L'anglais en science
et en technologie
Le sacrifice de la créativité
sur l'autel de "la
communication"
par Charles-Xavier
Durand
S’il
est besoin de rappeler la place prise par la langue anglaise dans la
société française contemporaine, il faudrait aussi souligner qu’elle a
été taillée par les médias et les agences publicitaires, les grandes
compagnies industrielles, les organismes de recherche, le système
d’enseignement, la Commission et le parlement européens, en tout premier
lieu.
Le
rôle des médias est à la fois direct et indirect dans la promotion de la
langue anglaise. Si des magazines et journaux, tels que “le Figaro
Entreprises”, par exemple, qui s’adressent surtout aux étudiants des
écoles d’ingénieurs, déclarent urbi et orbi, que leurs
perspectives de carrière passent obligatoirement par la maîtrise de la
langue anglaise, les autres réservent une place aux pays anglo-saxons
qui est démesurée par rapport à la proportion de la population mondiale
qu’ils représentent mais qui est davantage en rapport avec le nombre et
la taille de leurs agences de presse. Les médias exercent également une
influence plus subtile et indirecte dans la mesure où ils associent des
termes anglais non traduits à tout ce qui est censé être nouveau et à la
mode. Des études anglo-saxonnes estiment à environ un terme sur vingt la
fréquence de mots anglais non traduits dans le discours médiatique
français actuel. En publicité, les images du modernisme, de la
technologie qualifiée de “haute”, de la mobilité, de la science, du
libéralisme, de l’efficacité, du succès professionnel, de la richesse et
même du sport, sont désormais presque toujours associées à des mots
anglo-américains, qui se substituent ainsi et de manière totalement
artificielle aux termes français équivalents. Cette imprégnation
continue crée un RÉFLEXE PAVLOVIEN au niveau des populations qui
favorise non seulement l’apprentissage de la langue anglaise mais aussi
l’acceptation de l’énorme emprise culturelle, économique et politique
anglo-saxonne sur notre société.
En
France, il n’existe pas de demande populaire en anglais qui ne soit pas
à l’origine inspirée par la volonté des soi-disant “élites” françaises
de rendre indispensable la connaissance de cette langue dans de très
nombreux secteurs d’activité à travers les institutions de la République
et celles du secteur privé. La connaissance de l’anglais est devenue
quasiment une obligation pour qui veut prétendre à la plupart des postes
cadres. Les recruteurs imposent désormais aux futurs ingénieurs des
entretiens en anglais même si leurs obligations professionnelles
n’exigent aucun déplacement en dehors de l’Hexagone. Suivant la
tendance, les universités et écoles d’ingénieurs spécialisées ne sont
pas loin derrière en exigeant une note minimale aux examens
internationaux d’anglais sous le seuil de laquelle même les meilleurs
étudiants en science, en mathématique et en technologie sont dans
l’impossibilité de décrocher leurs diplômes. Le ministère de l’Éducation
nationale, et surtout la Commission des titres de l’ingénieur, exercent
une pression discrète mais bien réelle sur les établissements
d’enseignement supérieur publics pour qu’ils offrent un minimum de cours
scientifiques et techniques en anglais, ce qui est déjà pratique
courante depuis longtemps dans l’enseignement supérieur privé français.
Les “experts” de l’Education nationale et du ministère de la Recherche,
du CNRS, ceux du Conseil national des universités (CNU) sont connus pour
valoriser les publications en anglais beaucoup plus que celles rédigées
en français et de nombreux chercheurs de certains organismes de
recherche publics reçoivent des consignes strictes pour publier leurs
résultats exclusivement en anglais. Dans les grands groupes industriels
privés, la rédaction des rapports de travail en langue anglaise est
devenue, elle aussi, assez courante. Désormais, dans les congrès
scientifiques tenus en France, ce ne sont pas les étrangers qui
s’opposent à l’usage du français mais des Français qui ferment avec
rudesse la bouche des quelques originaux attardés qui, de manière
souvent tout à fait imprévue, entendent poser leurs questions ou faire
leur conférence en français à un auditoire qui est pourtant le plus
souvent à forte majorité francophone.
Si
l’on se plaint du taux de progression de la langue anglaise à la
Commission européenne depuis que Romano Prodi en a été placé à la tête,
certaines de ses divisions, comme la DG XIII (télécommunications, marché
de l’information, valorisation de la recherche), ont toujours pratiqué,
dans les faits, un unilinguisme anglais strict en violation directe des
textes concernant l’usage des langues officielles, sans que cela ne
suscite de réaction significative de la part des administrations des
États membres.
Toutefois, un examen approfondi révèle que, en France, l’usage de
l’anglais ne relève nullement du pragmatisme mais seulement d’une
idéologie implantée artificiellement par un conditionnement profond des
esprits. Si un temps considérable est investi dans l’étude de la langue
anglaise, son usage demeure largement superflu et artificiel. C’est le
cas du professeur ou du chercheur universitaire qui devra lire les
publications rédigées en anglais par un de ses collègues, français lui
aussi, ou ce sera pour poser une question à un autre francophone lors
d’une réunion scientifique prétendument internationale ou, encore, pour
déchiffrer un rapport écrit en anglais par un francophone du siège
social de la compagnie, installé à Paris !
Rien
n’illustre mieux le caractère superfétatoire de l’usage de l’anglais
entre francophones que l’anecdote suivante, totalement authentique. Un
représentant de commerce français se rend en Côte d’Ivoire
pour y traiter une affaire. Lorsqu’il rencontre ses interlocuteurs, ces
derniers lui souhaitent la bienvenue en français et cette langue demeure
la seule utilisée jusqu’à ce qu’ils en viennent à discuter de la
transaction qui justifie la présence du représentant français.
Brusquement, les hommes d’affaires ivoiriens basculent alors à
l’anglais. Deux minutes après, intrigué, notre représentant pose la
question de savoir pourquoi ses interlocuteurs ne veulent plus parler
français. On lui répond alors que, « l’anglais étant la langue des
affaires, il faut parler anglais lorsqu’on parle affaires » !
Les
divers pays francophones et la France ne sont pas les seuls à être
infectés du virus de l’anglomanie. L’université Tamkang à Formose, par
exemple, impose la publication d’une page en anglais dans chaque numéro
du journal de ses étudiants alors que personne ne la lit et qu’elle se
retrouve immédiatement dans les corbeilles à papier et les poubelles du
campus. Dans la même veine, le Ministère japonais de la construction
impose à ses cadres la rédaction d’un bulletin d’information trimestriel
en anglais, bien que celui-ci ne soit jamais diffusé à l’extérieur du
Japon.
La
connaissance de l’anglais donne-t-elle accès à un plus grand degré de
prospérité ? Les dirigeants de Formose semblent le croire puisqu’ils
viennent de recruter mille enseignants natifs anglophones pour améliorer
le niveau d’anglais de ses jeunes. Cependant, si l’on jette un coup
d’œil aux pays limitrophes, on s’aperçoit que ce sont pourtant les
Philippines, où l’anglais est de loin le mieux parlé, qui constituent la
lanterne rouge économique de l’Asie du sud-est !
Ainsi, le plus souvent, la langue anglaise n’est pas choisie pour des
raisons utilitaires mais pour se donner les apparences de la modernité
et de l’efficacité, pour sa “dimension mythique”, dont parlait déjà
Henri Gobard en 1976 dans son livre intitulé : “L’aliénation
linguistique”, mais cela n’est pas la seule raison. L’explication est
aussi géopolitique et elle confirme les propos de Zbigniew Brzezinski
lorsqu’il affirme que « l’Europe est un protectorat américain ».
L’anglais est à l’Europe
ce que le russe était aux satellites de l’URSS
Notons au passage qu’une politique identique pour la promotion du russe
fut appliquée jadis dans les anciennes républiques annexées à l’Union
soviétique et, dans une moindre mesure, à ses satellites. Le
socio-linguiste Louis-Jean Calvet notait dans ce processus des étapes
très semblables à ce que l’on voit aujourd’hui en Europe occidentale
avec l’anglais. Une absence de politique linguistique dans les
républiques non russophones entraînait des emprunts lexicaux massifs à
la langue russe, plus particulièrement dans les domaines scientifiques
et techniques. Ainsi, très vite, les langues locales furent confinées
dans les fonctions grégaires et le russe fut réservé aux fonctions
véhiculaires, officielles, scientifiques. En 1975, on proposa, lors
d'une conférence tenue à Tachkent, d'enseigner le russe partout dès le
jardin d'enfants puis, en 1979, lors d'une nouvelle conférence à
Tachkent, sous le titre “Langue russe, langue d'amitié et de coopération
des peuples de l'Union soviétique”, on suggéra d'obliger les étudiants à
rédiger leurs mémoires en russe. Il s'ensuivit des manifestations à
Tbilissi (Géorgie), Tallin (Estonie), et des troubles dans les autres
républiques baltes, des pétitions d'intellectuels géorgiens, etc.
Certains locuteurs prirent conscience que leur langue se fondait
lentement dans le russe. Il y eut donc un phénomène d'assimilation
accélérée des langues de l'URSS par le russe qui ne doit rien au
matérialisme dialectique et tout aux rapports de force et à la politique
linguistique de la Russie vis-à-vis de ses satellites. Il est évident
qu’un processus analogue est à l’œuvre dans les pays d’Europe
continentale et cela laisse d’ailleurs à penser que la construction de
l’Union européenne favorise la transformation rapide du vieux continent
en satellite de l’Amérique étasunienne. En Union soviétique, les
emprunts en masse au russe devaient réduire les différences entre les
langues au profit du russe. Jadis appliquée en URSS et aujourd’hui en
Europe continentale, cette forme d'impérialisme linguistique passe
naturellement par différentes voies, jouant à la fois sur la politique
scolaire et universitaire, la planification linguistique et les
médias...
Incompétence
institutionnelle
Il
est extrêmement surprenant d’entendre, de la bouche de prétendus
spécialistes de néologie et de terminologie française, que l’anglais est
une langue scientifique “naturelle” car, selon eux, « il forme plus
facilement que le français des nouveaux mots pour désigner les objets
des nouvelles techniques de communication et d’information, par
exemple ». En effet, surtout dans ce domaine, l’anglais a le plus
souvent recours à des sigles et des acronymes qui, sur le plan
linguistique, ne sont que des béquilles, des mécanismes maladroits de
création de nouveaux mots. La prolifération des acronymes et sigles
anglo-américains et leurs champs sémantiques sont tels que même les
anglophones natifs spécialistes des disciplines concernées doivent
souvent avoir recours à des dictionnaires spécialisés. De plus, même
quand des nouveaux termes sont réellement créés, les nouveaux mots et
désignations anglo-américaines demeurent souvent incompréhensibles pour
le profane qu’il soit anglophone natif ou non. Pour le non-informaticien,
par exemple, des termes informatiques tels que “middleware” ou “data
mining” ne veulent strictement rien dire et même la proportion
d’informaticiens les comprenant est loin d’atteindre une majorité !
La langue comme facteur de
spéciation intellectuelle
Certains considèrent que le langage est purement un code de
communication et que, en tant que tel, il peut être intégralement
transformé en un autre code par la traduction. Dans ce modèle, toutes
les langues seraient équivalentes et neutres sur l’esprit de leurs
locuteurs.
D’autres considèrent que la langue est plus qu'un code, mais une
représentation particulière de la réalité. Cette autre conception
implique que :
a)
ce qui est dit ne peut jamais être complètement séparé de la manière
dont c'est dit.
b) que le langage est
formé par la culture et que l'expression de cette culture est le langage
lui‑même.
c) qu'il est impossible
de distinguer la frontière entre la pensée et le codage de cette pensée
par des mots.
d) que ce qui est
exprimable dans une langue ne l'est pas forcément dans une autre, tout
au moins pas de la même manière et
e) que les vues de chacun
sont modelées et modulées par le langage.
Si
les langues étaient équivalentes, tout serait traduisible. Or, nous
savons qu’il est impossible, en général, de traduire les calembours, la
plupart des plaisanteries et des jeux de mots. C’est également le cas
pour les poésies et les paroles de chansons, comme on le constate dans
la plupart des films étrangers. De plus, on remarque que les champs
sémantiques des mots du dictionnaire ne se recouvrent que très
partiellement d’une langue à l’autre. C’est pourquoi les dictionnaires
bilingues donnent presque toujours plusieurs définitions d’un mot
étranger. Bien sûr, une “table” ou un “couteau” aura, en général, un
seul équivalent dans une autre langue. Toutefois, si l’on veut traduire
le mot anglais “feeling” en français, il signifiera, selon le contexte,
“sensation”, “pressentiment” ou “sentiment”. Le verbe “to achieve”
signifiera “accomplir”, “réaliser”, “atteindre”. En fait, il suffit
d’ouvrir n’importe quel dictionnaire bilingue pour s’en convaincre. Nul
n’a donc besoin de faire de la linguistique de haut niveau pour se
rendre compte qu’au seul niveau lexical, une langue correspond en fait à
un DÉCOUPAGE MENTAL PARTICULIER de la réalité. En réalité, le langage
conditionne puissamment toute notre pensée sur les problèmes et les
processus sociaux.
Les associations multimodales créatives dépendent des motifs sonores
propres à chaque langue. Il est prouvé aujourd’hui que l’intelligence
humaine fonctionne par associations et que la créativité résulte de
nouvelles associations et de connexions inusitées. Par exemple, si l’on
pense à l'image d’aiguilles de pin, dans une recherche, cette image
rayonne, spontanément, à travers les motifs sonores “aiguille”, “pin”,
“aiguilles de pin” vers des sentiers motifiels (pistes mentales faites
de motifs) propres au français. La même image exoréelle rayonnera vers
d'autres homologies motifielles dans une autre langue. Prenons encore un
exemple comme le mot “menthe”. En français, ma pensée rayonnera vers des
homologies comme “tante”, “tente”, etc. En prenant l'équivalent
japonais, “hakka” ma pensée rayonnera vers d'autres homologies comme “kaka”,
“hana”, “aaah”. En appliquant cela à la science et à la philosophie, on
voit bien qu'on ne pense pas identiquement selon les langues. Des
associations créatives existeront dans un dialecte et non pas dans un
autre. C’est donc dans la diversité et dans la manière dont nos
différences se combinent que la véritable richesse créative et la beauté
peuvent apparaître y compris, bien sûr, dans les sciences et les
techniques. L’ensemble des langues humaines constitue donc un outil
multiforme, multidimensionnel et polyfonctionnel pour appréhender la
réalité. De la même manière que l’on espère faire des découvertes en
pharmacologie en étudiant systématiquement les plantes des forêts
tropicales, on pourrait vraisemblablement passer en revue les langages
de la planète pour déterminer les formes d’esprit qu’ils engendrent et
les voies d’exploration de la connaissance qu’ils favorisent. A
l’échelle européenne, en dépit des faibles différences
dans la manière dont nos langues respectives nous permettent d’aborder
la réalité, l’histoire des sciences occidentales montre à quel point
l’interaction entre rationalisme français, métaphysique allemande et
pragmatisme anglais fut à la source de la prééminence scientifique de
l’Europe jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Ces différences qui ont
entraîné une si brillante complémentarité ont été rendues possible par
le fait que les hommes de science et les techniciens de ces trois pays
vivaient au centre de leur langue et en exploitaient pleinement les
possibilités dans un monde où leurs puissances s’équilibraient. En
définitive, nous ne pouvons d’autant plus contribuer au progrès de
l’humanité et à l’essor des connaissances qu’en étant la quintessence de
nous mêmes, au cœur de nos langues respectives... En recherche, elles
sont bien l’amorce de la spéciation intellectuelle qui est la condition
sine qua non de la créativité.
Opérant dans des environnements assez hermétiquement cloisonnés, les
recherches actuelles dans le domaine militaire donnent une assez bonne
idée de ce à quoi permet d’aboutir le phénomène de spéciation
intellectuelle. Par exemple, les formes et même les fonctions des avions
à usage militaire diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre. Dans leur
isolement, les ingénieurs russes travaillant pour le secteur militaire
ont inventé l’ékranoplane, un avion surprenant à ailes rognées volant au
ras des flots (grâce à l’exploitation d’un effet de surface) qui allie
ainsi la capacité d’un navire à la vitesse d’un avion, tout en réduisant
la consommation de carburant des deux tiers. Les Anglais, eux,
inventaient l'avion libellule, comme le Harrier et les Français
inventaient le Coléoptère et l'étonnant Trident, avion à statoréacteur,
statoréacteur qui semble faire un retour en force dans les projets
d’aéronefs futurs ! Aujourd’hui, le Japon, ouvert en principe mais
farouchement particulariste, offre au monde des produits finis qui se
comparent difficilement à ce que l’on peut trouver ailleurs. Même à
l’ère de la mondialisation, il suffit d’examiner avec soin toute caméra,
tout appareil photo numérique manufacturé au Japon pour reconnaître la
marque de fabrique spécifique du peuple japonais sur de tels appareils.
L’abondance des détails, la précision et la finesse d’assemblage, la
qualité des matériaux utilisés et la fiabilité des mécanismes trouvent
de nombreuses correspondances avec d’autres réalisations japonaises
traditionnelles telles que les kimonos de soie, la peinture classique ou
l’art culinaire de ce pays combiné à l’esthétique de la présentation des
plats. En gestion des approvisionnements, les Japonais ont inventé la
méthode Kanban, plus connue en Europe sous l’appellation du “juste à
temps” ou du “flux tendu” et qui, encore aujourd’hui, ne peut être
appliquée avec un succès total qu’au Japon. Ces exemples très probants
illustrent ce à quoi aboutit la spéciation intellectuelle.
Cette conception des langues met en garde contre l'usage et la
dissémination d'une seule langue prétendument universelle qui tuerait
tout phénomène de spéciation intellectuelle que, justement, les
différences de langue permettent. En conclusion, tout chercheur qui
entreprend de participer à une recherche dans une langue autre que la
sienne s’expose automatiquement à une stérilisation psychique de la
créativité que sa propre langue lui confère et qu’il ne peut récupérer
dans une autre qu’il ne possède qu’imparfaitement. Il se condamne ainsi
à demeurer derrière les chercheurs qui font la même recherche dans leur
propre langue et qui sont donc en mesure de découvrir et d’inventer
selon les schémas associatifs de cette langue, schémas qui sont, de
toute manière, différents, et qui ne le mènent pas aux mêmes résultats.
La
pluralité linguistique et la diversité ne constituent pas des obstacles
à la circulation des hommes, des idées, des biens et des services comme
le suggèrent les alliés et les colporteurs conscients ou inconscients de
la culture et de la langue dominante. En fait, la standardisation et
l’hégémonie sont des obstacles à l’épanouissement des individus et des
sociétés... Dans une société qui met en exergue l’innovation
scientifique et technique, le multilinguisme est le seul moyen d’amener
les hommes au maximum de leur capacité créative en maintenant la
diversité des perceptions et des approches visant au progrès. Il faut
donc détruire le mythe que les langues sont interchangeables, ce qui ne
veut pas dire qu’elles soient “supérieures” ou “inférieures”. C'est à
travers nos différences que nous sommes riches et que nous pouvons
vraiment nous interféconder.
Les effets pervers de
l’adoption d’une langue scientifique dite “internationale”
Il
est facile d’observer que l’adoption d’une seule langue, prétendument
internationale, même librement consentie, amène très vite à des abus
considérables en faveur des peuples de langue anglaise, que ce soit en
sciences, en technologie ou dans tout autre domaine. La langue unique
réduit le nombre des modes de représentation, restreint les points de
référence et ignore les écoles de pensée qui fonctionnent dans
d’autres langues :
1
- Dans les commissions scientifiques internationales fonctionnant en
anglais, de nombreux projets sont choisis alors qu’ils sont loin d’être
les meilleurs. Il suffit bien souvent que le rapporteur soit un
anglophone natif et que personne en face n’ait pu s’opposer ou
simplement poser les questions pertinentes pour que la commission ne
retienne qu’un projet de qualité médiocre et d’utilité marginale.
2 - L’adoption généralisée d’une langue scientifique
prétendument internationale limite fréquemment la recherche
d’informations aux contenus disponibles dans cette langue. Petit à
petit, les contributions de chercheurs qui effectuent leur travail dans
d’autres langues sont ignorées. A l’aube du XXIe siècle, dans
les pays les plus importants de l’OCDE, quiconque passe une heure ou
deux dans une grande librairie peut se rendre compte que les nouveaux
ouvrages qui traitent d’économie, de politique, de sociologie,
d’architecture, de géographie, d’histoire, de linguistique ou de science
citent presque exclusivement des références nationales (dans la langue
du pays) ou anglo-saxonnes. Ce phénomène est peut-être moins accentué
dans les lettres mais n’en demeure pas moins notable. A l’ère de la
communication, ce qui se passe sur plus de 90% de la planète dans le
domaine intellectuel devient de plus en plus systématiquement ignoré. En
Europe, dans certaines disciplines, on compte désormais sur les doigts
de la main les revues scientifiques spécialisées qui publient dans des
langues autres que l’anglais et, même en anglais, la santé de ces revues
n’est guère brillante - sauf en Angleterre - même si elles sont
diffusées à l’échelle européenne. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que
l’oubli d’anciens travaux importants soit ainsi institutionnalisé tout
comme l’est l’ignorance de travaux actuels qui auraient le défaut de ne
pas être publiés en espéranglais. Des centaines d’autres contributions
de savants non anglophones illustres sont ainsi passées à la trappe dans
la littérature scientifique anglo-saxonne, dont l’utilisation exclusive
contribue à largement répandre le révisionnisme et renforcer le
népotisme ethnique anglo-américain en matière scientifique, et cela dans
l’insouciance générale et la bienveillance béate des milieux
scientifiques non anglophones mais peut-il en être autrement lorsqu’on
confie à d’autres la maîtrise des définitions
et des outils de représentation de la connaissance ?
La
marginalisation des revues scientifiques qui ne publient pas en anglais
est totale quelles que soient leurs exigences en matière scientifique.
En juillet 1905, le mathématicien Henri Poincaré publia “De la dynamique
de l’électron”, un article d’une importance considérable, dans les
“Rendiconti del Circolo Matematico di Palermo”. Cet article eut
immédiatement un retentissement énorme dans toute l’Europe des
physiciens et des mathématiciens et propulsa une revue jusque là obscure
au tout premier plan des revues scientifiques de l’époque ! Cela serait
impensable aujourd’hui, et de nombreux exemples sont là pour le prouver.
Cette chape de plomb du “scientifiquement correct” anglophone et
anglo-approuvé qui s’est abattue sur l’édition scientifique
contemporaine est bel et bien l’ébauche d’un nouvel obscurantisme face
au développement du
savoir.
3 -
L’usage de l’anglais comme outil de
définition et de représentation de la science donne naturellement une
plus grande visibilité aux travaux scientifiques des peuples anglophones
et, parallèlement, marginalise ceux des autres, et cela d’autant plus,
bien sûr, que ces travaux sont justement rédigés en anglais et que, en
conséquence, ils doivent se mouler aux exigences anglophones en matière
de forme et de contenu. Dans la mesure où ce sont effectivement les pays
anglophones qui déterminent ainsi les normes de “la bonne science”, il
est donc naturel que la science des pays anglophones apparaisse ainsi
“supérieure” à celle des autres. Tant que les chercheurs étrangers
accepteront consciemment ou inconsciemment cette infériorité intrinsèque
en ayant recours à l’anglais comme outil de description de leur travail,
ils apparaîtront en sous-traitants de la recherche anglo-américaine et
ne pourront pas pleinement valoriser leur travail. Les budgets de
recherche publique sont d’ailleurs très largement dans la ligne des
priorités anglo-saxonnes bien qu’il s’agisse de budgets établis par des
instances ministérielles ne travaillant sous aucune contrainte. Ce
mimétisme compulsif a des conséquences désastreuses car il débouche sur
des programmes d’inspiration concurrentielle mais qui ne peuvent
s’inscrire dans une logique véritablement novatrice.
En
moyenne, on assiste donc à un flux d'informations scientifiques, de
qualité variable, du monde industrialisé vers les pays anglo-saxons. Ce
flux, qui n'est pas le résultat direct d'un effort commercial, contribue
néanmoins largement à la prospérité des maisons d'édition
anglo-américaines, qui revendent ainsi les abonnements à leurs revues
aux bibliothèques du monde entier. Bien entendu, ce flot, dont l'impact
est largement positif pour les Etats-Unis et l’Angleterre, se traduit
par des pertes sèches, que le monde de l'édition des autres pays doit
ainsi éponger par des prix sensiblement plus élevés, puisque leur
lectorat s’en trouve automatiquement réduit. A quelques exceptions prés,
les revues et périodiques scientifiques anglo-américains deviennent
ainsi les dépositaires de l'essentiel de la recherche universitaire
“officielle” ce qui permet aux anglo-saxons de facilement pirater les
résultats qui leur paraissent les plus intéressants ou ceux qui
débouchent directement sur des applications commerciales. Dans le milieu
de l’édition scientifique, il semble qu’aujourd’hui la quête du profit
maximal prenne nettement le pas sur l’ambition qui était, jadis, de
faciliter les échanges entre savants. Trois pays (Etats-Unis,
Royaume‑Uni, Pays‑Bas) détiennent à eux seuls 71,1 % des revues
scientifiques à comité de lecture (contre 65,9 % dix ans auparavant).
Inversement, des géants de la science comme le Japon, la CEI, la France
et l'Allemagne ne possèdent que 14,9 % des revues scientifiques. Lorsque
l'on compare le poids scientifique d'un pays (jugé un peu arbitrairement
à sa part de publications scientifiques) au pourcentage de revues qu'il
édite, on aboutit à des différences flagrantes : 8,5 % contre 2,5 % pour
le Japon ; 5,2 % contre 2,6 % pour la France.
4
- Dans les pays francophones du nord, la pratique de publier et de
communiquer en anglais les résultats de la recherche scientifique
décourage l’usage du français dans les pays francophones du sud où le
français n’est nulle part la langue maternelle des habitants mais, tout
au plus, langue officielle. A terme, ces pays ne resteront francophones
que si s’instruire en français reste possible, en particulier dans les
domaines technico-scientifiques.
5 - Dans des disciplines
où les questions de nomenclature sont essentielles (la botanique par
exemple), on constate une volonté de plus en plus affirmée de conférer
un caractère officiel et international aux appellations anglo-saxonnes
qui seraient accompagnées d’un mécanisme d'enregistrement de publication
dont les anglo-saxons seraient dépositaires. Quoi de plus naturel, en
effet, qu’un domaine utilisant la langue anglaise en exclusivité soit
sous la houlette d’un organisme anglo-saxon ? Cela équivaudrait pourtant
à une prise en main de l'ensemble du système de publication des noms de
plantes et organismes assimilés. On devine les implications d’un tel
système sur d’éventuels brevets concernant des médicaments extraits de
plantes dont les noms “officiels” n’auraient pas été enregistrés et qui
pourraient ainsi être invalidés...
6
- Dans le domaine des brevets européens d’inventions, des pressions
s’exercent auprès des autorités françaises pour le passage au tout
anglais et la suppression des obligations de traduction afin de diminuer
le coût du brevet européen. Cette proposition est dans le sillage
logique de la disparition effective du français du champ de la
communication scientifique en France même ! Pourtant, elle serait en
contradiction flagrante avec l’affirmation faite dans l’article 2 de la
Constitution française qui affirme que « la langue de la République est
le français ». Elle donnerait valeur juridique à des textes rédigés en
langue étrangère avec obligation de plaider en anglais les cas litigieux
pouvant éventuellement faire surface. Dans les faits, cela recréerait
l’ébauche d’un nouvel ordre extraterritorial et discriminatoire
typique des anciennes enclaves coloniales d’Asie dans lesquelles seuls
les Occidentaux n’étaient nullement soumis aux lois du pays, mais
seulement aux lois d’un occupant étranger, lois qui étaient adaptées de
façon à ce qu’elles servent leurs intérêts en priorité.
7 - On
constate l’émergence d’une discrimination basée sur la langue maternelle
dans les emplois et qui a pour conséquence d’accorder une préférence
presque systématique aux anglophones natifs. A l’origine, les emplois
pour lesquels ils étaient recrutés comportaient un aspect
“communication” dans un contexte multinational, comme c’est le cas dans
beaucoup de conglomérats industriels, à la Commission européenne, dans
certaines chambres de commerce et dans certains ministères et sociétés
savantes. Les employés de langue maternelle autre que l’anglais se sont
vus progressivement écartés de ces postes et, cela, quelle que fussent
leurs compétences professionnelles et leur niveau en langues étrangères…
Avant 1960 existait aux Etats-Unis une ségrégation raciale stricte
basée sur la prétendue infériorité des Noirs. Cependant, des enquêtes
approfondies prouvèrent que les Noirs partageaient largement cette
opinion. Cette complémentarité de vues existe toujours dans la
relation existante entre colonisateur et colonisé, entre dominant et
dominé. La discrimination presque systématique en faveur des
anglophones natifs est une conséquence naturelle de la “supériorité”
accordée à la langue anglaise puisque les Français plus particulièrement
admettent EXPLICITEMENT que l’anglais est la seule langue qui doit être
utilisée dans les échanges technico-scientifiques internationaux. Là
encore, les pratiques de recrutement discriminatoires ne peuvent exister
que par la croyance partagée à la fois par les anglophones natifs et par
ceux qui ne le sont pas de cette prétendue “supériorité” de la langue
anglaise. Cette connivence plus ou moins implicite entre ce qui n’est
rien d’autre qu’un groupe dominant et un groupe dominé est en train de
créer des inégalités flagrantes au sein de toutes les organisations
internationales qui ne sont pas soumises à des quotas en recrutements,
inégalités que les tendances actuelles ne peuvent que renforcer.
En
guise de conclusion, il est sans doute opportun de citer François
Mitterrand qui, lors d’un discours prononcé à l’université de Gdansk, le
21 septembre 1993, y déclarait :
« Une
société qui abandonne à d’autres ses moyens de représentation,
c’est-à-dire de se rendre présente à elle-même, est une société
asservie ».n
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