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Dans
La Littérature égyptienne d'expression française (1975, Editions
de l'école) Jean-Jacques Luthi recense plus de 250 écrivains
égyptiens qui, pendant un siècle, ont écrit en français. Les
plus connus sont Joseph Agoub, Georges Henein, Out el Kouloub,
Albert Cossery. Cette littérature n'a pas disparu totalement,
elle survit sous d'autres formes chez des écrivains nés en
Egypte dans les années 1930-1950, égyptiens ou d'origine
égyptienne, Gilbert Sinoué, Paula Jacques, Andrée Chedid, Robert
Solé, Josette Alia, Edmond Jabès, Jacques Hassoun, et dont la
famille, pour la plupart d'entre eux, a été obligée de fuir l'Egypte
afin d'éviter les exactions qui leur étaient promises, pour se
réfugier en France, en Suisse, au Canada, en Australie ou aux
USA. De fait, ces écrivains reviennent, par le biais de la
fiction, dans un pays qu'ils ont connu pendant leur enfance et
qui a changé sur tous les plans, démographique, social,
économique, culturel, politique. De francophone qu'il a été en
partie, pendant un siècle et demi, au sens où y vivaient des
communautés et des individus qui avaient choisi le français
comme langue première et ont su créer une culture originale qui
s'exprimait en français, laquelle aujourd'hui est, ne nous
leurrons, morte à jamais, ce pays est devenu étranger au
français ou à la culture française.
Gilbert Sinoué, Robert Solé, Josette Alia comptent parmi ces
écrivains. De plus, ils posent, dans quelques-uns de leurs
romans (Josette Alia, Quand le soleil était chaud, Grasset, 1992
; Gilbert Sinoué, L'Egyptienne, Denoël, 1991, en poche, folio,
1993 ; La Fille du Nil, Denoël, 1993 ; Robert Solé, Le
Tarbouche, Le Seuil, 1992, en poche " Points ", 1993 ; Le
Sémaphore d'Alexandrie, Le Seuil, 1994, coll. " Points " ; La
Mamelouka, Le Seuil, 1997, coll. " Points " ; un essai : L'Egypte,
une passion française, 1997) la question de l'identité des
grecs-catholiques d'Egypte, c'est-à-dire, en fin de compte, et
pour définir de façon ouverte l'identité, ce qui fait que les
grecs catholiques sont différents, par leur culture, leurs
mentalités, leurs manières d'être, leurs croyances, leur
histoire, des autres Syriens ou des autres Egyptiens parmi
lesquels ils vivent, qui ils sont, d'où ils viennent. Dans ces
romans, cette identité se caractérise par trois traits.
Elle est constamment mise en relation avec des événements qui se
sont produits en Syrie et en Egypte au XIXe et au XXe siècles.
Les rapports de l'identité avec l'histoire sont complexes.
L'identité s'inscrit dans l'histoire et elle est forgée par
l'histoire ; parfois elle se forme contre l'histoire. De fait, à
cause de ce lien étroit avec l'histoire, l'identité n'est ni
acquise, ni donnée pour l'éternité ; elle évolue, elle change,
elle se construit au fil du temps. Ancrée dans l'histoire, elle
est aussi une défense contre une histoire dont le cours a été
hostile aux grecs catholiques.
Elle s'affirme dans des romans familiaux, c'est-à-dire des
oeuvres de fiction, qui relèvent de l'ordre du mensonge ou de la
représentation, alors que l'histoire, telle que les historiens
l'établissent suivant des méthodes rationnelles, prétend sinon
saisir la vérité des faits, du moins s'en approcher, bien que
l'histoire telle qu'elle est racontée, même par les meilleurs
des historiens, soit aussi en partie une fiction. Ces romans
sont " familiaux " parce que les personnages sont autant des
familles (les Chedid chez Gilbert Sinoué, les Batrakani et les
Touta chez Robert Solé, les Falconeri chez Josette Alia) que des
individus, spécifiés et caractérisés, membres de ces familles.
Cette identité de fiction s'exprime dans un cadre familial, et
non pas, comme d'autres, sur un territoire ou avec comme horizon
la Nation. D'un point de vue anthropologique, ces familles
relèvent du modèle, dit " famille souche ", variante " verticale
" (Cf. les travaux d'Emmanuel Todd, entre autres in L'Invention
de la France, Hachette, " Pluriel ", 1984) : chaque famille,
dans laquelle sont inclus les enfants, les petits-enfants, les
cousins, les oncles et tantes, est placée sous l'autorité d'un "
patriarche " ou chef de famille, qui garantit la prospérité des
siens, veille à ce que ses enfants ne dérogent pas, les
installe, choisit de s'allier avec telle famille plutôt que
telle autre, désigne celui qui lui succédera, à la fois à la
tête de l'entreprise, du commerce ou du domaine, et comme chef
de la famille.
Cette identité s'exprime en français, et non contre le français.
Même si les membres de ces familles sont polyglottes et, en
Egypte, fréquentent des milieux sociaux cosmopolites comprenant
des Grecs, des Italiens, des Arméniens, des Libanais, des
chrétiens d'Orient, des juifs, des exilés ou des réfugiés
russes, yougoslaves, bulgares, roumains, des levantins, à qui le
français sert de lingua franca pour communiquer entre eux, le
français est la langue naturelle de cette identité, ou présentée
comme telle, surtout par Robert Solé et Josette Alia. Les grecs
catholiques ne combattent ni la France, ni la langue française,
ni la culture française. Dans cette Egypte moderne, de 1805 à
1952, qui a des liens économiques, politiques, culturels très
forts avec la France et dont les autorités, quelque nom qui leur
ait été donné, vice-roi, khédive, pacha, roi, sont francophones
et francophiles, les grecs catholiques se placent volontairement
et en toute connaissance de cause dans une francophonie et une
francophilie que l'on peut qualifier de " militantes ".
Il convient de faire d'abord une remarque importante. Les deux
termes grecs catholiques (qui, employés pour désigner les
membres d'une communauté, ne portent pas de majuscule), aussi
bien grecs que catholiques, renvoient de façon univoque à la
religion. C'est ainsi que sont désignés les fidèles de l'Eglise
grecque melkite catholique. Le terme melkite vient du syriaque "
malka ", qui signifie " roi ", les melkites étant appelés ainsi
parce qu'ils sont restés fidèles à l'Empereur d'Orient en 451.
En effet, à la différence des autres églises chrétiennes
d'Orient, cette église a accepté les décisions du concile de
Chalcédoine (aujourd'hui, en Turquie, tout près de
Constantinople, devenue Istanbul), en 451, dont le dogme,
élaboré alors, régit encore l'Eglise catholique universelle.
Pour l'église melkite, il y a une seule personne dans le Christ,
mais deux natures, divine et humaine, sans séparation ni
confusion. De ce point de vue, elle se distingue des autres
églises d'orient : des monophysites - surtout les Coptes d'Egypte
- qui voient dans le Christ une nature divine du verbe incarné,
et des Nestoriens d'Irak, pour qui Marie est mère de l'homme
Christ.
Après le 16 juillet 1054, au moment de la scission entre
catholiques et orthodoxes - d'un côté, l'église d'Occident, de
l'autre celle d'Orient -, l'église grecque melkite s'organise en
trois patriarcats (Alexandrie, Antioche, Jérusalem) et refuse de
choisir entre Rome et Constantinople, et cela jusque en 1724, où
deux patriarches sont élus : l'un orthodoxe, l'autre catholique.
En 1729, l'église grecque melkite catholique est reconnue par
Rome. Elle rompt avec l'Eglise grecque orthodoxe melkite, dont
le patriarche réside à Constantinople et qui, disposant d'autres
patriarcats à Antioche, Alexandrie et Jerusalem, reste fidèle à
Byzance et compte environ aujourd'hui quatorze millions de
fidèles. Le patriarche grec catholique, qui réside à Damas,
porte le titre de " patriarche d'Antioche et de tout l'Orient,
d'Alexandrie et de Jérusalem ". Il veille sur le salut d'un
million et demi de fidèles environ, disséminés dans le monde
entier.
Or, la religion et les questions théologiques qui sont à
l'origine de l'identité des grecs catholiques, qui l'ont formée
et façonnée au cours des siècles, sont quasiment absentes de ces
romans. Aucune allusion n'est faite ni aux dogmes, ni aux
scissions successives entre les chrétiens d'Orient. Dans les
romans, les grecs catholiques sont appelés Syro-Libanais, par
référence aux pays ou aux villes de Damas, Alep et Sidon (Saïda
dans le Sud du Liban) dont ils sont originaires. Les enfants de
la famille Batrakani font leurs études chez les jésuites ; Lola
Falconeri au lycée français du Caire qui était géré alors par la
Mission laïque. Dans Le Tarbouche, pp. 308-10, Solé évoque, non
sans une distance ironique, les querelles entre les deux Eglises,
grecque melkite orthodoxe et grecque catholique, surtout les
entraves que mettent les orthodoxes à la reconnaissance par
l'empire ottoman de l'Eglise grecque catholique - ce qui sera
fait en 1848 (c'est le Père André Batrakani qui parle) :
" En 1833, notre Eglise grecque-catholique n'était toujours pas
reconnue dans l'Empire ottoman. Chaque fois que nos ancêtres
voulaient faire enregistrer une naissance ou un mariage, chaque
fois qu'ils voulaient régler une succession, ils devaient
s'adresser à l'Eglise orthodoxe. Celle-ci leur faisait la vie
noire parce qu'ils s'étaient ralliés au pape. Le patriarcat
orthodoxe de Constantinople prétendait même interdire à nos
prêtres de porter la kallousa... (...) La kallousa allait
devenir une affaire d'Etat ! A Constantinople, l'ambassadeur de
Russie soutenait les orthodoxes, tandis que la France nous
appuyait. Le sultan, tiraillé entre les grandes puissances,
n'arrêtait pas de promulguer des firmans contradictoires. Une
fois, notre clergé grec-catholique devait changer de coiffure ;
une autre fois, il était simplement invité à adopter la couleur
violette ou une kallousa à quatre coins... " (Le Tarbouche, op.
cit.).
Ce conflit paraît d'autant plus dérisoire qu'il est raconté par
un personnage, le Père André Batrakani, qui est entré dans
l'ordre des jésuites pour enseigner et a donc quitté, au grand
dam de son père, d'une certaine façon la communauté dont il est
originaire. Autre exemple dans Le Tarbouche : lors du déjeuner
dominical, la maîtresse de maison semble ignorer les raisons
pour lesquelles les grecs catholiques sont appelés ainsi. Elle
est persuadée que c'est parce qu'ils sont d'une lointaine
ascendance grecque :
" Non, mais je sais - d'ailleurs, c'est prouvé - que les
Batrakani ont quitté la Macédoine au seizième siècle, peut-être
au dix-septième, pour s'installer en Syrie. Batrakani est un nom
grec, comme Sakkakini, Zananiri..
- C'est sans doute pour cette raison qu'on nous appelle
grecs-catholiques, concluait la maîtresse de maison en mêlant
allègrement l'Eglise et la géographie. Préparez vos assiettes.
La molokheya n'attend pas. "
Pour Robert Solé, Gilbert Sinoué, Josette Alia ou pour les
personnages qu'ils ont créés, la religion se réduit à
l'appartenance communautaire. De plus, ces romanciers
aujourd'hui vivent en France et sont, semble-t-il, français.
Comme la plupart d'entre nous, ils sont laïcisés et incapables
d'exposer la moindre querelle théologique. En revanche, ils sont
experts en histoire, en sociologie, en sciences humaines et en
idéologie. Ce qui les intéresse (Robert Solé exerce des
responsabilités dans la rédaction du Monde, Josette Alia dans
celle du Nouvel Observateur), c'est le lien, qu'il soit social
ou communautaire, et qui fait que leurs personnages sont grecs
catholiques ou coptes ou arméniens. Si l'on admet que la
relation à Dieu qui fonde la religion fonde aussi, pour de
nombreux métaphysiciens, l'être, pour ces trois auteurs (et à la
différence de nombreux écrivains identitaires), l'identité n'est
pas liée à l'être. Elle n'est pas une question d'être au monde,
ni d'essence, ni de métaphysique, mais d'histoire : c'est
l'histoire qui fait l'identité d'un groupe social, et non la
fidélité à une tradition.
Posons donc la question des relations entre l'identité et
l'histoire. Ces romans sont des oeuvres de fiction, et non des
thèses d'historien, même si sont racontés des faits relatifs à
l'histoire du Proche Orient. Il y est question de
représentations, peut-être mensongères, si elles sont rapportées
à la vérité historique. Ainsi, Gilbert Sinoué raconte que la
famille Chedid a acheté à la fin du XVIIIe s des terres en
Egypte. Ce fait prend un sens dans l'histoire qu'il raconte, à
savoir celle d'une famille souche (les Chedid) qui essaie de
faire souche en Egypte, où elle s'est réfugiée, de s'y enraciner
et, tout en s'arrimant à la terre, de constituer une lignée qui
vaincrait le temps. Or jusque dans les années 1850, la terre
était la propriété de l'Etat et de l'Etat seul, c'est-à-dire des
mercenaires qui s'étaient emparés de l'Etat plusieurs siècles
auparavant et qui en utilisaient les revenus pour payer leurs
soldats. Il paraît assez improbable qu'une famille de
commerçants chrétiens et étrangers aient pu en acheter. Ce n'est
pas la question de la vérité - des rapports d'adéquation entre
les énoncés des romans et les événements ou les faits réels -
qui importe et qui d'ailleurs n'a aucune pertinence dans la
fiction. D'ailleurs, l'histoire est aussi, comme la fiction,
reconstruction d'événements a posteriori et à partir de
préoccupations idéologiques.
Gilbert Sinoué, Robert Solé, Josette Alia passent l'histoire au
crible de la mémoire familiale. Chez Sinoué, l'histoire des
Chedid, commence en 1740 au début du XVIIIe s., comme celle des
Touta, alliés des Batrakani (Le Tarbouche). Ces familles vivent
les grands événements de l'empire ottoman, puis à partir de 1740
ou de 1860, ceux d'Egypte. Elles sont impliquées, parfois à leur
corps défendant, dans les exactions qu'ont subies les chrétiens
de l'empire ottoman, bien qu'ils fussent " protégés " par la
France, dans l'accession de Mehmet Ali au pouvoir en Egypte en
1805, dans les massacres de chrétiens à Damas en 1860, dans
l'émigration, les exils, la construction du canal de Suez, dans
la révolte d'Orabi en 1882, dans l'intervention militaire des
Anglais qui s'en est suivie, dans les guerres de 1914-1918 et de
1939-1945, dans la fin de l'empire ottoman en 1923, dans
l'indépendance de l'Egypte en 1918, dans le coup d'Etat de
Nasser en 1952. Le creuset où s'est forgée l'identité est fait
de persécutions, d'exactions, de massacres.
Sinoué, Solé, Alia posent, après des penseurs ou des auteurs
basques, corses, bretons, Pieds Noirs, après les Harkis, après
les immigrés de la deuxième ou énième génération, la question de
l'identité : de leur identité ou plus précisément de ce qui
aurait pu être leur identité (puisqu'ils sont français) s'ils
étaient restés en Syrie ou en Egypte, et que l'on peut résumer
par les questions suivantes : qui sont-ils ? Qui étaient leurs
parents ? Quelles sont leurs " racines " ? Qui étaient leurs
ancêtres ? Chez eux, il n'y a pas de revendication territoriale
ni de revendication de droits. Ils racontent des histoires
familiales, non des histoires de peuple. Autrement dit, jamais
ces familles ne cherchent à s'ériger en peuple ou n'ont
conscience d'appartenir à un peuple. Leur identité est
antérieure aux revendications nationales et territoriales des
XIXe et XXe s. Dans Le Tarbouche, Robert Solé fait dire à son
personnage principal :
" Nous ne sommes pas syriens ; nous ne sommes pas égyptiens ;
nous sommes grecs-catholiques ".
Objectivement, ce sont - sinon eux-mêmes, du moins leur famille
ou les familles de leurs romans - des victimes de l'histoire, au
sens où ces familles ont souffert de persécutions, de
discriminations, d'exactions, de massacres et, en moins d'un
siècle, ont eu à subir deux exils forcés : le premier, de Syrie
en Egypte, le second, d'Egypte en France ou ailleurs dans le
monde. Leur famille ayant survécu aux massacres et aux exils,
ils ne demandent pas réparation : ils ne sont pas assez nombreux
pour cela et de qui obtiendraient-ils une réparation ? Ils
essaient de comprendre comment et pourquoi l'histoire a été
cruelle avec eux. Il ne s'agit pas de complaisance pour le thème
à la mode de la victimisation pour employer un terme cher à
Pascal Bruckner (Les sanglots de l'homme blanc, Le Seuil, 1984).
Certes, les grecs catholiques sont des vaincus de l'histoire
depuis des millénaires, minoritaires et fragiles partout où ils
vivent, mais de ces vaincus, l'Occident, qui n'a que des
intérêts matériel à défendre ou qui ne connaît que les rapports
de force, n'a que faire.
Cette identité est librement choisie et non pas imposée - ou, si
elle est imposée, elle l'a été en réaction contre les
événements, contre l'histoire du Proche Orient - et historique,
c'est-à-dire produite ou constituée au fil des générations et
des événements, changeante, capable d'évoluer, et non pas
traditionnelle (moins ancienne qu'on ne le croit), construite
comme une façon de résister, par une série de refus, contre
l'Histoire, contre la conquête arabe du Proche Orient et de la
Syrie, contre l'islam, contre l'église melkite grecque
orthodoxe.
Pour comprendre les choix des grecs catholiques, il convient de
les situer dans les structures de l'empire ottoman. L'Egypte,
comme la Syrie, a été une province ou une colonie de l'empire
ottoman de 1517 à 1914 et, après 1914, devenue indépendante,
elle en a conservé jusqu'en 1952 certaines lois, en particulier
pour tout ce qui se rapporte à l'organisation communautaire.
Solé et Sinoué semblent en regretter la disparition. Ils font
l'éloge de Mehmet Ali et de ses descendants (le khédive Ismaël,
qui déclarait que l'Egypte était en Europe, et Hussein Kamel).
Pourquoi ? Pour tout ce qui se rapporte à la langue, à la
religion et à la vie sociale, des espaces de liberté étaient
abandonnés par le pouvoir aux chefs de famille réunies en
communauté, libertés relatives à l'état civil (c'est la
communauté qui enregistrait les naissances, les mariages, les
décès), à l'éducation des enfants, au culte et au rituel, aux
successions et aux héritages, à la langue. En échange, le
pouvoir exigeait impôts et soumission. Les grecs catholiques ont
fait des choix changeants en matière de langue communautaire.
Ils ont adopté un moment l'italien, parfois l'anglais. Aux XIXe
et XXe s, ils sont francophones et francophiles, comme le sont
les autorités de l'Egypte de 1860 à 1952, l'arabe étant la
langue de l'islam imposée par les conquérants. De fait, ils ne
sont ni arabes, ni musulmans, mais "levantins" ou "orientaux".
Or, ce qui est raconté aussi dans ces romans, c'est la tragédie
que vivent les grecs catholiques. Ils ont participé activement à
l'histoire de l'Egypte; ils sont chassés de ce pays. Les
Batrakani et les Falconeri, survivants des massacres de Damas de
1860 et réfugiés en Egypte, sont contraints d'en partir. Deux
membres de ces familles choisissent de rester au Caire : André
Batrakani et Irène Falconeri. André Batrakani, devenu jésuite,
qui ne s'oppose pas au nouveau régime issu du coup d'Etat de
juillet 1952, enseigne dans le collège jésuite où il a fait ses
études et qui perd peu à peu son caractère propre - son identité
- en adaptant ses programmes et ses usages aux directives
qu'impose par la menace ou la force le pouvoir militaire. Irène
Falconeri, la soeur de Lola, épouse l'héritier d'une grande
famille copte, pour son malheur : ses biens mis sous séquestre,
son mari décédé et sa belle-famille décimée, Irène survit
pendant des années en vendant les cuillères, couteaux,
fourchettes en argent de sa ménagère. En 1920, ces réfugiés
auraient pu rentrer en Syrie, leur pays d'origine, alors sous
mandat français jusqu'en 1944. Soixante années seulement
séparent 1860 année de l'exil, de 1920. Or aucun d'eux ne songe
à revenir à Damas ou à Alep. Ils préfèrent rester en Egypte, où
ils comptent parmi les acteurs de la nahdah ou " renaissance "
arabe. Les survivants restés en Syrie et au Liban ont été aussi
les moteurs de cette renaissance. Telle est la thèse des
narrateurs de ces romans, mais elle est partagée par de nombreux
historiens. Les grecs-catholiques ont participé activement à
l'histoire de l'Egypte. Ils ont cru dans l'instruction, ils ont
voulu que leurs enfants suivent des études secondaires et
supérieures, ils ont donné une véritable promotion sociale et
culturelle à leurs filles et à leurs femmes, ils ont été les
premiers à refuser l'apartheid sexuel qui caractérisait alors l'Egypte,
ils ont créé des entreprises dans l'industrie, la médecine, la
presse, la culture. Les Chedid ont introduit en Egypte une
variété de coton à longues fibres, mise au point par l'agronome
français Jumel, un coton de grande qualité exporté dans le monde
entier. Après le coup d'état de 1952, quand le régime d'alors a
fait basculer le pays dans le camp communiste, la culture
étatisée de ce coton a payé les dettes contractées auprès de
l'URSS pour construire le haut barrage d'Assouan. Les Batrakani
se lancent dans l'industrie textile et ils fabriquent des
tarbouches, coiffes portées par les fonctionnaires du Royaume.
Dans le Sémaphore d'Alexandrie, ils créent des journaux en arabe
et en français et exigent une vraie liberté d'expression, leur
presse devenant l'organe de la revendication nationale contre
les Ottomans, puis contre les Anglais. De ce point de vue, les
grecs catholiques d'Egypte sont " nationalistes ". Ils sont
étroitement liés (parfois amis, comme les Chedid) à la dynastie
de Mehmet Ali (né en Macédoine), de 1805 à 1952, qui essaie
d'arracher l'indépendance de l'Egypte à l'empire ottoman, puis à
l'Angleterre. Le coup d'état de 1952 met fin à cette Egypte
ouverte, tolérante et démocratique, en imposant à ses habitants
une identité arabe et islamique purement idéologique, en partie
imaginaire, qui n'a que de lointains rapports avec l'histoire
millénaire de l'Egypte. Pour les grecs-catholiques, qui veulent
rester fidèles à ce qu'ils sont ou sont devenus, c'est à nouveau
l'exil, puisqu'ils ne peuvent plus être égyptiens et ne sont
plus considérés comme tels et, ne voulant pas être traités en
sujets de seconde zone ou dhimmis, ils en tirent les
conséquences et se réfugient dans des pays où ils ne sont pas
menacés dans leur être et leur vie.
Dans ces romans, les personnages sont autant des familles (les
Chedid chez Gilbert Sinoué, les Batrakani et les Touta chez
Robert Solé, les Falconeri chez Josette Alia) que des individus,
spécifiés et caractérisés, membres de ces familles. L'identité
s'exprime dans un cadre familial, et non pas, comme d'autres
identités, sur un territoire ou avec, comme horizon, la Nation.
D'un point de vue anthropologique, ces familles relèvent du
modèle de la famille souche variante " verticale ". Chaque
famille, dans laquelle sont inclus les enfants, les
petits-enfants, les cousins, les oncles et tantes, est placée
sous l'autorité d'un chef de famille, véritable patriarche, à
qui les siens doivent respect et obéissance, qui leur garantit
prospérité et bonheur, veille à ce que les enfants ne dérogent
pas, les installe, choisit de s'allier avec telle famille plutôt
que telle autre, désigne celui qui lui succédera, à la fois à la
tête de l'entreprise, du commerce ou du domaine, et comme chef
de la famille.
La deuxième tragédie que vivent les grecs-catholiques tient à
l'organisation de leurs familles. Les Chedid, les Batrakani, les
Touta, les Falconeri sont perturbés par l'histoire. Les
émigrations, les exils, les persécutions les ont ébranlés. Peu à
peu, ces familles perdent leur identité. Pour survivre, elles
ont quitté la Syrie et les terres qu'elles y possédaient. Une
famille souche a besoin de terres, de domaines, de propriétés ou
éventuellement d'une entreprise pour se perpétuer ou faire
souche. De toutes ces familles, seuls les Chedid possèdent deux
domaines de quelques feddans, les autres familles ne possèdent
pas de terres, dans lesquelles ils pourraient ancrer et
perpétuer la famille souche, mais elles ont un succédané,
entreprise ou grande maison. Un personnage fait exception :
Irène Falconeri, qui épouse l'héritier d'une grande famille
copte, les Wissa.
" Irène savait ce qu'elle voulait. S'ancrer enfin quelque part,
être admise, adoptée, dans un monde où rien n'avait bougé depuis
des millénaires. Etre un point fixe, s'enchâsser pour toujours
dans une famille lourde, immémoriale. Les Wissa d'Egypte ! En
finir, enfiin, avec le passé des Falconeri, fait d'errances, de
départs brusqués, de batailles pour survivre, de cousins
lointains, d'exils tragiques et de retours précaires. Ce soir,
elle avait réalisé son rêve. Un grand mari copte, la maison du
Delta, des fellahs immuables, des paysages sans âge, l'Egypte
enfin, et le parfum du jasmin ".
Ces familles ne se pensent pas comme membres d'un peuple. Il n'y
a rien au-dessus d'elles. Dans leurs romans, Sinoué, Solé, Alia
racontent l'éclatement de ces familles, lequel a deux causes :
les aléas de l'histoire et la force du modèle familial français
qui est aujourd'hui celui des auteurs, et dans lequel la famille
se réduit au couple et qui est étranger au modèle communautaire.
L'ambition des Chedid est de maintenir une famille souche
enracinée dans le domaine, mais ils sont attirés aussi par des
valeurs modernes : recherche du bonheur, épanouissement
personnel, volonté de participer à la marche de l'histoire. De
fait, ils sont incapables de faire véritablement souche. Le
narrateur ayant choisi de raconter des destinées individuelles,
celle de L'Egyptienne, puis de sa fille (la Fille du Nil) et non
une permanence communautaire, la logique narrative impose que
les personnages soient emportés par le flux du monde et non
qu'ils construisent une lignée dans le cadre paisible de la
gestion d'un domaine. L'histoire balaie tout, même les
structures les plus stables, les invariants familiaux ou
communautaires. De fait, ces romans racontent la fin de ces
grandes familles souches, dont les membres exilés en France dans
les années 50 se dispersent et n'ont plus de destin
qu'individuel dans le cadre des structures anthropologiques du
pays d'accueil qui sont celles de la famille nucléaire.
Le français est la langue "naturelle" (ou présentée comme telle
surtout par Robert Solé et Josette Alia) de cette identité.
Francophones et francophiles, la France les fascine au point
qu'ils en adoptent non seulement la langue et l'histoire, mais
aussi les valeurs publiques, à savoir l'appétit de bonheur, la
tolérance, la liberté de pensée, le goût pour la culture, la
passion de l'écriture, la coexistence réglée entre personnes ou
groupes d'origine diverse - et en profondeur, jusqu'aux
structures familiales. Pour eux, c'est la fin du clan, de la
tribu, de l'ethnie, de la grande famille. Dans les familles
nucléaires, l'individu prime sur la famille et chacun a droit à
un destin. La francophilie aveugle les grecs catholiques. La
France qu'ils admirent est une très vieille nation (dont ils
savent et admirent l'histoire) non pas ethnique, mais juridique
(c'est-à-dire fondée sur un contrat) et construite par un Etat
centralisateur. Pour ce qui est des institutions, c'est une
République dont les principes se situent à l'opposé de ceux qui
ont régi la communauté des grecs catholiques pendant des siècles
et qui se caractérise par le rejet des communautés et de tout
corps intermédiaire de sorte qu'entre les individus et l'Etat,
il n'y a rien sinon des instances politiques. Elle suppose une
laïcité instituée depuis 1905. Autrement dit, le pays qu'ils
admirent et où ils vont finir par s'exiler est à l'opposé exact
de ce qu'ils sont d'un point de vue anthropologique et à
l'opposé de leur identité historique. Et s'ils veulent
ressembler à ce qui leur est le plus opposé, c'est sans doute
qu'ils ne sont plus tout à fait ce qu'ils disent qu'ils sont,
l'identité étant aussi une idéologie qui a pour fonction de
troubler la vérité, ou bien un leurre qui masque ce que l'on est
devenu.
Cela explique aussi (entre autres facteurs, ils ne représentent
aucun intérêt stratégique ni économique) que la France, disons
les intellectuels français, se désintéressent de leur sort, de
leur histoire, de leurs malheurs - ce qui montre à quel point
les "engagements", surtout quand ils sont publics et bruyants,
sont suspects. Dans ces romans, Solé, Sinoué, Alia renouent par
l'acte d'écrire avec l'histoire douloureuse de leur famille (et
non celle de leur peuple) ou de leur communauté d'origine,
douloureuse parce qu'elle est perdue - au sens où cette histoire
est finie et où ces auteurs devenus Français de coeur, sont
totalement assimilés et immergés dans l'histoire de France.
Surtout, ils ramènent au jour des faits et des événements
occultés par les récits officiels ou par l'idéologie dominante,
aussi bien en France que dans leurs pays d'origine, la Syrie et
l'Egypte. De fait, ils écrivent une autre histoire du Proche
Orient, que les Français devraient apprendre, s'ils veulent
comprendre quoi que ce soit à la situation tumultueuse et
tragique de cette région du monde.
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