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Pendant quatorze ans ou
davantage, de 1981 à 1995,
Monsieur Orsenna a exercé de
hautes responsabilités dans
les instances bidon que
Mitterrand a mises en place
dans l'appareil d'Etat.
Grâce à quoi le petit prof
d'économie est devenu, entre
autres fonctions, "
conseiller culturel " à l'Elysée
(ou quelque chose comme ça),
où il a célébré tout son
saoul la seule gloire du
Maître. Pendant vingt ans ou
plus, il a soutenu la
politique que les
socialistes et affidés
(Savary, Lang, Jospin,
Allègre) ont menée dans l'Education
nationale et qui a consisté,
dans ses grandes lignes, à
ôter à la culture de France
et d'Europe toute
signification, à couper les
jeunes Français de leur
histoire, à faire table rase
du passé, à ne plus rien
apprendre de la langue, de
la grammaire, de la
littérature, du patrimoine
artistique, à mener à terme
ce qu'il est juste d'appeler
un " génocide culturel ".
Cette politique, toujours en
cours, a abouti au plus
grand désastre culturel que
la France ait jamais connu
au cours de son histoire.
Devenu " académicien ",
Monsieur Orsenna semble
avoir pris conscience de la
catastrophe. Il aime la
langue française ou il
semble l'aimer ou il dit
l'aimer et vouloir la
défendre, il constate
qu'elle n'est plus enseignée
ou, plus exactement, que les
" jargonneurs " qui sont
chargés de former les
maîtres (en fait : de les
déformer) ont résolu de la
pourrir pour qu'un jour, les
placards de la mémoire
puissent être vidés aisément
de ce cadavre qui les
encombre. Depuis trois ans,
Monsieur Orsenna défend donc
cette langue, à laquelle,
quand il déambulait sous les
lambris dorés des palais
étatiques, il ne témoignait
qu'indifférence polie.
Saluons cette prise de
conscience, tardive certes,
mais encourageante. Encore
un effort ! Et comme, en
plus de sa charge de
Conseiller d'Etat (nommé au
tour extérieur, sur simple
décision politique), il
exerce la fonction (une
sinécure ?) de président du
" Centre international de la
mer " (il y trouve sans
doute l'occasion d'assouvir
son goût des croisières), il
exprime sa passion pour la
grammaire et le subjonctif
dans des histoires à dormir
debout ou des contes de fée
" modernes " à la manière de
Lewis Carroll dans Alice au
pays des merveilles, mais le
talent ergoteur du logicien
en moins, ou des voyages à
la Robinson Crusoë, qu'il
fait raconter à une enfant,
Jeanne, à l'intention
d'autres enfants ou à des
adultes censés avoir
conservé " une âme d'enfant
". Jeanne part sur un bateau
à la découverte, non pas du
monde, mais de la grammaire
du verbe, de l'indicatif
(pas très intéressant), de
l'infinitif (c'est le verbe
paresseux) et surtout du
subjonctif. Dans une île,
elle rencontre les "
chevaliers du subjonctif ",
membres d'un centre de
recherche - le CNRS, Centre
National de la Recherche sur
le Subjonctif - fermé " cinq
ans " auparavant (qui l'a
fermé ? la droite qui coupe
les crédits de la culture ?
Jospin ?) et qui, par tous
les moyens dont ils
disposent, tentent de sauver
ce " temps du possible " (ce
n'est pas un temps, mais un
mode ; il n'exprime pas le "
possible ", mais, quand il
n'est pas en emploi
contraint, " l'éventuel "),
qui appartient " à la même
famille que les bateaux ".
Grammaire, navigation à la
voile, subjonctif, voile,
tout dans le même bateau,
kif kif bourricot, comprenne
qui pourra, seule la chatte
retrouvera ses petits.
S'extasier niaisement sur
les possibilités de sens de
" bien qu'il pleuve " ne
ressuscitera pas le
subjonctif : la seule façon
de sauver la grammaire,
c'est de l'enseigner
quotidiennement,
systématiquement,
méthodiquement, et à partir
des grandes œuvres du
patrimoine littéraire de la
France. La vertu du
subjonctif est dans ce vers
inoubliable de Racine " On
craint qu'il n'essuyât les
larmes de sa mère " (in
Andromaque). Mais pour qu'il
soit inoubliable, il faut
d'abord qu'il ait été
appris, et de préférence par
coeur. Monsieur Orsenna est
un grand naïf qui, comme
tous les naïfs, sait mener
sa barque. La Grammaire est
une chanson douce, qui ne
vaut pas grand chose, s'est
vendu à plusieurs dizaines
de milliers d'exemplaires :
ce fut une très bonne
affaire pour l'auteur et
l'éditeur. Les Chevaliers du
subjonctif continue à
exploiter le filon : il y a
des millions à gagner !
Orsenna sait naviguer, cela
ne fait aucun doute. Mais
si, avec des blagues, il
croit qu'il va sortir la
langue, la grammaire et le
subjonctif de l'abîme de
discrédit dans lequel ses
potes politiques (et
lui-même, puisqu'il a
contribué au désastre) les
ont plongés, ou bien il
persiste dans l'égarement
absurde de ses années
Mitterrand et il reste
fidèle à ce qu'il est, ou
bien il cherche " à noyer le
poisson " et à occulter ses
propres responsabilités dans
le désastre. Quelque terme
de l'alternative que l'on
choisisse, il ne dit rien
qui vaille du subjonctif ni
de la grammaire, mais il
prend ses lecteurs pour des
ânes ou des gogos. Leur
laisser accroire qu'une
laborieuse histoire d'Alice
au pays des modes verbaux et
surtout du subjonctif pourra
inciter les maîtres à
enseigner enfin la
grammaire, c'est de la même
farine que les invocations
ubuesques de Mitterrand à "
changer la vie " ou au " ni
ni " ou à la " résistance "
ou à la " justice sociale ".
En matière de défense de la
langue française, les
membres de l'Académie
française n'ont pas toujours
été à la hauteur des
ambitions de l'institution à
laquelle ils ont été
agrégés. Mais là, avec
Orsenna, c'est " le bouquet
", comme on dit ironiquement
en français populaire.
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