Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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L'anglais en science et en technologie

Le sacrifice de la créativité

sur l'autel de "la communication"

 

 

par Charles-Xavier Durand

 

 

S’il est besoin de rappeler la place prise par la langue anglaise dans la société française contemporaine, il faudrait aussi souligner qu’elle a été taillée par les médias et les agences publicitaires, les grandes compagnies industrielles, les organismes de recherche, le système d’enseignement, la Commission et le parlement européens, en tout premier lieu.

 Le rôle des médias est à la fois direct et indirect dans la promotion de la langue anglaise. Si des magazines et journaux, tels que “le Figaro Entreprises”, par exemple, qui s’adressent surtout aux étudiants des écoles d’ingénieurs, déclarent urbi et orbi, que leurs perspectives de carrière passent obligatoirement par la maîtrise de la langue anglaise, les autres réservent une place aux pays anglo-saxons qui est démesurée par rapport à la proportion de la population mondiale qu’ils représentent mais qui est davantage en rapport avec le nombre et la taille de leurs agences de presse. Les médias exercent également une influence plus subtile et indirecte dans la mesure où ils associent des termes anglais non traduits à tout ce qui est censé être nouveau et à la mode. Des études anglo-saxonnes estiment à environ un terme sur vingt la fréquence de mots anglais non traduits dans le discours médiatique français actuel. En publicité, les images du modernisme, de la technologie qualifiée de “haute”, de la mobilité, de la science, du libéralisme, de l’efficacité, du succès professionnel, de la richesse et même du sport, sont désormais presque toujours associées à des mots anglo-américains, qui se substituent ainsi et de manière totalement artificielle aux termes français équivalents. Cette imprégnation continue crée un RÉFLEXE PAVLOVIEN au niveau des populations qui favorise non seulement l’apprentissage de la langue anglaise mais aussi l’acceptation de l’énorme emprise culturelle, économique et politique anglo-saxonne sur notre société.

 En France, il n’existe pas de demande populaire en anglais qui ne soit pas à l’origine inspirée par la volonté des soi-disant “élites” françaises de rendre indispensable la connaissance de cette langue dans de très nombreux secteurs d’activité à travers les institutions de la République et celles du secteur privé. La connaissance de l’anglais est devenue quasiment une obligation pour qui veut prétendre à la plupart des postes cadres. Les recruteurs imposent désormais aux futurs ingénieurs des entretiens en anglais même si leurs obligations professionnelles n’exigent aucun déplacement en dehors de l’Hexagone. Suivant la tendance, les universités et écoles d’ingénieurs spécialisées ne sont pas loin derrière en exigeant une note minimale aux examens internationaux d’anglais sous le seuil de laquelle même les meilleurs étudiants en science, en mathématique et en technologie sont dans l’impossibilité de décrocher leurs diplômes. Le ministère de l’Éducation nationale, et surtout la Commission des titres de l’ingénieur, exercent une pression discrète mais bien réelle sur les établissements d’enseignement supérieur publics pour qu’ils offrent un minimum de cours scientifiques et techniques en anglais, ce qui est déjà pratique courante depuis longtemps dans l’enseignement supérieur privé français. Les “experts” de l’Education nationale et du ministère de la Recherche, du CNRS, ceux du Conseil national des universités (CNU) sont connus pour valoriser les publications en anglais beaucoup plus que celles rédigées en français et de nombreux chercheurs de certains organismes de recherche publics reçoivent des consignes strictes pour publier leurs résultats exclusivement en anglais. Dans les grands groupes industriels privés, la rédaction des rapports de travail en langue anglaise est devenue, elle aussi, assez courante. Désormais, dans les congrès scientifiques tenus en France, ce ne sont pas les étrangers qui s’opposent à l’usage du français mais des Français qui ferment avec rudesse la bouche des quelques originaux attardés qui, de manière souvent tout à fait imprévue, entendent poser leurs questions ou faire leur conférence en français à un auditoire qui est pourtant le plus souvent à forte majorité francophone.

 Si l’on se plaint du taux de progression de la langue anglaise à la Commission européenne depuis que Romano Prodi en a été placé à la tête, certaines de ses divisions, comme la DG XIII (télécommunications, marché de l’information, valorisation de la recherche), ont toujours pratiqué, dans les faits, un unilinguisme anglais strict en violation directe des textes concernant l’usage des langues officielles, sans que cela ne suscite de réaction significative de la part des administrations des États membres.

 Toutefois, un examen approfondi révèle que, en France, l’usage de l’anglais ne relève nullement du pragmatisme mais seulement d’une idéologie implantée artificiellement par un conditionnement profond des esprits. Si un temps considérable est investi dans l’étude de la langue anglaise, son usage demeure largement superflu et artificiel. C’est le cas du professeur ou du chercheur universitaire qui devra lire les publications rédigées en anglais par un de ses collègues, français lui aussi, ou ce sera pour poser une question à un autre francophone lors d’une réunion scientifique prétendument internationale ou, encore, pour déchiffrer un rapport écrit en anglais par un francophone du siège social de la compagnie, installé à Paris !

 Rien n’illustre mieux le caractère superfétatoire de l’usage de l’anglais entre francophones que l’anecdote suivante, totalement authentique. Un représentant de commerce français se rend en Côte d’Ivoire[P1]  pour y traiter une affaire. Lorsqu’il rencontre ses interlocuteurs, ces derniers lui souhaitent la bienvenue en français et cette langue demeure la seule utilisée jusqu’à ce qu’ils en viennent à discuter de la transaction qui justifie la présence du représentant français. Brusquement, les hommes d’affaires ivoiriens basculent alors à l’anglais. Deux minutes après, intrigué, notre représentant pose la question de savoir pourquoi ses interlocuteurs ne veulent plus parler français. On lui répond alors que, « l’anglais étant la langue des affaires, il faut parler anglais lorsqu’on parle affaires » !

 Les divers pays francophones et la France ne sont pas les seuls à être infectés du virus de l’anglomanie. L’université Tamkang à Formose, par exemple, impose la publication d’une page en anglais dans chaque numéro du journal de ses étudiants alors que personne ne la lit et qu’elle se retrouve immédiatement dans les corbeilles à papier et les poubelles du campus. Dans la même veine, le Ministère japonais de la construction impose à ses cadres la rédaction d’un bulletin d’information trimestriel en anglais, bien que celui-ci ne soit jamais diffusé à l’extérieur du Japon.

 La connaissance de l’anglais donne-t-elle accès à un plus grand degré de prospérité ? Les dirigeants de Formose semblent le croire puisqu’ils viennent de recruter mille enseignants natifs anglophones pour améliorer le niveau d’anglais de ses jeunes. Cependant, si l’on jette un coup d’œil aux pays limitrophes, on s’aperçoit que ce sont pourtant les Philippines, où l’anglais est de loin le mieux parlé, qui constituent la lanterne rouge économique de l’Asie du sud-est !

 Ainsi, le plus souvent, la langue anglaise n’est pas choisie pour des raisons utilitaires mais pour se donner les apparences de la modernité et de l’efficacité, pour sa “dimension mythique”, dont parlait déjà Henri Gobard en 1976 dans son livre intitulé : “L’aliénation linguistique”, mais cela n’est pas la seule raison. L’explication est aussi géopolitique et elle confirme les propos de Zbigniew Brzezinski[1] lorsqu’il affirme que « l’Europe est un protectorat américain[2] ».

 L’anglais est à l’Europe ce que le russe était aux satellites de l’URSS

 Notons au passage qu’une politique identique pour la promotion du russe fut appliquée jadis dans les anciennes républiques annexées à l’Union soviétique et, dans une moindre mesure, à ses satellites. Le socio-linguiste Louis-Jean Calvet notait dans ce processus des étapes très semblables à ce que l’on voit aujourd’hui en Europe occidentale avec l’anglais. Une absence de politique linguistique dans les républiques non russophones entraînait des emprunts lexicaux massifs à la langue russe, plus particulièrement dans les domaines scientifiques et techniques. Ainsi, très vite, les langues locales furent confinées dans les fonctions grégaires et le russe fut réservé aux fonctions véhiculaires, officielles, scientifiques. En 1975, on proposa, lors d'une conférence tenue à Tachkent, d'enseigner le russe partout dès le jardin d'enfants puis, en 1979, lors d'une nouvelle conférence à Tachkent, sous le titre “Langue russe, langue d'amitié et de coopération des peuples de l'Union soviétique”, on suggéra d'obliger les étudiants à rédiger leurs mémoires en russe. Il s'ensuivit des manifestations à Tbilissi (Géorgie), Tallin (Estonie), et des troubles dans les autres républiques baltes, des pétitions d'intellectuels géorgiens, etc. Certains locuteurs prirent conscience que leur langue se fondait lentement dans le russe. Il y eut donc un phénomène d'assimilation accélérée des langues de l'URSS par le russe qui ne doit rien au matérialisme dialectique et tout aux rapports de force et à la politique linguistique de la Russie vis-à-vis de ses satellites. Il est évident qu’un processus analogue est à l’œuvre dans les pays d’Europe continentale et cela laisse d’ailleurs à penser que la construction de l’Union européenne favorise la transformation rapide du vieux continent en satellite de l’Amérique étasunienne. En Union soviétique, les emprunts en masse au russe devaient réduire les différences entre les langues au profit du russe. Jadis appliquée en URSS et aujourd’hui en Europe continentale, cette forme d'impérialisme linguistique passe naturellement par différentes voies, jouant à la fois sur la politique scolaire et universitaire, la planification linguistique et les médias...

 Incompétence institutionnelle

 Il est extrêmement surprenant d’entendre, de la bouche de prétendus spécialistes de néologie et de terminologie française, que l’anglais est une langue scientifique “naturelle” car, selon eux, « il forme plus facilement que le français des nouveaux mots pour désigner les objets des nouvelles techniques de communication et d’information, par exemple ». En effet, surtout dans ce domaine, l’anglais a le plus souvent recours à des sigles et des acronymes qui, sur le plan linguistique, ne sont que des béquilles, des mécanismes maladroits de création de nouveaux mots. La prolifération des acronymes et sigles anglo-américains et leurs champs sémantiques sont tels que même les anglophones natifs spécialistes des disciplines concernées doivent souvent avoir recours à des dictionnaires spécialisés. De plus, même quand des nouveaux termes sont réellement créés, les nouveaux mots et désignations anglo-américaines demeurent souvent incompréhensibles pour le profane qu’il soit anglophone natif ou non. Pour le non-informaticien, par exemple, des termes informatiques tels que “middleware” ou “data mining” ne veulent strictement rien dire et même la proportion d’informaticiens les comprenant est loin d’atteindre une majorité !

La langue comme facteur de spéciation intellectuelle

Certains considèrent que le langage est purement un code de communication et que, en tant que tel, il peut être intégralement transformé en un autre code par la traduction. Dans ce modèle, toutes les langues seraient équivalentes et neutres sur l’esprit de leurs locuteurs.

 D’autres considèrent que la langue est plus qu'un code, mais une représentation particulière de la réalité. Cette autre conception implique que :

 a)  ce qui est dit ne peut jamais être complètement séparé de la manière dont c'est dit.

b)  que le langage est formé par la culture et que l'expression de cette culture est le langage lui‑même.

c)  qu'il est impossible de distinguer la frontière entre la pensée et le codage de cette pensée par des mots.

d)  que ce qui est exprimable dans une langue ne l'est pas forcément dans une autre, tout au moins pas de la même manière et

e) que les vues de chacun sont modelées et modulées par le langage.

 Si les langues étaient équivalentes, tout serait traduisible. Or, nous savons qu’il est impossible, en général, de traduire les calembours, la plupart des plaisanteries et des jeux de mots. C’est également le cas pour les poésies et les paroles de chansons, comme on le constate dans la plupart des films étrangers. De plus, on remarque que les champs sémantiques des mots du dictionnaire ne se recouvrent que très partiellement d’une langue à l’autre. C’est pourquoi les dictionnaires bilingues donnent presque toujours plusieurs définitions d’un mot étranger. Bien sûr, une “table” ou un “couteau” aura, en général, un seul équivalent dans une autre langue. Toutefois, si l’on veut traduire le mot anglais “feeling” en français, il signifiera, selon le contexte, “sensation”, “pressentiment” ou “sentiment”. Le verbe “to achieve” signifiera “accomplir”, “réaliser”, “atteindre”. En fait, il suffit d’ouvrir n’importe quel dictionnaire bilingue pour s’en convaincre. Nul n’a donc besoin de faire de la linguistique de haut niveau pour se rendre compte qu’au seul niveau lexical, une langue correspond en fait à un DÉCOUPAGE MENTAL PARTICULIER de la réalité. En réalité, le langage conditionne puissamment toute notre pensée sur les problèmes et les processus sociaux.

 Les associations multimodales créatives dépendent des motifs sonores propres à chaque langue. Il est prouvé aujourd’hui que l’intelligence humaine fonctionne par associations et que la créativité résulte de nouvelles associations et de connexions inusitées. Par exemple, si l’on pense à l'image d’aiguilles de pin, dans une recherche, cette image rayonne, spontanément, à travers les motifs sonores “aiguille”, “pin”, “aiguilles de pin” vers des sentiers motifiels (pistes mentales faites de motifs) propres au français. La même image exoréelle rayonnera vers d'autres homologies motifielles dans une autre langue. Prenons encore un exemple comme le mot “menthe”. En français, ma pensée rayonnera vers des homologies comme “tante”, “tente”, etc. En prenant l'équivalent japonais, “hakka” ma pensée rayonnera vers d'autres homologies comme “kaka”, “hana”, “aaah”. En appliquant cela à la science et à la philosophie,  on voit bien qu'on ne pense pas identiquement selon les langues. Des associations créatives existeront dans un dialecte et non pas dans un autre. C’est donc dans la diversité et dans la manière dont nos différences se combinent que la véritable richesse créative et la beauté peuvent apparaître y compris, bien sûr, dans les sciences et les techniques. L’ensemble des langues humaines constitue donc un outil multiforme, multidimensionnel et polyfonctionnel pour appréhender la réalité. De la même manière que l’on espère faire des découvertes en pharmacologie en étudiant systématiquement les plantes des forêts tropicales, on pourrait vraisemblablement passer en revue les langages de la planète pour déterminer les formes d’esprit qu’ils engendrent et les voies d’exploration de la connaissance qu’ils favorisent. A l’échelle européenne, en dépit des faibles différences[3] dans la manière dont nos langues respectives nous permettent d’aborder la réalité, l’histoire des sciences occidentales montre à quel point l’interaction entre rationalisme français, métaphysique allemande et pragmatisme anglais fut à la source de la prééminence scientifique de l’Europe jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Ces différences qui ont entraîné une si brillante complémentarité ont été rendues possible par le fait que les hommes de science et les techniciens de ces trois pays vivaient au centre de leur langue et en exploitaient pleinement les possibilités dans un monde où leurs puissances s’équilibraient. En définitive, nous ne pouvons d’autant plus contribuer au progrès de l’humanité et à l’essor des connaissances qu’en étant la quintessence de nous mêmes, au cœur de nos langues respectives... En recherche, elles sont bien l’amorce de la spéciation intellectuelle qui est la condition sine qua non de la créativité.

 Opérant dans des environnements assez hermétiquement cloisonnés, les recherches actuelles dans le domaine militaire donnent une assez bonne idée de ce à quoi permet d’aboutir le phénomène de spéciation intellectuelle. Par exemple, les formes et même les fonctions des avions à usage militaire diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre. Dans leur isolement, les ingénieurs russes travaillant pour le secteur militaire ont inventé l’ékranoplane, un avion surprenant à ailes rognées volant au ras des flots (grâce à l’exploitation d’un effet de surface) qui allie ainsi la capacité d’un navire à la vitesse d’un avion, tout en réduisant la consommation de carburant des deux tiers. Les Anglais, eux, inventaient l'avion libellule, comme le Harrier et les Français inventaient le Coléoptère et l'étonnant Trident, avion à statoréacteur, statoréacteur qui semble faire un retour en force dans les projets d’aéronefs futurs ! Aujourd’hui, le Japon, ouvert en principe mais farouchement particulariste, offre au monde des produits finis qui se comparent difficilement à ce que l’on peut trouver ailleurs. Même à l’ère de la mondialisation, il suffit d’examiner avec soin toute caméra, tout appareil photo numérique manufacturé au Japon pour reconnaître la marque de fabrique spécifique du peuple japonais sur de tels appareils. L’abondance des détails, la précision et la finesse d’assemblage, la qualité des matériaux utilisés et la fiabilité des mécanismes trouvent de nombreuses correspondances avec d’autres réalisations japonaises traditionnelles telles que les kimonos de soie, la peinture classique ou l’art culinaire de ce pays combiné à l’esthétique de la présentation des plats. En gestion des approvisionnements, les Japonais ont inventé la méthode Kanban, plus connue en Europe sous l’appellation du “juste à temps” ou du “flux tendu” et qui, encore aujourd’hui, ne peut être appliquée avec un succès total qu’au Japon. Ces exemples très probants illustrent ce à quoi aboutit la spéciation intellectuelle.

 Cette conception des langues met en garde contre l'usage et la dissémination d'une seule langue prétendument universelle qui tuerait tout phénomène de spéciation intellectuelle que, justement, les différences de langue permettent. En conclusion, tout chercheur qui entreprend de participer à une recherche dans une langue autre que la sienne s’expose automatiquement à une stérilisation psychique de la créativité que sa propre langue lui confère et qu’il ne peut récupérer dans une autre qu’il ne possède qu’imparfaitement. Il se condamne ainsi à demeurer derrière les chercheurs qui font la même recherche dans leur propre langue et qui sont donc en mesure de découvrir et d’inventer selon les schémas associatifs de cette langue, schémas qui sont, de toute manière, différents, et qui ne le mènent pas aux mêmes résultats.

 La pluralité linguistique et la diversité ne constituent pas des obstacles à la circulation des hommes, des idées, des biens et des services comme le suggèrent les alliés et les colporteurs conscients ou inconscients de la culture et de la langue dominante. En fait, la standardisation et l’hégémonie sont des obstacles à l’épanouissement des individus et des sociétés... Dans une société qui met en exergue l’innovation scientifique et technique, le multilinguisme est le seul moyen d’amener les hommes au maximum de leur capacité créative en maintenant la diversité des perceptions et des approches visant au progrès. Il faut donc détruire le mythe que les langues sont interchangeables, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient “supérieures” ou “inférieures”. C'est à travers nos différences que nous sommes riches et que nous pouvons vraiment nous interféconder.

 Les effets pervers de l’adoption d’une langue scientifique dite “internationale”

 Il est facile d’observer que l’adoption d’une seule langue, prétendument internationale, même librement consentie, amène très vite à des abus considérables en faveur des peuples de langue anglaise, que ce soit en sciences, en technologie ou dans tout autre domaine. La langue unique réduit le nombre des modes de représentation, restreint les points de référence et ignore les écoles de pensée qui fonctionnent dans d’autres langues :

 1 - Dans les commissions scientifiques internationales fonctionnant en anglais, de nombreux projets sont choisis alors qu’ils sont loin d’être les meilleurs. Il suffit bien souvent que le rapporteur soit un anglophone natif et que personne en face n’ait pu s’opposer ou simplement poser les questions pertinentes pour que la commission ne retienne qu’un projet de qualité médiocre et d’utilité marginale.

2 - L’adoption généralisée d’une langue scientifique prétendument internationale limite fréquemment la recherche d’informations aux contenus disponibles dans cette langue. Petit à petit, les contributions de chercheurs qui effectuent leur travail dans d’autres langues sont ignorées. A l’aube du XXIe siècle, dans les pays les plus importants de l’OCDE, quiconque passe une heure ou deux dans une grande librairie peut se rendre compte que les nouveaux ouvrages qui traitent d’économie, de politique, de sociologie, d’architecture, de géographie, d’histoire, de linguistique ou de science citent presque exclusivement des références nationales (dans la langue du pays) ou anglo-saxonnes. Ce phénomène est peut-être moins accentué dans les lettres mais n’en demeure pas moins notable. A l’ère de la communication, ce qui se passe sur plus de 90% de la planète dans le domaine intellectuel devient de plus en plus systématiquement ignoré. En Europe, dans certaines disciplines, on compte désormais sur les doigts de la main les revues scientifiques spécialisées qui publient dans des langues autres que l’anglais et, même en anglais, la santé de ces revues n’est guère brillante - sauf en Angleterre - même si elles sont diffusées à l’échelle européenne. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’oubli d’anciens travaux importants soit ainsi institutionnalisé tout comme l’est l’ignorance de travaux actuels qui auraient le défaut de ne pas être publiés en espéranglais. Des centaines d’autres contributions de savants non anglophones illustres sont ainsi passées à la trappe dans la littérature scientifique anglo-saxonne, dont l’utilisation exclusive contribue à largement répandre le révisionnisme et renforcer le népotisme ethnique anglo-américain en matière scientifique, et cela dans l’insouciance générale et la bienveillance béate des milieux scientifiques non anglophones mais peut-il en être autrement lorsqu’on confie à d’autres la maîtrise des définitions et des outils de représentation de la connaissance ?

 La marginalisation des revues scientifiques qui ne publient pas en anglais est totale quelles que soient leurs exigences en matière scientifique. En juillet 1905, le mathématicien Henri Poincaré publia “De la dynamique de l’électron”, un article d’une importance considérable, dans les “Rendiconti del Circolo Matematico di Palermo”. Cet article eut immédiatement un retentissement énorme dans toute l’Europe des physiciens et des mathématiciens et propulsa une revue jusque là obscure au tout premier plan des revues scientifiques de l’époque ! Cela serait impensable aujourd’hui, et de nombreux exemples sont là pour le prouver. Cette chape de plomb du “scientifiquement correct” anglophone et anglo-approuvé qui s’est abattue sur l’édition scientifique contemporaine est bel et bien l’ébauche d’un nouvel obscurantisme face au développement du savoir.                                                                                         

3 - L’usage de l’anglais comme outil de définition et de représentation de la science donne naturellement une plus grande visibilité aux travaux scientifiques des peuples anglophones et, parallèlement, marginalise ceux des autres, et cela d’autant plus, bien sûr, que ces travaux sont justement rédigés en anglais et que, en conséquence, ils doivent se mouler aux exigences anglophones en matière de forme et de contenu. Dans la mesure où ce sont effectivement les pays anglophones qui déterminent ainsi les normes de “la bonne science”, il est donc naturel que la science des pays anglophones apparaisse ainsi “supérieure” à celle des autres. Tant que les chercheurs étrangers accepteront consciemment ou inconsciemment cette infériorité intrinsèque en ayant recours à l’anglais comme outil de description de leur travail, ils apparaîtront en sous-traitants de la recherche anglo-américaine et ne pourront pas pleinement valoriser leur travail. Les budgets de recherche publique sont d’ailleurs très largement dans la ligne des priorités anglo-saxonnes bien qu’il s’agisse de budgets établis par des instances ministérielles ne travaillant sous aucune contrainte. Ce mimétisme compulsif a des conséquences désastreuses car il débouche sur des programmes d’inspiration concurrentielle mais qui ne peuvent s’inscrire dans une logique véritablement novatrice.

 En moyenne, on assiste donc à un flux d'informations scientifiques, de qualité variable, du monde industrialisé vers les pays anglo-saxons. Ce flux, qui n'est pas le résultat direct d'un effort commercial, contribue néanmoins largement à la prospérité des maisons d'édition anglo-américaines, qui revendent ainsi les abonnements à leurs revues aux bibliothèques du monde entier. Bien entendu, ce flot, dont l'impact est largement positif pour les Etats-Unis et l’Angleterre, se traduit par des pertes sèches, que le monde de l'édition des autres pays doit ainsi éponger par des prix sensiblement plus élevés, puisque leur lectorat s’en trouve automatiquement réduit. A quelques exceptions prés, les revues et périodiques scientifiques anglo-américains deviennent ainsi les dépositaires de l'essentiel de la recherche universitaire “officielle” ce qui permet aux anglo-saxons de facilement pirater les résultats qui leur paraissent les plus intéressants ou ceux qui débouchent directement sur des applications commerciales. Dans le milieu de l’édition scientifique, il semble qu’aujourd’hui la quête du profit maximal prenne nettement le pas sur l’ambition qui était, jadis, de faciliter les échanges entre savants. Trois pays (Etats-Unis, Royaume‑Uni, Pays‑Bas) détiennent à eux seuls 71,1 % des revues scientifiques à comité de lecture (contre 65,9 % dix ans auparavant). Inversement, des géants de la science comme le Japon, la CEI, la France et l'Allemagne ne possèdent que 14,9 % des revues scientifiques. Lorsque l'on compare le poids scientifique d'un pays (jugé un peu arbitrairement à sa part de publications scientifiques) au pourcentage de revues qu'il édite, on aboutit à des différences flagrantes : 8,5 % contre 2,5 % pour le Japon ; 5,2 % contre 2,6 % pour la France[4].

 4 - Dans les pays francophones du nord, la pratique de publier et de communiquer en anglais les résultats de la recherche scientifique décourage l’usage du français dans les pays francophones du sud où le français n’est nulle part la langue maternelle des habitants mais, tout au plus, langue officielle. A terme, ces pays ne resteront francophones que si s’instruire en français reste possible, en particulier dans les domaines technico-scientifiques.

5 - Dans des disciplines où les questions de nomenclature sont essentielles (la botanique par exemple), on constate une volonté de plus en plus affirmée de conférer un caractère officiel et international aux appellations anglo-saxonnes qui seraient accompagnées d’un mécanisme d'enregistrement de publication dont les anglo-saxons seraient dépositaires. Quoi de plus naturel, en effet, qu’un domaine utilisant la langue anglaise en exclusivité soit sous la houlette d’un organisme anglo-saxon ? Cela équivaudrait pourtant à une prise en main de l'ensemble du système de publication des noms de plantes et organismes assimilés. On devine les implications d’un tel système sur d’éventuels brevets concernant des médicaments extraits de plantes dont les noms “officiels” n’auraient pas été enregistrés et qui pourraient ainsi être invalidés...

 6 - Dans le domaine des brevets européens d’inventions, des pressions s’exercent auprès des autorités françaises pour le passage au tout anglais et la suppression des obligations de traduction afin de diminuer le coût du brevet européen. Cette proposition est dans le sillage logique de la disparition effective du français du champ de la communication scientifique en France même ! Pourtant, elle serait en contradiction flagrante avec l’affirmation faite dans l’article 2 de la Constitution française qui affirme que « la langue de la République est le français ». Elle donnerait valeur juridique à des textes rédigés en langue étrangère avec obligation de plaider en anglais les cas litigieux pouvant éventuellement faire surface. Dans les faits, cela recréerait l’ébauche d’un nouvel ordre extraterritorial et discriminatoire typique des anciennes enclaves coloniales d’Asie dans lesquelles seuls les Occidentaux n’étaient nullement soumis aux lois du pays, mais seulement aux lois d’un occupant étranger, lois qui étaient adaptées de façon à ce qu’elles servent leurs intérêts en priorité.

 7 - On constate l’émergence d’une discrimination basée sur la langue maternelle dans les emplois et qui a pour conséquence d’accorder une préférence presque systématique aux anglophones natifs. A l’origine, les emplois pour lesquels ils étaient recrutés comportaient un aspect “communication” dans un contexte multinational, comme c’est le cas dans beaucoup de conglomérats industriels, à la Commission européenne, dans certaines chambres de commerce et dans certains ministères et sociétés savantes. Les employés de langue maternelle autre que l’anglais se sont vus progressivement écartés de ces postes et, cela, quelle que fussent leurs compétences professionnelles et leur niveau en langues étrangères…

 Avant 1960 existait aux Etats-Unis une ségrégation raciale stricte basée sur la prétendue infériorité des Noirs. Cependant, des enquêtes approfondies prouvèrent que les Noirs partageaient largement cette opinion. Cette complémentarité de vues existe toujours dans la relation existante entre colonisateur et colonisé, entre dominant et dominé. La discrimination presque systématique en faveur des anglophones natifs est une conséquence naturelle de la “supériorité” accordée à la langue anglaise puisque les Français plus particulièrement admettent EXPLICITEMENT que l’anglais est la seule langue qui doit être utilisée dans les échanges technico-scientifiques internationaux. Là encore, les pratiques de recrutement discriminatoires ne peuvent exister que par la croyance partagée à la fois par les anglophones natifs et par ceux qui ne le sont pas de cette prétendue “supériorité” de la langue anglaise. Cette connivence plus ou moins implicite entre ce qui n’est rien d’autre qu’un groupe dominant et un groupe dominé est en train de créer des inégalités flagrantes au sein de toutes les organisations internationales qui ne sont pas soumises à des quotas en recrutements, inégalités que les tendances actuelles ne peuvent que renforcer.

 En guise de conclusion, il est sans doute opportun de citer François Mitterrand qui, lors d’un discours prononcé à l’université de Gdansk, le 21 septembre 1993, y déclarait :

« Une société qui abandonne à d’autres ses moyens de représentation, c’est-à-dire de se rendre présente à elle-même, est une société asservie ».n

 


[1] Ancien conseiller des administrations Kennedy et Johnson. Conseiller en sécurité nationale sous Carter. Premier directeur de la Trilatérale. Auteur de l’ouvrage “Le grand échiquier”, sorte de “Mein Kampf” étasunien. Son influence auprès de l’élite dirigeante des Etats-Unis est considérable, même encore aujourd’hui.

[2] “The National Interest”, été/automne 2000.

[3] En effet, à l’exception du basque et du hongrois, toutes les langues occidentales descendent de l’indo-européen.

[4] Tous les chiffres cités sont tirés de la dernière lettre OST (Observatoire des sciences et des techniques) (n° 19, printemps 2000), qui contient également des informations intéressantes sur le développement de l'édition électronique.