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Poser
la question " la langue est-elle fasciste ? " revient à
répondre implicitement " non ". Mme Merlin-Kajman ne se
contente pas d'une réponse négative. Elle montre que
l'assertion " la langue est fasciste " est si absurde
qu'elle n'a pu être assénée que par des hommes à
l'esprit dérangé. Le problème - car il y en a un - tient
à ce que cette assertion a été proférée en janvier 1977
d'une chaire du Collège de France, où enseigne l'élite
de l'élite. L'auteur en est Barthes Roland, professeur,
essayiste, critique, linguiste, sémiologue du texte et
de l'image, journaliste, écrivain - pardon scripteur -,
spécialiste de théâtre populaire, de Brecht, des
écritures bourgeoises, du degré zéro, des mythes
modernes, du Tour de France, de Poujade, du décapage des
idées reçues, de Sade, de Loyola, de Fourrier, de
Racine, de la langue classique, de texte, de Hjelmslev
et de Saussure, de Paris Match, du désir, de Japon,
d'avant-garde, de Tel Quel, de contre écritures, de
sémiographie, de Michelet, de Balzac (Honoré, pas Guez),
de Sarrazine - que sais-je encore ? : du décryptage des
photos en noir et blanc et de la rhétorique des images
publicitaires de Panzani, etc. La liste est illimitée.
Pourquoi pas le fascisme ? Pourquoi pas la " langue
fasciste " ? Si Barthes avait été le seul à exprimer
cette énormité, cela n'aurait guère prêté à conséquence.
Avant lui, Foucault, du Collège de France, assénait que
l'armature des dispositifs de pouvoir était fabriquée
par les discours. Après lui, le léniniste Bourdieu, du
Collège de France aussi, trouvait dans le fascisme de la
langue la confirmation des accusations qu'il portait
contre la culture légitime, l'école, la démocratie,
l'Université, fascistes elles aussi à n'en pas douter.
Barthes avance trois arguments. 1. La langue oblige les
citoyens à suivre des règles qu'ils n'ont pas élaborées,
ni votées. 2. Tout mot est régi par un autre mot : nom,
verbe, préposition, adjectif. Il y a donc entre les mots
recteurs (" tête du groupe " dans la terminologie des
syntacticiens) et les mots régis (ou " expansion ") une
hiérarchie que Barthes assimile à celle qui prévaut dans
les sociétés humaines. 3. L'ordre de la langue (ou ordo)
est à la fois organisation et injonction (ou comminatio).
Ce ne sont pas ces arguments qui sont imaginaires, mais
l'interprétation qui en est donnée. Les règles, la
rection, l'ordre s'imposent à tous, rois, esclaves,
professeurs, écrivains. Personne ne peut les éviter. Ils
n'ont donc rien de fascistes. Ils servent à former le
sens. Disparus, la communication est impossible.
L'accusation fasciste commence par le procès du français
classique, cet idiome sacré que Barthes met en relation
avec la monarchie, le pouvoir d'Etat et d'église, la
hiérarchie, la soumission des faibles, l'ordre royal,
etc. Il croit en trouver les preuves dans l'ordonnance
de Villers Cotterets, l'Académie Française, le purisme
des années 1620-1650. Or les faits infirment ce roman
noir. La langue du Pouvoir au XVIe s. n'est pas le "
langage maternel français ", mais le latin : langue de
domination, langue d'empire, langue de vérité
théologique, seule langue enseignée, seule langue digne
de la grammatica. Les puristes des années 1620-1660 ont
élaboré une langue claire et polie qui n'attise plus les
haines inexpiables qui se sont assouvies dans les
meurtres de masse des guerres de religion. En posant que
le seul souverain est l'usage, Vaugelas et Guez de
Balzac ont retiré au pouvoir politique la domination sur
la langue. Même le Souverain se plie à l'usage. L'idiome
sacré n'a pas été un instrument de pouvoir, mais le lieu
d'un contre-pouvoir qui a arraché au Pouvoir un espace
de liberté publique.
Mme Merlin-Kajman interprète le fascisme imaginaire de
la langue comme un accident de la pensée progressiste.
Or, Barthes s'est démarqué des communistes qui
acceptaient, fût-ce en paroles, les règles formelles de
la démocratie bourgeoise et qui enterraient la
Révolution en la différant indéfiniment. Dans les années
1960-1970, Barthes, Sollers, Foucault, etc. se sont
entichés de la révol cul en Chine pop et des sinistres
révolutions des pays du tiers monde (Cuba, Algérie,
Egypte, Guinée, Ethiopie, etc.). La Révolution mangeuse
d'hommes se prépare dans le radicalisme linguistique
qui, en France, prospère sur le mode du ressentiment. Si
le peuple n'a pas obéi aux phares susnommés de
l'avant-garde, c'est qu'il est aliéné par le fascisme
dont la langue est structurellement porteuse. En
chargeant la langue du crime imaginaire de fascisme,
Barthes exonère la théorie. Si la Révolution n'a pas
lieu, c'est la faute à la langue. La théorie sort ainsi
indemne de l'épreuve du réel.
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