Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

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La langue est-elle fasciste?

 A propos de La Langue est-elle fasciste? Langue, pouvoir, enseignement d'Hélène Merlin-Kajman, éditions du Seuil, 2003

par Jean-Gérard Lapacherie

 

Poser la question " la langue est-elle fasciste ? " revient à répondre implicitement " non ". Mme Merlin-Kajman ne se contente pas d'une réponse négative. Elle montre que l'assertion " la langue est fasciste " est si absurde qu'elle n'a pu être assénée que par des hommes à l'esprit dérangé. Le problème - car il y en a un - tient à ce que cette assertion a été proférée en janvier 1977 d'une chaire du Collège de France, où enseigne l'élite de l'élite. L'auteur en est Barthes Roland, professeur, essayiste, critique, linguiste, sémiologue du texte et de l'image, journaliste, écrivain - pardon scripteur -, spécialiste de théâtre populaire, de Brecht, des écritures bourgeoises, du degré zéro, des mythes modernes, du Tour de France, de Poujade, du décapage des idées reçues, de Sade, de Loyola, de Fourrier, de Racine, de la langue classique, de texte, de Hjelmslev et de Saussure, de Paris Match, du désir, de Japon, d'avant-garde, de Tel Quel, de contre écritures, de sémiographie, de Michelet, de Balzac (Honoré, pas Guez), de Sarrazine - que sais-je encore ? : du décryptage des photos en noir et blanc et de la rhétorique des images publicitaires de Panzani, etc. La liste est illimitée. Pourquoi pas le fascisme ? Pourquoi pas la " langue fasciste " ? Si Barthes avait été le seul à exprimer cette énormité, cela n'aurait guère prêté à conséquence. Avant lui, Foucault, du Collège de France, assénait que l'armature des dispositifs de pouvoir était fabriquée par les discours. Après lui, le léniniste Bourdieu, du Collège de France aussi, trouvait dans le fascisme de la langue la confirmation des accusations qu'il portait contre la culture légitime, l'école, la démocratie, l'Université, fascistes elles aussi à n'en pas douter.
Barthes avance trois arguments. 1. La langue oblige les citoyens à suivre des règles qu'ils n'ont pas élaborées, ni votées. 2. Tout mot est régi par un autre mot : nom, verbe, préposition, adjectif. Il y a donc entre les mots recteurs (" tête du groupe " dans la terminologie des syntacticiens) et les mots régis (ou " expansion ") une hiérarchie que Barthes assimile à celle qui prévaut dans les sociétés humaines. 3. L'ordre de la langue (ou ordo) est à la fois organisation et injonction (ou comminatio). Ce ne sont pas ces arguments qui sont imaginaires, mais l'interprétation qui en est donnée. Les règles, la rection, l'ordre s'imposent à tous, rois, esclaves, professeurs, écrivains. Personne ne peut les éviter. Ils n'ont donc rien de fascistes. Ils servent à former le sens. Disparus, la communication est impossible.
L'accusation fasciste commence par le procès du français classique, cet idiome sacré que Barthes met en relation avec la monarchie, le pouvoir d'Etat et d'église, la hiérarchie, la soumission des faibles, l'ordre royal, etc. Il croit en trouver les preuves dans l'ordonnance de Villers Cotterets, l'Académie Française, le purisme des années 1620-1650. Or les faits infirment ce roman noir. La langue du Pouvoir au XVIe s. n'est pas le " langage maternel français ", mais le latin : langue de domination, langue d'empire, langue de vérité théologique, seule langue enseignée, seule langue digne de la grammatica. Les puristes des années 1620-1660 ont élaboré une langue claire et polie qui n'attise plus les haines inexpiables qui se sont assouvies dans les meurtres de masse des guerres de religion. En posant que le seul souverain est l'usage, Vaugelas et Guez de Balzac ont retiré au pouvoir politique la domination sur la langue. Même le Souverain se plie à l'usage. L'idiome sacré n'a pas été un instrument de pouvoir, mais le lieu d'un contre-pouvoir qui a arraché au Pouvoir un espace de liberté publique.
Mme Merlin-Kajman interprète le fascisme imaginaire de la langue comme un accident de la pensée progressiste. Or, Barthes s'est démarqué des communistes qui acceptaient, fût-ce en paroles, les règles formelles de la démocratie bourgeoise et qui enterraient la Révolution en la différant indéfiniment. Dans les années 1960-1970, Barthes, Sollers, Foucault, etc. se sont entichés de la révol cul en Chine pop et des sinistres révolutions des pays du tiers monde (Cuba, Algérie, Egypte, Guinée, Ethiopie, etc.). La Révolution mangeuse d'hommes se prépare dans le radicalisme linguistique qui, en France, prospère sur le mode du ressentiment. Si le peuple n'a pas obéi aux phares susnommés de l'avant-garde, c'est qu'il est aliéné par le fascisme dont la langue est structurellement porteuse. En chargeant la langue du crime imaginaire de fascisme, Barthes exonère la théorie. Si la Révolution n'a pas lieu, c'est la faute à la langue. La théorie sort ainsi indemne de l'épreuve du réel.
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