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                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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La Francosphère

contre le choc des civilisations

 

 

 

Rencontre avec Albert Salon

à propos de France, Québec, Wallonie : même combat !, L'Harmattan, 2008

 

Raphaël Dargent. – Cher Albert Salon, vous êtes de longue date un combattant de la cause francophone. Dans votre dernier ouvrage, vous établissez un parallèle entre les situations actuelles de la France, de la Belgique wallonne et du Québec et vous lancez un appel pour que leurs trois peuples puissent se prononcer sur leur avenir – et en l’occurrence sur leur indépendance par référendum. Pourquoi établir ce parallèle ? En quoi les situations de ces trois espaces francophones sont-elles semblables ?

 Albert Salon. – Cher Raphaël Dargent, ce n’est pas à vous que je rappellerai les grandes différences des trois situations.

 La France, vieil Etat-Nation, passe encore pour être indépendante ;

le Québec-Nation a des attributs d’Etat mais est toujours une « Belle Province-colonie » fédérée et encerclée dans un Etat qui fait tout pour occulter son histoire et son caractère très distinct : un exemple récent vient d’être encore fourni par la captation d’héritage à propos du 400ème anniversaire de la fondation de Québec, donc de la Nouvelle France par Champlain : le Canada a retourné les célébrations à son profit et fait croire que l’on fête le Canada actuel (né seulement en 1867), et nous a envoyé son Gouverneur Général, Mme M. Jean, pour nous le dire suavement en France même, à La Rochelle ;

la Wallonie et Bruxelles sont des régions d’un Etat belge en voie d’éclatement non pas de leur fait – loin de là – mais du fait de la Flandre qui veut de plus en plus fortement se constituer en Etat indépendant, en faisant disparaître l’actuel Royaume de Belgique, pendant si longtemps présenté comme le modèle d’une « Union européenne fédérale » dont Bruxelles accueille la plupart des institutions, sans être pour autant sa « capitale ».

 Mais derrière ces grandes différences, le parallèle que j’établis se justifie par le fait que toutes les grandes communautés de langue maternelle française dans le monde et, au-delà, toute la « francosphère », subissent une offensive d’un Empire anglo-saxo-germain hégémonique et de communautarismes soutenus par lui. Il s’agit bien, en ce sens, du « même combat » à mener, si possible ensemble.

Un simple symptôme très évident : promenez-vous à Bruxelles, et constatez la prolifération des affichages et indications en anglo-américain…

 Raphaël Dargent. – Dans votre esprit, et pour suivre votre logique, quelle doit être l’attitude de la France vis-à-vis de nos amis québécois ou wallons ? J’imagine qu’il ne s’agit pas de s’ingérer dans leurs affaires mais d’appuyer et d’accompagner leurs démarches et choix souverains. Concrètement, comment s’y prendre ?

 Albert Salon. – Nous Français ne devons surtout pas nous ingérer dans les affaires intérieures des Québécois, des Wallons ni des Bruxellois, pas plus que des Suisses romands, des Vaudois ou des Valdotains. Il appartient à eux seuls de choisir leurs destins respectifs.

Nos mouvements se contentent de lutter contre la désinformation que nos compatriotes de France subissent, et de les amener à s’ouvrir avec sympathie à tous choix d’avenir qu’il appartient à nos seuls partenaires de faire, y compris, le choix échéant, d’une réunion de la Wallonie à la France, et, surtout, d’une indépendance pour le Québec.

 Raphaël Dargent. – Votre ouvrage, comme vos précédents, fustige ce que vous appelez « l’impérialisme américain », en dénonçant au passage l’américanisation du monde, l’atlantisme de l’actuel Président français ou la collusion germano-américaine. Vous parlez même de « Saint Empire américain de nation(s) germanique(s) ». De quoi s’agit-il exactement ? Et ne craignez-vous de tomber dans « l’anti-américanisme primaire » ?

 Albert Salon. – Il ne s’agit pas d’ « anti-américanisme primaire ».

Nous sommes, dans nos milieux souverainistes, partisans d’une alliance loyale, entre égaux qui se respectent, avec les Etats-Unis d’Amérique. Nous respectons ce qu’ils sont. Nous sommes plutôt contents qu’ils existent. Contents qu’ils aient été dans deux grandes guerres dans le même camp que nous, même si leurs interventions bienvenues ont été tardives et mues d’abord par leurs intérêts propres et leurs appétits de puissance. Contents qu’ils soient forts, et le restent, chez eux.

Nous refusons simplement d’être dominés, vassalisés par eux, avec l’aide de tant de nos « élites françaises », nouveaux collaborateurs. En fait nous attaquons surtout ces « élites-là », prêtes à se soumettre à n’importe quel empire du moment. Jean Yanne, en partie seulement par dérision, l’avait pressenti, il y a plus de vingt ans, dans son film « Les Chinois à Paris »…

 Il est sans doute « primaire », mais certainement salutaire d’être animé d’un anti-hégémonisme américain, d’être contre tout hégémonisme, qu’il soit un jour chinois ou autre, lorsque l’actuel empire se sera – peut-être beaucoup plus tôt qu’on ne le pense - effondré, comme l’ont fait tant d’autres, y compris le nôtre.

Lutter pour notre liberté face à cet empire anglo-saxon, c’est « ne pas perdre la main », rester « la France contre les empires et contre les robots », c’est nous entraîner à lutter contre les empires à venir qui seront éphémères eux aussi, mais sans doute beaucoup plus durs et sanglants que l’actuel. Même si nous devions en venir un jour à regretter l’empire américain, nous ne devons à aucun prix nous y soumettre, simplement parce qu’il tend à nier notre identité, nos droits et nos intérêts.

 Oui, je parle d’un nouveau « Saint-Empire américain de nations germaniques », parce qu’il s’agit bien d’une sorte d’avatar d’Empire romain, d’empire des Habsbourg mâtiné des immenses réseaux des Vikings, puis des chevaliers teutoniques, et de la grande Hanse. Plus proche de celui des Habsbourg en raison surtout du caractère non unique mais dominant des nations plus ou moins germaniques dans cet ensemble. En font partie les Etats-Unis eux-mêmes, où l’immigration anglo-saxonne, allemande, autrichienne, scandinave, hollandaise et flamande (fondation de New York d’abord Nouvelle Amsterdam…) a donné le ton dans les classes supérieures ; l’Angleterre aussi, qui a dominé une Grande Bretagne plus diverse ; et les actuelles nations de l’Europe du Nord. Un Président américain n’offrait-il pas à l’Allemagne,  il y a déjà quelques années, un « partnership in leadership », c’est-à dire une sorte de condominium confiant aux Etats-Unis la direction principale du monde, et à l’Allemagne le soin de tenir l’Europe ?

Le mépris de tous ces « messianiques supérieurs » est à peu près le même à l’égard des nations non élues, dont la France fait partie. Une France qui doit être diminuée, voire cassée en morceaux, en raison de la rémanence chez elle de formes « déviantes » d’humanisme et d’universalisme d’origine plutôt catholique, et de velléités d’autonomie de décision potentiellement contagieuses.

 Raphaël Dargent. – En appelant ainsi les nations francophones – en premier lieu, française, wallonne et québécoise – à lutter ensemble contre ce Saint Empire d’un nouveau type, vous souhaitez l’organisation d’une francophonie politique, une sorte de Communauté Internationale Francophone. Quelles formes pourrait prendre une telle communauté, en définitive « supranationale » ?

 Albert Salon. – Non pas une Francophonie politique, une O.I.F. structurée en quelque fédération, ce qui serait utopique, irréaliste, mais une grande alliance de partenaires indépendants les uns des autres, plutôt une coagulation de la « noosphère » selon Senghor, un vaste réseau informel tissé d’accords en tous genres, tant bilatéraux que multilatéraux, organisant des coopérations très fortes mais à la carte avec les moyens financiers nécessaires, communiquant entre eux en français langue commune privilégiée (mais pas uniquement), développant leur actuelle concertation sur les problèmes du monde, organisant une solidarité réelle pour leur développement économique, social et culturel, ainsi qu’un modèle de dialogue des cultures qu’il reste à rendre plus concret et efficace, modèle opposé à celui, huntingtonien, du « choc des civilisations ».

 Raphaël Dargent. – Toute votre démarche repose sur le primat du référendum. Mais est-ce suffisant de faire confiance au peuple ? Le référendum suffit-il à défendre l’indépendance d’un peuple ? Pensez-vous, en d’autres termes, que la souveraineté nationale se résume à la souveraineté populaire ?

 Albert Salon. –Vous avez raison. Il ne faut pas confondre peuple et nation. La souveraineté nationale est inaliénable. Même un referendum populaire ne saurait légitimement l’aliéner.

Mon souci n’est pas de donner un  « primat » au referendum. Je constate simplement que, dans les trois pays considérés :

-         Il a eu lieu en France, et ne peut être contredit par une majorité parlementaire ;

-         Il y en a eu deux -  négatifs -  au Québec, en 1980 et en 1995 ; le dernier ayant été – c’est avéré – volé par Ottawa. Il reste que l’indépendance du Québec ne pourrait être reconnue par le Canada et par la « communauté internationale » que sur la base d’un vote populaire, soit par un referendum gagné, soit par une élection générale clairement annoncée et organisée comme une « élection référendaire » ;

-         Il en faudrait un pour asseoir, en Wallonie et à Bruxelles, en cas de disparition de l’actuelle Belgique et de la Royauté, de nouvelles institutions pour ces deux régions. Il en faudrait un, au moins en fait, en France même, pour accepter la réunion à la République de l’une ou de ces deux régions, si elles venaient à la demander.

 Raphaël Dargent. – Dans le cadre de votre combat, vous écrivez au début de « France, Québec, Wallonie : même combat ! » une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy afin de l’alerter et de l’inciter « à prendre la tête d’un nouvel élan de la France dans et par le monde » en s’appuyant par conséquent sur les potentialités de la francophonie. Croyez-vous sérieusement être entendu ?

 Albert Salon. – Les discours – inspirés - de l’actuel Président lors de sa campagne électorale, notamment à Caen, puis celui du 20 mars 2008 à la Cité universitaire internationale, en présence de M. Abdou Diouf, Secrétaire Général de l’Organisation internationale de la Francophonie (O.I.F.), portent un espoir et un élan dans le sens des  propositions contenues dans mon ouvrage.

 Malheureusement, nous devons bien constater que, depuis un an d’exercice du pouvoir, les actes ne vont pas dans ce sens ! Ainsi la ratification, promise à Mme Merkel et au MEDEF, et imposée dès l’été 2007, de l’accord signé par le gouvernement socialiste en 2001 à Londres sur les brevets européens qui n’auront plus à être traduits entièrement en français ; les déclarations - proches des conclusions du rapport Attali - du Ministre de l’Education sur la nécessaire bilinguisation des écoliers français dès les petites classes, celles de la Ministre chargée de la Recherche sur la « fin du tabou de l’anglais » lorsque des représentants de la France s’expriment à Bruxelles, la très forte réticence de tous les « responsables mais non coupables » à empêcher la honte du concours 2008 de l’Eurovision, où la directrice des jeux et divertissements de la « chaîne » FR3 a voulu imposer le choix d’une chanson en anglais pour représenter officiellement la France, sans oublier la mollesse dans l’application de la loi Toubon en France, la baisse des crédits et surtout du tonus de notre action culturelle et de coopération dans le monde et particulièrement dans l’Afrique francophone : tous ces actes, et bien d’autres que nous ne pouvons tous citer, vont directement à l’encontre des discours évoqués.

Nous sommes même passés très près d’un abandon de la chaîne multilatérale francophone TV5, faute du respect dû à  nos partenaires francophones et d’une concertation adéquate avec eux dès l’annonce de l’opération – qui n’était pas illégitime en elle-même – de notre politique audio-visuelle extérieure !

Et nous en sommes à espérer que, lors de son prochain voyage au Québec, le Président de la République ne remette pas en cause la relation forte, directe et privilégiée, de la France avec le Québec, en « rupture » avec la politique de notre pays depuis près d’un demi-siècle…

Raphaël Dargent. –Concluons sur la France. Dans la première partie de votre ouvrage, vous disséquez le « traité modificatif de Lisbonne » – ratifié honteusement par nos parlementaires – pour mieux en dénoncer la nocivité pour l’indépendance française. Quels sont les points du dit traité qui selon vous constituent les atteintes les plus graves à cette indépendance ?

 Albert Salon. – La plus grave des atteintes de ce traité qui est tout sauf « mini » et « simplifié », réside dans le contournement du vote bien clair du peuple français, le 29 mai 2005 contre la « Constitution-Giscard » et dans le fait que, de l’aveu satisfait de M. Giscard d’Estaing lui-même, « sa » Constitution s’y retrouve entièrement, sauf le nom, avec diverses astuces de présentation, et qu’ « on » en a même profité pour ajouter des transferts de compétences supplémentaires des Etats vers l’  « Union » qui n’est même plus une fédération au sens propre accompagnée d’une vraie subsidiarité, mais une sorte de transposition de l’organisation de fait des pouvoirs dans l’ancienne Union soviétique !

Tout le reste découle de ce vice fondamental. Pour l’essentiel :

la promotion de l’Union en super-Etat ;

la supériorité du droit de l’Union par rapport aux droits nationaux, y compris aux constitutions des Etats membres, en mettant en avant la jurisprudence de la Cour de Justice ;

l’absence de véritable subsidiarité et de pouvoirs réels des parlements nationaux ;

l’orientation économique favorable aux multinationales, et l’inanité des espoirs d’  « Europe sociale » ;

la confirmation de l’alignement sur l’OTAN, donc sur l’empire américain ;

et la promotion de l’Allemagne comme Etat dominant, au-dessus du lot, dans ce conglomérat sans pouvoir international réel dans l’ensemble atlantique.

  

Vraiment, nous n’aurons pas de trop de l’ensemble des forces des grandes communautés de langue maternelle française, de leurs « sociétés civiles » en attendant que leurs Etats actuels et potentiels se libèrent de leurs entraves, pour sauvegarder nos libertés, la liberté dans le monde.

 

Et nous n’aurons pas trop de toute la Francophonie, pour donner corps à l’immense chance qu’elle représente pour l’humanité, de constituer l’ « anti-Huntington », l’antidote - par l’humanisme et le « dialogue des cultures »  - à mieux concrétiser au demeurant ! – au « choc des civilisations que cet auteur nous présente complaisamment comme inévitable, et que l’actuelle politique américaine ne fait rien pour éviter. n