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La
francophonie a des fondements ambigus, voilà ce que j'aimerais
montrer dans cet article.
Le terme francophonie est attesté pour la première fois en 1959,
au moment où les Africains Senghor, Houphouët-Boigny, Bourguiba
demandent que soient maintenus des liens culturels entre les
anciennes colonies et la France, qui semble être une province
d'un vaste imperium americanum. Le français est l'objet
d'interrogations. Certains doutent qu'il ait un avenir. Ainsi,
dans " le français parlé ", publié dans la revue Esprit (n° 11,
nov. 1962, pp. 620-631), le linguiste Martinet juge que le
français ne peut pas résister à l'anglais. Une orthographe
byzantine, une morphologie difficile à apprendre, l'attachement
irrationnel des Français à la norme, leur penchant à réduire la
langue à la seule langue littéraire, tous ces " maux "
handicapent le français à la communication de masse. A l'opposé,
l'anglais, plus souple, moins rigide, dépourvu de préjugé
puriste, a les qualités d'une langue internationale. Les
écrivains et les linguistes ne partagent pas tous ce pessimisme
radical, qui relève autant d'un penchant typiquement
franchouillard à l'auto dévalorisation que d'une analyse lucide
de la situation. Même s'ils ne prédisent pas que le français va
cesser d'être une langue internationale, ils pensent qu'il
change en profondeur, au point qu'il devient peu à peu une
langue hybride ou métissée ou métisse.
D'une part, dans Questions de poétique comparée (SEDES, Paris,
1959), Etiemble définit le babélien comme une langue formée
d'anglo-américain et de français ou d'italien, d'allemand,
d'espagnol, les Etats-Unis profitant de la victoire de 1945 pour
imposer leur culture, leurs valeurs et leur langue aux
Européens. Le vocabulaire, la syntaxe, la morphologie sont
métissés. Le français se mue en franglais.
D'autre part, dans " Bilinguisme au Liban, la rencontre de deux
cultures " publié dans Esprit (n° 11, 1962, op. Cit., p 768),
Selim Abou avance la même thèse. Parlé et écrit par des
étrangers qui se l'approprient, le français est transformé. " En
sauvegardant la personnalité des individus et des nations dont
elle devient l'instrument de culture, la langue française
s'assimile, à son tour, des valeurs nouvelles, se donne des
déterminations qui élargissent ses horizons et sa capacité
d'intégration ". De nouveaux mots sont créés, de nouvelles
formes syntaxiques apparaissent.
Au début des années 1960, au moment où est exprimée la nécessité
de la francophonie, l'avenir du français, si tant est qu'il en
ait un, est au métissage. Des jugements opposés sont portés sur
le franglais, le francarabe, le francafricain, le francoriental,
le francréole, etc. Etiemble, qui a été dans la France Libre, y
est hostile. Dans la postface à la réédition de 1991 de
Parlez-vous franglais ? (Gallimard, Folio), il cite L'Aliénation
linguistique et La Guerre culturelle d'Henri Gobard (1976 et
1979) et La Colonisation douce ou " Feue la langue française ? "
de Dominique Noguez (1991), dont les auteurs confirment les
vives inquiétudes qu'il exprimait en 1959, la langue métisse
est, selon lui, l'indice d'une situation de colonisé. Parlant
anglais, les Français deviennent des " nègres de Harlem ". Ils
sont incités à résister, comme l'ont fait les Québécois, pour ne
pas aliéner, en même temps que leur langue, leur culture, leur
histoire, leur indépendance. A l'opposé, Sélim Abou et Senghor
jugent le métissage bénéfique. Le français n'est plus la
propriété des seuls Français (ce qu'il n'a jamais été). Il a la
capacité à exprimer des cultures différentes, tout en s'y
adaptant. Le métissage est chargé de valeurs contraires,
négatives ou positives, bien qu'il soit un dans ses postulats.
C'est la francophonie qui fait émerger la thèse du métissage.
Les codirecteurs de la revue Esprit (octobre 1961), Bourniquel
et Domenach, posent une contradiction entre la " civilisation
universelle " et les " cultures nationales ". A la civilisation
sont opposées les cultures, à l'universel le national. La
contradiction est étendue aux langues. Dans la francophonie qui
se constitue, le français est la civilisation universelle et les
langues vernaculaires les cultures nationales. Comme la
civilisation est censée tout uniformiser et détruire les
cultures nationales (ou prétendues telles), le français, "
langue de culture " ou " véhicule de l'Europe classique " ou
langue à " fonction supranationale ", menace les langues
vernaculaires. A peine les deux termes du conflit sont-ils posés
qu'ils sont évacués, comme si le français avait gagné la partie
définitivement, du moins chez les intellectuels. Senghor, dans "
le français, langue de culture " (Esprit, 1962, op. Cit.), le
confirme : " Nous, politiques noirs, nous, écrivains noirs, nous
nous sentons (...) aussi libres à l'intérieur du français que de
nos langues maternelles. Plus libres en vérité, puisque " la
liberté se mesure à la puissance de l'outil : à la force de
création ".
La contradiction entre la civilisation et les cultures qui a été
étendue aux langues est déplacée au coeur même du français.
Selon Bourniquel et Domenach, le contact entre le français et
les langues d'Afrique produit des hybridations, des métissages,
des contaminations. Non pas un métissage des langues africaines,
mais un métissage du français. " Langue de culture, chère aux
élites traditionnelles, il doit être d'abord, pour les peuples
qui s'émancipent, langue d'expression populaire et
d'apprentissage technique " (Esprit, 1961, op. cité). Ce que
Senghor exprime plus explicitement encore (Esprit, 1962, op.
cité, p 844) : " La Négritude, l'Arabisme, c'est aussi vous,
Français de l'Hexagone. Nos valeurs font battre, maintenant, les
livres que vous lisez, la langue que vous parlez : le français,
Soleil qui brille hors de l'Hexagone ".
La problématique d'Etiemble, celle de l'anglo-américain qui
métisse le français, langue dominée, se déplace : les langues et
les cultures dominées, celles des colonisés, métissent la langue
et la culture dominante du colonisateur. Du français
assimilateur, on glisse au français assimilé, non pas seulement
comme le croient Etiemble, Gobard, Noguez, par
l'anglo-américain, mais par les langues et les cultures
francophones. Le français, langue " de culture ", n'assimile
plus rien, c'est-à-dire qu'il ne diffuse plus de culture, mais
il est assimilé, à la fois par les dominants (USA) et les
dominés du tiers monde.
La thèse du métissage linguistique apparaît dans le contexte des
tentatives pour instituer la francophonie, en dépit des réserves
exprimées par De Gaulle (cf. Ntole Kazadi, L'Afrique
afro-francophone, Didier, 1991) et dans le cadre conceptuel du
culturalisme. En effet, elle est formulée dans la revue Esprit
(octobre 1961) au moment où la langue est définie comme autre
chose qu'un ensemble de signes permettant aux hommes de
communiquer et où elle est censée exprimer le génie d'un peuple,
sa culture, son identité. " La langue est (...) une tradition,
une culture, toute une hérédité s'exprimant au-delà des mots et
signifiant plus qu'eux ". Cette conception de la langue est
ancienne. Elle est exprimée au début du XXe s. par les
linguistes et anthropologues Whorf et Sapir et elle trouve son
origine dans la philosophie allemande, chez Von Humboldt et chez
Herder. C'est la conception culturaliste pour laquelle la langue
est une vision du monde et une culture. Ceux qui appartiennent à
une autre culture que la culture française transportent dans le
français des valeurs, des représentations, des croyances, des
mentalités qui y sont étrangères. La langue devient hybride,
elle perd de sa pureté supposée, elle aliène son identité, elle
se métisse.
Appliqué à la langue, le culturalisme est discutable. Bien que
le français et le chinois ou le hopi soient irréductibles l'un à
l'autre ou autres ou différents, rien ne nous empêche de
traduire un texte français en chinois et inversement, ni de le
comprendre. Bien que nous disions du soleil qu'il " se lève " ou
qu'il " se couche ", comme s'il était un être animé, nous ne
croyons pas à la vision ptoléméenne du monde, à laquelle
réfèrent les métaphores figées du lever et du coucher du soleil.
Le culturalisme débouche sur des absurdités quand il est
appliqué à la langue. Ainsi, la raison pour laquelle des
féministes changent history en herstory est qu'elles croient que
la langue véhicule une culture, machiste bien entendu. Pourquoi
hysteria ne deviendrait pas hersteria ou histrionic (au sens
d'insincere) herstrionic ? Dans Esprit (op. Cit.), le
culturalisme est admis sans examen. Ainsi la définition " la
langue est (...) toute une hérédité qui s'exprime au-delà des
mots et qui signifie plus qu'eux " est ambiguë. Y a-t-il un "
au-delà des mots " ? L'hérédité suppose que les hommes sont
déterminés. Comment s'en et où l'inscrire ? Dans les gènes de la
langue ? Dans ceux des locuteurs ? Il ne vient pas à l'idée des
éditorialistes d'Esprit de discuter le culturalisme. Le
culturalisme, d'hypothèse à validité explicative qu'il était,
est devenu une idéologie ou une doxa qui imprègne les esprits.
Il s'est mué en nature.
Bourniquel et Domenach distinguent deux conceptions de la
langue. D'une part, la langue est " culture ", " tradition ", "
hérédité " ; d'autre part, c'est " un ensemble de signes qui
rendent la pensée intelligible ". A la conception culturaliste,
s'oppose une autre conception. La première est celle des
anthropologues et de Herder ; la seconde celle des philosophes
des Lumières. Elle est universaliste, entre autres raisons,
parce qu'elle présuppose que tout homme peut accéder à la pensée
et que " le bon sens est la chose au monde la mieux partagée ".
La thèse du métissage (culturel et linguistique) et les débats
sur la langue reposent sur des options philosophiques opposées.
Dans l'une, la langue est culture. Dans l'autre, langue et
culture sont dissociées.
Dans La Défaite de la pensée (Gallimard, 1987), Alain
Finkielkraut distingue deux conceptions de la culture. Ou bien
c'est la vie avec la pensée, ou bien la vie quotidienne ; ou
bien la vie supérieure, ou bien les gestes élémentaires. Pour
Lévi-Strauss (Le Regard éloigné, PIon, 1985), c'est les " styles
de vie particuliers, non transmissibles, saisissables sous forme
de productions concrètes - techniques, moeurs, institutions,
croyances ". Définie comme la vie avec la pensée, la culture est
au singulier ; définie comme la vie quotidienne, elle est au
pluriel. C'est la culture ou les cultures. Dans le premier cas,
une hiérarchie est établie. Dans le second cas, la hiérarchie
n'existe pas. Le culturalisme ne nie pas la pensée, mais refuse
de dire que la pensée organisée, réfléchie, écrite, critique est
supérieure en quoi que ce soit à la vie quotidienne. Les
cultures, Shakespeare ou l'infibulation des fillettes, se valent
et toutes sont également légitimes. Tout est culture. La pensée
est mise sur le même plan que la sarbacane. L'opposition
recouvre deux conceptions de l'homme. D'un côté, la culture
valable pour tout homme, à quelque race, classe, religion qu'il
appartienne et où qu'il vive. De l'autre, les cultures des
groupes. La culture postule une nature humaine, un droit
naturel, une humanité une, des semblables ; les cultures une
humanité éclatée en groupes, en tribus, en communautés, exaltant
leur identité. La culture est une affaire individuelle. Ce sont
les individus qui, en pensant, créent la culture ou accèdent à
la culture, non les groupes. C'est Platon ou Socrate, pas les
Grecs. La culture est un arrachement et une élévation. L'homme
se libère de ce qui le détermine (race, clan, classe, croyances)
et s'élève au-dessus de lui-même. A l'opposé, les cultures sont
l'affaire des communautés. Elles enracinent, imposent une
identité à la naissance, valorisent une appartenance. Les deux
conceptions s'excluent l'une l'autre. La culture accuse les
cultures d'être des prisons et d'attenter aux libertés ou au
droit naturel de chacun de se forger un destin. Les cultures
accusent la culture d'impérialisme. Elle aurait été inventée à
un moment donné de l'histoire par un peuple arrogant, qui, sous
couvert d'émanciper les hommes, impose sa culture pour mieux
opprimer, asservir, coloniser. Elle dépossède les dominés de
leur être, de leurs biens, de leurs terres. La contradiction
touche de nombreux domaines. Elle apparaît dans les débats
relatifs au tiers monde, au racisme, à la tolérance, aux
sciences de l'homme, à la nation. Elle est aussi culturelle, au
sens où ces deux conceptions se développent dans des pays
différents : la culture, en France, dans la Rome antique ou dans
l'Athènes du Ve s., les cultures, en Allemagne et dans les pays
arabes. Dans la première conception, l'universel est indépendant
de la langue dans laquelle il est exprimé, au-dessus des
langues, étranger à toute culture et à toute langue. Dans
Pourquoi la Grèce ? (de Fallois, 1992), J. de Romilly montre que
Sophocle, Euripide, Thucidyde, en stylisant les personnages, en
simplifiant les situations, se sont arrachés à leur culture (au
sens " culturaliste " de ce terme) pour atteindre l'universel,
parlant à tous les hommes, qui qu'ils soient et où qu'ils
vivent. C'est aussi la thèse de R. Brague, dans L'Europe, la
voie romaine (Critérion, 1992). Au contact des Grecs, les
Romains ont pris conscience de la valeur universelle des oeuvres
de Sophocle, Platon, Thucydide, Euripide. Ils ont appris le
grec, ont étudié ces oeuvres, pour se cultiver à leur tour. Pour
R. Brague, la " voie romaine " est définie par la secondarité et
l'extériorité. Elle consiste à chercher des références à
l'extérieur de sa culture, non pas en soi, dans ses racines,
mais ailleurs. Il en fut ainsi longtemps des écrivains,
penseurs, philosophes, français, de Montaigne à Sartre, qui ont
été pour des millions d'hommes vivant en Afrique, en Asie, en
Europe, en Amérique ou en France même, ce que Sophocle,
Euripide, Homère, Thucydide, Platon ont été pour les Romains de
l'Antiquité, comme le montre l'historien roumain Neagu Djuvara
(cité par Péroncel-Hugoz, " le français en Roumanie ", Le Monde,
1991) : " L'engouement roumain pour la France est comparable à
celui des Romains pour les Grecs dans l'Antiquité ". Il a existé
une voie française d'accès à la culture et à l'universel - à la
fois secondaire et extérieure -, qui est niée par le
culturalisme, en particulier dans l'espace francophone.
Au cours des XIXe et XXe s, l'universel a été érigé chez l'abbé
Grégoire, Michelet, Hugo, Zola en spécificité de la culture
française et transformé en marque du génie français. Comme, dans
les anciennes colonies, il a pris le sens d'impérialiste, il
devait être redéfini. Il n'est plus fondé sur la nature,
puisque, en 1962, tout est culture. La nature humaine est une
fiction, le droit naturel une ruse de l'Occident pour opprimer
les colonisés qui deviennent l'Autre, à la fois irréductible et
différent. Cet universel ne peut pas être le français de France,
dit académique ou standard, ni la culture française, puisque
toutes les cultures sont légitimes et se valent. L'universel
nouveau mélange les langues et les cultures. Il est métissage.
C'est ce que pensent Selim Abou et Senghor. Senghor croit à
l'universel et à la vocation universaliste de la culture
française. " Qu'il s'agisse du droit, de la littérature, de
l'art, voire de la science, le sceau du génie français demeure
ce souci de l'Homme " (Esprit, 1962, op. Cit.). Une fois que
l'universel est culturalisé, pourquoi n'assumerait-il pas aussi
la " négritude " et " l'arabisme " ? " Au contact des réalités
coloniales, l'humanisme français s'est enrichi,
s'approfondissant en s'élargissant, pour intégrer les valeurs de
ces civilisations " (Ibid.).
Le culturalisme sous-tend les ouvrages de Claude Hagège, Le
français et les siècles (Odile Jacob, 1987) et Le souffle de la
langue (Odile Jacob, 1992), dans lesquels universel a deux sens.
Le premier est relatif au nombre des hommes qui parlent le
français et à la dispersion de ces locuteurs dans le monde. "
Aujourd'hui, (le français) connaît un degré d'universalité dont
nul n'aurait jadis osé rêver, ni Rivarol, ni les maîtres de
l'école de Jules Ferry, ni les colonisateurs sublimant la
conquête en rêves de civilisation " (Le Français et les
siècles). Universel se rapporte aussi aux valeurs que la langue
véhicule. Le français est inséparable de la Déclaration des
droits de l'Homme. Sa vocation est de diffuser ces valeurs. " Il
importe que le français serve de véhicule à des oeuvres qui
aient une vocation universelle " (Ibid.). Cette universalité est
différente de celle de Rivarol, lequel ne tenait pas compte du
nombre de francophones, mais de leur qualité intellectuelle et
sociale, ni de leur dispersion dans le monde, mais de leur seule
présence en Europe; et qui, écrivant en 1783, ne pouvait pas
inscrire les valeurs de la Déclaration des droits de l'homme
dans l'être de la langue française. Hagège, qui sait le soupçon
pesant sur l'universalité, y donne des valeurs variables, bonnes
ou mauvaises, alors que l'universalité, selon Rivarol, est
positive dans la mesure où elle fonde la paisible " république
des lettres ". Pour Hagège, la langue universelle est pure
illusion. Une langue parlée dans le monde menace d'éclater,
comme le latin, en divers créoles. C'est ce qui, selon Selim
Abou, risque d'arriver au français. Une langue universelle est
ou serait impérialiste. Elle uniformise, elle détruit les
langues dominées, elle suscite des oppositions très fortes,
étant donné " l'attachement nationaliste des peuples les plus
divers à leur langue comme lieu définissant leur personnalité
politique et culturelle " (Ibid.). Hagège reprend les thèses
culturalistes. Ce qui l'autorise à affirmer l'impossibilité de
la langue universelle, c'est que la langue est l'expression de
l'identité collective et culturelle d'un peuple, qu'il y a des
milliers de peuples dans le monde, que chacun a sa culture et
qu'il est fier de son identité. A aucun moment, il n'examine si
cette thèse est fondée. Au cours de l'histoire, des peuples ont
abandonné leur langue. L'identité, comme la langue, est variable
et évolue sans cesse. Enfin, s'il existe une identité
individuelle (je sais qui je suis), il n'est pas sûr qu'il
existe une identité collective autre que fantasmée ou imposée
par des régimes totalitaires.
De fait, une contradiction apparaît entre le français langue
universelle (largement diffusée dans le monde et véhicule de
valeurs universelles) et la langue universelle comme illusion.
On sort de cette contradiction par l'idéologie, comme toujours.
Il y a deux langues universelles, dit Hagège, l'une mauvaise,
l'autre bonne. L'anglo-américain, qui est le dernier avatar de
la langue universelle, est mauvais, parce qu'il est
impérialiste. En revanche, le français, qui l'a précédé dans
l'universalité et qu'il a supplanté, est bon, parce qu'il
respecte les particularismes, les cultures et les langues avec
lesquels il est en contact. " Loin de supplanter les autres
langues du monde, (le français) leur donne l'occasion d'être
plus aimées encore de ceux qui s'en servent " (Le souffle de la
langue, Odile Jacob, 1992). Aussi Hagège redéfinit-il la bonne
langue universelle. Elle n'est pas impérialiste, elle préserve
les identités, elle est métisse, elle crée des mots nouveaux, en
les calquant sur des mots des langues africaines. " C'est une
langue dont la vitalité se nourrit de celles auxquelles elle
emprunte leur sève créatrice " (Ibid.). La problématique du
babélien réapparaît, mais renversée. Le métissage français -
anglais est détestable, mais celui du français et de l'arabe est
aimable ! Le français est beau, non pas parce que, selon Neagu
Djuvara, il est la voie d'accès à la culture, mais parce qu'il
est un " espace culturel où sont assumées les différences ".
Le culturalisme, la doxa du temps, a la propriété d'embellir
tout ce qu'il touche, qu'il soit douteux et suspect, les
mélanges de langues et les agrégats de cultures particulières,
hétérogènes, différentes. Il triomphe, puisqu'il définit
désormais ce à quoi il est le plus hostile et étranger, ce
contre quoi il s'est construit, à savoir l'universel, l'Homme,
la nature humaine, le droit naturel.
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