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Dans
l'article " Langue, Langage " de l'abécédaire Etc.,
Renaud Camus, définissant son esthétique et ce qu'il
faut bien nommer sa pensée, écrit (dans l'extrait
ci-dessous, il parle de lui à la troisième personne et
se désigne par lui) :
" Accord total avec la proposition fameuse selon
laquelle " on ne se débarrassera jamais de (de quoi,
d'ailleurs ? de Dieu ? de la loi ? de l'inégalité ?)
tant qu'on ne se sera pas débarrassé de la grammaire "
(mais lui en tire les conclusions inverses de celles qui
sont suggérées, et s'assure que tant qu'il y aura de la
grammaire il pourra y avoir de la loi et de l'ordre*, de
la convention* et du contrat*, de la civilisation, de
l'inégalité*, des hiérarchies* et, sinon un Dieu*, du
moins la claire conscience de son absence*) ".
Largement divergentes pour ce qui est de la langue, de
la grammaire, de la syntaxe, de ce qu'elles signifient,
de l'enseignement que l'on devrait en faire et que l'on
ne fait peut-être plus, avec les prises de position de
membres de l'Académie française tels Orsenna, Dutourd ou
Mme de Romilly, les conceptions de Renaud Camus
contredisent les thèses que les Modernes défendent
depuis trente ans ou davantage, à savoir la nécessité de
dérégler la langue, d'en oublier les lois, de
déconstruire la grammaire, de se limiter à des suites
minimales composées d'un sujet, d'un verbe, d'un
complément (un seul complément plutôt que deux).
Rapportée à l'abîme de discrédit dans lequel a sombré la
grammaire, aussi bien chez les linguistes que chez les
pédagogues ou chez les critiques littéraires, cette
défense apparaît étrangère à notre temps et
intempestive. Pour lui, la grammaire n'est pas une
technique, elle est une morale ou une esthétique. Or,
Renaud Camus est un disciple de Roland Barthes. Il se
situe dans la " modernité ", pas du côté de la "
réaction ". Son intention n'est pas de revenir à une
quelconque tradition, au classicisme, au passé, à
l'esprit anti-moderne (ou post-moderne). Au contraire.
De fait, la conscience qu'il a de la langue française et
sa volonté de la défendre et de l'illustrer tranchent
avec le ce qui va de soi, le ce qui va sans dire ou le
communément admis.
" On sent qu'il éprouve le sentiment constant (qu'il n'a
pas l'air de trouver forcément désagréable d'ailleurs)
d'être étranger (aux lieux, aux milieux, aux groupes,
aux conversations, à l'époque, aux discours) ", écrit de
lui-même Renaud Camus.
Ce en
quoi sa pensée est remarquable, c'est qu'elle ne se
présente pas comme une suite d'opinions disséminées dans
un journal ou dans un roman. Renaud Camus traite en
totalité ou en partie de la langue dans des essais :
Etc., Répertoire des délicatesses du français
contemporain, Du sens. Pour en rendre compte,
distinguons deux réalités : le français et la langue
française. Le français est sans façon, sans apprêt,
immédiat ; c'est un stock de constructions, de mots, de
phrases toutes faites, d'exemples de grammaire,
d'expressions figées, de clichés, de tics, d'idées
reçues, de fragments de discours sclérosés, etc. La
métaphore de l'horizon indépassable à laquelle recourt
Roland Barthes pour définir la langue se rapporte en
fait au français, pas à la langue française. C'est le
français qui est, pour nous Français, un horizon
indépassable, encore que rien ne nous interdit, comme le
font parfois nos compatriotes, d'écrire en occitan, en
breton, en anglais, en alsacien, etc. La langue
française n'est pas une clôture. Elle ne limite pas
l'expression, elle ne l'entrave pas non plus. Comme elle
accède à l'existence de façon singulière et unique,
toujours provisoirement, si bien qu'à chaque instant,
tout est à recommencer, elle sera dite semelfactive.
La langue française émane de la volonté de juristes ou
d'écrivains qui ont conçu, à l'instar du latin, langue
universelle des clercs du Moyen Age, la possibilité
d'une langue en partie artificielle, mais qui palliât la
forte hétérogénéité linguistique d'un territoire qui
n'était pas encore la France et grâce à laquelle
pouvaient commercer des sujets qui parlaient des idiomes
d'oc, d'oïl ou des variétés dialectales de chacun de ces
idiomes. Ce fait est établi, entre autres linguistes,
par Daniel Baggioni qui étudie les processus de
grammatisation - ou techniques fondées sur des ouvrages
de grammaire, de rhétorique, de logique, de bien parler
et de dictionnaires, faisant de la langue un objet
d'étude pouvant de fait être enseigné - à la suite
desquels les langues littéraires d'Europe sont devenues
peu à peu à partir du XVe siècle des langues communes,
lesquelles ont été instituées à partir du XIXe siècle en
langues nationales.
La langue française est une langue littéraire, qui
existe à l'écrit et par l'écrit, qui n'est pas
identitaire, qui résulte de compromis négociés, de
transactions longues, d'un commerce prolongé entre des
hommes parlant des idiomes divers et qui ont voulu
s'agréger librement à un espace commun, à condition
qu'il soit " culturel ", au sens d'effort constant pour
se détacher de la nature, se forger un destin, échapper
à ce qui détermine, s'élever au-dessus de soi-même. Elle
n'appartient à personne et n'est pas signe
d'appartenance. N'étant ni avoir ni être, elle se situe
au-delà de l'appartenance. On ne la possède pas, elle ne
possède personne. Renaud Camus exprime cette thèse, dans
la plus admirable, la plus juste et la plus lucide des
définitions que l'on ait données de la langue française
: entité " utopique ", hors lieu, hors sol ou sans lieu
d'enracinement, langue instituée, abstraite, langue qui
ne sourd pas naturellement des profondeurs de l'être,
mais qui suppose un effort pour être, langue qui préfère
le commun au particulier et qui incite à dépasser les
singularités pour atteindre l'universel :
" Le français " cultivé ", c'était le français de
France, une entité presque u-topique, en l'occurrence,
dépourvue d'assise topographique particulière, au point
que ses ennemis pourraient le traiter d'abstraction.
Mais la loi aussi est une abstraction, la Constitution
de même, et pareillement la syntaxe, et n'importe quel
formalisme, qui est toujours l'effet d'un effort
d'abstraction, sacrifiant (provisoirement) le
particulier à l'élaboration d'un contrat, d'une
convention, d'un langage tiers : lequel n'étant à
personne pourra être à tout le monde ; et de la sorte
favoriser les échanges, ou la paix civile ".
Renaud Camus rompt de fait avec les doxas que les
sciences sociales et humaines ont diffusées dans la
littérature depuis plus d'un demi siècle. En matière de
relations entre la langue et la société, la thèse la
plus largement répandue est la variation. Le français
n'est pas homogène, réalité dont avaient déjà conscience
les grammairiens du XVIIe siècle. Il varie dans
l'espace, dans le temps et aussi suivant la
fragmentation de la société en classes. De même que les
sociologues divisent la société en classes antagonistes,
réparties suivant l'axe de la hiérarchie en dominantes
ou en dominées, les sociolinguistes divisent la langue
en niveaux, qu'ils répartissent de haut en bas du plus
au moins prestigieux. Le français nivelé serait l'image
d'une société classée. De ce point de vue, le récit qui
illustre le mieux cette thèse est La Place, dans lequel
l'évocation par Annie Ernaux des goûts et des habitus
des classes populaires doit beaucoup aux thèses
sociologiques que Bourdieu expose dans La distinction.
" Il se trouve des gens pour apprécier le " pittoresque
du patois " et du français populaire. Ainsi Proust
relevait avec ravissement les incorrections et les mots
anciens de Françoise. Seule l'esthétique lui importe
parce que Françoise est sa bonne et non sa mère. Que
lui-même n'a jamais senti ces tournures lui venir aux
lèvres spontanément.... Pour mon père, le patois était
quelque chose de vieux et de laid, un signe
d'infériorité ".
Annie Ernaux use des mêmes mots simples et des mêmes
phrases plates que ceux qu'elle employait quand, enfant
ou jeune fille, elle écrivait à ses parents prolétaires.
Elle choisit le " constat " de peur de trahir ceux dont
elle s'est éloignée. Chez elle, l'inégalité des niveaux
de langue est source de souffrances, de douleurs,
d'humiliations, de rancoeurs, de ressentiments.
" Puisque la maîtresse me " reprenait ", plus tard j'ai
voulu reprendre mon père, lui annoncer que " se
parterrer " ou " quart moins d'onze heures "
n'existaient pas. Il est entré dans une violente
colère... Il était malheureux. Tout ce qui touche au
langage est dans mon souvenir motif de rancoeur et de
chicanes douloureuses, bien plus que l'argent ".
On trouve des traces de la thèse sociologique chez
Renaud Camus.
" La langue est sociale de part en part. La moindre
phrase situe plus précisément que n'importe quelle pièce
de vêtement, ou n'importe quelle manière de table ".
La conclusion qu'il en tire va à l'encontre du simple
constat de diglossie, auquel Annie Ernaux reste fidèle.
Au sommet de la hiérarchie, trône une langue dominante (acrolecte)
; tout en bas, dans la position qu'occupent les classes
dominée, se parlent les basilectes, à savoir le patois
ou le français populaire de la famille d'Annie Ernaux,
l'acrolecte étant aux basilectes ce que la bourgeoisie
est au prolétariat. A cette thèse, Renaud Camus oppose
une analyse plus subtile. Se fondant sur ce que Guy
Debord dit de la prolétarisation du monde, il constate
qu'une classe, la petite bourgeoisie, celle qui contrôle
les media, l'école et qui pense bien (en fait, elle
opine plus qu'elle pense) - la petite bourgeoisie honnie
par Flaubert, celle de l'apothicaire Homais -, parce
qu'elle domine la société, impose comme des normes ses
habitudes (ou habitus, pour employer un terme cher à
Bourdieu), dont ses habitudes langagières - à savoir ce
que est nommé ici le français.
" Reste que c'est plutôt à un " petit-embourgeoisement "
général (...) que nous ont offert d'assister les trente
dernières années - le prolétariat devenant
petit-bourgeois (...), mais toutes les autres classes
aussi bien, comme si la petite-bourgeoisie était le lieu
de rendez-vous de toutes les composantes de la société,
le melting pot du futur, le creuset de la grande unité
idéologique et langagière ".
Le français de cette immense classe sociale, qui se
confond avec la société qu'elle a tout entière absorbée,
est caractérisé par deux faits de langue récurrents :
c'est vrai que et être soi-même. Le premier est une
tautologie, puisque toute assertion pose un énoncé comme
vrai. Le second résume le seul commandement de cette
classe. C'est l'injonction d'authenticité : il faut être
soi-même, vivre dans le présent, exprimer sans façons ni
détours ce que l'on est. Pour ce qui est de
l'expression, la conséquence en est la multiplication
d'énoncés à la syntaxe lâche ou au vocabulaire impropre.
Le sujet qui parle ou qui écrit est tout entier dans les
énoncés qu'il émet. C'est la loi de la libre expression
ou de l'expression qui n'a pas d'autre but que de se
réaliser sans entrave (sans les entraves de la syntaxe
ou de la langue) hic et nunc. L'écrit se rapproche de
l'oral, pour exprimer de la façon la plus transparente
possible l'identité de celui qui parle. Le français est
l'exutoire de soi dans ce creuset de l'idéologie du
sympa. L'exemple le plus caricatural est offert par deux
ou trois maisons d'édition réputées, peut-être à tort,
pour leur sérieux (Le Robert, Larousse, Hachette) et le
soin que l'on y portait à décrire la langue française et
dont les lexicographes se font gloire désormais de "
mettre une casquette Nike au vieux dictionnaire ", dans
le but de complaire aux jeunes en faisant chébran. La
séparation entre la langue et ce que l'on est ou croit
être (les tripes, les pulsions, le désir, le soi, le
corps) s'évanouit. Tout compte fait, cette conception
n'est que la formulation allégée, c'est-à-dire
débarrassée de toute référence à la race, de la thèse
germanique et arabe de la langue, pensée comme la source
et la preuve de l'identité " culturelle " d'un peuple ou
d'un individu.
A ce sympa relâché, qui fait fonction à la fois de
morale, d'esthétique, d'idéologie, Renaud Camus oppose
la convention, le contrat, les formes, la syntaxe, le
formalisme, qu'implique et impose la langue française
(au sens où ce mot est entendu dans le titre), cet
espace neutre, " hors sol " et abstrait, où se font les
transactions et le commerce des idées. Les délicatesses,
finesses, élégances, subtilités, raffinements
syntaxiques et sémantiques sont à la fois agréables et
nécessaires, non pas comme signes de " distinction " ou
parce que la classe sociale dominante les légitime (en
fait, la petite bourgeoisie impose en guise de langue
son propre usage fait de scies, clichés et autres
impropriétés), mais parce que ces délicatesses supposent
des conventions, des formes, des institutions, une
abstraction, de la courtoisie à l'égard d'autrui et que
rien n'est pire que l'absence de formes, l'immédiat, le
transparent, l'abandon dans la libre expression où
chacun se donne à voir dans sa nudité, sans apprêt, tel
qu'il est, et croit exhiber son être dans ce qui lui
appartient ou ce à quoi il croit appartenir. A propos de
" c'est vrai que ", il écrit :
" Signe d'appartenance, pourtant, avant toute chose :
mais non pas à une génération ni à un milieu, car il est
presque universel, parmi les locuteurs du français ;
signe d'appartenance à une époque plutôt, à la
communauté des gens qui parlent comme tout le monde,
sans faire d'histoires ni trop s'interroger sur ce
qu'ils disent, et comment ".
On comprend que le choix de la langue française ait fait
de Renaud Camus un étranger à son époque.
La pureté
en matière de langue a mauvaise presse à juste titre.
Elle est mise en parallèle avec la pureté du sang, qui
fut l'obsession de l'Espagne de la Reconquista, ou avec
la pureté de la " race ", objectif qu'ont poursuivi les
nationaux socialistes en Allemagne et qui hante les
groupes et pays islamiques. Il est vrai que les
défenseurs de la pureté de la race ont fait en sorte
aussi que la langue qu'ils parlaient soit débarrassée
des mots étrangers ou jugés impurs. Ces convergences
pourtant ne doivent pas nous interdire de penser
l'exigence de " pureté " qu'exprime Renaud Camus. Il
arrive plus fréquemment qu'on ne le croit que des
idéologues hostiles au purisme admirent sans exprimer de
réserve des pays qui ont été purifiés ethniquement.
Ainsi, dans L'Egypte, impérialisme et révolution, le
spécialiste de l'islam Jacques Berque se moque de ces
Egyptiens cosmopolites, progressistes et tolérants,
juifs, membres de minorités religieuses ou ethniques,
coptes, grecs catholiques, melkites, etc. qui
prétendaient écrire dans un français pur et constituer
en Egypte une littérature de langue française, en même
temps qu'il exalte les prétendus bienfaits du coup
d'état militaire réussi en juillet 1952, à la suite
duquel les juifs et les étrangers ont été chassés ou
expulsés d'une Egypte purifiée et ce pays conduit dans
un abîme de misère, de corruption, de barbarie. Dans ce
cas précis, la timide défense de la langue française est
tout à l'opposé de la purification ethnique.
Pour penser la question, prenons pour exemple catharsis.
Longtemps, ce terme a été traduit par purgation. On
montrerait les passions sur une scène de théâtre, afin
que les spectateurs, effrayés des ravages qu'elles
entraînent, s'en détournent ou s'en libèrent, les
passions étant jugées mauvaises par la morale
judéo-chrétienne. Or il est possible de traduire
catharsis autrement. Epuration ou purification semblent
plus justes que purgation. La catharsis consiste à
montrer les passions à l'état " pur ", à les représenter
sans déchet, sans mélange, sans bruit de fond, sans
interférence, comme on dit d'un son ou d'un vin qu'il
est pur. De fait, le pureté consiste à montrer la langue
française sans doxas, sans fragments sclérosés, sans
scie, sans clichés ni stéréotypes. C'est dans ce sens
qu'il faut entendre l'exigence de pureté, qu'exprime
Renaud Camus.
Quand la langue française est déployée pour elle-même,
dans sa pureté, elle permet de percevoir le monde et de
distinguer le présent et le passé, soi et autrui, ici et
ailleurs, soi et le monde. Le monde ne se ramène pas à
soi ou à ce que l'on croit être. Rien n'est immédiat, on
n'appréhende pas les réalités du monde en écoutant
sourdre en soi des bouffées d'existence et en se
contentant de les exprimer telles quelles :
" Loin d'être de simples moyens d'expression (ce qu'ils
sont aussi, bien entendu), langue et langage
(vocabulaire, syntaxe, style) sont constamment donnés
chez lui (en accord d'ailleurs avec le modernisme
classique) comme des instruments de perception....
L'oeil est un muscle très bête (sic) qui ne sait voir
que ce que l'esprit peut nommer - tandis que l'esprit ne
saurait percevoir et appréhender, lui, que ce que la
syntaxe (et particulièrement l'analyse logique, avec ses
" principales " et ses " subordonnées ") lui a appris à
classer et à hiérarchiser* ".
Renaud Camus, on l'a compris, se défie des descriptions
auxquelles les linguistes réduisent ou croient réduire
la langue et vis-à-vis des sciences sociales et
humaines, dont les thèses contaminent la littérature
depuis un demi siècle ou davantage. Sa pensée n'est pas
neutre. Elle repose aussi sur la conviction que la
littérature, le roman, la fiction, etc. à condition que
les écrivains expriment la volonté ou nourrissent
l'ambition de faire émerger la langue française et
qu'ils rejettent la doxa (ou les oukases) des prétendues
sciences de " l'homme " et de la " société ", sont en
mesure - bien qu'on ait essayé de les convaincre du
contraire - de saisir le monde, d'en dire les réalités
secrètes ou cachées et de donner vie à l'esprit.
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