Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

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Des mots qui changent de sens

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

 

 

 


Pendant le XIXe siècle, le nom " ressentiment " a changé de sens, de façon imperceptible et sans que les sujets parlants en prennent conscience. Ce phénomène n'a rien d'exceptionnel. Ce qui est exceptionnel, en revanche, c'est que ce nom en soit venu à signifier aujourd'hui exactement le contraire de ce qu'il voulait dire deux siècles auparavant. Il n'a pas été blanc et noir en même temps, mais, en un siècle environ, il est passé de blanc à noir.
Essayons de décrire ce qui s'est produit.


" Ressentiment " est formé par l'adjonction du suffixe " ment ", qui signifie " action de " (en l'occurrence " ressentir ") ou le résultat de cette action, au verbe " ressentir ", dans lequel le préfixe re - n'a pas un sens itératif (il ne signifie pas " sentir à nouveau "), mais un sens intensif : il signifie " sentir avec force et intensité ", ce qui explique que l'on dise " ressentir une douleur vive ", et non pas " sentir une douleur " et " sentir un parfum agréable " et non pas " ressentir un parfum ".
Aux XVIIe et XVIIIe siècle, le sens de " ressentiment " était " reconnaissance ". A ce sujet, Littré, dans son " Dictionnaire de la langue française " (seconde moitié du XIXe siècle) relève " ressentiment " avec le sens de " sentiment de reconnaissance " ou de " souvenir reconnaissant ". Il situe cette acception dans la langue française classique : " autrefois ", précise-t-il, et il ajoute que " ce sens a vieilli, mais (que), bien placé, il pourrait encore être employé ", comme il l'a été par Voltaire :
" Un acte par lequel je pusse témoigner à tout le monde et la grâce que vous m'avez faite et le ressentiment avec lequel je l'ai reçue ".
Molière l'emploie avec ce sens dans la " Princesse d'Elide " (IV, 4) :
" Madame, je viens vous témoigner avec mes transports le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs ".
Racine aussi dans " Bérénice " (II, 4) :
" Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée
Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,
Est-il juste, seigneur, que seule, en ce moment,
Je demeure sans voix et sans ressentiment ?
"
Le " Trésor de la Langue française " (volume 14, 1990) est un dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles. Le sens ancien de " sentiment de reconnaissance " y est relevé, suivi de la mention " vieux ", qui indique que cette signification est sortie de l'usage et qu'elle est remplacée par la signification moderne. Le sens ancien est illustré par la citation que voici. Elle date de 1808, et elle est extraite d'une œuvre du poète " néoclassique " Delille :
" Gardant du bienfait seul le doux ressentiment,
Il (le chien) vient lécher ma main après le châtiment ".

Aujourd'hui, ce nom a pris un sens exactement opposé. Il ne signifie plus " sentiment de reconnaissance " ou " gratitude ", mais le contraire : non pas " ingratitude ", mais " rancoeur " ou " rancune ". Pour Littré, " c'est le souvenir d'une injure avec désir de s'en venger ". Les bienfaits se sont mués en injures et la reconnaissance émue qu'ils causaient en désir de vengeance. Dans le " Trésor de la Langue française ", volume 14, il est précisé que " ressentiment " est un terme péjoratif - autrement dit, celui qui l'emploie porte un jugement défavorable ou hostile sur celui à qui le ressentiment est attribué ou bien sur les sentiments exprimés. C'est " l'animosité que l'on ressent des maux, des préjudices que l'on a subis, avec le plus souvent le désir de s'en venger ".
La définition est illustrée par une citation de " l'Homme révolté " de Camus (Albert), qui révèle la dimension maléfique du ressentiment. Ainsi défini, ce terme semble sortir tout droit de l'œuvre de Nietzsche, le philosophe de la haine de soi :
" Une notion toute négative comme le ressentiment (…), qui est très bien défini par Scheler comme une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d'une impuissance prolongée ".
D'un point de vue philosophique, le ressentiment n'est pas seulement une rancœur. C'est une " notion toute négative ", une " auto-intoxication ", la " sécrétion néfaste d'une impuissance prolongée ", et tout cela en vase clos. Il y a comme un abîme entre la positivité humaine de la gratitude ou la reconnaissance première et la négativité de ce en quoi ces beaux sentiments se sont changés, entre la gratitude envers autrui et l'intoxication du je, entre la reconnaissance et l'empoisonnement du moi, entre la reconnaissance d'autrui et la négation de soi, entre l'amour de soi et des autres et la détestation universelle et maladive de soi et des autres.

Le changement qui a affecté le sens du nom ressentiment au point qu'il a été tourneboulé, mis sens dessus dessous ou cul par-dessus tête, illustre l'un des phénomènes les plus inquiétants que l'on puisse observer dans la France contemporaine, à savoir la transformation de la gratitude ou de la reconnaissance que les Français éprouvaient ou disaient éprouver ou étaient censés éprouver il y a moins d'un siècle à l'égard de leur pays, de leur culture, de leur histoire, de leurs ancêtres - de tout ce qui faisait qu'ils étaient eux - en une haine morbide et sinistre de ce que, jadis, ils (ou leurs parents) avaient aimé ou adoré. Naguère, il était entendu que la France avait beaucoup apporté à l'humanité et aux peuples qui la composent. Aujourd'hui, des individus peu ragoûtants, dont le fonds de commerce est l'apologie des crimes, maoïstes, trotskistes, communistes, contre l'humanité, l'obligent à se repentir, à se flageller, à se mortifier, à faire " repentance ", pour expier son passé accusé d'être colonial ou pour effacer sa volonté criminalisée d'assumer le processus de civilisation. Le résultat est que les Français se détournent de leur langue et de leur culture. Ils en sont coupés, ils les ignorent. Hannah Arendt a écrit une série de beaux articles sur " la tradition oubliée ". En s'émancipant au XIXe s, les Juifs allemands et les Juifs d'Europe ont rejeté la longue tradition de pensée, de culture, de langue dans laquelle ils ont vécu pendant un millénaire ou plus. C'est ce qui arrive à la France. Elle aussi, elle est la " tradition oubliée " et elle s'étiole en silence sous la chape de l'utilitarisme borné, de l'agit prop, des sciences sociales, du relativisme généralisé, de l'idéologie post-moderne, victime du ressentiment qui nourrit les précepteurs de ses enfants. n