correctement. Maîtriser vraiment une langue étrangère correctement
demande des années d’efforts, d’étude et de pratique. Si les
francophones natifs demandent la connaissance de l’anglais, les non
francophones n’auront plus aucune motivation pour apprendre le français
car, la plupart du temps, les gens ne sont tout simplement pas des
polyglottes nés, et c’est bien ce que l’on observe dans la pratique. Par
conséquent, si le nombre de francophones se restreint, le nombre de nos
amis ira aussi en diminuant et nos efforts pour acheter de l’influence
perdront d’autant plus leur efficacité.
R.D. - Un informaticien
n’a-t-il pas besoin de l’anglais de nos jours ?
C.D. - Oui, absolument,
mais il faut comprendre les raisons pour lesquelles, dans cette
discipline, le droit inaliénable des peuples à travailler dans leur
propre langue lorsqu’ils sont dans leur propre pays est constamment
bafoué à moins, bien sûr, qu’ils n’aient fait délibérément un autre
choix, comme c’est le cas pour les étudiants de l’IFI. Un étudiant en
informatique en France en a besoin parce que les manuels qu’il utilisera
pour l’utilisation de tel ou tel logiciel n’est pas traduit en français.
Il n’est pas traduit à cause d’un laxisme généralisé qui, sous prétexte
d’efficacité et de réduction de coûts, évacue notre langue dans un
nombre croissant de cas au profit de l’anglais. Un chercheur en France
en a besoin pour lire les publications des chercheurs du CNRS, de l’INRIA
ou de ses collègues du bureau d’à côté ! Nous en sommes venus à des
situations totalement grotesques qui soulignent implicitement, plus
particulièrement aux informaticiens étrangers, mais aussi à d’autres
catégories socioprofessionnelles, l’inutilité ou le caractère superflu
de notre langue. Essayons de faire l’effort de nous mettre dans la peau
d’un Vietnamien pour lequel le français, tout comme l’anglais
d’ailleurs, est une langue difficile, à l’exception du système
d’écriture. Il est difficile car il appartient à une famille
linguistique très éloignée du vietnamien. Maîtriser le français demande
des années de travail et d’effort et la motivation doit être très forte.
Cette motivation doit être suscitée, comme pour n’importe quelle langue
étrangère, par les perspectives d’ouverture qu’il est censé procurer,
par l’accès à l’information qu’il permet, par le potentiel qu’il
représente lorsqu’il est associé à une profession. Ce ne sont pas là les
seules raisons pour lesquelles on apprend une langue mais ce sont les
seules raisons que les services consulaires français à Hanoï chargés
d’évaluer les dossiers des étudiants vietnamiens indépendants, qui
désirent se rendre en France à leurs propres frais, acceptent pour
déterminer s’ils doivent délivrer ou non un visa de séjour en France !
La motivation de nos étudiants vietnamiens non francophones pour étudier
le français, la langue dans laquelle nous fonctionnons à l’IFI, est
faible. Elle est faible parce que, très vite, ils s’aperçoivent que les
francophones natifs leur soulignent constamment le caractère superflu de
leur propre langue. Ainsi, un professeur invité pour offrir un cours
intensif étalé sur deux semaines, qui nous vient de l’Université
catholique de Louvain, distribue des notes de cours en anglais, un autre
de l’école Eurécom, qui est à Sophia-Antipolis, fait la même chose.
Lorsque l’étudiant de l’IFI entend que son homologue, qui est parti en
Belgique deux ans plus tôt pour continuer en thèse, rédige son mémoire
en anglais à la demande de professeurs francophones, que les directeurs
de recherche de l’INRIA demandent aussi aux étudiants vietnamiens de
rédiger leurs rapports de recherche en anglais, lorsqu’ils assistent à
des conférences en France dans leur discipline au sein desquelles
l’usage de la langue française est frappé d’interdit, lorsqu’ils se
rendent compte que, en pleine Suisse romande, le président de l’École
polytechnique fédérale de Lausanne, Patrick Aebischer, a imposé
l’anglais comme langue officielle pour tous les cours d’études
supérieures, lorsque les succursales vietnamiennes de compagnies
françaises demandent à leurs employés vietnamiens la connaissance de
l’anglais en priorité, lorsqu’ils apprennent que, en tant que directeur
de l’Institut, j’ai été violemment critiqué, en conseil
d’administration, pour avoir distribué une circulaire à tous les
professeurs invités les enjoignant à distribuer des notes en français
plutôt qu’en anglais, comment pourrait-on penser que ces mêmes étudiants
pourraient être encore motivés pour apprendre le français ? Aujourd’hui
même, le programme du PFIEV, c’est-à-dire le programme d’ingénieurs
d’excellence financé directement par l’aide bilatérale française
souligne implicitement, lui aussi, le caractère superflu de la langue
française puisque les étudiants sont autorisés à faire leur soutenance
de fin d’études en anglais. Le centre franco-vietnamien pour la gestion
ou CFVG a, quant à lui, totalement éliminé les cours en français. Le
pôle universitaire français au Vietnam fonctionne, lui aussi, en grande
partie en anglais. La haute direction de l’AUF se refuse à reconnaître
que toute action en faveur de la promotion de la langue française
demeure inopérante tant que des incohérences et des contradictions
fondamentales existeront au niveau des politiques culturelle et
linguistique des pays francophones du Nord et surtout de celles de la
France. On espère toujours résoudre un problème par l’application locale
d’une technique mais nous ne sommes malheureusement pas indépendants de
ce qui se passe dans notre environnement. On nous a demandé d’installer
un laboratoire de langue dont l’usage serait couplé à de nouvelles
méthodes d’enseignement. Cela n’est pas mauvais a priori mais le
problème de la motivation de nos étudiants, qui est sapée tous les jours
par les observations similaires à celles que je viens de faire, demeure
bien sûr entier.
R.D. - Mais, après tout,
il s’agit d’aide au développement. Qu’importe la langue d’enseignement ?
C.D. - Elle importe
au plus haut point. L’aide au Vietnam n’a pas pour but de sauver les
gens de la famine ni de les secourir après une catastrophe naturelle.
Elle contribue à développer les infrastructures économiques et de
meilleures infrastructures économiques permettent de développer des
activités commerciales et des échanges dont tout le monde peut
bénéficier, y compris bien sûr les bailleurs de fonds. Un bailleur de
fonds qui donnerait de l’argent sans perspectives d’en retirer des
bénéfices tangibles ou intangibles serait considéré comme un imbécile
par les Vietnamiens et encore plus par les autres étrangers présents au
Vietnam. Or, comme je l’ai expliqué auparavant, si un francophone n’est
pas forcément un ami, nous ne comptons guère d’amis chez les non
francophones en Asie ou ailleurs. Communiquer en anglais signifie
communiquer à travers deux interfaces alors que communiquer en français
ou en vietnamien ne se fait à travers qu’une seule et la différence est
colossale. S’agit-il de communiquer ou de se comprendre ? Pour en avoir
une idée, il faut se souvenir de la tentative de rapprochement qui avait
été faite entre Renault et Volvo. Tous les pourparlers avaient eu lieu
en anglais et ce fut un échec retentissant en dépit du fait que le
niveau d’anglais des interlocuteurs était bien supérieur à celui que
l’on rencontre généralement en Asie du sud-est. La communication avait
bien eu lieu mais les Suédois n’avaient pas compris leurs homologues
français et réciproquement. Au Vietnam, le recours à l’anglais a souvent
été justifié pour sauver des programmes qui auraient autrement disparus.
Par exemple, le programme du Centre franco-vietnamien pour la gestion
(CFVG) fut créé par l’aide bilatérale française à l’origine. Les
enseignements étaient majoritairement offerts en français à l’origine
mais il y eut également une offre en anglais. Bien entendu, étant donné
qu’il y avait possibilité de choix entre ces deux langues
d’enseignement, les étudiants se sont petit à petit majoritairement
réorientés vers la langue d’enseignement qu’ils perçoivent comme étant
la plus utile et la section de langue française a dû finalement fermer.
Toutefois, le programme du CFVG, tout comme les programmes belges de la
« Solvay Business School » (l'école
de gestion de l'Université libre de Bruxelles)
sont condamnés à terme par les programmes
équivalents offerts par les écoles anglo-saxonnes, australiennes ou
américaines pour la plupart, qui ont la supériorité d’une offre en
langue anglaise au niveau natif. Les étudiants intéressés à suivre un
enseignement anglophone choisissent bien sûr en priorité des écoles
authentiquement anglophones, pas des succédanés. Quant au
programme d’ingénieurs d’excellence du PFIEV qui fonctionne en
vietnamien et qui autorise une soutenance finale en anglais, il fait
partie des dons « naïfs » qui ne présenteront aucun bénéfice à court ou
à long terme pour le bailleur de fonds. Même chose pour le pôle
universitaire « français » qui fonctionnera en grande partie en anglais…
C’est là que l’on voit la différence énorme entre les intérêts à long
terme du bailleur de fonds, c’est-à-dire ceux du gouvernement français
la plupart du temps, et les intérêts individuels des administrateurs qui
se moquent des intérêts collectifs du pays qu’ils représentent pour
maximiser leurs intérêts professionnels propres à court terme en prenant
les mesures qui leur garantissent ainsi une visibilité personnelle
maximale dans le cadre d’une mission qui ne dure généralement pas plus
que quatre ou cinq ans. C’est la raison aussi pour laquelle ces
programmes d’aide sont globalement en danger car, dans le cas de la
France, le bailleur de fonds n’en retire aucun bénéfice tangible ou
intangible et finit donc par se lasser de payer. C’est la raison
principale des révisions à la baisse des budgets, qui souvent
s’amenuisent d’année en année, puisque les bénéfices qu’ils apportent
demeurent à sens unique mais il y a pire que ça. L’action actuelle de la
France arrive puissamment en aide au système anglophone d’exploitation
systématique des opportunités existantes au Vietnam dans le secteur de
l’Éducation par la valeur symbolique que représente l’usage de l’anglais
par des organisations francophones. Nous amusons beaucoup les
Australiens et les Américains qui pensent que les Français aiment plus
que tout « se tirer des balles dans les pieds », comme ils disent. J’ai
vécu 17 ans chez les anglo-saxons et je connais à fond leur mentalité,
leur manière de penser et les jugements de valeur qu’ils font sur nous.
Les conditions dans lesquelles s’appliquent beaucoup d’aides
« francophones » sont tellement grotesques que j’en rirais si je n’étais
pas moi-même français et ex-responsable d’un établissement financé en
grande partie par les impôts que j’ai payés lorsque je résidais et
travaillais en France.
R.D. - Je comprends.
Peut-on espérer que les responsables au niveau institutionnel
corrigeront de telles dérives ?
C.D. - Cela ne pourra se
faire que lorsqu’on aura explicité les buts de l’aide internationale
francophone et que, pour tout le monde, on aura défini un fil directeur
très clair pour sous-tendre nos actions. Nous en sommes encore assez
loin. A titre d’exemple de la mentalité actuelle, j’aimerais prendre
pour exemple les problèmes qu’a posé pour l’institut le développement
des relations avec l’industrie. Dans le principe, la haute direction de
l’AUF encourage le développement des relations industrielles. Dans la
pratique toutefois, la direction de l’agence nous dit que l’institut et
les autres structures de l’AUF ne sont pas censées privilégier des
constructeurs ou des éditeurs de logiciels particuliers qui pourraient
se servir de leur relation avec l’IFI pour conforter leur position
commerciale au Vietnam ! Pourtant, bien que l’agence fasse effectivement
la promotion des logiciels libres et du système d’exploitation Linux,
nos étudiants et nos professeurs utilisent en pratique pour leur travail
une foule d’outils logiciels développés par des sociétés qui font
commerce de leurs produits et elles sont plus souvent américaines que
francophones. Même chose pour les ordinateurs et le matériel télécom.
Dans la pratique, nous privilégions des sociétés américaines telles que
Microsoft, Intel et Cisco au lieu des françaises Windev, Business
Objects, ST Microelectronics, Alcatel ou Dassault-Systèmes, en dépit des
noms dont elles s’affublent quelquefois. Étrange manière de faire la
promotion de la francophonie, n’est-ce pas ? Bien évidemment, ce type de
discours fait fuir les industriels francophones, qu’ils soient français,
belges ou québécois. De nombreuses sociétés avaient été attirées par le
sommet francophone de Hanoï, en 1997, prêtes à exploiter les
opportunités commerciales qui auraient pu naître dans son sillage.
Cependant, empêtrés dans un discours ambigu, sans ligne directrice
claire, les relais institutionnels se sont révélés n’être d’aucune
utilité. D’autre part, la Francophonie institutionnelle souffre d’une
absence de continuité dans la direction des programmes puisque les
départements clés sont tenus par des expatriés généralement détachés
d’un ministère (le ministère de l’Éducation le plus souvent) qui y sont
pour 2, 3 ou 4 ans tout au plus. Les contacts que j’ai établis au cours
des 27 derniers mois m’ont permis de me rendre compte que les
industriels n’avaient, à l’origine, aucune opinion préconçue à propos de
la Francophonie institutionnelle mais que, actuellement, ils considèrent
que ses représentants sont globalement incompétents, inutiles, voire
nuisibles. De la même manière, nous nous sommes aliénés pour des
raisons analogues certains gros laboratoires de recherche. L’incohérence
du discours, l’absence de responsabilité liée à la durée des mandats,
jugés beaucoup trop courts, le refus total d’une certaine ingérence
inévitable dans tout programme de coopération ont fait également fuir
ceux qui ont des idées claires sur les priorités à observer. En
définitive, s’il s’avère très difficile de marier des universitaires,
n’ayant aucune expérience industrielle réelle, avec des professionnels
ayant forcément des préoccupations commerciales, il s’avère presque
aussi difficile de marier des professeurs, qui ne produisent
généralement que des publications que personne ne lit, avec de vrais
chercheurs qui sont soucieux d’aboutir à une application, ce qui est
d’autant plus vrai que l’informatique est déjà par elle-même une science
éminemment appliquée.
R.D. - La situation que
tu décris est inquiétante. Toutefois, l’IFI semble survivre…
C.D. - Bien sûr, mais il
y a une différence entre survivre, vivre et bien vivre. Si je peux me
permettre d’utiliser un terme honni, je dirais que notre « retour sur
investissement » est très bas. L’effet de levier que devrait permettre
nos financements est inexistant ou très faible. Nous n’avons aucune
visibilité. Bien entendu, nous formons des étudiants mais qui ne nous
apporteront strictement rien en retour. La symbiose recherchée à terme
ne se produit pas. Les bailleurs de fonds se lassent. D’une année sur
l’autre, tout leur semble devenir trop cher ! On mégote sur les bourses,
sur les budgets d’exploitation, sur les salaires, sur les missions.
L’administrateur du bureau Asie-Pacifique de l’AUF avait été jusqu’à me
demander de supprimer les commandes d’eau minérale pour le personnel de
l’école alors que cela ne nous coûtait que 40 euros par mois, déjà
intégrés au budget, sans compter que, à Hanoï, nous sommes à 21° de
latitude nord, en plein climat tropical, et je te garantis qu’on y
transpire ! Quant aux nouvelles actions, elles se situent souvent en
dessous du seuil de financement qui leur permettraient d’être prises au
sérieux. On annonce un nouveau programme pour ceci ou de cela associé à
un financement de 30.000 ou 40.000 euros ! A l’échelle d’un pays de 82
millions d’habitants, et même si le coût de la vie y est bas, on ne peut
pas faire grand chose avec de telles sommes même s’il s’agit d’aide au
développement. A titre de comparaison, un seul organisme d’aide
bilatérale tel que l’IRD (ex-ORSTOM lui-même ex-Institut des colonies)
bénéficie de 4 fois le budget de l’agence alors que cela devrait être
exactement l’inverse ! Bien sûr, dans de telles conditions, ceux qui
s’associent à nos opérations sont là souvent pour les mauvaises raisons.
R.D. - Qu’est-ce que tu
entends par « mauvaises raisons » ?
C.D. - Côté des employés,
elles sont multiples. L’AUF est souvent une échappatoire à une carrière
de fonctionnaire morne, pour rompre la routine durant quelques années.
Au Vietnam, la motivation peut être parce que le conjoint est vietnamien
et qu’il a le mal du pays. Pour d’autres encore, le Vietnam peut être
une plate-forme pour essayer de se lancer dans les affaires, prendre les
contacts pour ouvrir une école, démarrer une activité d’import-export.
Nous avons également eu quelques coureurs de jupons, quelques instables
chroniques, et quelques excentriques qui ont quelquefois été maintenus
en poste bien au-delà du temps suffisant pour discréditer l’organisation
qu’ils représentaient. De plus, l’AUF est souvent un marchepied pour
redorer une carrière médiocre. J’y ai rencontré peu de gens
intrinsèquement motivés par le rôle que l’agence est censée jouer. Quant
à nos étudiants, si certains d’entre eux sont effectivement brillants,
nous récoltons également pas mal de sujets médiocres qui ne viennent
chez nous que parce qu’ils n’ont pas pu intégrer une école d’études
supérieures anglophone. Se référant aux sommes importantes qui
sont quelquefois dépensées en manifestations pompeuses où les hauts
responsables s’auto-congratulent et à la portée de programmes qui
n’aboutissent souvent à rien, certains observateurs français n’ont pas
hésité à me signaler que, pour eux, les étiquettes qui caractérisaient
le mieux l’agence étaient : « luxe inutile » et « indigence ». Bien que
je tairai leurs noms, il ne s’agissait pas exactement des premiers
venus. Bien que cela m’ait causé à titre personnel un certain embarras,
je dois malgré tout reconnaître qu’ils reflétaient assez bien l’opinion
d’un assez grand nombre d’intellectuels vis-à-vis de l’administration
actuelle de l’agence et des résultats de son exercice.
R.D. - Les programmes de
l’AUF et des autres organisations de la Francophonie institutionnelle
que tu connais correspondent-ils aux besoins des pays où ils sont
déployés ?
C.D. - Je ne peux parler
que pour l’AUF que je connais bien dans le cadre des actions qu’elle
mène dans les pays de l’ex-Indochine et pas pour les autres organismes
de la francophonie institutionnelle. La réponse que je peux faire à
cette question est la suivante. L’AUF sert des besoins individuels,
beaucoup plus que des besoins collectifs. Nous offrons des bourses et
des programmes d’études à des étudiants qui veulent continuer en études
supérieures, faire un doctorat la plupart du temps. Dans un pays tel que
le Vietnam, un diplôme universitaire local n’est pas une garantie pour
trouver du travail. Beaucoup de diplômés à Bac+4 se retrouvent serveurs
dans des restaurants. L’économie vietnamienne est dans l’incapacité de
les absorber tous et la compétition pour les postes disponibles est
féroce, quand il ne faut pas payer de sa poche quelques milliers de
dollars pour sécuriser un emploi convoité par de nombreux postulants !
Aussi, le diplôme d’une université du Nord ou d’une école d’ingénieurs
est particulièrement prisé. L’IFI constitue le plus souvent une
passerelle vers un doctorat, but avoué de tous nos étudiants qui sont
particulièrement sensibles au titre, au diplôme et à l’auréole qu’il
semble leur apporter, plus qu’à l’utilité pratique qu’il pourra avoir au
Vietnam. Prenons un exemple. Voici le titre d’une thèse soutenue en
septembre 2004 par un de nos anciens étudiants : « Temporal scenario for
automatic video interpretation », soutenue à l’université de Nice
Sophia-Antipolis. On notera au passage que le mémoire a été rédigé en
anglais à la demande du directeur de thèse, ce qui sans aucun doute
contribue à renforcer la motivation de nos étudiants actuels pour
perfectionner leur français ! Au-delà du caractère ridicule de l’usage
de l’anglais dans le cadre d’une recherche conduite dans un cadre
francophone exclusif, venons en au but de la thèse qui est la
reconnaissance de scénarios temporels pour l’interprétation automatique
de séquences vidéo. Au Vietnam, la spécialisation de notre étudiant sera
en complet décalage avec les besoins du pays. Le Vietnam est encore
rural à 80%. Il suffit de voyager un peu à l’extérieur des villes pour
se rendre compte que les besoins en infrastructures sont énormes et que
le pays a un besoin crucial de bons techniciens, pas de docteurs en
informatique spécialisés dans des disciplines dont l’utilité n’existe
que pour les pays du Nord, et encore ! Pour ne citer que la France,
actuellement, 3 jeunes docteurs sur 10 bénéficient du luxe de pouvoir
être employés à la hauteur de leurs capacités. Globalement, en passant
par la chimie, la physique, la biologie, les mathématiques et
l’informatique, 7 docteurs sur 10, en France même, ont perdu leur temps
dans la perspective d’un diplôme débouchant sur une profession. Je ne
connais pas ce chiffre pour le Vietnam mais, d’après mes propres
estimations, je pense que l’économie vietnamienne est probablement en
mesure de n’absorber qu’entre 1 et 5 de ces docteurs sur 100 pour des
emplois totalement compatibles avec leur formation, si l’on inclut dans
ce chiffre les chargés de cours et futurs professeurs des universités et
écoles spécialisées vietnamiennes. A ma connaissance, l’université de
Limoges est l’un des rares établissements d’enseignement supérieur en
France qui s’est parfaitement rendu compte de ce problème et qui a mis
au point des formations transverses en ligne et à distance débouchant
sur des métiers correspondant aux besoins réels des pays émergents. Nous
aboutissons donc à des étudiants surqualifiés pour le Vietnam et qui ne
sont vraiment employables qu’en France ou, plus généralement, dans le
monde occidental. Les meilleurs reçoivent des offres des départements où
ils font leurs thèses ou d’industriels qui ont encadré leurs recherches.
Ceux qui rentrent au Vietnam sont souvent frustrés par les salaires, par
l’inadéquation de leur formation par rapport au travail qu’on leur
demande. Beaucoup sont employés dans des sociétés de service qui
travaillent avec des firmes européennes, américaines ou japonaises
œuvrant dans le domaine de l’informatique et qui souhaitent délocaliser
au Vietnam une partie de leur production logicielle. Là peut-être se
situe le « retour sur investissement » dont je parlais avant mais il est
faible, à la fois pour le Vietnam et les bailleurs de fonds. Au mieux,
nous favorisons le développement d’activités qui permettent à un certain
nombre d’individus d’exercer une profession mais qui ne contribuent en
rien à réduire les carences du pays. Au pire, nous favorisons la fuite
des cerveaux.
R.D. - Est-ce la faute de
l’AUF qu’elle fasse la promotion de programmes qui ne servent pas
vraiment les besoins des pays émergents ?
C.D. - Ce n’est pas le
cas pour tous les programmes mais la réponse est non. Les pays
émergents, dont le Vietnam, ne mettent pas assez en avant leurs intérêts
propres, qui sont des intérêts collectifs. L’imposture du Vietnam, c’est
d’essayer d’aligner ses besoins sur ceux des pays occidentaux. On
préfère construire une superbe aérogare, qui sera bien visible par les
visiteurs étrangers plutôt qu’une usine d’assainissement des eaux. Le
geste simple qui consiste à se remplir un verre d’eau au robinet de
notre cuisine ou de notre salle de bain pour nous désaltérer est
impossible au Vietnam, même au cœur de la capitale vietnamienne. Il
n’existe aucun réseau public de distribution d’eau potable. L’été
dernier, il y a même eu quelques cas de paludisme dans mon quartier et
j’ai dû m’habituer à dormir sous une moustiquaire. Voilà quelques
exemples de carences évidentes des services publics… Comme je l’ai dit,
les besoins du Vietnam sont immenses et je ne crois pas que nous
contribuions à les réduire et la faute en incombe d’abord aux
Vietnamiens qui veulent être ce qu’ils ne sont pas et ce qu’ils ne
pourront pas être avant la mise en place d’infrastructures permettant
une économie réellement moderne, une organisation sociale efficace et
des méthodes scientifiques de travail au lieu du bricolage et du système
D qui se pratiquent un peu partout.
R.D. - Pourquoi ne pas
convaincre les Vietnamiens à propos de ce qui te semble vraiment
prioritaire ?
C.D. - Personne n’est
plus royaliste que le roi et, comme je l’ai déjà dit, le but réel des
bailleurs de fonds n’est pas de procurer de l’aide gratuite mais
d’acheter de l’influence et on ne veut bien sûr pas déplaire à la cible.
Songe qu’en Thaïlande, par exemple, le gouvernement interdit à ses
étudiants d’aller en France pour faire des BTS ou des DUT. On va en
France pour faire au minimum un « Master » ou, au mieux, un doctorat. Le
pragmatisme n’est peut-être pas l’apanage des Français mais encore moins
celui des pays émergents. Je comprends parfaitement qu’on essaye
d’acheter de l’influence en se conformant aux contraintes locales mais
on s’y prend très mal de toutes manières et les retombées pour le
Vietnam comme pour les bailleurs de fonds sont très faibles. Au pire,
une aide inefficace dévalorise notre image et nos structures.
R.D. - Que préconises-tu
pour changer les choses ?
C.D. - J’ai été frappé
par l’absence de direction et de projet dans la haute administration
actuelle de l’AUF. L’encéphalogramme est à peu près plat… Certes, on
travaille, on administre des programmes, on écrit des rapports, on
rédige des propositions, on organise des réunions, on se soumet à des
contrôles d’autant plus tatillons qu’il y a moins d’argent à dépenser,
etc. mais cette agitation n’amène pas globalement à grand chose. On peut
travailler beaucoup et ne rien accomplir du tout. A l’origine de tout
projet qui réussit, il faut des gens qui ont une vision claire des
choses à accomplir, et des intérêts réciproques qui doivent être
respectés. Il est essentiel que les gens comprennent que les bénéfices
doivent être partagés et réciproques, que les bailleurs de fonds et les
récipiendaires de l’aide doivent être tous les deux gagnants ce qui
permet aussi de construire une confiance durable des deux côtés. Cette
vision doit être explicitée et communiquée à tous les intervenants, du
haut en bas de la hiérarchie, de façon à ce qu’elle devienne un guide
clair pour tous. L’absence de vision actuelle conduit à une absence de
directives claires, donc à une absence de critères d’évaluation des
actions entreprises. Quand j’ai été nommé directeur de l’IFI, aucune
mission ne m’a été confiée. Aucune directive précise ne m’a été
communiquée. Il m’a incombé de définir moi-même mon rôle et de prendre
un certain nombre de mesures que l’on a ensuite évaluées conformément à
des critères purement subjectifs et qui caractérisent toutes les
organisations qui ne vont nulle part.
R.D. - Quels sont tes
projets maintenant ?
C.D. - J’ai accumulé une
bibliographie et des informations pour rédiger au moins une dizaine de
livres que je compte publier sur divers sujets et, depuis trois ans, mes
activités m’ont interdit d’avancer dans ce projet. J’espère toutefois me
rendre à nouveau utile à la Francophonie institutionnelle d’ici quelque
temps. A en juger par ce que j’ai appris de mon passage à l’AUF,
l’agence pourrait être un magnifique instrument qui est, de toute
évidence, actuellement, mal utilisé ou, au mieux, sous utilisé. J’espère
pouvoir un jour y travailler à nouveau mais dans une optique ambitieuse
de développement à bénéfices réciproques.
R.D. - Je crois me
souvenir que tu avais obtenu, il y a quelques années, des prix de la
francophonie institutionnelle… ?
C.D. - Effectivement. En
1996, j’avais été le grand lauréat du concours international de la
Francophonie Charles-Hélou, administré alors par l’Agence de coopération
culturelle et technique, qui fait maintenant partie intégrante de l’OIF.
Il faut toutefois noter que le jury du prix était totalement indépendant
du cadre institutionnel. Une année plus tard, je reçus le grand prix de
la Francophonie Jean-Humblet, administré par les Québécois. A l’époque,
j’avais appris que Jacques-Ivan Morin, ancien ministre du gouvernement
de René Lévesque, avait fait partie du jury. Finalement, en 1998,
j’obtins le grand prix de l’Académie de Marseille pour un essai sur le
rôle de la langue en science et en technologie. Mon essai fut communiqué
à l’Académie française par la suite et je reçus les félicitations de
quelques éminents spécialistes… J’ai obtenu ces prix alors que je ne
connaissais pratiquement rien du fonctionnement des institutions.
Maintenant que j’en connais un peu plus, ces prix me confortent dans
l’idée que je ne raconte probablement pas trop de sottises…
R.D. - Je te remercie
pour nos lecteurs.
n
Charles-Xavier Durand a notamment publié aux éditions F.X.de Guibert
La nouvelle guerre contre l'intelligence, remarquable trilogie
qui permet de mieux comprendre les causes du recul de la langue
française et de l'échec de la politique francophone.
Tome I "Les mythologies artificielles"
Tome II " La
manipulation mentale par la destruction des langues"
Tome III " Un
nouveau programme pour la conscience"
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