Pendant le XIXe siècle, le nom "
ressentiment " a changé de sens, de
façon imperceptible et sans que les
sujets parlants en prennent
conscience. Ce phénomène n'a rien
d'exceptionnel. Ce qui est
exceptionnel, en revanche, c'est que
ce nom en soit venu à signifier
aujourd'hui exactement le contraire
de ce qu'il voulait dire deux
siècles auparavant. Il n'a pas été
blanc et noir en même temps, mais,
en un siècle environ, il est passé
de blanc à noir.
Essayons de décrire ce qui s'est
produit.
" Ressentiment " est formé par
l'adjonction du suffixe " ment ",
qui signifie " action de " (en
l'occurrence " ressentir ") ou le
résultat de cette action, au verbe "
ressentir ", dans lequel le préfixe
re - n'a pas un sens itératif (il ne
signifie pas " sentir à nouveau "),
mais un sens intensif : il signifie
" sentir avec force et intensité ",
ce qui explique que l'on dise "
ressentir une douleur vive ", et non
pas " sentir une douleur " et "
sentir un parfum agréable " et non
pas " ressentir un parfum ".
Aux XVIIe et XVIIIe siècle, le sens
de " ressentiment " était "
reconnaissance ". A ce sujet,
Littré, dans son " Dictionnaire de
la langue française " (seconde
moitié du XIXe siècle) relève "
ressentiment " avec le sens de "
sentiment de reconnaissance " ou de
" souvenir reconnaissant ". Il situe
cette acception dans la langue
française classique : " autrefois ",
précise-t-il, et il ajoute que " ce
sens a vieilli, mais (que), bien
placé, il pourrait encore être
employé ", comme il l'a été par
Voltaire :
" Un acte par lequel je pusse
témoigner à tout le monde et la
grâce que vous m'avez faite et le
ressentiment avec lequel je l'ai
reçue ".
Molière l'emploie avec ce sens dans
la " Princesse d'Elide " (IV, 4) :
" Madame, je viens vous témoigner
avec mes transports le ressentiment
où je suis des bontés surprenantes
dont vous daignez favoriser le plus
soumis de vos captifs ".
Racine aussi dans " Bérénice " (II,
4) :
" Tandis qu'autour de moi votre
cour assemblée
Retentit des bienfaits dont vous
m'avez comblée,
Est-il juste, seigneur, que seule,
en ce moment,
Je demeure sans voix et sans
ressentiment ? "
Le " Trésor de la Langue française "
(volume 14, 1990) est un
dictionnaire de la langue des XIXe
et XXe siècles. Le sens ancien de "
sentiment de reconnaissance " y est
relevé, suivi de la mention " vieux
", qui indique que cette
signification est sortie de l'usage
et qu'elle est remplacée par la
signification moderne. Le sens
ancien est illustré par la citation
que voici. Elle date de 1808, et
elle est extraite d'une œuvre du
poète " néoclassique " Delille :
" Gardant du bienfait seul le
doux ressentiment,
Il (le chien) vient lécher
ma main après le châtiment ".
Aujourd'hui, ce nom a pris un sens
exactement opposé. Il ne signifie
plus " sentiment de reconnaissance "
ou " gratitude ", mais le contraire
: non pas " ingratitude ", mais "
rancoeur " ou " rancune ". Pour
Littré, " c'est le souvenir d'une
injure avec désir de s'en venger ".
Les bienfaits se sont mués en
injures et la reconnaissance émue
qu'ils causaient en désir de
vengeance. Dans le " Trésor de la
Langue française ", volume 14, il
est précisé que " ressentiment " est
un terme péjoratif - autrement dit,
celui qui l'emploie porte un
jugement défavorable ou hostile sur
celui à qui le ressentiment est
attribué ou bien sur les sentiments
exprimés. C'est " l'animosité que
l'on ressent des maux, des
préjudices que l'on a subis, avec le
plus souvent le désir de s'en venger
".
La définition est illustrée par une
citation de " l'Homme révolté " de
Camus (Albert), qui révèle la
dimension maléfique du ressentiment.
Ainsi défini, ce terme semble sortir
tout droit de l'œuvre de Nietzsche,
le philosophe de la haine de soi :
" Une notion toute négative comme le
ressentiment (…), qui est très bien
défini par Scheler comme une
auto-intoxication, la sécrétion
néfaste, en vase clos, d'une
impuissance prolongée ".
D'un point de vue philosophique, le
ressentiment n'est pas seulement une
rancœur. C'est une " notion toute
négative ", une " auto-intoxication
", la " sécrétion néfaste d'une
impuissance prolongée ", et tout
cela en vase clos. Il y a comme un
abîme entre la positivité humaine de
la gratitude ou la reconnaissance
première et la négativité de ce en
quoi ces beaux sentiments se sont
changés, entre la gratitude envers
autrui et l'intoxication du je,
entre la reconnaissance et
l'empoisonnement du moi, entre la
reconnaissance d'autrui et la
négation de soi, entre l'amour de
soi et des autres et la détestation
universelle et maladive de soi et
des autres.
Le changement qui a affecté le sens
du nom ressentiment au point qu'il a
été tourneboulé, mis sens dessus
dessous ou cul par-dessus tête,
illustre l'un des phénomènes les
plus inquiétants que l'on puisse
observer dans la France
contemporaine, à savoir la
transformation de la gratitude ou de
la reconnaissance que les Français
éprouvaient ou disaient éprouver ou
étaient censés éprouver il y a moins
d'un siècle à l'égard de leur pays,
de leur culture, de leur histoire,
de leurs ancêtres - de tout ce qui
faisait qu'ils étaient eux - en une
haine morbide et sinistre de ce que,
jadis, ils (ou leurs parents)
avaient aimé ou adoré. Naguère, il
était entendu que la France avait
beaucoup apporté à l'humanité et aux
peuples qui la composent.
Aujourd'hui, des individus peu
ragoûtants, dont le fonds de
commerce est l'apologie des crimes,
maoïstes, trotskistes, communistes,
contre l'humanité, l'obligent à se
repentir, à se flageller, à se
mortifier, à faire " repentance ",
pour expier son passé accusé d'être
colonial ou pour effacer sa volonté
criminalisée d'assumer le processus
de civilisation. Le résultat est que
les Français se détournent de leur
langue et de leur culture. Ils en
sont coupés, ils les ignorent.
Hannah Arendt a écrit une série de
beaux articles sur " la tradition
oubliée ". En s'émancipant au XIXe
s, les Juifs allemands et les Juifs
d'Europe ont rejeté la longue
tradition de pensée, de culture, de
langue dans laquelle ils ont vécu
pendant un millénaire ou plus. C'est
ce qui arrive à la France. Elle
aussi, elle est la " tradition
oubliée " et elle s'étiole en
silence sous la chape de
l'utilitarisme borné, de l'agit prop,
des sciences sociales, du
relativisme généralisé, de
l'idéologie post-moderne, victime du
ressentiment qui nourrit les
précepteurs de ses enfants.
n