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La
question du
" geste "
est au cœur
des ruptures
qui ont
affecté dans
les années
1930-1960 la
calligraphie
dite " art
d'écrire ".
Dans
l'abstraction
lyrique ou "
action
painting "
(la peinture
de geste),
qui est une
des formes
de la
calligraphie
moderne, le
geste (le
mot est
toujours
employé au
singulier)
est unique,
singulier,
autonome, il
est à
lui-même sa
propre fin
et ne se
répète
jamais de
façon
identique,
alors que,
dans la
calligraphie
historique
ou art
d'écrire,
tel qu'il
s'est
épanoui au
XVIIIe
siècle, les
gestes (le
mot est au
pluriel)
sont
invisibles :
ce sont de
micro gestes
imperceptibles
qui se
fondent dans
un ductus
(mot qui
signifie en
latin "
tracement ",
" tracé ", "
trait ") et
qui se
réduisent à
deux : l'un
produit des
traits
droits,
l'autre des
courbes,
boucles ou
cercles.
C'est par la
découverte
de la
calligraphie
chinoise,
dans les
années 1910,
que la
rupture
commence.
Etiemble y
fait
allusion
dans
L'écriture
publié en
1961. Il
défend la
conception
classique de
la poésie
chinoise,
qui se
confond avec
la
calligraphie
en unissant
un " texte "
à une "
image " ou
des images
et qui
figure par
l'écriture
des choses
dites ou
évoquées
dans le
texte.
Etiemble
critique les
interprétations
abstraites
de la
calligraphie
chinoise qui
font d'un
des styles
de cette
calligraphie,
dit cao shu
ou "
écriture
d'herbe ",
un art qui
prépare,
annonce ou
justifie
l'abstraction.
En Europe,
la
calligraphie
chinoise
n'est pas
lue, sauf
par quelques
rares
spécialistes.
Elle est
regardée
seulement.
Michaux ou
Claudel ne
sont pas
sinologues.
Pour eux, la
calligraphie
n'est que
tracés. Le
texte qui
n'est pas
compris
s'efface
derrière les
traits. Ils
admirent "
l'écriture
d'herbe ",
dont les
tracés
évoquent les
herbes qui
affleurent à
la surface
de l'eau et
auxquelles
le courant
imprime des
formes
souples et
variables.
De cette
écriture,
Victor
Segalen
écrit dans
Stèles :
" Le ts'ao
tseu (cao
shu ou
écriture
d'herbe)
représente
l'élément
personnel et
lyrique dans
la
Calligraphie
chinoise :
en dehors de
toutes les
règles, un
pinceau fou,
un pinceau
ivre, un
pinceau
possédé
éclabousse
d'un jet
toute la
page ".
De même,
pour
Michaux, les
idéogrammes
tracés dans
cette
écriture
sont
" des traits
dans toutes
les
directions
", " des
griffures,
des brisures
", " sans
corps, sans
formes, sans
figures,
sans
contours,
sans
symétrie
(...) ; sans
règle
apparente de
simplification,
d'unification,
de
généralisation
".
L'écriture
chinoise est
vieille
d'environ
cinquante
siècles.
Elle
commence
dans la
figuration,
comme toutes
les
écritures
anciennes,
égyptienne
ou
sumérienne,
et elle se
perpétue
dans
l'abstraction,
quand les
supports et
les
instruments
ont changé.
On n'écrit
pas sur la
soie comme
sur une
carapace de
tortue, on
ne trace pas
les mêmes
signes avec
un pinceau
ou avec une
pointe dure.
Pour
Michaux,
l'abstraction
n'a pas été
due à une
évolution
technique,
elle est une
création. "
Le plaisir
d'abstraire
l'a emporté
" :
" Les
Chinois
étaient
appelés à un
autre
destine (que
celui de
mimer le
monde avec
les
caractères
de
l'écriture).
Abstraire,
c'est se
libérer, se
désenliser.
Le destin du
chinois dans
l'écriture
était
l'absolue
non
pesanteur ".
" Emportés
par
l'entraînante
impudence de
la
recherche,
les
inventeurs
(...)
apprirent à
détacher le
signe de son
modèle (à
tâtons, le
déformant,
sans oser
encore
carrément
couper ce
qui lie la
forme à
l'être, le
cordon
ombilical de
la
ressemblance)
et ainsi se
détachèrent
eux-mêmes,
ayant rejeté
le sacré de
la première
relation
écrit-objet
".
Michaux
déteste
l'ancien art
d'écrire,
qu'il
connaît mal
ou dont il a
subi les
contraintes,
avec
l'écriture à
la plume.
Dans
Idéogrammes
en Chine, il
écrit :
" Dans les
autres
langues (que
la
chinoise),
arabe
exceptée, la
calligraphie,
quand elle
existe,
n'est guère
que
l'expression
ou d'un type
psychologique
ou, dans les
grandes
époques,
l'expression
d'une tenue
idéale
souvent
religieuse.
Il y a
rigidité,
maintien
raide,
uniformément
raide, qui
fait des
lignes non
des mots,
corset
uniforme de
noblesse, de
liturgie, de
gravité
puritaine ".
L'écriture
en Chine
pour lui est
abstraction
et
l'abstraction
se réalise
dans et par
le geste
pour
lui-même, le
geste au
singulier,
le geste
unique. Ce
ne sont plus
des micro
gestes
imperceptibles,
mais un
geste bien
visible qui
se réalise
dans un
tracé. Voici
comment
Michaux
peintre
calligraphe,
auteur de
tableaux que
l'on a
rapprochés
des " contre
(ou anti)
écritures "
contemporaines
(cf. le
livre de
Peignot)
expose sa
démarche. Le
calligraphe
se concentre
longuement
avant de
décharger
toute son
énergie
mentale dans
un geste
unique,
violent,
brutal. Ce
qui importe,
c'est
l'énergie
qu'il met
dans le
geste :
" Le
calligraphe
doit d'abord
se
recueillir,
se charger
d'énergie,
pour s'en
délivrer
ensuite,
s'en
décharger.
D'un coup ".
" Dans cette
calligraphie,
ce qui
suscite
l'admiration,
c'est la
spontanéité,
qui peut
aller
jusqu'à
l'éclatement
".
A l'opposé
des lettres
de
l'alphabet
latin, les
caractères
chinois "
conviennent
mieux à la
vitesse, à
l'agilité, à
la vive
gestualité "
La main "
doit être
vide afin de
ne pas faire
obstacle à
l'influx qui
lui est
communiqué.
Elle doit
être prête à
la moindre
impulsion
comme à la
plus
violente "
Le geste
permet de
sortir de
soi. Dans
une ligne,
un mot est
isolé, comme
dans la
calligraphie
chinoise, et
dans un mot
écrit, ne
sont retenus
que les
seuls traits
dont il est
fait. Pour
un
philosophe,
abstraire,
c'est
considérer
dans un
objet un de
ses
caractères.
La
calligraphie
moderne est
une
abstraction,
dans la
mesure où le
peintre
calligraphe
s'abstrait
de lui-même
certes, mais
aussi de
toute
pensée. Elle
est donc à
l'opposé de
l'abstraction
philosophique.
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