Cercle Jeune France

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Renaud Camus penseur

de la langue française

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 

Dans l'article " Langue, Langage " de l'abécédaire Etc., Renaud Camus, définissant son esthétique et ce qu'il faut bien nommer sa pensée, écrit (dans l'extrait ci-dessous, il parle de lui à la troisième personne et se désigne par lui) :
" Accord total avec la proposition fameuse selon laquelle " on ne se débarrassera jamais de (de quoi, d'ailleurs ? de Dieu ? de la loi ? de l'inégalité ?) tant qu'on ne se sera pas débarrassé de la grammaire " (mais lui en tire les conclusions inverses de celles qui sont suggérées, et s'assure que tant qu'il y aura de la grammaire il pourra y avoir de la loi et de l'ordre*, de la convention* et du contrat*, de la civilisation, de l'inégalité*, des hiérarchies* et, sinon un Dieu*, du moins la claire conscience de son absence*) ".
Largement divergentes pour ce qui est de la langue, de la grammaire, de la syntaxe, de ce qu'elles signifient, de l'enseignement que l'on devrait en faire et que l'on ne fait peut-être plus, avec les prises de position de membres de l'Académie française tels Orsenna, Dutourd ou Mme de Romilly, les conceptions de Renaud Camus contredisent les thèses que les Modernes défendent depuis trente ans ou davantage, à savoir la nécessité de dérégler la langue, d'en oublier les lois, de déconstruire la grammaire, de se limiter à des suites minimales composées d'un sujet, d'un verbe, d'un complément (un seul complément plutôt que deux). Rapportée à l'abîme de discrédit dans lequel a sombré la grammaire, aussi bien chez les linguistes que chez les pédagogues ou chez les critiques littéraires, cette défense apparaît étrangère à notre temps et intempestive. Pour lui, la grammaire n'est pas une technique, elle est une morale ou une esthétique. Or, Renaud Camus est un disciple de Roland Barthes. Il se situe dans la " modernité ", pas du côté de la " réaction ". Son intention n'est pas de revenir à une quelconque tradition, au classicisme, au passé, à l'esprit anti-moderne (ou post-moderne). Au contraire. De fait, la conscience qu'il a de la langue française et sa volonté de la défendre et de l'illustrer tranchent avec le ce qui va de soi, le ce qui va sans dire ou le communément admis.
" On sent qu'il éprouve le sentiment constant (qu'il n'a pas l'air de trouver forcément désagréable d'ailleurs) d'être étranger (aux lieux, aux milieux, aux groupes, aux conversations, à l'époque, aux discours) ", écrit de lui-même Renaud Camus.

Ce en quoi sa pensée est remarquable, c'est qu'elle ne se présente pas comme une suite d'opinions disséminées dans un journal ou dans un roman. Renaud Camus traite en totalité ou en partie de la langue dans des essais : Etc., Répertoire des délicatesses du français contemporain, Du sens. Pour en rendre compte, distinguons deux réalités : le français et la langue française. Le français est sans façon, sans apprêt, immédiat ; c'est un stock de constructions, de mots, de phrases toutes faites, d'exemples de grammaire, d'expressions figées, de clichés, de tics, d'idées reçues, de fragments de discours sclérosés, etc. La métaphore de l'horizon indépassable à laquelle recourt Roland Barthes pour définir la langue se rapporte en fait au français, pas à la langue française. C'est le français qui est, pour nous Français, un horizon indépassable, encore que rien ne nous interdit, comme le font parfois nos compatriotes, d'écrire en occitan, en breton, en anglais, en alsacien, etc. La langue française n'est pas une clôture. Elle ne limite pas l'expression, elle ne l'entrave pas non plus. Comme elle accède à l'existence de façon singulière et unique, toujours provisoirement, si bien qu'à chaque instant, tout est à recommencer, elle sera dite semelfactive.
La langue française émane de la volonté de juristes ou d'écrivains qui ont conçu, à l'instar du latin, langue universelle des clercs du Moyen Age, la possibilité d'une langue en partie artificielle, mais qui palliât la forte hétérogénéité linguistique d'un territoire qui n'était pas encore la France et grâce à laquelle pouvaient commercer des sujets qui parlaient des idiomes d'oc, d'oïl ou des variétés dialectales de chacun de ces idiomes. Ce fait est établi, entre autres linguistes, par Daniel Baggioni qui étudie les processus de grammatisation - ou techniques fondées sur des ouvrages de grammaire, de rhétorique, de logique, de bien parler et de dictionnaires, faisant de la langue un objet d'étude pouvant de fait être enseigné - à la suite desquels les langues littéraires d'Europe sont devenues peu à peu à partir du XVe siècle des langues communes, lesquelles ont été instituées à partir du XIXe siècle en langues nationales.
La langue française est une langue littéraire, qui existe à l'écrit et par l'écrit, qui n'est pas identitaire, qui résulte de compromis négociés, de transactions longues, d'un commerce prolongé entre des hommes parlant des idiomes divers et qui ont voulu s'agréger librement à un espace commun, à condition qu'il soit " culturel ", au sens d'effort constant pour se détacher de la nature, se forger un destin, échapper à ce qui détermine, s'élever au-dessus de soi-même. Elle n'appartient à personne et n'est pas signe d'appartenance. N'étant ni avoir ni être, elle se situe au-delà de l'appartenance. On ne la possède pas, elle ne possède personne. Renaud Camus exprime cette thèse, dans la plus admirable, la plus juste et la plus lucide des définitions que l'on ait données de la langue française : entité " utopique ", hors lieu, hors sol ou sans lieu d'enracinement, langue instituée, abstraite, langue qui ne sourd pas naturellement des profondeurs de l'être, mais qui suppose un effort pour être, langue qui préfère le commun au particulier et qui incite à dépasser les singularités pour atteindre l'universel :
" Le français " cultivé ", c'était le français de France, une entité presque u-topique, en l'occurrence, dépourvue d'assise topographique particulière, au point que ses ennemis pourraient le traiter d'abstraction. Mais la loi aussi est une abstraction, la Constitution de même, et pareillement la syntaxe, et n'importe quel formalisme, qui est toujours l'effet d'un effort d'abstraction, sacrifiant (provisoirement) le particulier à l'élaboration d'un contrat, d'une convention, d'un langage tiers : lequel n'étant à personne pourra être à tout le monde ; et de la sorte favoriser les échanges, ou la paix civile ".

Renaud Camus rompt de fait avec les doxas que les sciences sociales et humaines ont diffusées dans la littérature depuis plus d'un demi siècle. En matière de relations entre la langue et la société, la thèse la plus largement répandue est la variation. Le français n'est pas homogène, réalité dont avaient déjà conscience les grammairiens du XVIIe siècle. Il varie dans l'espace, dans le temps et aussi suivant la fragmentation de la société en classes. De même que les sociologues divisent la société en classes antagonistes, réparties suivant l'axe de la hiérarchie en dominantes ou en dominées, les sociolinguistes divisent la langue en niveaux, qu'ils répartissent de haut en bas du plus au moins prestigieux. Le français nivelé serait l'image d'une société classée. De ce point de vue, le récit qui illustre le mieux cette thèse est La Place, dans lequel l'évocation par Annie Ernaux des goûts et des habitus des classes populaires doit beaucoup aux thèses sociologiques que Bourdieu expose dans La distinction.
" Il se trouve des gens pour apprécier le " pittoresque du patois " et du français populaire. Ainsi Proust relevait avec ravissement les incorrections et les mots anciens de Françoise. Seule l'esthétique lui importe parce que Françoise est sa bonne et non sa mère. Que lui-même n'a jamais senti ces tournures lui venir aux lèvres spontanément.... Pour mon père, le patois était quelque chose de vieux et de laid, un signe d'infériorité ".
Annie Ernaux use des mêmes mots simples et des mêmes phrases plates que ceux qu'elle employait quand, enfant ou jeune fille, elle écrivait à ses parents prolétaires. Elle choisit le " constat " de peur de trahir ceux dont elle s'est éloignée. Chez elle, l'inégalité des niveaux de langue est source de souffrances, de douleurs, d'humiliations, de rancoeurs, de ressentiments.
" Puisque la maîtresse me " reprenait ", plus tard j'ai voulu reprendre mon père, lui annoncer que " se parterrer " ou " quart moins d'onze heures " n'existaient pas. Il est entré dans une violente colère... Il était malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de rancoeur et de chicanes douloureuses, bien plus que l'argent ".
On trouve des traces de la thèse sociologique chez Renaud Camus.
" La langue est sociale de part en part. La moindre phrase situe plus précisément que n'importe quelle pièce de vêtement, ou n'importe quelle manière de table ".
La conclusion qu'il en tire va à l'encontre du simple constat de diglossie, auquel Annie Ernaux reste fidèle. Au sommet de la hiérarchie, trône une langue dominante (acrolecte) ; tout en bas, dans la position qu'occupent les classes dominée, se parlent les basilectes, à savoir le patois ou le français populaire de la famille d'Annie Ernaux, l'acrolecte étant aux basilectes ce que la bourgeoisie est au prolétariat. A cette thèse, Renaud Camus oppose une analyse plus subtile. Se fondant sur ce que Guy Debord dit de la prolétarisation du monde, il constate qu'une classe, la petite bourgeoisie, celle qui contrôle les media, l'école et qui pense bien (en fait, elle opine plus qu'elle pense) - la petite bourgeoisie honnie par Flaubert, celle de l'apothicaire Homais -, parce qu'elle domine la société, impose comme des normes ses habitudes (ou habitus, pour employer un terme cher à Bourdieu), dont ses habitudes langagières - à savoir ce que est nommé ici le français.
" Reste que c'est plutôt à un " petit-embourgeoisement " général (...) que nous ont offert d'assister les trente dernières années - le prolétariat devenant petit-bourgeois (...), mais toutes les autres classes aussi bien, comme si la petite-bourgeoisie était le lieu de rendez-vous de toutes les composantes de la société, le melting pot du futur, le creuset de la grande unité idéologique et langagière ".
Le français de cette immense classe sociale, qui se confond avec la société qu'elle a tout entière absorbée, est caractérisé par deux faits de langue récurrents : c'est vrai que et être soi-même. Le premier est une tautologie, puisque toute assertion pose un énoncé comme vrai. Le second résume le seul commandement de cette classe. C'est l'injonction d'authenticité : il faut être soi-même, vivre dans le présent, exprimer sans façons ni détours ce que l'on est. Pour ce qui est de l'expression, la conséquence en est la multiplication d'énoncés à la syntaxe lâche ou au vocabulaire impropre. Le sujet qui parle ou qui écrit est tout entier dans les énoncés qu'il émet. C'est la loi de la libre expression ou de l'expression qui n'a pas d'autre but que de se réaliser sans entrave (sans les entraves de la syntaxe ou de la langue) hic et nunc. L'écrit se rapproche de l'oral, pour exprimer de la façon la plus transparente possible l'identité de celui qui parle. Le français est l'exutoire de soi dans ce creuset de l'idéologie du sympa. L'exemple le plus caricatural est offert par deux ou trois maisons d'édition réputées, peut-être à tort, pour leur sérieux (Le Robert, Larousse, Hachette) et le soin que l'on y portait à décrire la langue française et dont les lexicographes se font gloire désormais de " mettre une casquette Nike au vieux dictionnaire ", dans le but de complaire aux jeunes en faisant chébran. La séparation entre la langue et ce que l'on est ou croit être (les tripes, les pulsions, le désir, le soi, le corps) s'évanouit. Tout compte fait, cette conception n'est que la formulation allégée, c'est-à-dire débarrassée de toute référence à la race, de la thèse germanique et arabe de la langue, pensée comme la source et la preuve de l'identité " culturelle " d'un peuple ou d'un individu.
A ce sympa relâché, qui fait fonction à la fois de morale, d'esthétique, d'idéologie, Renaud Camus oppose la convention, le contrat, les formes, la syntaxe, le formalisme, qu'implique et impose la langue française (au sens où ce mot est entendu dans le titre), cet espace neutre, " hors sol " et abstrait, où se font les transactions et le commerce des idées. Les délicatesses, finesses, élégances, subtilités, raffinements syntaxiques et sémantiques sont à la fois agréables et nécessaires, non pas comme signes de " distinction " ou parce que la classe sociale dominante les légitime (en fait, la petite bourgeoisie impose en guise de langue son propre usage fait de scies, clichés et autres impropriétés), mais parce que ces délicatesses supposent des conventions, des formes, des institutions, une abstraction, de la courtoisie à l'égard d'autrui et que rien n'est pire que l'absence de formes, l'immédiat, le transparent, l'abandon dans la libre expression où chacun se donne à voir dans sa nudité, sans apprêt, tel qu'il est, et croit exhiber son être dans ce qui lui appartient ou ce à quoi il croit appartenir. A propos de " c'est vrai que ", il écrit :
" Signe d'appartenance, pourtant, avant toute chose : mais non pas à une génération ni à un milieu, car il est presque universel, parmi les locuteurs du français ; signe d'appartenance à une époque plutôt, à la communauté des gens qui parlent comme tout le monde, sans faire d'histoires ni trop s'interroger sur ce qu'ils disent, et comment ".
On comprend que le choix de la langue française ait fait de Renaud Camus un étranger à son époque.

La pureté en matière de langue a mauvaise presse à juste titre. Elle est mise en parallèle avec la pureté du sang, qui fut l'obsession de l'Espagne de la Reconquista, ou avec la pureté de la " race ", objectif qu'ont poursuivi les nationaux socialistes en Allemagne et qui hante les groupes et pays islamiques. Il est vrai que les défenseurs de la pureté de la race ont fait en sorte aussi que la langue qu'ils parlaient soit débarrassée des mots étrangers ou jugés impurs. Ces convergences pourtant ne doivent pas nous interdire de penser l'exigence de " pureté " qu'exprime Renaud Camus. Il arrive plus fréquemment qu'on ne le croit que des idéologues hostiles au purisme admirent sans exprimer de réserve des pays qui ont été purifiés ethniquement. Ainsi, dans L'Egypte, impérialisme et révolution, le spécialiste de l'islam Jacques Berque se moque de ces Egyptiens cosmopolites, progressistes et tolérants, juifs, membres de minorités religieuses ou ethniques, coptes, grecs catholiques, melkites, etc. qui prétendaient écrire dans un français pur et constituer en Egypte une littérature de langue française, en même temps qu'il exalte les prétendus bienfaits du coup d'état militaire réussi en juillet 1952, à la suite duquel les juifs et les étrangers ont été chassés ou expulsés d'une Egypte purifiée et ce pays conduit dans un abîme de misère, de corruption, de barbarie. Dans ce cas précis, la timide défense de la langue française est tout à l'opposé de la purification ethnique.
Pour penser la question, prenons pour exemple catharsis. Longtemps, ce terme a été traduit par purgation. On montrerait les passions sur une scène de théâtre, afin que les spectateurs, effrayés des ravages qu'elles entraînent, s'en détournent ou s'en libèrent, les passions étant jugées mauvaises par la morale judéo-chrétienne. Or il est possible de traduire catharsis autrement. Epuration ou purification semblent plus justes que purgation. La catharsis consiste à montrer les passions à l'état " pur ", à les représenter sans déchet, sans mélange, sans bruit de fond, sans interférence, comme on dit d'un son ou d'un vin qu'il est pur. De fait, le pureté consiste à montrer la langue française sans doxas, sans fragments sclérosés, sans scie, sans clichés ni stéréotypes. C'est dans ce sens qu'il faut entendre l'exigence de pureté, qu'exprime Renaud Camus.
Quand la langue française est déployée pour elle-même, dans sa pureté, elle permet de percevoir le monde et de distinguer le présent et le passé, soi et autrui, ici et ailleurs, soi et le monde. Le monde ne se ramène pas à soi ou à ce que l'on croit être. Rien n'est immédiat, on n'appréhende pas les réalités du monde en écoutant sourdre en soi des bouffées d'existence et en se contentant de les exprimer telles quelles :
" Loin d'être de simples moyens d'expression (ce qu'ils sont aussi, bien entendu), langue et langage (vocabulaire, syntaxe, style) sont constamment donnés chez lui (en accord d'ailleurs avec le modernisme classique) comme des instruments de perception.... L'oeil est un muscle très bête (sic) qui ne sait voir que ce que l'esprit peut nommer - tandis que l'esprit ne saurait percevoir et appréhender, lui, que ce que la syntaxe (et particulièrement l'analyse logique, avec ses " principales " et ses " subordonnées ") lui a appris à classer et à hiérarchiser* ".

Renaud Camus, on l'a compris, se défie des descriptions auxquelles les linguistes réduisent ou croient réduire la langue et vis-à-vis des sciences sociales et humaines, dont les thèses contaminent la littérature depuis un demi siècle ou davantage. Sa pensée n'est pas neutre. Elle repose aussi sur la conviction que la littérature, le roman, la fiction, etc. à condition que les écrivains expriment la volonté ou nourrissent l'ambition de faire émerger la langue française et qu'ils rejettent la doxa (ou les oukases) des prétendues sciences de " l'homme " et de la " société ", sont en mesure - bien qu'on ait essayé de les convaincre du contraire - de saisir le monde, d'en dire les réalités secrètes ou cachées et de donner vie à l'esprit.
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