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Dans
" Le Lion
abattu par l'homme "
(Fables, Livre III),
La Fontaine
écrit :
" On exposait une peinture
Où l'artisan avait tracé
Un lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé ".
Celui qui a peint le lion est un artiste peintre, pas un peintre
en bâtiment. Nous le nommerions " artiste ". En 1693, La
Bruyère, dans le discours qu'il a prononcé quand il a été reçu à
l'Académie française, loue les meilleurs orateurs de France : "
Tels étaient ces grands artisans de la parole, ces premiers
maîtres de l'éloquence française ; tels vous êtes, Messieurs,
qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous
ont précédés ". Aujourd'hui, ces " artisans de la parole ", qui
sont des poètes ou des écrivains seraient classés parmi les
artistes, et non parmi les artisans. Dans la langue française du
XVIIe siècle, non seulement des peintres, mais aussi des
orateurs, des écrivains, des poètes étaient qualifiés d'artisans
(et non d'artistes) et il arrivait souvent que des artisans
fussent dits " artistes ". Dans une lettre datée du 12 juin
1661, Jean Chapelain (1595-1674) précise que " artiste se dit
fort bien d'un ouvrier " exerçant une " profession mécanique ".
L'histoire de ces deux noms a été établie dans les années 1900
par Ferdinand Brunot (" Histoire de la Langue Française "), qui
explique l'emploi indistinct de " artiste " et " artisan " par
les significations diverses du nom " art " :
" Quoique le nom art ait longtemps conservé une signification
très générale et désigné à la fois les sciences et les travaux
manuels, et justement pour cela, on essaya de bonne heure de
distinguer (...) dans les produits du génie humain ".
En latin comme en français, le concept est lié au " faire ". En
latin, " ars " signifie " savoir-faire ", " talent ", " habileté
". Ce qui est divers, ce sont les domaines où il s'applique :
des activités manuelles (en latin, la cuisine, la boucherie, la
poissonnerie) ou des activités intellectuelles : la stratégie
militaire, l'éloquence, la sculpture sont des arts, dans la
mesure où ceux qui les exercent font preuve d'un savoir-faire
assez rare pour être remarqué. En français, le nom " art " a
conservé le même large éventail d'emplois. Il suffit d'ouvrir un
dictionnaire pour s'en convaincre.
Les noms " artiste " et " artisan " répètent la diversité du nom
" art ". Au milieu du XVIIIe s., les auteurs de dictionnaires
tentent de distinguer les deux mots. Le " Dictionnaire portatif
des Beaux Arts " (1752) fait la différence entre " artisan " et
" artiste " :
" On donne le nom d'artiste à ceux qui exercent quelqu'un des
Arts libéraux et singulièrement aux Peintres, Sculpteurs et
Graveurs ".
Dans la première édition du dictionnaire de l'Académie française
(1694), l'artiste
" travaille dans un art, comme la peinture, l'orfèvrerie,
l'horlogerie, etc. et y excelle. Il se dit de ceux qui font les
opérations chimiques " (les alchimistes).
C'est dans l'édition de 1740 du même Dictionnaire que le nom "
art " devient un
" mode d'expression particulier de la beauté, activité dont le
résultat est la création d'un objet ou d'une œuvre esthétique ".
En 1762, l'Académie française, dans la quatrième édition du
Dictionnaire, tranche. Est artiste
" celui travaille dans un Art où le génie et la main doivent
concourir : un Peintre, un Architecte sont des artistes ",
l'artisan étant un " ouvrier dans un art mécanique, un homme de
métier ".
Pourtant, la confusion continue. En 1771, pour les auteurs du "
Dictionnaire de Trévoux " l'artiste est
" celui qui excelle dans les arts mécaniques qui supposent de
l'intelligence. On dit d'un bon cordonnier que c'est un bon
artisan, et d'un habile horloger que c'est un grand artiste ".
Dans " L'Agronomie " (1761), sont " artistes " les bons
cultivateurs. De nos jours, l'existence de noms composés,
véritables termes hybrides, tels " artisanat d'art " ou " métier
d'art ", atteste que la distinction entre art et métier, art et
artisanat, artiste et artisan est fragile. Des activités qui
auraient été classées il y a trois siècles dans les " arts
mécaniques " (les métiers ou l'artisanat), comme la typographie,
l'art du livre, la belle écriture ou calligraphie, la reliure,
le vitrail, la tapisserie, sont souvent considérées, à juste
titre, comme des arts exercés par de véritables artistes. De
même, la polémique portant sur " le métier " et sur la " perte
du métier " en peinture (les artistes qui s'adonnent aux
installations le feraient parce qu'ils ne maîtriseraient plus
les fondements de la peinture, à savoir le dessin, la couleur,
les volumes, les formes, etc.) et qui a récemment enflammé les
artistes, critiques d'art, spécialistes d'esthétique, prouve que
la difficulté soulevée par l'existence de deux noms concurrents
n'est toujours pas résolue. J'en vois pour preuve le fait que
des écrivains et des poètes se définissent eux-mêmes volontiers,
que ce soit ou non par provocation, comme des artisans ou des
ouvriers soigneux, méticuleux, soucieux d'appliquer les règles
de leur métier, de mettre en œuvre ce qu'ils ont appris, soit
auprès d'un maître, soit par l'expérience. Des poètes et des
écrivains, comme Georges Perec ou Raymond Queneau, entre autres,
se sont réunis dans un groupe de travail et de recherche, qu'ils
n'ont pas hésité à nommer " ouvroir ", OULIPO ou Ouvroir de
Littérature Potentielle, c'est-à-dire " atelier " ou " lieu de
travail en commun ". Dans " Petite histoire de l'OULIPO ", Jean
Lescure, commentant le remplacement intervenu en 1960 de "
séminaire " (Séminaire de littérature expérimentale) par "
ouvroir " dans la dénomination du groupe, écrit, pour justifier
le nouveau nom, ceci :
" séminaire nous gênait par une sorte de rappel des haras et de
l'insémination artificielle : ouvroir, au contraire, flattait ce
goût modeste que nous avions pour la belle ouvrage et les bonnes
oeuvres ".
Dans cette justification, " modeste " et " belle ouvrage "
renvoient aux métiers et à l'artisanat. En bref, le partage des
domaines respectifs des artistes et des artisans, ainsi que des
activités exercées par les uns et les autres, reste fragile et
la frontière conceptuelle (peut-être en partie fictive) qui les
délimite a la porosité des matières perméables.
Ces noms ont été empruntés à l'italien, " artiste " en 1395 et
en 1546 " artisan ", lequel a éliminé dans cet emploi le nom
commun " mécanique ", qui, au XVe et XVIe s., désigne celui "
qui travaille de ses mains ". " Artiste " et " artisan " sont
des termes de civilisation, au sens où ils réfèrent à des
réalités qui caractérisent la civilisation de l'Italie des
années 1300-1600 qui fut pendant ces trois siècles la " terre
des arts ". Les arts se diffusant en France, en partie à
l'imitation de ce qui s'est passé en Italie, le français a
emprunté à l'italien des termes de cette civilisation. Certes,
Ferdinand Brunot se fonde aussi sur des faits de civilisation
pour expliquer la confusion entre les deux noms. Des adjectifs
ont été ajoutés au nom " arts ". Les deux premiers ont été "
libéraux " et " mécaniques ". Au Moyen Age, les arts libéraux
étaient enseignés dans les universités. Au nombre de sept, ils
étaient répartis dans deux cycles d'étude : " trivium "
(grammaire, dialectique, rhétorique) et " quadrivium "
(histoire, arithmétique, géométrie, musique), ces deux cycles
débouchant sur la théologie ou science de Dieu, la seule
discipline qui reçût le nom de science. Ces arts étaient dits "
libéraux " parce qu'ils étaient exercés par des hommes libres et
que la faculté humaine requise pour les exercer était l'esprit.
Au terme de leur études, ayant obtenu le grade désiré, les
étudiants étaient licenciés ou docteurs. La peinture, la
sculpture, l'architecture ne figuraient pas dans les " arts
libéraux ". Ils faisaient partie des " arts mécaniques " qui
s'apprenaient dans une corporation auprès d'un maître. Voici
comment la " Raison d'architecture antique " (1542) présente la
question :
" Ceux font oeuvres mécaniques qui travaillent des mains et du
corps plus que de l'entendement et qui font choses qui ne sont
pas de spéculation seule, comme orfèvres, maçons, charpentiers,
serruriers et les semblables ".
C'est ainsi que, dans l'Italie de la Renaissance, les peintres
étaient intégrés à la corporation des teinturiers.
N'utilisaient-ils pas les mêmes pigments, les uns pour préparer
les teintures, les autres les couleurs ? Certes, l'auteur de la
" Raison d'architecture antique " distingue les peintres,
sculpteurs, architectes des orfèvres et des maçons.
" Les arts libéraux sont ceux qui travaillent seulement de
l'esprit, comme grammairiens, logiciens, réthoriciens,
arithméticiens, géomètres, musiciens et astronomes, avec
lesquels sont compris les peintres et imageurs, sous le titre de
géomètres (...) et pour ce, les principaux conducteurs et
maîtres des édifices sont dits architecteurs, auxquels selon
Vitruve est requis d'être philosophes et savants en arts
libéraux ".
L'on est en droit de se demander quelles notions, quels
principes, quels éléments, quels savoir-faire en matière de
peinture, dessin, sculpture, architecture, le spécialiste de
géométrie de telle ou telle université était en mesure
d'enseigner très précisément.
L'autre adjectif qui a été ajouté à " arts " est " beaux ". Au
XVIIe s, sont créées des académies où sont enseignés des arts
que l'on nomme " beaux-arts " pour les distinguer des arts
mécaniques et des arts libéraux : Académie de Peinture et de
Sculpture en 1648, de Danse en 1661, de Musique en 1669,
d'Architecture en 1671. Ce nouvel état des choses va influer sur
la langue elle-même et inciter les critiques à distinguer les
hommes qui s'adonnent aux beaux-arts (les artistes) de ceux qui
continuent à apprendre leur art auprès d'un maître (les
artisans). Roger de Piles fait de la peinture le principal de
ces nouveaux beaux-arts enseignés dans les académies :
" de tous les Beaux-arts, celui qui a le plus d'amateurs, est
sans doute la Peinture ".
Henri Testelin (1616-1695) écrit que, jusqu'en 1648,
" la qualité de Peintres et de Sculpteurs avait été comprise
avec les Barbouilleurs, les Marbriers et Polisseurs de Marbre,
en une mécanique Société, sous le fameux nom de Maîtrise, dont
cet Etablissement (id est l'Académie de Peinture et de Sculpture
récemment créée) a heureusement fait la séparation. En effet,
comme les Arts de Peinture et de Sculpture peuvent être
considérés en deux parties, la Science et l'Art, l'une Noble et
spéculative, l'autre pratique, il a été très judicieux de les
distinguer en deux corps ".
Pourtant, en dépit de la fondation de ces académies et de la
création du nom " beaux-arts ", l'indistinction se perpétue. "
Beaux-arts " n'est relevé ni dans le " Dictionnaire " de
Richelet (1680), ni dans celui de l'Académie (1694). Furetière
prétend que l'Académie française continue à définir la peinture
comme un " art mécanique ". Il faut attendre le milieu du XVIIIe
s. pour que la distinction entre les beaux-arts et les arts
apparaisse dans un dictionnaire (1752).
" Ensemble des activités et des oeuvres où se manifeste la
recherche d'une expression artistique... Ils sont distingués des
Arts proprement dits, en ce que ceux-ci sont pour l'utilité,
ceux-là pour l'agrément. Les Beaux Arts sont Enfants du génie ;
ils ont la nature pour modèle, le goût pour maître, le plaisir
pour but ".
Quant à l'Académie française, elle enregistre " beaux-arts "
dans la cinquième édition de son " Dictionnaire " (1798).
Des hiérarchies configurent le champ des arts. Les arts libéraux
sont placés bien au-dessus des arts mécaniques, les beaux-arts
sont jugés comme ayant plus de valeur que les arts, etc. Les
Académies de Peinture, Sculpture, Danse, Architecture ont été
créées après l'Académie française et sur le modèle de celle-ci ;
et, dans la hiérarchie des académies, l'Académie française les
dépasse toutes, comme si, au sommet des activités que l'on
dirait " de création ", trônait le poète ou comme si la poésie,
art verbal et art d'invention, dépassait en prestige, en force,
en valeur, les arts dans lesquels l'invention (l'esprit) joue un
rôle moins important que l'exécution (la main).
De ce fait, la création d'académies, auxquelles Ferdinand Brunot
attribue un rôle déterminant dans la distinction entre les
beaux-arts et les arts et entre les artistes et les artisans, ne
rend pas vraiment compte de la distinction, dans la mesure où
celle-ci perdure à la fin du XVIIIe s. (elle dure encore) et où
Ferdinand Brunot, qui se limite aux mots, ne pose nulle part
dans son ouvrage la question de la hiérarchie des arts. Au
sommet, se trouve le poète. Pourquoi ? Son art - la poésie -
consiste à créer un univers de fiction par l'esprit seul et sans
que la main intervienne, alors qu'un peintre et un sculpteur
travaillent un outil à la main. Comme l'esprit est supposé
supérieur au corps et que l'invention ou la conception prime sur
l'exécution, les arts d'invention sont placés au-dessus des arts
d'exécution. Les conséquences de cet état de choses touchent la
nature même des arts, leur essence ou ce qu'ils se proposent
d'atteindre.
Essayons de montrer cela. Le but assigné à la poésie est de
représenter des hommes en train d'agir, soit sur un mode
narratif (épopée), soit sur un mode dramatique (tragédie et
comédie). Telle est la " mimesis " selon Aristote et selon les
critiques de l'Europe classique. A l'instar de la poésie, les
autres arts sont mimétiques. S'ils ne le sont pas, ils doivent
l'être. Il incombe donc aux artistes de représenter des hommes
en train d'agir et de représenter ces actions par les moyens
autres que les mots ou le vers. Au XVIIIe s., le comte de
Caylus, qui a été l'un des critiques d'art les plus influents de
son temps, proposait aux peintres désireux de donner du lustre à
leur art et de l'élever dans la hiérarchie des arts, de choisir
leurs sujets dans l'Iliade. Voici comment Lessing présente les
thèses du comte de Caylus :
" Selon son idée, l'artiste devrait se familiariser étroitement
avec le plus grand poète descriptif, avec Homère, cette seconde
nature. Il découvre dans l'histoire traitée par le poète grec
une matière riche et inexploitée d'excellents tableaux; il
promet à l'artiste un succès d'autant plus complet qu'il suivra
de plus près les moindres détails indiqués par le poète "
(Laocoon, 1767).
Lessing critique les thèses de Caylus :
" Ce conseil confond deux sortes d'imitation (de mimesis). On
veut que le peintre imite non seulement ce que le poète a imité,
mais encore qu'il l'imite sous la même forme, qu'il se serve non
seulement du poète comme narrateur, mais encore comme poète "
(c'est-à-dire comme inventeur ou créateur).
Tant que cette hiérarchie se maintient en Europe, la poésie, art
d'invention et tout d'esprit, étant placée au sommet et les arts
de la main au-dessous (hiérarchie qui allait de soi alors et
paraît dérisoire aujourd'hui), ce qui organise le champ des
arts, en produit la configuration et régit l'emploi des mots,
c'est la distinction entre les poètes ou les écrivains et les
autres, dits artistes ou artisans, suivant que l'esprit ou
l'entendement joue ou non un rôle dans leur travail, et ce n'est
pas la distinction difficile et jamais satisfaisante entre
artistes et artisans. Parfois, pour que la peinture prenne un
peu du lustre de la poésie, des peintres sont nommés " poètes "
et, de fait, ils sont placés haut dans la hiérarchie. Dans ce
cadre, la distinction entre les artistes et les artisans est
secondaire. Ne travaillent-ils pas les uns et les autres de la
main, bien que, dans l'activité des peintres, l'esprit,
l'entendement, la spéculation interviennent et que l'activité
des autres, dits artisans, qu'ils soient horlogers, marbriers,
maçons, orfèvres, teinturiers, imprimeurs, etc. soit régie par
la seule routine ?
De plus, Ferdinand Brunot ne pose pas les problèmes suivants.
Pourquoi l'Etat central a-t-il senti le besoin de créer des
Académies ? Quelle est la fonction de la " beauté " invoquée
dans le mot " beaux-arts " ? Essayons de poser le problème. En
1806 et en 1808, Fontanes, qui était alors ministre de Napoléon,
fait voter des lois qui réorganisent les universités. Les
savoirs enseignés (qui ne sont plus dits arts) sont répartis en
sciences, lettres, droit, répartition qui est encore, dans ses
principes, celle des universités actuelles, bien que la loi
votée en 1968 ait tenté de la briser. Ce faisant, Fontanes et
Napoléon placent les universités sous la coupe de l'Etat, alors
que les universités de l'Europe médiévale et classique, tout en
étant liées en partie à l'Eglise, ne serait-ce que parce la
science qui couronnait les études et leur donnait un sens, était
la théologie, étaient indépendantes du pouvoir. Cette
indépendance jalousement défendue a eu pour effet de scléroser
les enseignements : en bref, en sept siècles, rien ou quasiment
rien n'a changé. La hiérarchie des arts établie dans les
universités du Moyen Age n'a pas été repensée. Au XVIIe s., la
seule solution qui s'offrait au pouvoir central a été de créer,
à côté des universités, des institutions à la fois plus modernes
(au sens où elles convergeaient avec le développement des arts)
et plus dociles, dans la mesure où l'Etat contrôlait ceux qui y
enseignaient, ceux qui y apprenaient et les enseignements qui y
étaient dispensés. Les arts enseignés dans ces académies ont pu
être utilisés, avec un objectif ambigu de propagande (mais pas
seulement de propagande), pour célébrer la gloire du Souverain.
De là, émerge la notion de beau. Pour légitimer son pouvoir et
en particulier celui qu'il exerce sur les esprits, le Souverain
a besoin d'une transcendance, l'invocation du droit divin ne
suffisant pas à remplir cette fonction. La beauté qu'il recrée
ou qu'il contribue à faire créer par les artistes qu'en mécène
généreux, il pensionne et fait vivre, la remplira.
De ce fait, la poésie, où l'inspiration est censé jouer un rôle
déterminant (le poète visité par les Muses est en contact avec
les Dieux, les artistes et les artisans ne font qu'exécuter) est
placée hors art en quelque sorte, mais tout au sommet. Ainsi
pensé, lié au faire et surtout au bien faire - talents dont la
réalité se juge aux résultats et se constate à ce qui a été fait
-, le concept d'art est toujours vivant de nos jours. Ainsi, on
peut expliquer que les métiers et les arts, les techniques et
les beaux-arts aient été désignés, et le soient encore, par le
même nom " arts " et que les noms " artisan " et " artiste "
aient été longtemps confondus, et le soient encore parfois.
L'essentiel, pour ce qui est du nom " art ", n'est pas la
diversité de ses emplois, de nombreux mots du français étant
riches d'emplois tout aussi variés, ni la création
d'institutions nouvelles, mais les concepts, ainsi que la ou les
réalité (s) que ces mots désignent ou qu'ils ont désignée (s)
dans notre pays. De fait, la vraie rupture dans le concept d'art
(lié au " faire " depuis l'Antiquité), ne se produit pas en même
temps que la création au XVIIe s. d'académies. Elle a lieu à la
fin du XVIIIe s et au début du XIXe s., quand, sous l'influence
de l'esthétique allemande, le nom " art " s'enrichit des
significations du mot allemand Kunst. Le fait est bien exposé
dans le " Dictionnaire Historique de la Langue Française ".
" Au XIXe s, sous l'influence de l'allemand Kunst, le mot " art
" va changer de domaine. Certes, dès le XVIIe et le XVIIIe s, on
pouvait parler d'un art pour désigner la peinture, la sculpture,
la littérature ou la poésie, mais le concept général était lié
aux oppositions nature / art, science / art, arts mécaniques /
arts.... C'est l'esthétique allemande où Kunst contient une idée
de " savoir ", plus centrale que celle " d'activité " (le mot
est apparenté à können " savoir ", " connaître ") qui transmet
la valeur esthétique générale au français par Mme de Staël, B.
Constant, puis par Stendhal et les premiers romantiques ".
Dès lors, le concept est enté sur le savoir. L'art devient un
moyen de connaissance aussi pertinent et aussi efficace, sinon
plus, que la science ou la théorie. Le changement - du faire au
savoir - est d'importance. Il bouleverse l'ancienne hiérarchie
des arts. Peu à peu, l'art détrône la poésie. En quelques
décennies, la poésie perd son ancien prestige. Les poètes, que
l'on vénérait encore au XIXe siècle, sont aujourd'hui au mieux
méconnus, au pis méprisés. En 1885, la République a rendu
hommage à Victor Hugo par des obsèques nationales auxquelles ont
été conviés des représentants des nations du monde. Aujourd'hui,
plus personne ne mentionne la mort d'un poète, même s'il est
reconnu par ses pairs. Les recueils poétiques sont publiés au
compte-gouttes et dans l'indifférence générale. En revanche, la
mort d'un peintre, d'un sculpteur, d'un architecte, est
généralement commentée dans les médias et la plupart des
expositions attirent la télévision et font l'objet " d'une bonne
couverture médiatique ". Quand le faire définissait l'art, il
était possible d'établir une gradation imperceptible entre les
arts, suivant que l'esprit prenait ou non une part au faire ou à
l'exécution. A partir du moment où le faire devient secondaire
dans l'art et où, au cœur de l'art, est placée la connaissance
révélée, un fossé se creuse entre l'artiste et l'artisan. La
proximité dans les arts mécaniques se fait éloignement et la
continuité de l'un à l'autre se brise. La séparation entre "
artisan " et " artiste " est inéluctable. A l'artisan le métier,
à l'artiste la connaissance.
Cette nouvelle conception de l'art est exposée par Marcel
Proust, en 1922, dans " A la recherche du temps perdu ".
" Par l'art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce
que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le
nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus
que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu
de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier,
et, autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de
monde à notre disposition, plus différents les uns des autres
que ceux qui roulent dans l'infini et, bien des siècles qu'après
qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât
Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial
".
L'art est défini par le verbe savoir (" par l'art seulement,
nous pouvons savoir... ") et par son contraire " inconnu " ("
sans l'art, de nombreuses visions du monde resteraient inconnues
"). Non seulement, nous accédons à la connaissance mais, à la
différence de la science, nous accédons à une multitude de
connaissances. Proust compare même, à l'avantage de l'art, la
connaissance d'univers multiples que permet l'art, au sens de
Kunst, et celle uniforme, moins riche, restreinte, à laquelle on
accède par la science. L'art dont il est question dans ce
passage est la peinture, pas la poésie. Du XVIe s. au XIXe s,
c'était au poète qu'il incombait de révéler aux hommes les
secrets de l'univers, le peintre devant se contenter d'exécuter
ce que d'autres esprits avaient conçu. Proust élève la peinture,
en matière de moyen de connaissance, au niveau de cette science
dure qu'est l'astrophysique. Dès lors, l'hypostase de l'art est
possible. Non seulement l'art détrône la poésie du sommet de la
hiérarchie des activités de l'esprit, mais même, dans l'esprit
de millions d'hommes, il prend la place de Dieu ou d'un de ces
ersatz sociaux ou politiques, tels que la nation, la loi, le
peuple, la race, les masses, que l'on a voulu substituer à Dieu
pendant les deux derniers siècles. L'art est un absolu. Il n'est
plus exécution, étant à lui-même sa propre et seule fin. C'est
le règne de " l'art pour l'art ". De fait, peu à peu, au cours
du XIXe s. et du XXe s., l'art effectue son assomption dans le
ciel vide, d'où a été chassé le Créateur biblique et sous lequel
triomphe l'immanence proclamée et assumée. Il est la seule
transcendance pour des milliers d'artistes et des millions
d'amateurs d'art.
Outre cette assomption de l'art, causée à mon sens par la
reconstruction du concept, un des phénomènes les plus étranges
et les plus surprenants de la France (et de l'Europe) moderne,
du milieu du XIXe s. à aujourd'hui, est le phénomène des
avant-gardes et le fait que les artistes, qu'ils soient
peintres, sculpteurs, poètes, écrivains (non pas tous les
artistes bien sûr, mais un nombre important d'entre eux), non
seulement aient voulu rompre avec le passé, la tradition, le
métier, la technique, mais aussi aient basculé dans la
subversion ou aient pris parti pour la révolution et aient
assigné à leur art la fonction de saper les formes et les
valeurs, morales et esthétiques, des sociétés dites bourgeoises,
détestables peut-être, mais dont le mérite (qui n'est pas mince)
est d'être issues des Lumières et des bouleversements
démocratiques du XIXe s. Ainsi, il peut paraître étrange que les
artistes modernes, réunis en groupes ou en mouvements dits "
d'avant-garde " (le terme est à l'origine un terme militaire),
affirment de concert qu'ils s'assignent le même objectif, alors
que l'art est censé être création originale, singularité,
savoir, idiolecte. Il semble surprenant aussi que les
successeurs des artistes et même des poètes qui ont vécu pendant
des siècles et bien, pensionnés par des souverains absolus ou
des Grands du Royaume, à la gloire de qui ils ont contribué et
sans que cette soumission ait suscité en eux le moindre état
d'âme, se donnent depuis un siècle ou plus la mission de
subvertir une société imparfaite certes, mais démocratique.
Peut-on expliquer (si tant est que ce ne soit pas vain) cette
nouvelle situation qui, à bien y réfléchir, est pleine de
paradoxes ? A mon sens, ce n'est pas la naïveté, l'instinct
grégaire, la force des illusions, la puissance des chimères,
etc. qui expliquent ce renversement, mais le nouveau concept
d'art. En effet, ce concept, devenu un moyen d'accès à la
connaissance et de la révéler, rend assez bien compte de ces
phénomènes déroutants. Dans une société qui valorise le savoir,
la science, la connaissance, ceux qui maîtrisent les moyens les
plus efficaces de connaissance, se placent de fait au sommet de
la vraie hiérarchie des activités et des fonctions. Dès lors,
couverts de ce prestige nouveau, le artistes peuvent regarder la
société de cet Olympe imaginaire. S'ils n'étaient qu'exécutants,
statut dans lequel ils étaient enfermés par leur inclusion dans
les arts mécaniques et même par leur intégration à des
académies, statut qu'exprime à sa manière le comte de Caylus,
ils ne s'attribueraient sans doute pas la mission de subvertir
le monde qui les fait vivre. C'est l'assomption de l'art qui les
autorise non seulement à s'affranchir (et à en tirer gloire) des
règles morales, des formes esthétiques et des normes sociales en
vigueur (ce qui est leur droit - je ne condamne pas leurs
idées), mais aussi à inciter leurs compatriotes, qu'ils comptent
ou non parmi leurs admirateurs, à déconstruire ces règles, ces
formes et ces normes ou à les tourner en dérision. La nouvelle
position qu'occupe leur art et la définition ambitieuse qui y
est donnée fondent et légitiment leurs nouveaux objectifs.
Cette situation inédite des artistes apparaît, à mon sens, dans
un sonnet d'Arthur Rimbaud, intitulé " Ma Bohème ", où sont
exprimées l'apologie de la vie en marge des normes sociales et
la conception nouvelle de l'art.
Je m'en allais,
les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal,
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !
Mon unique
culotte avait un large trou :
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.
Et je les
écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au
milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Dans ce sonnet en apparence anodin, le poète trouve un immense
bonheur à vivre en marge de la société. Il adopte l'existence
supposée des gitans (ces bohémiens méprisés par les bourgeois du
XIXe s.), une existence caractérisée par l'errance ou le
nomadisme, les nuits à la belle étoile, les haillons ou les
vêtements déchirés (les " poches crevées ", vers 1 ; le "
paletot idéal " du vers 2 est une veste si élimée, à force
d'être portée, qu'elle ressemble de plus en plus à une idée de
paletot), l'insolence (son " unique culotte ", vers 5, ayant un
trou, il montre ses fesses aux bourgeois), la révolte (il marche
les " poings ", pas les mains, dans les poches). Cette errance
est sanctifiée par un baptême et une communion de type nouveau :
" des gouttes / De rosée à mon front, comme un vin de vigueur "
(vers 11). Par quoi le poète justifie-t-il sa vie de bohème en
marge des villes et des normes ? Par l'art. Féal (le mot
signifie " fidèle ") de sa Muse, il égrène des rimes en
marchant. Son art, même s'il fait référence au métier de poète
(comme l'indique " rimes ", terme d'art poétique - " art " au
sens de " savoir-faire ") n'est pas celui du métier, ni de
l'habileté, ni du savoir-faire. Ce n'est pas de l'art au sens
classique du terme. Son art est connaissance, plus
particulièrement connaissance du monde réel. La nuit, écrit-il,
il écoute les étoiles. Le chant des étoiles, que personne n'a
jamais entendu (avant que les astrophysiciens contemporains
n'aient appris à le capter), lui est accessible, à lui poète et
à lui seul. Il lui suffit de regarder le ciel pour en saisir les
secrets. Les étoiles émettent un chant (un froufrou) qu'il sait
écouter et a appris à écouter. Lui qui consacre sa vie à son art
et qui, pour cela, accepte de vivre en bohémien, il connaît
l'infiniment grand et il est en mesure de le révéler. Il accède
aux secrets du monde en même temps qu'il s'affranchit des normes
et des règles en vigueur dans sa société. C'est en vertu de
cette connaissance qu'il s'affranchit des normes sociales et
même qu'il renverse nos croyances esthétiques. Ne hisse-t-il pas
dans le dernier vers (bien entendu, il faut faire la part de la
désinvolture ironique dans cette provocation) le pied organe de
la marche, au niveau du cœur, seul organe, dans nos croyances,
de la sensibilité esthétique ?
Qu'apprend l'histoire de ces mots ? En Occident, où les
activités artistiques connaissent une ampleur inouïe dont aucune
autre civilisation antérieure n'a sans doute jamais fait
l'expérience (je parle de l'ampleur, pas de l'activité
artistique), les concepts auxquels renvoient ces termes sont
sans cesse affectés par des tentatives qui visent à les
repenser, à les faire éclater, à les reconstruire, à les charger
d'enjeux nouveaux, en liaison avec l'évolution des idées et des
sociétés. Les mots ne révèlent rien d'intéressant du monde si on
les étudie pour eux-mêmes, sans les mettre en relation avec le
monde, la sensibilité, la culture. Les sens ne sont pas
définitifs non plus. Ainsi, il arrive aujourd'hui encore que la
distinction opérée au XVIIIe s entre artiste et artisan ne soit
pas observée, de la même manière que la distinction que les
anciens Romains faisaient entre l'art et le savoir ou l'art et
la connaissance a été abolie au cours du XIXe s, à partir du
moment où le nom art a pris quelques-unes des significations de
Kunst. Bref, rien n'est tranché, établi ad vitam aeternam, donné
et donné pour toujours. L'essentiel n'est pas le mot ou les
significations du mot, mais les concepts qui construisent les
significations, en liaison avec les réalités du monde extérieur
et les tentatives que nous faisons sans cesse de les penser et
de les nommer pour mieux les penser.
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