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Dans
Le sentiment de la langue (La Table ronde, 1993, réédité en
2003), Richard Millet écrit : " Nous n'osons plus, nous ne
savons plus rêver sur la France ". La phase pourrait servir de
devise à Jeune France. L'audace, aujourd'hui, consisterait à "
rêver de la France ", non à refaire, comme des singes savants,
les grimaces de nos maîtres.
" Il semble même, depuis mai 1968, que toute célébration d'un
idéal français, d'un paysage, d'un sentiment national, soit
suspecte chez tout écrivain... Du pays natal, de la grandeur de
son histoire et de sa civilisation, la mythologie
soixante-huitarde nous a appris - ou forcé - à ricaner ; il
faudra faire un jour l'histoire du discours propre à cette
petite névrose collective ".
L'effet le plus dévastateur de cette névrose a été la " débâcle
de la langue française " :
" Le langage inscrit, sinon écrit - provocateur, aphoristique,
poétique, dérisoire - de mai 1968 : accomplissement du
Surréalisme ou bien son ultime soubresaut ? Travaux pratiques
printaniers d'étudiants, ou triomphe d'une doxa annonciatrice de
la décomposition des idéologies et de la débâcle (sous le signe
de la " tolérance ", de la " libération ", du " plaisir ") de la
langue française ? Il semble en fait que ce soit le système
éducatif traditionnel qui ait fait les frais de cette
dissipation éphémère : il n'a été, depuis, remplacé par rien qui
vaille. Un pays dont l'école ne sait plus susciter nulle forme
d'amour - désir et respect - de sa langue, est voué à la
glaciation ".
Dans La Voix d'alto (Gallimard, 2001, p 45), Richard Millet
écrit à propos de Nicole, l'un des personnages de ce roman :
" Car c'est dans la grammaire, comprenait-elle déjà, que se
trouve la clé des mystères, leur révélation aussi bien que le
surcroît d'obscurité qui fait qu'ils demeurent mystères même en
pleine lumière ".
Dans cet extrait, la grammaire est le lieu d'une expérience
spirituelle où sont révélés des " mystères ". L'enjeu n'est pas
le respect des traditions ou le retour à un état antérieur et
suranné de la langue. Richard Millet a été formé, au cours des
études de lettres qu'il a suivies dans les années 1970 à
l'Université de Paris VIII Vincennes, à la modernité critique et
littéraire (Cf. " Le corps du professeur ", in Le sentiment de
la langue, I, II, III, pp. 268 à 296, La Petite Vermillon, La
Table Ronde, 1993). Il compte parmi les " modernes ". En partie
convergentes avec les prises de position de membres de
l'Académie française, tels Orsenna, Dutourd ou Mme de Romilly,
en faveur de la langue française, ses conceptions contredisent
la volonté des Modernes de dérégler la langue, d'en oublier les
lois, de la détruire (comme l'a suggéré dans un article publié
récemment dans Le Monde le romancier C Bataille), de
déconstruire la grammaire, de se limiter à des suites minimales
composées d'un sujet, d'un verbe. Rapportées à l'abîme de
discrédit dans lequel a sombré la grammaire, aussi bien chez les
linguistes que chez les pédagogues ou chez les critiques
littéraires, elles semblent hors de saison ou étrangères à notre
temps, intempestives. Le sentiment (c'est-à-dire, au sens
classique de ce nom, la " pensée ", pas au sens moderne "
d'amour ") de la langue - c'est-à-dire la conscience qu'il a
d'une réalité nommée langue française - tranche avec le ce qui
va de soi, le ce qui va sans dire ou le communément admis de
notre époque. " J'ai eu (...) le sentiment d'écrire contre mon
époque ; sentiment qui me reste aujourd'hui ", affirme Richard
Millet dans Le sentiment de la langue.
Richard Millet traite en totalité ou en partie de la langue dans
Le Sentiment de la langue, admirable par la cohérence,
l'ampleur, la hauteur de vues que nombre de spécialistes des
sciences du langage pourraient lui envier ou devraient lui
emprunter. Sa prise de conscience dessine dans la littérature
contemporaine une configuration rare mais éclairante. Elle
impose à qui veut en rendre compte de recourir à une
interprétation qui rompe avec les idées communes portant sur la
langue et la société, la langue et l'identité, la langue et les
réalités du monde. Avançons l'hypothèse suivante : la langue
française ne préexiste pas à l'écriture, elle accède à
l'existence dans l'écriture ; pas dans la parole, ni même dans
l'énonciation, mais dans l'énonciation scripturaire. Deux
réalités sont à distinguer : la langue française et le français.
Le français est fait de ces énoncés banals et quotidiens dont
les linguistes décrivent la phonétique, la morphologie ou la
syntaxe. Il existe, il nous est donné, c'est ce que nous parlons
quotidiennement, il est en nous, il est aussi dans les
grammaires et autres ouvrages traitant du français fondamental,
du français parlé, du français courant, du français ordinaire,
etc. La langue française, elle, est en puissance. Elle surgit
dans l'acte d'écrire. " Ecrire (...), (c'est) une conscience,
douloureuse en même temps que jubilatoire, de l'histoire et des
possibilités de la langue " (" Passages, détours, mesures ", Le
Sentiment de la langue, op. Cit., pp. 261-262).
Le français est sans façon, sans apprêt, immédiat ; c'est un
stock de constructions, de mots, de phrases toutes faites,
d'exemples de grammaire, d'expressions figées, de clichés, de
tics, d'idées reçues, de fragments de discours sclérosés, etc.
Ecrire le français n'aurait pas de sens : le français ne peut
pas être un objet effectué. On écrit en français, on écrit la
langue française. C'est le français qui est, pour nous Français,
un horizon indépassable, encore que rien ne nous interdit, comme
le font parfois nos compatriotes, d'écrire en occitan, en
breton, en anglais, en alsacien, etc. La langue française, parce
qu'elle ne préexiste pas à l'acte d'écrire, n'est pas une
clôture. Elle ne limite pas l'expression, elle ne l'entrave pas
non plus. Comme elle accède à l'existence de façon singulière et
unique, toujours provisoirement, si bien qu'à chaque instant,
tout est à recommencer, elle sera dite semelfactive. On
objectera aussi le vaste corpus de textes regroupés sous la
rubrique littérature française. Certes. Ce corpus a beau être
des événements de langage, il n'est pas pour autant la langue
française. Ce que Richard Millet nomme sentiment de la langue
(id est conscience de l'histoire et des possibilités de la
langue) ne se réduit pas au seul corpus. En bref, le corpus est
un corpus, rien d'autre.
L'hypothèse n'est paradoxale qu'en apparence. La langue
française est un fait de culture, entendu dans le sens latin
cultura animi de ce terme (cf. Hannah Arendt, La Crise de la
culture, Nrf Gallimard, réédition folio) ou un phénomène de
civilisation (les termes culture et civilisation ont ici
quasiment le même sens). Elle émane de la volonté de juristes ou
d'écrivains qui ont conçu, à l'instar du latin, langue
universelle des clercs du Moyen Age, la possibilité d'une langue
en partie artificielle, mais qui palliât la forte hétérogénéité
linguistique d'un territoire qui n'était pas encore la France et
grâce à laquelle pouvaient commercer des sujets qui parlaient
des idiomes d'oc, d'oïl ou des variétés dialectales de chacun de
ces idiomes. Ce fait est établi, entre autres linguistes, par
Daniel Baggioni (Langues et nations en Europe, Payot, 1997) qui
étudie les processus de grammatisation (cf. Sylvain Auroux et
alii, Histoire des idées linguistiques, 3 vol., Mardaga, 1990) -
ou techniques fondées sur des ouvrages de grammaire, de
rhétorique, de logique, de bien parler et de dictionnaires,
faisant de la langue un objet d'étude pouvant de fait être
enseigné - à la suite desquels les langues littéraires d'Europe
sont devenues peu à peu à partir du XVe siècle des langues
communes, lesquelles ont été instituées à partir du XIXe siècle
en langues nationales.
Ces travaux savants vont à l'encontre de la thèse qui a été
enseignée dans les universités pendant un siècle ou plus et qui
présente la langue française comme l'idiome naturel d'un peuple
ou d'une ethnie. Ce peuple, dont l'un des siens exerçait le
pouvoir royal et qui disposait des forces militaires d'un Etat
central, a obligé par la force des peuples soumis à user de cet
idiome qui leur était étranger. Tel est le roman noir de la
langue française que racontent aujourd'hui les militants
régionalistes corses, bretons, flamands, occitans, etc. La
matrice de cette thèse a été façonnée par la grammaire comparée
et la linguistique historique, disciplines qui se sont
développées en Allemagne aux XIXe et XXe siècles et qui reposent
sur le présupposé suivant lequel la langue, parce qu'elle varie
suivant les particularités ethniques et biologiques de chaque
peuple, présente les mêmes spécificités que les hommes qui la
parlent, qu'elle est, avec la race, le fondement de l'identité
d'un peuple et la racine de la nation politique qui se confond
avec le peuple ; bref, dans l'idéologie allemande qui émerge
chez Herder (Traité sur l'origine de la langue, 1770, rééd.
Aubier, 1973), la langue est biologique, ethnique, raciale.
C'est " l'emblème de l'espèce ", " le lien de la famille ", "
l'instrument de l'éducation ", " le chant héroïque des actions
des pères ", " la voix venue de leurs tombes ".
Il faut interpréter les conceptions de Richard Millet (qui
rompent dans des proportions notables avec les doxas que les
sciences sociales et humaines ont diffusées dans la littérature
depuis plus d'un demi siècle), sans les renvoyer (ce serait
facilité intellectuelle) à une quelconque régression ou à un
retour à la tradition, au classicisme, au passé, à l'esprit
anti-moderne (ou post-moderne). En matière de relations entre la
langue et la société, la thèse la plus largement répandue est la
variation. Le français n'est pas homogène, réalité dont avaient
déjà conscience les grammairiens du XVIIe siècle. Il varie dans
l'espace, dans le temps et aussi suivant la fragmentation de la
société en classes. De même que les sociologues divisent la
société en classes antagonistes, réparties suivant l'axe de la
hiérarchie en dominantes ou en dominées, les sociolinguistes
divisent la langue en niveaux, qu'ils répartissent de haut en
bas du plus au moins prestigieux. Le français nivelé serait
l'image d'une société classée. De ce point de vue, le récit qui
illustre le mieux cette thèse est La Place, dans lequel
l'évocation par Annie Ernaux des goûts et des habitus des
classes populaires doit beaucoup aux thèses sociales et
critiques que Bourdieu expose dans La distinction (" critique
sociale du jugement ", Ed. de minuit, 1979). La fragmentation de
la société l'oblige à opter pour une " écriture du constat " de
peur de trahir ceux dont elle s'est éloignée. L'inégalité des
niveaux de langue est source de souffrances, de douleurs,
d'humiliations, de rancoeurs, de ressentiments. " Tout ce qui
touche au langage est dans mon souvenir motif de rancoeur et de
chicanes douloureuses, bien plus que l'argent " (La Place,
Gallimard, 1984).
A l'opposé, chez Richard Millet, le contact des langues est
source de bonheurs. Richard Millet évoque le " polyglottisme
(...) heureux " de " (son) enfance enchâssée dans ce mélange de
patois limousin et de français, langues liées de façon heureuse
; comme chêne et lierre " (Le Sentiment de la Langue, "
Passages, détours, mesures ", p 253).
La langue française, parce qu'elle ne préexiste pas à l'acte
d'écrire, est indifférente à la division de la société en
classes, si tant est que cette division soit pertinente en
littérature ou en art. Dans les groupes d'avant-garde qui se
sont formés dans les années 1960 et 1970, Tel Quel, Change, pour
ne citer que ceux-là, et qui ont contribué à forger notre
modernité, la langue a été un enjeu social. Pour faire advenir
la " Révolution " et une société sans classe, dont les guides
seraient les prolétaires, des écrivains ont choisi de s'attaquer
aux superstructures, aux représentations, aux mentalités qui,
selon eux, formaient les principaux obstacles à l'avènement
d'une société nouvelle. Leur cible a été la langue, parce que la
langue, définie comme un " horizon indépassable ", imposerait à
ceux qui la parlent, mal gré qu'ils en aient, une vision
(conservatrice) du monde, des idées reçues, des doxas.
A cette démarche d'expérimentation " révolutionnaire ", Richard
Millet a opposé la langue française. " L'amour de la langue
m'est venu très tôt, par la pratique heureuse de trois langues :
le français, le patois limousin et l'arabe. Le sentiment de la
langue m'est venu lorsque je me suis trouvé confronté aux écrits
de Tel Quel, par exemple, dont les menées contre la langue m'ont
semblé, si j'ose dire, un Auschwitz de l'esprit : moment où la
langue s'est trouvée niée en tant que telle, mise à mort, ruinée
dans sa syntaxe et son esprit. Devant ce projet qui avait pour
but de créer une situation révolutionnaire, je me suis tourné
vers les classiques, vers l'histoire de la langue... " (Le
Sentiment de la langue, op. Cit., " passages, détours, mesures
", p 266). Pour lui, " écrire (...), c'est aussi une tension
improbable vers (la) pureté (de la langue) - une pureté idéale
qui serait pour l'écrivain manière d'accéder à une forme
d'innocence " (cf. " Passages, détours, mesures ", in Le
Sentiment de la langue, op. Cit., pp. 261-262).
La pureté en matière de langue a mauvaise presse à juste titre.
Elle est mise en parallèle avec la pureté du sang, qui fut
l'obsession de l'Espagne de la Reconquista, ou avec la pureté de
la " race ", objectif qu'ont poursuivi les nationaux socialistes
en Allemagne et qui hante les groupes et pays islamiques. Il est
vrai que les défenseurs de la pureté de la race ont fait en
sorte aussi que la langue qu'ils parlaient soit débarrassée des
mots étrangers ou jugés impurs. Ces convergences pourtant ne
doivent pas nous interdire de penser l'exigence de " pureté "
qu'expriment Richard Millet et Renaud Camus. Il arrive plus
fréquemment qu'on ne le croit que des idéologues hostiles au
purisme admirent sans exprimer de réserve des pays qui ont été
purifiés ethniquement. Ainsi, dans L'Egypte, impérialisme et
révolution (Gallimard, 1967), le spécialiste de l'islam Jacques
Berque se moque de ces Egyptiens cosmopolites, progressistes et
tolérants, juifs, membres de minorités religieuses ou ethniques,
coptes, grecs catholiques, melkites, etc. qui prétendaient
écrire dans un français pur et constituer en Egypte une
littérature de langue française, en même temps qu'il exalte les
prétendus bienfaits du coup d'état militaire réussi en juillet
1952, à la suite duquel les juifs et les étrangers ont été
chassés ou expulsés d'une Egypte purifiée et ce pays conduit
dans un abîme de misère, de corruption, de barbarie. Dans ce cas
précis, la timide défense de la langue française est tout à
l'opposé de la purification ethnique.
Pour penser la question, prenons pour exemple catharsis.
Longtemps, ce terme a été traduit par purgation. On montrerait
les passions sur une scène de théâtre, afin que les spectateurs,
effrayés des ravages qu'elles entraînent, s'en détournent ou
s'en libèrent, les passions étant jugées mauvaises par la morale
judéo-chrétienne. Or il est possible de traduire catharsis
autrement. Purification ou épuration semble plus juste que
purgation. La catharsis consiste à montrer les passions à l'état
" pur ", à les représenter sans déchet, sans mélange, sans bruit
de fond, sans interférence, comme on dit d'un son ou d'un vin
qu'il est pur. De fait, le pureté consiste à montrer la langue
française sans doxas, sans fragments sclérosés, sans scie, sans
clichés ni stéréotypes. C'est dans ce sens qu'il faut entendre
l'exigence de pureté, qu'exprime Richard Millet dans l'extrait
cité ci-dessus et qu'il complète de la volonté de " déployer "
la langue.
" (L'écrivain Siriex) sait que le devoir de l'écrivain n'est pas
de prendre position sur le monde, mais de déployer l'entier de
la langue, de la perpétuer " (" Passages, détours, mesures ", in
Le Sentiment de la langue, op. Cit., pp. 261).
A l'opposé des expérimentations formelles valant pour un "
Auschwitz de l'esprit ", l'idéal de pureté permet de restaurer
la langue dans son " entier " et de la déployer, afin qu'elle
exprime les plus hautes expériences spirituelles.
" Dans sa tension vers un état idéal et son mouvement permanent
de purification, de classicisation, la langue a toujours à voir
avec la peur, l'intime, l'impossible, l'ordre, la perpétuation,
l'innocence, l'abjection, la grâce " (cf. " Entretien de Brive
", in Le Sentiment de la langue, op. Cit., p 257).
Quand la langue française est déployée pour elle-même, dans sa
pureté, elle permet de distinguer le présent et le passé, soi et
autrui, ici et ailleurs, soi et le monde. Le monde ne se ramène
pas à soi ou à ce que l'on croit être. Rien n'est immédiat, on
n'appréhende pas les réalités du monde en écoutant sourdre en
soi des bouffées d'existence et en se contentant de les exprimer
telles quelles :
" Les langues, comme la musique ou le désir, ne nous expliquent
pas le monde, ne lui donnent pas de sens : elles le donnent à
voir pour mieux nous le dérober, le restituer à l'énigme qui
nous maintient éveillés et fait que nous nous obstinons à y voir
clair tout en cheminant dans le lit de fleuves que certains
appellent aussi le temps " (" Entretien de Brive ", in Le
Sentiment de la langue, op. Cit., p 257).
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