Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

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"Anglicisés"

de force de l'école à l'Université

 

par Charles X. Durand

 

 

Connaissez-vous l'ETSI ? Il s'agit de l'"European Telecommunications Standards Institute", un élément de cette foule de plus en plus nombreuse d'organismes ayant pignon sur rue qui excluent l'usage du français en France même. Cependant, il s'agit cette fois non d'un organisme privé mais public, puisque il est l'une des innombrables créations de la Commission européenne. Pourtant, on est ni à Paris, ni à Strasbourg, mais au milieu de la pinède de Sophia-Antipolis, près d'Antibes. Si vous essayez de savoir où, précisément, cet institut se trouve, vous pourrez trouver toutes les indications pour vous y rendre sur son site Internet (www.etsi.org) mais l'information ne sera disponible ni en français, ni en occitan, mais uniquement en anglo-américain. Récemment, un de mes étudiants informaticiens y a fait son stage de fin d'études. Son suiveur et tous ses collègues étaient français mais on a exigé de lui qu'il travaille en anglais. A l'issue d'un travail de six mois, on lui a demandé de présenter ses réalisations en anglais et, bien entendu, il en fut de même pour la documentation qui accompagnait les logiciels qu'il avait mis au point. Mon étudiant dut également remettre un rapport de stage à l'université avec copie à l'ETSI et faire valider une soutenance orale devant un jury universitaire afin d'obtenir son diplôme d'ingénieur. L'ETSI ne travaillant qu'en anglais, mon étudiant s'est vu dans l'obligation de rédiger son rapport dans cette langue et nous a demandé qu'il en soit de même pour sa soutenance à laquelle devait d'ailleurs assister son suiveur. Mon refus catégorique d'évaluer une soutenance et un rapport en anglais relatifs à un stage effectué dans le département dont je suis natif compliqua les choses. Encore aujourd'hui, je crois qu'on n'a toujours pas compris à l'ETSI, ni comme à l'université d'ailleurs, qu'un professeur puisse exiger de son étudiant un effort aussi inhumain pour produire un rapport et une soutenance en français, qui semble apparaître de plus en plus comme un archaïsme à la Commission des titres de l'ingénieur tout autant qu'au ministère de l'Education…

Interrogé à propos des incidents survenus au stade de France le dimanche 12 mai 2002, Jean-Pierre Chevènement déclarait la France "malade" mais nos hauts fonctionnaires et nos élus n'ont probablement qu'une idée assez vague du degré de fièvre que le patient a atteint, et cela va bien au delà de mon petit monde des universités de technologie. De plus en plus, on constate à quel point de nombreux salariés intériorisent la honte que le discours d'entreprise dominant leur inculque "de ne pas connaître suffisamment l'anglais", cet attribut qui, pour nos dirigeants et nos chefs d'entreprise, semble intrinsèque de la modernité et de l'intégration sociale et culturelle au monde qui est censé gagner ! Ce terrorisme intellectuel et moral, qui pousse parfois les salariés à l'excès de zèle anglophone, est cependant et malheureusement la situation la plus fréquente dans le monde du travail français.

Robert Phillipson explique cette inversion totale des valeurs de nos prétendues élites dans son livre intitulé "Linguistic Imperialism" (Oxford University Press) comme étant la conséquence naturelle de l'absorption des valeurs anglo-saxonnes, à travers l'étude de la langue anglaise, par les pays de la "périphérie" non anglophones, principalement européens. On peut constater, en effet, que les messages que cette langue véhicule n'ont jamais été autant chargés de valeurs, de préjugés, de stéréotypes et de directives implicites sur la manière dont les peuples doivent penser d'eux-mêmes et de la place que les Anglo-saxons veulent bien leur assigner dans le monde. Tout lecteur des grands magazines américains ou anglais qui vit à Bruxelles, à Berlin, à Paris ou à Madrid reçoit le même message. Tout financier parisien qui lit l'"Economist" finit par intérioriser un message anti-français assez virulent qui ne pourra pas ne pas influencer son jugement ultérieurement. En envoyant de très nombreux étudiants faire des études dans les pays anglo-saxons, les Français, comme beaucoup d'autres, ne devraient pas trop s'étonner du fait qu'ils reviennent souvent avec des idées qui ne les prédisposent pas forcément à considérer d'un bon œil tout ce qui aurait été naturellement interprété, dans d'autres circonstances, comme étant d'intérêt national.

La France, ex-puissance coloniale, répugne à reconnaître qu'elle est colonisée à son tour, à reconnaître que les habitudes de ses jeunes, que les opinions de ses dirigeants et de ses journalistes, que les modes du moment, que ses orientations économiques, éducatives et professionnelles dépendent dans une large mesure du discours néocolonialiste anglo-saxon. Pourtant, une stratégie de résurgence du français ne peut se permettre d'ignorer les conditions actuelles qui poussent de plus en plus les Français eux-mêmes à contempler leur langue comme un aimable patois !

C'est ainsi qu'en apprenant l'anglais les enfants d'Europe continentale, petit à petit, désapprendront leur culture par complexe d'infériorité. Ils témoignent déjà de l'induction d'un tel complexe par rapport à leur propre culture, de l'acceptation de la culture dominatrice et du rejet de leur propre culture ou de sa contestation selon l'idéologie que les médias et le système éducatif nous fournissent. n