Cercle Jeune France

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La "nouvelle" calligraphie

Victor Segalen, Stèles, Pékin, 1913 ; Etiemble, L'écriture, Delpire, 1961 ; Henri Michaux, Un barbare en Asie, 1933 ; Idéogrammes en Chine, Fata Morgana, 1975 ; Jérôme Peignot, Calligraphie, " du trait de plume aux contre-écritures ", Jacques Damase, 1983.

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

La question du " geste " est au cœur des ruptures qui ont affecté dans les années 1930-1960 la calligraphie dite " art d'écrire ". Dans l'abstraction lyrique ou " action painting " (la peinture de geste), qui est une des formes de la calligraphie moderne, le geste (le mot est toujours employé au singulier) est unique, singulier, autonome, il est à lui-même sa propre fin et ne se répète jamais de façon identique, alors que, dans la calligraphie historique ou art d'écrire, tel qu'il s'est épanoui au XVIIIe siècle, les gestes (le mot est au pluriel) sont invisibles : ce sont de micro gestes imperceptibles qui se fondent dans un ductus (mot qui signifie en latin " tracement ", " tracé ", " trait ") et qui se réduisent à deux : l'un produit des traits droits, l'autre des courbes, boucles ou cercles.

C'est par la découverte de la calligraphie chinoise, dans les années 1910, que la rupture commence. Etiemble y fait allusion dans L'écriture publié en 1961. Il défend la conception classique de la poésie chinoise, qui se confond avec la calligraphie en unissant un " texte " à une " image " ou des images et qui figure par l'écriture des choses dites ou évoquées dans le texte. Etiemble critique les interprétations abstraites de la calligraphie chinoise qui font d'un des styles de cette calligraphie, dit cao shu ou " écriture d'herbe ", un art qui prépare, annonce ou justifie l'abstraction.
En Europe, la calligraphie chinoise n'est pas lue, sauf par quelques rares spécialistes. Elle est regardée seulement. Michaux ou Claudel ne sont pas sinologues. Pour eux, la calligraphie n'est que tracés. Le texte qui n'est pas compris s'efface derrière les traits. Ils admirent " l'écriture d'herbe ", dont les tracés évoquent les herbes qui affleurent à la surface de l'eau et auxquelles le courant imprime des formes souples et variables. De cette écriture, Victor Segalen écrit dans Stèles :
" Le ts'ao tseu (cao shu ou écriture d'herbe) représente l'élément personnel et lyrique dans la Calligraphie chinoise : en dehors de toutes les règles, un pinceau fou, un pinceau ivre, un pinceau possédé éclabousse d'un jet toute la page ".
De même, pour Michaux, les idéogrammes tracés dans cette écriture sont
" des traits dans toutes les directions ", " des griffures, des brisures ", " sans corps, sans formes, sans figures, sans contours, sans symétrie (...) ; sans règle apparente de simplification, d'unification, de généralisation ".
L'écriture chinoise est vieille d'environ cinquante siècles. Elle commence dans la figuration, comme toutes les écritures anciennes, égyptienne ou sumérienne, et elle se perpétue dans l'abstraction, quand les supports et les instruments ont changé. On n'écrit pas sur la soie comme sur une carapace de tortue, on ne trace pas les mêmes signes avec un pinceau ou avec une pointe dure. Pour Michaux, l'abstraction n'a pas été due à une évolution technique, elle est une création. " Le plaisir d'abstraire l'a emporté " :
" Les Chinois étaient appelés à un autre destine (que celui de mimer le monde avec les caractères de l'écriture). Abstraire, c'est se libérer, se désenliser. Le destin du chinois dans l'écriture était l'absolue non pesanteur ".
" Emportés par l'entraînante impudence de la recherche, les inventeurs (...) apprirent à détacher le signe de son modèle (à tâtons, le déformant, sans oser encore carrément couper ce qui lie la forme à l'être, le cordon ombilical de la ressemblance) et ainsi se détachèrent eux-mêmes, ayant rejeté le sacré de la première relation écrit-objet ".
Michaux déteste l'ancien art d'écrire, qu'il connaît mal ou dont il a subi les contraintes, avec l'écriture à la plume. Dans Idéogrammes en Chine, il écrit :
" Dans les autres langues (que la chinoise), arabe exceptée, la calligraphie, quand elle existe, n'est guère que l'expression ou d'un type psychologique ou, dans les grandes époques, l'expression d'une tenue idéale souvent religieuse. Il y a rigidité, maintien raide, uniformément raide, qui fait des lignes non des mots, corset uniforme de noblesse, de liturgie, de gravité puritaine ".
L'écriture en Chine pour lui est abstraction et l'abstraction se réalise dans et par le geste pour lui-même, le geste au singulier, le geste unique. Ce ne sont plus des micro gestes imperceptibles, mais un geste bien visible qui se réalise dans un tracé. Voici comment Michaux peintre calligraphe, auteur de tableaux que l'on a rapprochés des " contre (ou anti) écritures " contemporaines (cf. le livre de Peignot) expose sa démarche. Le calligraphe se concentre longuement avant de décharger toute son énergie mentale dans un geste unique, violent, brutal. Ce qui importe, c'est l'énergie qu'il met dans le geste :
" Le calligraphe doit d'abord se recueillir, se charger d'énergie, pour s'en délivrer ensuite, s'en décharger. D'un coup ".
" Dans cette calligraphie, ce qui suscite l'admiration, c'est la spontanéité, qui peut aller jusqu'à l'éclatement ".
A l'opposé des lettres de l'alphabet latin, les caractères chinois " conviennent mieux à la vitesse, à l'agilité, à la vive gestualité "
La main " doit être vide afin de ne pas faire obstacle à l'influx qui lui est communiqué. Elle doit être prête à la moindre impulsion comme à la plus violente "

Le geste permet de sortir de soi. Dans une ligne, un mot est isolé, comme dans la calligraphie chinoise, et dans un mot écrit, ne sont retenus que les seuls traits dont il est fait. Pour un philosophe, abstraire, c'est considérer dans un objet un de ses caractères. La calligraphie moderne est une abstraction, dans la mesure où le peintre calligraphe s'abstrait de lui-même certes, mais aussi de toute pensée. Elle est donc à l'opposé de l'abstraction philosophique.
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