Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

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Chevaliers de l'Apocalypse

A propos des Chevaliers du Subjonctif

d'Erik Orsenna, Stock, 2004

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 

 

 


Pendant quatorze ans ou davantage, de 1981 à 1995, Monsieur Orsenna a exercé de hautes responsabilités dans les instances bidon que Mitterrand a mises en place dans l'appareil d'Etat. Grâce à quoi le petit prof d'économie est devenu, entre autres fonctions, " conseiller culturel " à l'Elysée (ou quelque chose comme ça), où il a célébré tout son saoul la seule gloire du Maître. Pendant vingt ans ou plus, il a soutenu la politique que les socialistes et affidés (Savary, Lang, Jospin, Allègre) ont menée dans l'Education nationale et qui a consisté, dans ses grandes lignes, à ôter à la culture de France et d'Europe toute signification, à couper les jeunes Français de leur histoire, à faire table rase du passé, à ne plus rien apprendre de la langue, de la grammaire, de la littérature, du patrimoine artistique, à mener à terme ce qu'il est juste d'appeler un " génocide culturel ". Cette politique, toujours en cours, a abouti au plus grand désastre culturel que la France ait jamais connu au cours de son histoire.
Devenu " académicien ", Monsieur Orsenna semble avoir pris conscience de la catastrophe. Il aime la langue française ou il semble l'aimer ou il dit l'aimer et vouloir la défendre, il constate qu'elle n'est plus enseignée ou, plus exactement, que les " jargonneurs " qui sont chargés de former les maîtres (en fait : de les déformer) ont résolu de la pourrir pour qu'un jour, les placards de la mémoire puissent être vidés aisément de ce cadavre qui les encombre. Depuis trois ans, Monsieur Orsenna défend donc cette langue, à laquelle, quand il déambulait sous les lambris dorés des palais étatiques, il ne témoignait qu'indifférence polie. Saluons cette prise de conscience, tardive certes, mais encourageante. Encore un effort ! Et comme, en plus de sa charge de Conseiller d'Etat (nommé au tour extérieur, sur simple décision politique), il exerce la fonction (une sinécure ?) de président du " Centre international de la mer " (il y trouve sans doute l'occasion d'assouvir son goût des croisières), il exprime sa passion pour la grammaire et le subjonctif dans des histoires à dormir debout ou des contes de fée " modernes " à la manière de Lewis Carroll dans Alice au pays des merveilles, mais le talent ergoteur du logicien en moins, ou des voyages à la Robinson Crusoë, qu'il fait raconter à une enfant, Jeanne, à l'intention d'autres enfants ou à des adultes censés avoir conservé " une âme d'enfant ". Jeanne part sur un bateau à la découverte, non pas du monde, mais de la grammaire du verbe, de l'indicatif (pas très intéressant), de l'infinitif (c'est le verbe paresseux) et surtout du subjonctif. Dans une île, elle rencontre les " chevaliers du subjonctif ", membres d'un centre de recherche - le CNRS, Centre National de la Recherche sur le Subjonctif - fermé " cinq ans " auparavant (qui l'a fermé ? la droite qui coupe les crédits de la culture ? Jospin ?) et qui, par tous les moyens dont ils disposent, tentent de sauver ce " temps du possible " (ce n'est pas un temps, mais un mode ; il n'exprime pas le " possible ", mais, quand il n'est pas en emploi contraint, " l'éventuel "), qui appartient " à la même famille que les bateaux ". Grammaire, navigation à la voile, subjonctif, voile, tout dans le même bateau, kif kif bourricot, comprenne qui pourra, seule la chatte retrouvera ses petits. S'extasier niaisement sur les possibilités de sens de " bien qu'il pleuve " ne ressuscitera pas le subjonctif : la seule façon de sauver la grammaire, c'est de l'enseigner quotidiennement, systématiquement, méthodiquement, et à partir des grandes œuvres du patrimoine littéraire de la France. La vertu du subjonctif est dans ce vers inoubliable de Racine " On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère " (in Andromaque). Mais pour qu'il soit inoubliable, il faut d'abord qu'il ait été appris, et de préférence par coeur. Monsieur Orsenna est un grand naïf qui, comme tous les naïfs, sait mener sa barque. La Grammaire est une chanson douce, qui ne vaut pas grand chose, s'est vendu à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires : ce fut une très bonne affaire pour l'auteur et l'éditeur. Les Chevaliers du subjonctif continue à exploiter le filon : il y a des millions à gagner ! Orsenna sait naviguer, cela ne fait aucun doute. Mais si, avec des blagues, il croit qu'il va sortir la langue, la grammaire et le subjonctif de l'abîme de discrédit dans lequel ses potes politiques (et lui-même, puisqu'il a contribué au désastre) les ont plongés, ou bien il persiste dans l'égarement absurde de ses années Mitterrand et il reste fidèle à ce qu'il est, ou bien il cherche " à noyer le poisson " et à occulter ses propres responsabilités dans le désastre. Quelque terme de l'alternative que l'on choisisse, il ne dit rien qui vaille du subjonctif ni de la grammaire, mais il prend ses lecteurs pour des ânes ou des gogos. Leur laisser accroire qu'une laborieuse histoire d'Alice au pays des modes verbaux et surtout du subjonctif pourra inciter les maîtres à enseigner enfin la grammaire, c'est de la même farine que les invocations ubuesques de Mitterrand à " changer la vie " ou au " ni ni " ou à la " résistance " ou à la " justice sociale ". En matière de défense de la langue française, les membres de l'Académie française n'ont pas toujours été à la hauteur des ambitions de l'institution à laquelle ils ont été agrégés. Mais là, avec Orsenna, c'est " le bouquet ", comme on dit ironiquement en français populaire.
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