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A propos de Jocelyne Dakhlia, Lingua Franca, Histoire d'une langue partagée en Méditerranée , Actes Sud, 2008.
par Jean-Gérard Lapacherie
Si l’on en croit le titre et le sous-titre, ce livre est censé traiter de la lingua franca, c’est-à-dire de ces mots espagnols, italiens ou autres, peut-être cent ou deux cents, qu’employaient entre le XIVe et le XIXe siècles les riches musulmans de Tunis, Alger, Tripoli, etc. pour faire larbiner leurs esclaves chrétien(ne)s, les gardiens des bagnes où étaient enfermés les otages européens en attente du paiement d’une rançon ou les matelots et les négociants arabes ou turcs qui commerçaient en Méditerranée avec les Européens. Le sujet est intéressant, mais le livre traite de tout autre chose que d’une langue. De toutes les pages, suinte le faux. D’abord le vocabulaire, pompeux et boursouflé, a un sens flottant et aléatoire. En voici quelques spécimens : « une place à la marge, le flou de l’autre, étiologies, résistances, frictions et translations, partages illusoires, un déni de la langue, un système de langues optionnel, interstices de la langue, une empreinte éclatée, lieux retranchés ?, une langue dans l’Islam, une surprenante libéralité (elle est si « surprenante » qu’elle est sans pareille : un chef musulman de Tunis, ancien prisonnier en Italie, au lieu de maltraiter ses esclaves, fait preuve de « libéralité » à leur égard !), langues en minorités, un enjeu interne, des ensembles diffractés, territoires de la langue, modulations du parler franc, mise en mots, mises en scène, etc. ». On se demande ce qui est abordé dans les chapitres ainsi nommés (mœurs des fourmis rouges ? crues des oueds ?) et si le mot langue du titre désigne bien la langue que l’on parle et non la langue de veau que l’on mange. On ne sait dans quel sens, métaphorique, allégorique, moral, mystique, anagogique, mêlé, politique, social, approximatif, de troisième ou de quatrième degré, etc. entendre ces mots ou même s’ils ont un sens, et, s’ils n’en ont pas, quels objectifs cachent ces préciosités : noyer le poisson, parler pour ne rien dire, en mettre plein la vue aux gogos. Quoi qu’il en soit, à l’EHESS, on peut dire tout et n’importe quoi à propos de rien. On s’en doutait un peu, vu la hauteur vertigineuse qu’atteignent les études dans cette « école ». S’il n’y avait que les mots, le mal serait moindre, mais il y a la méthode. A la page 99, est cité « La Condamine, décrivant la langue franque au XVIIIe siècle ». En fait, ce voyageur a nommé dans deux paragraphes les mots langue franque, petit mauresque, jargon, italien corrompu ; de description, il n’en est nulle part question, ni chez ce voyageur, ni chez sa commentatrice. Consacrer 591 pages à une langue, sans exposer le système des sons, ni la morphologie (règles du pluriel, du féminin, conjugaison des verbes, etc.), ni le vocabulaire, ni les langues auxquelles ce vocabulaire est emprunté, ni la grammaire, est une manière d’exploit inouï, au point qu’un lecteur attentif se demande, ayant terminé ce livre, en quoi cette lingua franca est une langue, par quoi elle mérite cette prérogative et si elle n’est pas tout simplement un sabir ou, moins encore, une simple liste de mots italiens ou espagnols, dont usaient les propriétaires d’esclaves ou les pirates barbaresques qui faisaient de la razzia d’êtres humains leur activité. Il faut aussi se demander si, dans ces circonstances, ce n’est pas un pur exercice de rhétorique que de s’extasier, comme le fait Mme Dakhlia, sur la civilisation dont la Méditerranée islamique aurait été le cœur, ou si les mots « partage (langue en partage), Autre, ouverture à l’autre, métissage », etc., employés dans tous les chapitres, ne sont pas ironiques. Des œuvres littéraires sont citées : entre autres, le poème médiéval Contrasto della Zerbina (p 47) et La Zingara, pièce de la Commedia dell Arte (pp 53 à 57) de Giancarli, auteur vénitien du XVIe siècle, dont aucune étude digne de ce nom n’est esquissée, sinon de vagues paraphrases de tel ou tel extrait, qu’il est facile de tirer dans le sens de la « thèse », si tant est qu’il y ait une thèse. Les extraits cités ne sont pas replacés dans leur époque, ni dans les lieux où ils ont été écrits (Venise, au XVIe siècle, pour ce qui est de La Zingara), ni dans le genre théâtral (Commedia dell Arte ou épopée) dont ils relèvent, ni dans les codes stylistiques, etc. Dès lors, il est loisible de leur faire dire tout et n’importe quoi. Ce qui fait l’intérêt de ce livre, ce sont les non-dits : ainsi le déséquilibre des rapports de force en Méditerranée du XVe siècle (et même avant) au début du XIXe siècle. Font face à l’empire ottoman, constitué par la force et avide de s’étendre plus à l’Ouest, qui dispose d’une immense façade maritime (les neuf dixièmes des côtes de la Méditerranée), de petites nations, divisées, fragmentées, tirant à hue et à dia, Venise, Gênes, Florence, l’Espagne, l’étroite façade méditerranéenne de la France. Il suffit d’ouvrir un atlas, de regarder les cartes et de garder les yeux ouverts pour s’en convaincre : au sud, à l’est, et dans la plus grande partie du nord, des dizaines de milliers de kilomètres de côtes et des centaines de ports contrôlés par l’Islam ; au nord ouest, quelques centaines de kilomètres de côtes européennes et quelques ports. Le rapport de forces est inégal ; il est de 1 à 20 : d’un côté, les maîtres riches et puissants, les propriétaires d’esclaves, les preneurs d’otages, les pirates, appuyés par une hyper-puissance militaire ; de l’autre, les dominés, les esclaves, les captifs, les pauvres. Dans ce face à face entre l’Europe et l’Islam ou, dit en d’autre termes, entre l’Occident et l’Orient, dans une Méditerranée que l’auteur qualifie, à juste titre, d’islamique, ce qui est faux, c’est de faire comme si le rapport de forces était équilibré. L’Europe alors n’est rien, sinon des poussières. En face, l’Islam est un tout, un bloc, une masse. Les mettre sur un pied d’égalité relève de la facétie estudiantine et évoquer à ce sujet le « choc des civilisations » atteste que Mme Dakhlia n’a pas lu la moindre ligne du livre d’Huntington. Ce Lingua franca fait l’inventaire des opinions sur le franco ou sur la langue franque. Il est formé de couches d’opinions étalées sur d’autres opinions, etc. Le réel est escamoté, comme au bonneteau. Il n’est question que d’idéologie. Mme Dakhlia place sa recension des opinions sous le patronage du métissage, comme l’indique le sous-titre « histoire d’une langue métisse en Méditerranée ». Nulle part le concept de métissage n’est examiné. Métissage est un mot récent, dont aucun des locuteurs de lingua franca n’a jamais entendu parler. Dérivé de métis, désignant dès le XIVe siècle un animal « engendré de deux espèces », il est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l’emploie, à propos des haras, au sens de « croisement des races ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le métissage comme « l’action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur ». C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que ce nom, tout en s’appliquant aux animaux ou aux plantes, s’étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit sinon raciste, du moins racial, et que l’histoire tragique du XXe siècle ait montré dans quels abîmes sombrait l’humanité quand elle s’abandonnait au racisme. Dans ces conditions, il est effarant que ce « concept » issu de la biologie ou de la zoologie soit transporté aux relations entre les hommes et même à l’organisation sociale et qu’il caractérise cette langue d’esclaves qu’a été la lingua franca. Il est un autre concept, magique ou miraculeux comme métissage, qui n’est nulle part examiné : c’est autre, l’Autre (avec un A majuscule), l’altérité. Mme Dakhlia est altérophile : elle se croit obligée de soulever chaque jour des tonnes de fonte pour muscler ses discours : métissage, altérité et l’incontournable diversité sont ses haltères, citant sans vergogne Audisio qui tenait les ports d’Alger, de Tunis, de Beyrouth, Constantinople, Alexandrie, Bône, pour exemplaires parce qu’ils étaient peuplés de gens d’origine diverse. Aujourd’hui, ils sont purifiés. Pour trouver des lieux « métissés », il faut aller au Nord, à Marseille, Barcelone, Perpignan, Nice, Toulon. Mme Dakhlia se targue d’avoir écrit un ouvrage de « science sociale ». La science sociale en question a un objectif : cacher le réel, ne pas le dire, le déformer, le couvrir de couches innombrables d’idéologie, c’est-à-dire de mensonges, de sorte que, si la région Provence Alpes Côte d’Azur (mais que va-t-elle faire dans cette galère ?) ne l’avait pas financé en partie, il n’aurait pas coûté 29 €, ce qui est cher pour de la « littérature » thésarde, en socio psycho géo sciences sociales pondue à la chaîne dans les universités de province, d’Afrique et du monde entier, mais 40 ou 50 €, ce qui, pour un exercice laborieux d’étudiant prolongé, tient de l’escroquerie. Certes, cette science sociale a pour utilité pratique d’alimenter en arguments, thèses et délires les partis politiques, PC, LCR, OCI, PS. On aurait aimé que l’université se tînt en dehors de ce carnaval. Elle y pavane, hélas. n
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