Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

 

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L'espéranglais de la communication universelle

 

 

par Charles-Xavier Durand

 

 

Le 25 février 1995 apparaissait dans « The Times » de Londres un article intitulé « The triumph of English ». On pouvait y lire :

 « Lorsque le Pacte de Varsovie se dénoua, cela se fit en anglais. Lorsque le G7 se réunit, il le fait en anglais. L’anglais est la langue universelle de l’informatique et des agences de presse. Le seul organisme international qui continue à utiliser une langue « étrangère » est la Commission européenne de Bruxelles. Avec un peu de chance, nous y mettrons un point final ! »

Le souhait de S. Jenkins, l’auteur de l’article, est en train de se réaliser. La preuve de cette évolution est la commission particulièrement anglophile de Romano Prodi (dont la candidature à la tête de la Commission bénéficia du soutien de Tony Blair). Le Britannique Neil Kinnock, chargé de la réorganisation de la Commission fit la part belle à ses compatriotes. 17 des 120 postes sont allés aux Britanniques, dont trois chefs de cabinet et cinq adjoints à la Commission (contre un et deux pour les Français). Le service « Presse et communication » est, quant à lui, dirigé par l'anglophile notoire Ricardo Levi (« Rickie » pour les intimes) secondé par deux anglophones. Si M. Prodi clame à qui veut l'entendre qu'il entend améliorer la visibilité et la lisibilité des institutions, il semble que cela se fasse de plus en plus dans la langue de Shakespeare. Dans la nouvelle salle de presse, qui a troqué la grande table par un pupitre du plus pur style américain, l'anglais domine ainsi que les journalistes anglophones. Chacun posant ses questions en anglais, quand c'était en français qu'ils devaient se faire comprendre du temps de la Commission Delors. Etape par étape, plus rapidement que lentement, l’anglais est tranquillement en train de déloger le français à la Commission européenne et il est loisible de penser que la limite n’est nullement fixée aux organismes de la Commission.

 Une France de moins en moins franche

Parallèlement, en France, de plus en plus de compagnies françaises prennent des noms anglo-saxons comme par exemple : « Havas Advertising », « Bull Electronics », « Nipson Printing Systems » (ex groupe Bull), « Business Objects », « Thomson publishing », « Alcatel Microelectronics : The Hi-speed Company », « Schneider Electric », « Péchiney World Trade », « Accor Asia Pacific », « Alcatel Business Systems », « Alcatel Data Networks », « Net opportunity », « Schneider South East Asia », « Moneyline » (fabricant de terminaux de paiement et automates bancaires), mais il y a aussi Ubisoft, « Quantic Dream », « Polygon Studio » et autres « start-up ». Pierre Bilger se présente comme « Chairman & Chief executive officer » d’Alstom. On peut trouver sur le site réticulaire d’Alstom une copie de ses déclarations en anglais mais pas en français. Dans la petite ville tranquille de Cernay, en Alsace, Alstom affiche fièrement à la porte de son usine de production d’électricité thermique « Power Generation », sans traduction française. D’ailleurs, l’usage du français est banni depuis longtemps au sein de cette maison. Sur son site de Belfort, toutes les instructions internes sont communiquées aux employés en anglais même si aucune succursale ou client extérieurs ne sont concernés. Quant au fameux TGV, il est fabriqué par la division « French Locomotives » (FLO) de la même compagnie. Le 17 novembre 2000, lors de l’émission « Bouillon de culture » à laquelle il avait été invité, Claude Hagège, professeur au collège de France, déclarait, sans citer de nom, qu’un grand groupe industriel qui venait de faire l’acquisition de plusieurs maisons françaises d’édition avait récemment imposé l’usage de l’anglais à leurs directeurs.

 La langue est une préoccupation universelle

Sommes-nous les seuls en Europe ou dans le monde à « tiquer » quand on nous révèle ce genre d’observations et notre pays est-il le seul à voter des lois linguistiques telles que la loi Toubon de 1994 ? Certainement pas ! En avril 1997 paraissait en Espagne un livre intitulé « El dardo en la palabra », de Fernando Lazaro Carreter, dont plus de cent mille exemplaires allaient se vendre en moins de deux mois. Ce livre montrait les erreurs les plus courantes dans l’usage de la langue espagnole et attaquait les journalistes anglomanes, accusés de faire obstacle au désir d’une majorité d’Espagnols qui, selon Carreter, veulent continuer à parler et écrire « correctement ».

 En Hongrie, Laszlo Gretsy, grammairien de la télévision, explique que, depuis les changements de 1989, on peut estimer qu’il y a cinq à dix fois plus de mots ouest européens et surtout anglais dans le vocabulaire hongrois. « Nous n’avons jamais connu ce problème avec le russe dont les mots dans notre langue se comptent sur les doigts de la main », affirme-t-il. Le « magyagol » est devenu la version hongroise du franglais et la réaction ne s’est pas faite attendre avec une nouvelle émission de télévision littéralement intitulée : « Arrêtons-nous sur un mot qui offre des débats sur le remplacement de tel ou tel mot étranger ».

 Le 3 sept 1996, au Club International de Pékin, M. Sen Guofang, porte-parole du Ministre des Affaires étrangères de Chine, bascula brusquement de l’anglais au chinois et précisa que, conformément aux souhaits de son gouvernement, plus aucune traduction en anglais ou dans une autre langue ne pourrait être désormais disponible. Il précisa que le chinois était l’une des langues officielles des Nations unies et que l’usage de l’anglais dans sa fonction conférait à son pays davantage le statut de colonie que celui d’un géant asiatique indépendant. Les « points presse » de M. Guofang seraient désormais réservés aux journalistes étrangers parlant couramment le chinois.

 En décembre 1999, le syndicat suédois SIF lança une action en justice contre le géant de l’agro-alimentaire suisse Nestlé pour avoir imposé l’usage de l’anglais dans l’informatique de ses succursales suédoises. Contrairement à ce que l’on croit dans la plupart des pays occidentaux, nombre de Suédois ne parlent pas anglais, surtout lorsqu’il s’agit d’anglais informatique. L’agence de presse qui colportait la nouvelle précisait : « Déconcertés par ce jargon incompréhensible, incapables souvent d’accomplir leurs tâches, les employés de l’usine suédoise se sont mis à souffrir d’angoisse et de désordres psychologiques divers ».

 Aux États-Unis, pays non francophone où le projet de loi Toubon suscita sans doute le plus de sarcasmes et de dérision, on apprenait cinq ans plus tard, en avril 1999, que le 106e congrès américain avait quatre projets de loi concernant la langue anglaise :

 n     Le projet HR 123 «The English Language empowerment act», proposé par Bob Barr (R-GA)

  n    Le projet HR 50 «The declaration of official language act», proposé par Bob Stump (R-AZ)

   n   Le projet HR 1005 «The national language act», proposé par Peter King (R-NY)

    n   Le projet HJ Res. 21 «The english language amendment», proposé par John Doolittle (R-CA)

 Il faut aussi remarquer que le 105e congrès n’en avait pas moins de sept !

 On pourrait aussi citer la Société de Dortmund pour la protection de la langue germanique (ou V.W.D.S, sigle du nom en allemand ‑ Verein zur Wahrung der Deutschen Sprache). En fait, la liste complète de tous les organismes qui, à la surface de la planète, ont pour fonction sociale de dénoncer les écarts à la norme et de régimenter la langue serait fort longue à établir. Toutefois, ces quelques exemples démontrent bien que la langue est une préoccupation universelle bien que les médias, en France, essayent de nous faire croire exactement l’inverse. A première vue, on est bien obligé de reconnaître que la langue est le premier élément communautaire d’une ethnie. C’est son ciment, c’est sa charpente. Quand la langue disparaît, l’ethnie se disperse. Elle meurt. La mort d’un peuple, c’est avant tout la mort de sa langue. Tout le monde le sent plus ou moins consciemment. L’homme, animal qui vit en collectivité, sent confusément que toute atteinte délibérée sur sa langue a un impact sur la cohésion de la société avec laquelle il est en constante interaction. Il est donc normal qu’il réagisse, mais ne serait-il pas préférable de basculer à une langue prétendument universelle qui nous permettraient de nous comprendre tous au delà de toutes les frontières ?

 L’orthodoxie mondialiste confrontée à la réalité

Il semble bien qu'il existe, en général, deux vues du langage. La première, celle qui semble prévaloir à l’heure actuelle, considère que le langage est purement un code de communication et que, en tant que tel, il peut être intégralement transformé en un autre code par la traduction. Dans ce modèle, toute modification incontrôlée du code (violation des règles, vocabulaire mal utilisé ou introduction de mots appartenant à d'autres codes) entraîne une perte d'expressivité. A condition que ce code permette au locuteur de s'exprimer dans toutes les situations qu'il peut potentiellement imaginer, il n'existe pas de supériorité intrinsèque d'un code ou d'un langage par rapport à l'autre, quelle que soit la grammaire. Si je dis: « wôo pu pha tha » en chinois, qui se traduit mot à mot en français par « Moi pas craindre lui », la forme française : « Je ne le crains pas » n'est pas supérieure à la forme chinoise dans la mesure où la même information est véhiculée. Dans ce modèle, les langues seraient équivalentes et ne conféreraient rien de particulier à leurs locuteurs. Ce modèle est parfaitement compatible avec le phénomène de mondialisation. Il implique que l’instauration d’une seule et unique langue à l’échelle de la planète n’introduirait pas de différences sensibles, qualitativement et quantitativement, par rapport à la situation présente, en ce qui concerne l’information pouvant être ainsi produite, mais qu’elle entraînerait une fantastique économie de moyens. Pour ses partisans, l’instauration d’une langue unique serait la conjuration de la malédiction de Babel car elle permettrait à tout le monde de se comprendre, d’aplanir les dissensions et les malentendus. Au niveau européen, il existe de très fortes pressions pour faire la promotion d’une langue européenne unique, c’est-à-dire de l’anglais, sans que cela n’ait fait l’objet d’une quelconque consultation populaire. L’attachement aux langues nationales semble de plus en plus être associé aux nationalismes considérés indésirables, dangereux et archaïques.

 Une autre conception présente la langue comme étant plus qu'un code, c’est-à-dire une représentation particulière de la réalité. L'effort de traduction consiste a choisir les structures et les mots qui reflètent au plus près le sens original. Cette autre conception implique que:

 a)   ce qui est dit ne peut jamais être complètement séparé de son expression dans le véhicule linguistique choisi.

b)   le langage est formé par la culture et l'expression de cette culture est le langage lui‑même.

c)   il est impossible de distinguer la frontière entre la pensée et le codage de cette pensée par des mots.

d)   ce qui est exprimable dans une langue ne l'est pas forcément dans une autre, tout au moins pas de la même manière et

e)  les vues de chacun sont modelées et modulées par le langage.

 La simple observation nous montre que la langue s’accompagne d’une certaine codification gestuelle elle-même associée à un certain comportement. Nous observons à la télévision japonaise ou allemande que, dans les débats, par exemple, les gens s’interrompent beaucoup moins qu’à la télévision française. Dans le cas du japonais et dans une moindre mesure en allemand, le verbe étant à la fin de la phrase, il faut généralement en attendre la fin pour la comprendre. La différence de comportement n’est pas due à une différence de culture mais à une différence technique de nature linguistique.

 Pourtant, on est parfaitement en mesure d’affirmer que, dans l’immense majorité des sociétés, la langue est LA caractéristique essentielle de la communauté qui marque l’appartenance au groupe. De plus, en tant qu’outil de pensée, on doit pouvoir se mouvoir avec la langue comme on se meut dans l’espace avec nos muscles. La langue est au service de la pensée comme les muscles sont au service du mouvement du corps. Le langage est l’expression symbolique de la réalité mais cette réalité est-elle la même pour tous ? En d’autres termes, les langues sont-elles équivalentes ? Si tel était le cas, tout serait traduisible. Hors, point n’est besoin d’être linguiste pour savoir qu’il est impossible, en général, de traduire les calembours, la plupart des plaisanteries et des jeux de mots. C’est également le cas pour les poésies et les paroles de chansons, comme on le constate dans la plupart des films étrangers. On sait aussi qu’un film est toujours meilleur dans sa version originale (à condition bien sûr de pouvoir la comprendre)...

 Au-delà de ces observations que tout le monde peut faire, on remarque que les champs sémantiques des mots du dictionnaire ne se recouvrent que très partiellement d’une langue à l’autre. C’est pourquoi, les dictionnaires bilingues donnent presque toujours plusieurs définitions d’un mot étranger. Bien sûr, une « table » ou un « couteau » aura, en général, un seul équivalent dans une autre langue. Toutefois, si l’on veut traduire le mot anglais « feeling » en français, il signifiera, selon le contexte, « sensation », « pressentiment » ou « sentiment ». Le verbe « to achieve » signifiera « accomplir », « réaliser », « atteindre ». En fait, il suffit d’ouvrir n’importe quel dictionnaire bilingue pour s’en convaincre. Nul n’a donc besoin de faire de la linguistique de haut niveau pour se rendre compte qu’au seul niveau lexical, une langue correspond en fait à un DÉCOUPAGE MENTAL PARTICULIER de la réalité. Il est donc facile de voir là l’ébauche de sérieuses différences de perception.

 C’est justement cela qu’il est important non seulement de conserver mais de développer. La grille unique de lecture que la langue nous apporte, c’est-à-dire notre interprétation de la réalité, conditionne aussi notre créativité. Il est impossible d’apporter quoi que ce soit de nouveau au monde, de créer réellement si nous ne vivons pas au centre de notre langue et de notre culture. C’est le cas dans les arts mais aussi dans les sciences. Les fonctions du langage ne se limitent pas - comme sont souvent tentés de le croire les linguistes naïfs - aux seules fonctions de communication dans le sens étroit de ce terme. Le langage est bien plus qu’une simple technique de communication telle qu’on pourrait l’envisager dans un contexte informatique, par exemple. Le langage joue un rôle important dans des situations qui semblent ne rien avoir à faire avec les problèmes de communication, comme la pensée individuelle qui n’est guère possible sous une forme soutenue sans ce dernier. Il faut se garder d’user à la légère d’expressions comme « ce ne sont que des mots, rien que des mots ! » car ce serait mettre en péril la valeur et peut-être même l’existence de la civilisation et de la personnalité !

 C’est probablement le linguiste Sapir qui fut le premier de la période contemporaine à comprendre que la langue effectue une différentiation nette au niveau des aptitudes potentielles. Le cadre d’une langue donnée est un système complet de références quantitatives, ou encore l’équivalent d’un ensemble d’axes de coordonnées, comme en géométrie analytique, c’est-à-dire un système complet de références pour tous les points de l’espace correspondant. Cette analogie mathématique n’est pas le moins du monde fantaisiste, comme il semblerait à première vue. Passer d’une langue à une autre équivaut, sur le plan psychologique, à passer d’un système géométrique de référence à un autre. Le monde des points géométriques est le même dans les deux systèmes de référence, mais la méthode formelle par laquelle on aborde l’élément d’expérience que l’on cherche à exprimer (ou le point donné de l’espace), est si différente qu’on éprouve un sentiment d’orientation totalement différent dans les deux langues.

 Les conséquences des trouvailles de Sapir sont prodigieuses car, si les référentiels qu’une autre langue nous offrent sont différents des nôtres, elle permet de voir les choses de manière non seulement différente, mais peut-être aussi de voir des choses qui demeurent invisibles dans la nôtre. Il s’ensuit naturellement qu’une langue peut prédisposer naturellement son locuteur pour certains types de travaux. Pour Sapir :

 « L'étude critique du langage peut certainement apporter au philosophe une aide des plus insolites et des plus inattendues. Bien peu de philosophes ont daigné donner un rapide coup d'œil superficiel sur les particularités structurales de leur propre langue. Quand on est chargé de découvrir les énigmes de l'univers, de telles recherches paraissent bien futiles ! Mais cependant, lorsqu'il se révèle que certaines solutions au moins à cette grande énigme se réduisent à des applications singulièrement complexes des règles de grammaire latine ou allemande ou anglaise, alors la futilité de l'analyse linguistique est moins évidente. Le philosophe ne voit peut‑être pas bien qu'il est très probablement trompé par ses formes d'expression verbale : autrement dit, le moule de sa pensée, qui est un moule typiquement linguistique, se projette sans aucun doute sur sa conception du monde. Ainsi d'innocentes catégories linguistiques peuvent revêtir l'aspect redoutable d'absolus cosmiques. Par conséquent, ne serait‑ce que pour se protéger d'un certain verbalisme philosophique, le philosophe ferait bien d'examiner avec esprit critique les fondements et limites linguistiques de sa pensée. Il s'épargnerait alors la découverte humiliante que bon nombre d'idées prétendument nouvelles ou de conceptions philosophiques apparemment brillantes, ne sont guère que des mots bien connus réorganisés en structures satisfaisantes sur le plan de la forme... Le langage conditionne en réalité puissamment toute notre pensée sur les problèmes et les processus sociaux. Les hommes ne vivent pas seulement dans le monde objectif ni dans celui de l'activité sociale dans le sens ordinaire de cette expression, mais ils sont soumis, dans une large mesure, aux exigences de la langue particulière qui est devenue le moyen d'expression de leur société. Il est tout à fait inexact de croire que ‑ pour l'essentiel ‑ on entre en contact avec la réalité sans le secours du langage et que celui‑ci n'est qu'un instrument, d'une importance somme toute secondaire, qui nous permet de résoudre des problèmes spécifiques de communication ou de réflexion. En fait, le « monde réel » est, pour une large part, inconsciemment fondé sur les habitudes linguistiques du groupe. Il n'existe pas deux langues suffisamment similaires pour que l'on puisse les considérer comme représentant la même réalité sociale. Les mondes dans lesquels vivent les différentes sociétés sont des mondes dis­tincts et non pas seulement le même monde sous des étiquettes différentes.  Nous découvrons la nature selon les lignes établies par notre langue. »

 En permettant la construction de perceptions différentes de la réalité, la diversité des langues entraîne le progrès car elle favorise la multiplicité des expériences du vécu. Ce serait un peu comme la reproduction sexuée, dont la justification biologique est qu'elle permet justement l'évolution de l'espèce, plus rapidement que la simple mutation... Cette conception des langues met en garde contre l'usage et la dissémination d'une seule langue prétendument universelle qui tuerait tout phénomène de spéciation intellectuelle que, justement, les différences de langues permettent.

 La colonisation des esprits

Beaucoup de francophones pensent que l'usage de l'anglais s'est répandu un peu par le hasard des circonstances simplement “parce qu'il convient”. Même le sociolinguiste Louis-Jean Calvet affirmait il y a quelques années que la diffusion de l'anglais n'est plus le fait des Anglo-saxons. Or, rien n'est plus faux. Il suffit de se rendre à Expolangues à Paris pour y constater la surreprésentation de la langue anglaise et de se renseigner sur les objectifs poursuivis par le “British council” pour se rendre compte que les Anglo-saxons ont, au contraire, une politique linguistique extrêmement active. Les arguments aujourd’hui dispensés par les anglophones pour imposer leur langue, qui sont d’ordre apparemment pragmatique, sont efficacement relayés par une soi-disant élite, éblouie par la propagande et pleinement acquise aux idées américaines. Comme autrefois dans le contexte colonial, le bilinguisme, et souvent la seule langue anglaise, semblent nécessaires. Pour de nombreux chefs d’entreprise et de politiciens, l’anglais est la condition de toute communication, de toute culture et de tout progrès. Les origines de ce phénomène sont intéressantes à étudier. Comme dans les anciennes colonies, les assimilés de fraîche date se situent généralement bien au-delà du colonisateur moyen. Ils pratiquent une surenchère colonialiste, étalent un mépris orgueilleux de leur propre langue et rappellent avec insistance leur noblesse d’emprunt.

 Un exemple banal du complexe d'infériorité induit à des fins stratégiques est la percolation progressive de l'anglais dans la société européenne. Tous ceux qui ont été conditionnés à se sentir « inférieurs » ont, immédiatement, recours à des termes anglais, dont ils parsèment leurs discours dans leur grotesque tentative de faire partie du peuple qu’ils perçoivent dominant, espérant peut-être obtenir un strapontin dans les institutions du nouvel ordre mondial.

 Par définition, l'hégémonie établit que les injustices sont intériorisées et donc considérées comme naturelles et légitimes, aussi bien par les membres du groupe dominant que par ceux du groupe dominé. L'hégémonie linguistique est de même nature. Elle ne peut exister qu'avec le consentement mental des dominés. Toute forme d'impérialisme suppose un type de relation dans lequel un groupe en domine un autre en mettant en place des mécanismes d'exploitation, de pénétration, de fragmentation et de marginalisation. Sur le plan linguistique, l'impérialisme introduit des idéologies, des structures et des pratiques qui sont utilisées pour légitimer, mettre en œuvre et reproduire une division inégale du pouvoir et des ressources. C'est une telle structure hégémonique qui a permis l'assimilation des habitants de la Nouvelle-France aux Etats-Unis après 1803. Je ne pense pas que le but actuellement recherché à l'extérieur des pays anglophones soit l'assimilation. Par contre, il s'agit d'une gigantesque tentative de la part des pays anglo-saxons de se hisser au sommet de la hiérarchie perçue des nations et de s'y maintenir tant que cette place ne sera pas contestée et avec tous les avantages que cela représente. Les abus de la position linguistique des pays anglo-saxons sont évidents: pillage de la recherche scientifique internationale, désinformation généralisée dans les domaines scientifiques et techniques, stérilisation de la créativité chez les “convertis” à l'anglais, mainmise sur les brevets ou tentatives de mainmise très prononcées, détournement des flux financiers vers les pays anglo-saxons, diffusion du caractère manichéen et souvent simpliste des idées anglo-saxonnes, ignorance généralisée des connaissances développées dans d'autres langues, etc...

 Il ne peut exister de langue “supérieure” sans que les autres deviennent automatiquement inférieures. Le locuteur d'une langue considérée comme “inférieure” est un infériorisé, dans tout le sens du terme. On le voit tous les jours chez nos scientifiques qui font des génuflexions devant leurs homologues anglo-saxons, chez les pitres qui nous servent de dirigeants et qui, naturellement, entérinent presque systématiquement les desiderata anglo-américains dans les conférences internationales et les rencontres “au sommet”, chez de trop nombreux étudiants en sciences qui caressent souvent le rêve de faire leur pèlerinage en pays anglophone sous la forme d'un stage ou d'un séjour d'étude. Le groupe dominé, une fois convaincu, collaborera avec le groupe dominant pour donner forme à sa vision du monde au détriment des autres. Tous les accords obtenus par la suite paraîtront ainsi comme étant dans l'intérêt de tous alors qu'ils ne représentent que les intérêts d'une toute petite partie de la population mondiale.

 A l'heure actuelle, les médias forment le “champ de bataille” le plus important de l'ère moderne dans l'exercice de toute hégémonie. Ils sont l'instrument par excellence qui permet d'exercer une influence sur la société et de créer le consentement. Les couches “culturellement hégémoniques” qui se développent sont essentiellement celles dont l'accès aux médias est assuré. C'est en se donnant les moyens de diffuser notre pensée que nous arriverons à les contrer. L'ironie est également une arme redoutable. Il faut l'utiliser. De plus, il ne faut pas hésiter à utiliser des mots forts, tels que “néocolonialisme”. Le choc des mots surprend, oblige ainsi à réfléchir.

 Il est impératif de se rendre compte que nous ne pouvons rien concéder à l'anglais sans entamer et affaiblir nos propres positions vis-à-vis du français ou de toute autre langue d'ailleurs. Ni le statut de langue scientifique, ni encore moins le statut de langue internationale ou universelle, ni le statut de langue étrangère favorisée. Au contraire, nous devons sans arrêt souligner les innombrables abus entraînés par les actions anglo-saxonnes qui veulent conférer à leur langue le statut de langue dominante.

 Rien ne domine s'il n'existe pas avant tout des esprits dominés !! n