Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

                  "L'âme d'une nation ne se conserve pas sans un collège officiellement chargé de la garder."

                                                                                                                                      Ernest Renan

 

 

 

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Nos amis les Américains

 

par Charles X. Durand

 

 
 

 

 

 

Dans son ouvrage "Le Monde selon Chirac ", Hubert Coudurier cite une phrase de François Mitterrand : " La France ne le sait pas encore mais nous sommes en guerre avec l'Amérique. Une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans morts, apparemment… ".

Pourtant, dans le monde occidental, les États-Unis ne semblent nullement être perçus comme des ennemis. Pour nos dirigeants, pour les capitaines de nos industries, pour nos chercheurs, pour nos journalistes, ce pays est tour à tour considéré comme un modèle vertueux du libéralisme, comme un temple de la démocratie, comme une Mecque de la science, comme un paradis de la technique, comme le jardin d'Eden du commerce, comme l'émergence d'une culture planétaire qui s'annonce et comme le détenteur de la lingua franca universelle qui nous permettra bientôt à tous de nous comprendre. Le nombre de convertis qui se transforment aussitôt en missionnaires zélés du système américain est impressionnant, plus particulièrement dans l'industrie et les milieux financiers, dans l'enseignement et la recherche et dans les médias. A en juger par les perceptions que les Etats-Unis engendrent et leur influence, la France compte actuellement certainement plus d'amis des États-Unis que d'anti-Américains et la remarque de François Mitterrand ne semble guère représentative de l'opinion moyenne française à l'égard de ce pays.

QUI CRITIQUE LES ÉTATS-UNIS ?

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les critiques les plus vives du système américain n'émanent pas que de terroristes en keffieh et barbe longue mais aussi d'une poignée d'intellectuels américains qui étayent leurs opinions sur des informations qui n'ont rien de secret, puisqu'il s'agit souvent de discours prononcés publiquement par la classe dirigeante du pays, d'articles écrits par d'anciens membres du gouvernement ou de livres disponibles dans n'importe quelle librairie et dont les auteurs ont occupé et occupent encore souvent des postes importants au sein d'agences gouvernementales, de fondations ou d'universités élitistes qui leur permettent d'exercer une influence considérable. C'est le cas de Zbigniew K. Brzezinski, ancien conseiller des administrations Kennedy et Johnson, conseiller en sécurité nationale sous Carter, co-fondateur et premier directeur de la Trilatérale, membre du prestigieux Conseil des relations extérieures (Council on Foreign Relations), qui a clairement énoncé la stratégie de son pays dans son livre "The Grand Chessboard : American primacy and its geostrategic imperatives" (Le grand échiquier : la suprématie américaine et ses impératifs géostratégiques ). L'auteur y explique que les États-Unis doivent établir et garder, par la force s'il le faut, la prééminence planétaire. Les recettes préférées fonctionnent par manœuvre et manipulation et ont pour but d'empêcher l'émergence de nations ou de groupes de nations qui pourraient remettre en question un ordre établi actuel plus que favorable à la nation américaine. Brzezinski énonce NOIR SUR BLANC que les États-Unis doivent tout faire - y compris la guerre traditionnelle bien sûr - pour garder leur prééminence et établir leur loi partout sur la planète. On serait tenté de sourire à ces propos d'adolescent dictateur en herbe mais, malheureusement, il ne s'agit pas des élucubrations du premier venu. Dans sa naïve arrogance, Brzezinski nous donne tous les détails dont nous avons besoin pour comprendre la politique étrangère actuelle de son pays. Vu sa position et son influence, il est difficile de ne pas prendre au sérieux ses propos et, dans une moindre mesure, ceux de l'auteur du "choc des civilisations", Samuel Huntington, professeur à Harvard, et qui bénéficient tous deux d'une notoriété considérable au sein du parti républicain actuellement au pouvoir aux États-Unis.

Noam Chomsky, professeur de linguistique au fameux MIT, fait partie de ceux qui osent dire que les États-Unis cesseront d'avoir à craindre le terrorisme dès qu'ils renonceront de le pratiquer eux-mêmes sur la scène internationale. Mais si Noam Chomsky est connu par une étroite frange professionnelle pour ses travaux en linguistique, il n'en demeure pas moins presque totalement inconnu du grand public. Court-circuité presque totalement par les médias, seules des recherches sur Internet révèlent son existence avec celle de Susan Sontag, de William Rivers Pitt, de Lyndon LaRouche, James Petras et quelques autres dont certains ont vu leur influence naissante décimée par des campagnes de diffamation dont la virulence est rarement égalée en Europe.

En toute objectivité, l'examen de l'histoire récente des États-Unis met effectivement en évidence que ce pays est l'une des nations les plus violentes qui soient quels que soient les critères de jugement utilisés et les questions qui les séparent des autres pays ou des groupes avec lesquels ils sont rentrés en conflit. Dans la décennie 80, alors que Ronald Reagan accusait l'Union soviétique d'agressivité militaire, les États-Unis participaient à neuf guerres, en Afghanistan, en Angola, au Cambodge, au Chad, au Salvador, en Ethiopie, au Liban, au Maroc et au Nicaragua sans compter le bombardement de Tripoli en Lybie, l'invasion de Grenade et celle de Panama pour déposer le général Noriega. Le 12 mai 1996, en réponse à la question de Leslie Stahl de l'émission "Sixty minutes" de la chaîne CBS, qui lui demandait la justification du fait que plus d'enfants étaient morts en Irak des sanctions imposées à ce pays à l'initiative des États-Unis que durant le bombardement atomique d'Hiroshima, Madeleine Albright, secrétaire d'État au gouvernement américain, confirmait sans sourciller " l'utilité " de ces dispositions qui, selon elle, " en valaient la peine " (sic). Depuis 1996, le micro-militarisme théâtral des États-Unis, comme le nomme Emmanuel Todd, a coûté la vie à 10.000 Irakiens de plus au cours d'une invasion qui, on le sait aujourd'hui, n'était fondé que sur un tissu de mensonges et de fausses preuves fabriquées de toute pièce.

BLANCS COMME NEIGE

Pourtant, tout cela semble aux antipodes de ce que pensent les Américains de leur propre pays. " Les Américains ne doivent pas nier le fait que, de toutes les nations dans l'histoire du monde, c'est la leur qui est la plus juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se remettre en question et de s'améliorer en permanence, et le meilleur modèle pour l'avenir ! ". C'est ainsi que David Rothkopf s'exprime dans un article intitulé "In praise of cultural imperialism ?" qu'il rédigea pour la revue "Foreign Policy ". S'il est vrai que les Américains peuvent échanger des données et des images instantanément sur une échelle planétaire, nous sommes extrêmement loin d'une mondialisation des concepts, des perceptions et des idées qui pourrait être la conséquence du partage universel de la même information de base. Nous assistons au contraire à des clivages d'opinion d'une importance tragique entre les Américains et le reste du monde et qui soulignent, plus que jamais, la réalité irréfutable des frontières nationales en dépit du nivellement que la mondialisation est censée opérer. Au lendemain du 11 septembre 2001, les Étasuniens effarés se posaient la question de savoir pourquoi et comment, en dépit de leur intrinsèque bonté, ils pouvaient être haïs du monde musulman au point que certains Arabes parmi les plus éduqués étaient prêts à sacrifier leur vie pour le leur prouver. D'autre part, en dépit de l'accès instantané à l'information, nos responsables politiques, dans la plupart des pays occidentaux, semblent incapables de reconnaître, par exemple, le fait que les États-Unis ne sont plus, depuis longtemps, une république éclairée et un modèle de démocratie. Ils ne se rendent pas compte que la démocratie américaine est tellement aimée dans le monde qu'on est souvent obligé de l'installer les armes à la main ou à coups d'embargos, de chantages, de pressions économiques et de pseudo-missions de paix. Il y a déjà une quinzaine d'années, Noam Chomsky avait pourtant déjà décortiqué les mécanismes de la "démocratie totalitaire " étasunienne, de la dictature des esprits sous des apparences libérales, dans des livres tels que "The Manufacturing of Consent ".

Ce gouffre qui existe entre l'opinion très largement majoritaire aux Etats-Unis, que certaines de nos "élites" partagent, et celle du reste du monde a plusieurs origines. Les Américains "consomment" entre 1 et 2% de films et de vidéocassettes de cinématographies étrangères. Dans le domaine de l'édition, il ne se traduit pas plus de 200 à 250 livres étrangers par an aux États-Unis dont la plupart demeurent confinés au monde universitaire. En comparaison, chaque année, la France, avec près de quatre fois moins d'habitants, fait l'acquisition de près de 2.000 droits de traduction. Depuis que les nations anglophones semblent croire que leur idiome est devenu la lingua franca de la planète et qu'elles ont dispensé leurs citoyens de l'étude des langues étrangères, des observateurs, anglo-saxons la plupart du temps, ont dénoncé l'isolation progressive de leurs pays respectifs par rapport aux grands courants de pensée mondiaux en dépit d'Internet et des autres moyens de communication instantanée. Malgré l'étendue de leurs réseaux de communication, le déphasage d'opinion et de perception entre les Étasuniens, plus particulièrement, et le reste de la planète non anglophone se creuse de plus en plus. La diffusion internationale de l'anglais a eu pour effet inattendu d'enfermer les États-Unis dans un véritable ghetto à partir duquel ils ne comprennent strictement plus rien aux événements planétaires. Les bourdes, bévues, bavures et inepties qu'ils commettent actuellement en politique internationale en sont la meilleure preuve. Cet isolement est encore renforcé par le matraquage constant destiné à persuader l'Américain moyen qu'il vit dans un pays "indispensable" dont l'existence est une bénédiction pour le reste du monde. Non seulement aujourd'hui, mais apparemment depuis l'aube de la préhistoire, le pays est unique en son genre. Il est inutile d'aller voir ailleurs sauf pour y découvrir crises, dévastations, sous-développement et misère. Les Américains absorbent si bien les images et les messages de l'ordre dominant, qui constituent leur cadre exclusif de référence et de perception, que la plupart d'entre eux sont ainsi dans l'impossibilité d'imaginer quelque autre réalité sociale que ce soit.

LES ÉTATS-UNIS ET LE RESTE DU MONDE OCCIDENTAL

Avec l'Europe, les Etats-Unis ont de plus en plus de mal à utiliser un langage différent de celui du suzerain au vassal. " Dans le monde des hommes " écrivait Thucydide, " les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens équivalents. Si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner ". C'est bien ce qu'affirment Fabrizio Calvi et Thierry Pfister dans "L'œil de Washington ", un ouvrage publié en 97. Ils affirment que la loi du monde est celle du plus puissant et que telle est la règle morale du gouvernement américain. Forts de ce principe, les États-Unis ont, depuis le début des années 80, infiltré frauduleusement les banques de données et les mémoires d'ordinateurs de leurs adversaires mais aussi de leurs prétendus alliés, et des principales institutions internationales. La France compte parmi les victimes de cette opération montée en complicité avec Israël. L'affaire n'a filtré qu'à l'occasion d'une âpre controverse juridique entre une firme d'informatique, Inslaw, et le gouvernement américain à propos de la propriété industrielle d'un logiciel. "L'œil de Washington" met à nu des rapports de force internationaux sans aucun rapport avec la façade de bons sentiments et des ballets de moins en moins diplomatiques, surtout lorsqu'un pays donné cherche à échapper à la tutelle américaine. Le livre cite un mémorandum d'Eisenhower de 1953 sur la position américaine en matière d'espionnage : " Rien ne doit limiter la capacité d'investigation des États-Unis et des informations secrètes ne sont communiquées aux alliés que si cette diffusion sert les intérêts de Washington ". Un article du magazine "Le Point " confirme l'activité d'espionnage étasunienne tout azimut, qui est essentiellement basée sur du renseignement technique. La firme Microsoft est également soupçonnée d'avoir inséré dans ses systèmes d'exploitation des sous-programmes permettant le transfert direct du contenu des fichiers sensibles de ses clients étrangers sous forme cryptée par réseau télématique à haut débit vers les États-Unis !

L'ART SUPREME DE LA GUERRE

L'art suprême de la guerre est toutefois d'obtenir la reddition de son ennemi sans combattre. Il s'agit de faire la guerre de telle manière qu'elle se présente comme une action positive et constructive vis-à-vis de celui contre lequel elle s'exerce. C'est une guerre "politiquement correcte" qui respecte, dans les apparences, les droits des collectivités et des individus. La guerre "de velours", c'est aussi, selon la célèbre formule de Clausewitz, " la poursuite de la politique par d'autres moyens ". Dans l'éventail des guerres, on peut distinguer :

1. La guerre "chaude" ou guerre à armes physiques.
2. La guerre "froide" ou guerre à armes politiques.
3. La guerre de velours ou guerre à armes informationnelles et psychiques.

Ce qui distingue ces trois types de guerre, c'est la sublimation progressive de l'agressivité intraspécifique humaine vers des objectifs de plus en plus informationnels. C'est l'évolution de la lance au boulet de canon, puis de la propagande politique à la propagande informationnelle et à la guerre de velours, au dernier stade. La guerre passe, désormais, à un niveau plus abstrait, presque intellectuel. Le champ de bataille a été remplacé par la conquête des marchés mais aussi et surtout celle des esprits. L'arme de la guerre de velours, c'est la pensée, le psychisme même de l'être humain. Que la guerre fasse des victimes physiques ou bien des victimes informationnelles, là n'est pas le substrat de la réalité car la guerre demeure la guerre, c'est-à-dire l'expression de l'agressivité intraspécifique mâle (en général). Dans toute guerre, les buts sont la destruction de l'économie de l'adversaire, la destruction de sa résistance morale et de son identité. Enfin, la soumission et l'assimilation de l'adversaire qui passe du statut d'ennemi à celui d'État satellite, mais la guerre de velours se fait sous anesthésie en quelque sorte ; les populations vaincues sont généralement inconscientes de leur défaite et de leur assimilation progressive. Le plus haut degré de tyrannie dans une société n'est pas obtenu par la menace des armes. Il réside dans la manipulation psychologique de la conscience, qui débouche sur le fait que la réalité est définie de telle façon que ceux qui la vivent ne se rendent même pas compte qu'ils sont dans une prison. Les frontières de la guerre de velours sont mal discernables. Les États-Unis sont passés maîtres dans ce type de guerre dont la cible est l'Europe et quelques autres pays développés. Cette guerre crée des alliés et de nombreuses "cinquièmes" colonnes. Elle est multiforme. Elle peut utiliser des stratégies simples ou compliquées mais elle est toujours furtive et se mène, presque toujours, de manière indirecte. Enfin, beaucoup de combattants qu'elle implique sont inconscients qu'ils sont en lutte et, s'ils en ont conscience, ils discernent mal contre qui ou contre quoi. Cette guerre peut, quelquefois aussi, reprendre ses aspects traditionnels avec ses morts, bien physiques et bien réels et ses dommages "collatéraux", lorsqu'elle est menée contre les nations du tiers-monde, comme nous avons pu le voir à diverses reprises jusqu'à aujourd'hui avec les États-Unis.

L'objectif ultime de la guerre de velours est la destruction de l'identité qui amène, ipso facto, à la capitulation irréversible des populations conquises et leur soumission inconditionnelle par le processus dit "d'assimilation", processus dans lequel les vaincus s'identifient désormais à leurs vainqueurs et qui se fait toujours sur un fond d'amnésie historique généralisée. Les vaincus apparaissent alors comme des lobotomisés, ayant perdu leur sens critique et acceptent leur condition "de plein gré". Le moteur de cette guerre est celui de toutes les guerres, la passion de l'homme pour le conflit. Ensuite, c'est le désir de dominance: dominer et soumettre, surveiller et punir et, bien entendu, s'enrichir, préférablement aux dépens d'autrui. Toutefois, la guerre de velours peut souvent prendre des caractéristiques très distinctes des deux formes de guerre qui l'ont précédées (de types 1 et 2 précédemment cités). En effet, elle s'exerce tout azimut, entre des nations politiquement définies mais aussi à l'intérieur des frontières de ces dernières par une minorité qui désire asservir une majorité.

HARO SUR LES "COLLECTIFS" ET MISE EN PLACE DE STRUCTURES HEGEMONIQUES

L'une des tactiques utilisées dans la guerre de velours est tout d'abord de détruire les entités collectives. Pour ce faire, on atomise la société en individus dissociés les uns des autres en leur faisant perdre le réflexe de recourir aux entités collectives pour rechercher à la fois protection et mécanismes de défense. Dans une société atomisée, les choix démocratiques n'existent plus. Une société atomisée ressemble à de la limaille de fer. Dans un champ magnétique, on peut faire changer l'orientation de chaque particule de limaille en changeant l'intensité et la direction du champ. Les particules sont proches les unes des autres. Elles forment un ensemble mais qui n'a pas de cohésion propre sauf sous l'influence d'un champ magnétique extérieur. Les techniques de manipulation basées sur le renforcement de ce que l'individu croit être ses libertés les plus fondamentales sont efficaces, et l'individu désolidarisé de sa société y est d'autant plus vulnérable. Peu importe que la nouvelle caste dirigeante abolisse ou non le suffrage universel, une fois sa dictature installée et consolidée. Le résultat sera exactement le même. C'est ainsi qu'en poussant à un individualisme à outrance basé sur la volonté apparente d'amener plus de liberté, on a pu exporter en partie le modèle de société étasunienne en Europe qui a su briser une bonne partie des valeurs collectives avec tout l'avantage que cela représente pour un système politique qui, désormais, peut fixer les tendances et l'agenda politique de la nation en l'absence de toute démocratie réellement participative.

Par définition, l'hégémonie établit que les injustices soient intériorisées et donc considérées comme naturelles et légitimes, aussi bien par les membres du groupe dominant que par ceux du groupe dominé. Elle se traduit par la mise en place d'idéologies, de structures et pratiques qui sont utilisées pour légitimer, mettre en œuvre et reproduire une division inégale du pouvoir et des ressources. Pour le dominé, elle s'accompagne d'une érosion constante des structures collectives, d'une acceptation passive d'obligations aberrantes et de l'instauration généralisée de la précarité. Tout cela a été rendu possible par la diffusion d'une nouvelle idéologie d'inspiration essentiellement étasunienne, une croyance en un nouvel état des choses sous-tendu par la foi en un progrès indéfini et continu et celle d'une mondialisation naturelle et sans limites sous égide américaine, s'appuyant sur les communications instantanées et les facilités de transport. Le nouveau croyant pense que ce qui lui arrive est logique, normal et naturel, voire ordonné par Dieu ou par les lois de la physique. Il l'accepte car il croit qu'il s'agit de réalités aussi incontournables que les lois de la pesanteur ou celles de l'électromagnétisme.

En menant une action offensive dans la guerre de velours, il s'agissait, d'abord, pour les États-Unis, d'éblouir leurs adversaires en leur montrant leur inéluctable infériorité dans tous les domaines ! Une fois l'adversaire convaincu de son infériorité, la partie est presque gagnée ! Car, c'est de cette infériorité qu'usera le futur suzerain, pour vassaliser l'adversaire. L'induction d'un complexe d'infériorité chez l'adversaire est une stratégie très habile car, ensuite, on n'a plus besoin de manipuler les pensées du vaincu. Ce dernier se reprogrammera lui-même, dans un sens favorable au suzerain. Carter G. Woodson, un sociologue américain célèbre, écrivait : " Si vous pouvez manipuler les pensées d'un individu, vous n'avez pas à vous inquiéter de ses actions futures. Si vous arrivez à obtenir d'un homme qu'il se sente inférieur à vous, vous n'avez pas à l'obliger d'accepter un statut inférieur car il le fera automatiquement de lui-même ". Ces observations ne sont pas nouvelles. Etienne de la Boétie les avait déjà consignées dans son "discours de la servitude volontaire ", publié en 1574. Cette reprogrammation psychique soumettra l'individu, toujours plus, aux volontés du suzerain !

Les États-Unis sont passés maîtres dans l'application de cette technique, après la seconde guerre mondiale. Un exemple banal du complexe d'infériorité induit à des fins stratégiques est mis en évidence par la percolation progressive de l'anglais. Tous ceux qui ont été conditionnés à se sentir "inférieurs" ont immédiatement recours à des termes anglais, dont ils parsèment leurs discours dans leur grotesque tentative de faire partie du peuple qu'ils perçoivent dominant, espérant peut-être obtenir un strapontin dans les institutions du nouvel ordre mondial . C'est souvent à l'utilisation de mots anglais, dans le discours, que l'on peut se prononcer sur le degré de l'atteinte psychique identitaire d'une personne quelconque . Utiliser l'anglais, se donner un nom anglais, c'est montrer que l'on est dans le vent et associé au colonisateur, pour le plus grand bien de tous. La reprogrammation psychique amène une acceptation presque spontanée, évidente des "vérités" épandues par le vainqueur et, parallèlement, de l'autre côté, un très net affaiblissement du sens critique. En Europe, cet affaiblissement va de pair avec l'aliénation spirituelle qui résulte de l'introduction massive, tant directe qu'insidieuse, du monde anglo?saxon dans nos sociétés. Cette aliénation favorise une perception mythique de ce qui n'est plus accessible à l'esprit critique. Nous le voyons dans plusieurs secteurs, par exemple dans la surestimation de la science, un phénomène qui touche non seulement le profane mais, ce qui est plus grave, une partie des professionnels de la science eux?mêmes, dans des proportions de plus en plus considérables. La croyance que rien n'est impossible et que la science peut tout résoudre y compris les problèmes que l'on démontre être insolubles ; croyance véhiculée par des discours technicistes se voulant innovateurs mais qui se trahissent souvent d'eux-mêmes par l'usage de termes à la mode révélant ainsi le mimétisme compulsif des esprits médiocres qui les prononcent et qui se campent ainsi aux antipodes de la véritable créativité…

Les vaincus de la guerre de velours adoptent des comportements, des attitudes et des raisonnements à partir de critères que leur communauté n'a pas élaborés et auxquels ils n'auraient pas aboutis s'ils avaient gardé leur indépendance d'esprit. Comme dans toute colonisation, c'est d'abord les esprits qu'il faut modifier. L'élimination des effets physiques de la colonisation constitue le dernier stade de la décolonisation qui doit surtout se faire au niveau mental. L'indépendance économique et politique dépend de notre indépendance mentale et tant que cette dernière n'aura pas été recouvrée, il est peu probable que l'intransigeance et l'arrogance du monde anglo-saxon vis-à-vis de l'Europe et du reste du monde soient remises en question. Un fort sentiment d'identité et une adhésion massive à des valeurs communes servent de garde-fous à des politicards relativement ordinaires, voire médiocres, qui arrivent ainsi à prendre des bonnes décisions ayant un impact immédiat sur leur communauté. L'affaiblissement identitaire et l'antinationisme font de nos politiciens non seulement des êtres ordinaires mais aussi des êtres qui ne sont plus vraiment utiles socialement parlant.

LA GUERRE DE REPRESENTATION

Rémi Kauffer, professeur à "Sciences-Po", écrit dans son livre intitulé : "L'arme de la désinformation. Les multinationales en guerre contre l'Europe" :

" En dictant ses concepts, sa terminologie, sa vision du monde, les États-Unis tâchent d'enfermer leurs rivaux dans le cercle de pensée tracé à leur intention de telle sorte qu'une fois prisonniers, ils ne parviennent plus à s'en extraire. Imposer son vocabulaire, c'est remporter la toute première bataille. De "brainstorming" à "wargame", de "teenagers" à "fast-food", de "management" à "benchmarking", les Américains ont pris de l'avance… C'est grâce à cette imprégnation croissante que l'influence américano-britannique a pu s'étendre. Des élites dirigeantes, des secteurs tertiaires aux bataillons "avancés" des couches moyennes, elle s'est diffusée au sein des classes populaires. Guerre des mots, guerre des images. Dans la mesure où l'américanisation du vocabulaire, de l'imaginaire accompagne celle du mode de consommation, ce phénomène offre l'un des supports les plus efficaces de pénétration des entreprises étasuniennes sur les marchés porteurs. Or, fût-elle commerciale, toute guerre est d'abord une guerre des esprits. Elle n'a toutefois rien du blitzkrieg psychologique pensé et mené sur le court terme. La désinformation implique au contraire une action orchestrée, durable, des moyens techniques, financiers et humains conséquents. "

Lors d'un discours à l'université de Gdansk le 21 septembre 1993, François Mitterrand déclarait : " Une société qui abandonne à d'autres ses moyens de représentation, c'est-à-dire de se rendre présente à elle-même, est une société asservie. " Nos soi-disant "élites" ne se rendent absolument pas compte que ceux qui possèdent les mots, la langue, possèdent aussi la pensée et, si on possède la pensée des autres, on possède tout le reste ! Cette ignorance est généralisée. C'est ainsi que l'usage généralisé de l'anglais comme outil de définition et de représentation de la science donne naturellement une plus grande visibilité aux travaux scientifiques des peuples anglophones et, parallèlement, marginalise ceux des autres, et cela d'autant plus, bien sûr, que ces travaux sont justement rédigés en anglais et que, en conséquence, ils doivent se mouler aux exigences anglophones en matière de forme et de contenu. Cela entraîne un mimétisme qui a des conséquences désastreuses car il débouche sur des programmes d'inspiration concurrentielle mais qui ne peuvent s'inscrire dans une logique véritablement novatrice. Dans la mesure où ce sont effectivement les pays anglophones qui déterminent ainsi les normes de "la bonne science", il est donc naturel que la science des pays anglophones apparaisse ainsi "supérieure" à celle des autres. Tant que les chercheurs étrangers accepteront consciemment ou inconsciemment cette infériorité intrinsèque en ayant recours à l'anglais comme outil de description de leur travail, ils apparaîtront en sous-traitants de la recherche anglo-américaine et ne pourront pas pleinement valoriser leur travail.

Dans son ouvrage "Le syndrome de l'ortolan ", Arnaud-Aaron Upinsky explique le concept clé de "guerre de représentation". Représenter, c'est rendre présent. Le manque de représentation rend absent à son propre environnement : à soi-même. La guerre de représentation est une guerre où la maîtrise et le trucage de l'information jouent le premier rôle.

L'information est l'arme absolue des temps modernes. Comme le disait déjà Gustave Le Bon à l'orée du XXe siècle, " ce n'est plus le réel qui produit l'information, c'est l'information qui produit le réel. La véritable réalité des choses, c'est l'idée qu'on s'en fait. " Dans l'Histoire, l'apparence a toujours joué un rôle beaucoup plus important que la réalité. L'irréel y prédomine sur le réel. Comme les missionnaires d'antan précédaient la colonisation en implantant leur religion, les mots-concepts étasuniens sont les meilleurs vecteurs de l'installation d'une influence étasunienne durable. Un peuple libre est un peuple qui a totale autorité sur ses systèmes d'information. S'il n'est plus capable de faire la différence entre les informations qu'il génère et celle des autres, il se retrouve manipulé par les leurres de son prédateur et se retrouve à sa merci d'autant plus que les moyens modernes multiplient, divisent ou annulent la représentation des faits à volonté.

Les puissances qui ont dominé le monde reposaient sur la maîtrise des concepts, des mots, qui les ont dotés d'une représentation adéquate de la situation. La victoire n'est qu'une question de positionnement de l'information. Pour détruire une nation ou un homme, c'est sa représentation qu'il faut détruire. L'information est l'arme secrète miracle des États-Unis et, en contrepoint, la cause de notre échec mystérieux. L'information est le nouveau nom de la propagande. L'information nous donne la FORME, à la place de la nôtre, pour mieux nous leurrer. La guerre de l'information règne en maître sur le monde financier et économique. Trop abstraite, nous ne la voyons même pas. L'ennemi a pénétré notre système d'information, il a pris les commandes de notre système nerveux. Il pilote notre cerveau. Dans cette guerre, les efforts individuels pour la combattre peuvent être facilement annihilés s'ils ne sont pas multipliés par les leviers d'un cadre stratégique global.

Le défi de la société de l'information doit être posé en termes de guerre de l'information, de guerre de représentation. Actuellement, les Européens ne parviennent pas à se représenter la situation ni à imaginer les concepts qui leur permettraient d'exister sur la scène mondiale. Le plus urgent pour reprendre la maîtrise de nos propres décisions est d'apprendre à lire - à décoder au quotidien - l'information truquée par ceux qui nous font cette guerre inconnue. La solution au piège des mots est dans le langage. La maîtrise totale de cette arme est une affaire vitale si nous voulons avoir encore droit à la parole et à la prospérité. Un rapport du Pentagone publié le 8 mars 1992 par le New York Times précise : " Nous savons que dans la guerre, tout est question de représentation et donc de dissimulation. Dissimuler l'ordre en apparence de désordre n'est qu'une question de méthode. Masquer le courage sous un voile de timidité suppose une grande énergie latente. Déguiser la force en faiblesse suppose une connaissance tactique. "

La France est la cible numéro un des États-Unis, le seul obstacle fondamental à leur domination mondiale sur les esprits. La France est le seul État-Nation en Occident dont l'autorité historique puisse contester radicalement le droit revendiqué par les États-Unis pour la conduite des affaires mondiales. La vision de Arnaud-Aaron Upinsky coïncide parfaitement avec la vision étasunienne mise en évidence par un très long article de Roger Cohen dans le prestigieux New York Times intitulé : "La France contre les États-Unis : conceptions contradictoires du capitalisme ". Les prémisses de l'article reflétaient le nouveau leitmotiv des papiers du journaliste : " La France est ce qu'il y a de plus approchant d'un rival idéologique sérieux des États-Unis à la fin du XXe siècle ".

Rome dominait matériellement. Wall Street domine spirituellement. L'empire américain s'intéresse au conditionnement des esprits. Si la France n'est plus capable de faire une différence entre ses propres informations et celles diffusées par l'ennemi, si nous avons peur des mots et si nous ne voyons pas que nous sommes positionnés dans une logique de guerre, nous ne pourrons même pas esquisser une stratégie de défense. Comme le SIDA, on trompe le système immunitaire, on fait confondre le vrai et le faux, l'ami et l'ennemi, le soi et le non-soi, pour détruire la cible. Maîtriser le système de représentation de l'ennemi, c'est lui faire voir et entendre à volonté nos propres signaux, c'est le rendre aveugle et sourd à lui-même. Si l'on maîtrise toutes les informations du cerveau, on peut conditionner l'individu à volonté.

Bruxelles ne peut pas résister aux États-Unis parce qu'ils sont le modèle fondateur des penseurs de l'Europe actuelle. Les classes dirigeantes sont "droguées" d'Europe américaine. La puissance de frappe américaine, c'est sa capacité à nous imposer ses modèles mentaux et sa représentation du monde. Les Américains vendent des mots-concepts comme "mondialisation" par exemple. C'est par la tête et l'hameçon que se prend le poisson. Le missionnaire précède le marchand. Imposer ses représentations, ses normes et ses images, c'est vendre ses propres produits. Gober les représentations de son concurrent, c'est se condamner à ne pas vendre les siens.

En dix ans, dans l'Europe des quinze, 250.000 emplois ont été perdus par l'audiovisuel au profit des États-Unis. 250.000 combattants mis hors de combat. Aux quelques 140 monopoles nationaux de l'audiovisuel s'est substituée une oligarchie mondiale composée de cinq ou six groupes avec un chef de file américain. La domination socioculturelle qu'elle impose est bien réelle puisque son principal effet est d'être acceptée par des populations qui sont satisfaites avec ce qui leur est offert, et qui ne demandent pas autre chose.

Aller sur le terrain de l'ennemi, c'est se condamner à être vaincu, amener l'ennemi sur son propre terrain, c'est le vaincre. Le terrain de la guerre de représentation, c'est la langue. C'est pour cette raison que la corruption de la langue est le premier objectif des États-Unis. Notre langue est notre terrain, c'est ce que nous sommes, c'est notre civilisation, notre manière de penser et de sentir, d'élaborer nos schémas de conceptualisation et de défense. C'est en revenant à notre langue que nous gagnerons cette guerre inconnue que nous font les États-Unis. Libérer le langage, c'est se réapproprier notre propre système d'information et de représentation, notre chaîne de commandement. C'est en revenant à leurs auteurs héréditaires que les Français retrouveront leurs défenses immunitaires. Le retour à la langue est synonyme d'un retour à l'identité, à la souveraineté, à la liberté, à la prospérité. Là où la langue est souveraine, là est la richesse.

LA DESTRUCTION IDENTITAIRE

La diminution du sens critique, qui est associée à l'évolution constatée, anesthésie la société au point qu'elle ne peut plus se rendre compte de l'attaque identitaire dont elle est victime par le biais de la langue, ainsi que par d'autres moyens. En fait, le manque de réaction actuel est simplement caractéristique d'une société qui ne sait plus envisager son propre avenir, autrement que sur le très court terme. Il est impossible de dissocier le phénomène linguistique de ses contextes économique et politique. L'affaiblissement ou la perte des identités nationales qui en résulte est l'une des pires choses qui puissent arriver à un peuple. Quand cela se produit, très vite, les citoyens se séparent de leur histoire, de leur passé, tandis qu'ils glorifient celui d'autres pays. Ils abandonnent leurs traditions, leur manière de vivre. Ils oublient rapidement leur langue littéraire et minimisent l'importance de leurs réalisations, de leur littérature nationale quand ils ne l'ironisent pas. L'identité nationale se réduit ainsi rapidement à quelques plats locaux, quelques chansons et danses folkloriques et les noms de quelques héros nationaux sont alors utilisés comme marques de cosmétiques ou de produits alimentaires. Il s'agit d'une forme moderne de colonisation qui efface la mémoire collective des peuples et, bien entendu, la progression de la langue de la puissance occupante - par procuration le plus souvent - est généralement fulgurante ainsi que la place occupée par ses "œuvres" culturelles, qui occultent rapidement les productions locales. Parler la langue maternelle dans les occasions officielles devient un signe d'infériorité, de faiblesse et même de mesquinerie et d'ignorance ; alors qu'utiliser la langue dominante souligne l'opulence, la modernité du discours, la supériorité intellectuelle de celui qui prend la parole. Quant aux leviers de commande du pays, ils passent rapidement dans des mains étrangères par le biais de collaborateurs convaincus et zélés qui prêchent la tolérance, la coopération avec les autres peuples, "l'ouverture" au monde extérieur et qui vantent les mérites de la mondialisation. La possibilité de libre parole est restreinte ou, tout au moins, occultée par le terrorisme intellectuel, c'est-à-dire le "politiquement correct", et la censure par omission médiatique. La créativité s'amenuise… Ce qu'il en reste, généralement, ne s'applique plus qu'au secteur technique selon des lignes d'évolution imitées ou définies ailleurs. Cette fuite dans la médiocrité s'accompagne de grands discours creux sur le "progrès", défini d'après le modèle mis en place par la puissance néocolonisatrice et l'idéologie qu'elle diffuse, et qui font un usage immodéré des termes et des stéréotypies qui l'accompagnent.

VIRUS INFORMATIONNELS

Un virus informationnel est une idée qui est susceptible de se développer sur le terreau fertile d'une certaine perception du monde et au détriment de celui qui le reçoit. Les virus informationnels sont impondérables, inodores et invisibles mais peuvent être très virulents. Par exemple, la liberté politique n'est pas un fait, mais une idée. Si l'on se trouve en face d'un rival imprégné de l'idée de liberté ou de libéralisme et qui, pour l'amour de cette idée, est prêt à céder une partie de sa puissance, on peut évidemment, par virus informationnel, utiliser cette idée contre lui. Le marteau de la culpabilité est particulièrement perceptible chez les Allemands qui, malgré la richesse de leur pays, leur savoir-faire technique et industriel, restent des nains en politique étrangère. Lorsqu'on constate que la seule présence d'un drapeau allemand en Allemagne fait resurgir, chez la plupart de nos voisins, une sensation de malaise causée par leur crainte d'être accusés de nationalisme, on mesure la distance que leur pays doit encore parcourir pour retrouver, malgré sa récente réunification, son statut de grande puissance. Les Américains arrivent à maintenir l'inhibition de toute initiative japonaise en politique étrangère en rappelant fréquemment à ce pays sa "lâche" attaque contre Pearl Harbor, en dépit du fait que le Japon soit le seul pays qui a payé son aventurisme guerrier par deux bombardements atomiques ! Cette approche n'a pu fonctionner efficacement que parce que le Japon a été, depuis 1945, très fortement imbibé de valeurs occidentales (missions chrétiennes particulièrement actives depuis 1945, enseignement systématique de l'anglais pour la diffusion implicite des valeurs anglo-saxonnes, etc.). Malgré sa richesse, sa force industrielle et ses innovations permanentes dans les techniques de pointe, c'est la raison essentielle pour laquelle le Japon n'arrive pas à redevenir une puissance asiatique et à fortiori mondiale.

LA RESURGENCE DES IDEES COLONIALES DANS LE NEOLIBERALISME ACTUEL

Depuis une vingtaine d'années, nous assistons à une résurgence de la plupart des préceptes qui ont sous-tendus l'expansion coloniale du XIXe siècle, résurgence conduite sous égide étasunienne et destinée à reprogrammer les esprits sous des prétendues nécessités économiques. Il faut noter que la plupart des directives coloniales transitaient presque toujours par des administrateurs locaux originaires de la colonie et connus du peuple qui les relayaient en les expliquant et en les justifiant, jamais paraissant comme étant imposées de l'extérieur ou émanant directement des autorités coloniales étrangères. Souvent, tout portait l'indigène à croire qu'il suivait les directives d'une autorité locale qui relevait exclusivement de son peuple. Les "indigènes" sont désormais les citoyens du monde périphérique aux États-Unis, sans distinction d'origine, de race, d'ethnie ou de langue et dont le rôle est de servir les intérêts de ce pays, tout en permettant aux "autochtones" de conserver certains avantages résiduels.

Le colonisateur a toujours expliqué qu'il cherche à former une association à bénéfices réciproques avec le colonisé, une sorte de symbiose en vue de la réalisation d'une œuvre commune, vers une paix et une prospérité durables. Bien entendu, les réalisations demandent des moyens et le colonisateur s'est toujours autoproclamé maître d'œuvre. Il apporte son savoir-faire exclusif, ses méthodes, ses financiers, ses techniciens et ses ingénieurs, se réservant toutes les parties "nobles". Les autochtones sont les exécutants. Le discours colonial insistait énormément sur le besoin de coopération économique, sur l'interdépendance des peuples pour le bénéfice de tous. En vertu de ce discours, nos intérêts sont censés s'imbriquer les uns dans les autres. Refuser cet état de choses serait rétrograde, serait typique de petits esprits sans envergure. Embrasser cet état d'interdépendance est noble et généreux mais aussi rationnel et lucide ! Le discours colonial encourageait le libre-échange comme étant la seule voie à suivre pour atteindre la prospérité. Tout ce qui le freinait était dépeint comme une hérésie, une monstruosité qui entraînait régression et paupérisation. L'expansion internationale, par le biais des colonies, présentait, et présente toujours dans le cas du néocolonialisme étasunien auquel nous sommes soumis, un ancrage de stabilité en situation générale d'instabilité économique à l'échelle mondiale. Les colonies apparaissaient alors comme des zones tampons, permettant d'absorber plus facilement des fluctuations extérieures éventuelles, sans enrayer la prospérité du centre. La colonie présentait l'intérêt de jouer le rôle de consommateur et de client pour les manufactures de la puissance colonisatrice. "L'élévation du niveau de vie" de la colonie consistait en fait à développer chez cette dernière des besoins équivalents à ceux existants déjà chez le colonisateur. On suscita donc chez les colonisés à la fois le désir d'acheter les produits manufacturés de la métropole et aussi le désir d'accumuler, par le travail, suffisamment d'argent pour les acheter. Le discours colonial insistait sur la nécessité de changer les mentalités et les esprits de façon à amener des changements durables de comportement tant pour les colonisés que pour les colonisateurs. Le discours colonial, en effet, justifiait l'existence de ce couple par une association à bénéfices "réciproques", mais c'est un discours qui se voulait raisonnable et rationnel. Le bien commun était, en principe, recherché ainsi que le "progrès". Lorsque la "décolonisation" fut envisagée, il devint impératif de pérenniser les structures de la colonisation. Qu'importait, en effet, que les colonisés prennent en main "leur propre destinée" s'ils le faisaient dans l'esprit du colonisateur, dans le cadre de structures qui avaient été prévues à l'avance et qui maintiendraient les avantages de ces derniers, même s'ils n'étaient plus physiquement présents ? Les apparences et les étiquettes changeraient mais les bénéfices de la colonisation pour le colonisateur ne changeraient pas. L'intérêt de l'étude du discours colonial du début du XXe siècle réside dans les analogies qu'il présente avec le discours néolibéral actuel, discours dont la dernière version a essentiellement été mise au point par les États-Unis et légèrement modulée par ses centres de rediffusion. En effet, le discours néolibéral et mondialiste insiste explicitement sur l'interdépendance bénéfique des nations, affirme que l'indépendance est contre l'intérêt économique des peuples, condamne ouvertement toute tentative d'émancipation des composantes du système néocolonial comme une régression, qualifie de " raciste " toute tentative d'autarcie, rehausse les droits individuels par rapport aux droits collectifs, souligne le caractère humanitaire des actions entreprises et dénonce la barbarie des régimes situés hors de sa sphère d'influence. Le discours néolibéral d'inspiration étasunienne entreprend, lui aussi, de changer les mentalités sur le long terme et mélange volontiers l'utopie à toute justification rationnelle a priori. Il donne l'apparence d'unanimité à travers des justificatifs qui se situent hors du champ de la critique, falsifie la pensée de ses détracteurs, mobilise les médias pour relayer ses messages et élimine d'une main preste et vigoureuse toute dissension, rappelle les injonctions des "experts" qui tiennent lieu de compétence et de conviction. Tout comme le discours colonial d'avant-guerre, il brandit les droits de l'homme définis à l'occidentale, habille la coercition économique de raisons juridiques et techniques et se couvre de la légitimité des instances internationales.

Le discours néolibéral étasunien, abondamment relayé dans tous les pays satellites actuels des États-Unis, tout comme le discours colonial autrefois, multiplie les automatismes verbaux, rabaissant ainsi, insensiblement mais sûrement, dans toutes les populations qui y sont soumis, le seuil de la critique et de la révolte ouverte à des contraintes imposées et à caractère artificiel. Il déguise les mots et s'invente un langage qui lui est propre. Par le biais de la culture, le néolibéralisme et le mondialisme étasuniens, tout comme le colonialisme d'autrefois, veulent imposer un changement des esprits à long terme, insistent sur la modernité de leurs discours, sur le progrès scientifique, technique et économique. Tout comme dans le discours colonial, celui à qui le néolibéralisme s'impose doit finir par adopter les vues de celui qui le lui impose. Il s'agit de briser la gangue de résistance, qu'elle soit intellectuelle, culturelle ou linguistique en érigeant en idole et en modèle incontesté le système du pays phare d'où rayonne la nouvelle religion. La grande culture qui fait la promotion du néolibéralisme, tout comme celles qui, autrefois, promouvaient le colonialisme, est infiniment supérieure, infiniment plus efficace et moderne et les indigènes, c'est-à-dire les Européens, " ne peuvent pas passer des ténèbres de leur infériorité et immobilisme, des nuages de leur civilisation ralentie à la grande lumière de cette grande culture moderne néolibérale étasunienne sans en être éblouis ! ", que ce soit par sa technique, par sa richesse, par sa puissance ou par sa science...

Propos délirants ? Exagérés ? L'attitude méprisante du gouvernement américain actuel vis-à-vis des Européens, qui sont pourtant les plus proches culturellement parlant, est assez révélatrice par elle-même et confirme pleinement les propos de Zbigniew Brzezinski lorsqu'il affirme que " l'Europe est désormais un protectorat américain . "

Aujourd'hui, les Américains sont ravis de dépenser de l'argent qu'ils n'ont pas en consommant ce que, dans une situation saine, ils ne pourraient pas se permettre et les économies asiatiques (surtout Japon et Chine) semblent prospérer en vendant aux Américains ce qu'ils ne peuvent plus payer et donc en finançant un déficit abyssal. S'il ne s'agit pas de néocolonialisme, comment faudrait-il nommer ce phénomène ?

Celui qui lit la littérature coloniale du début du XXe siècle ne peut s'empêcher de penser qu'il vit à une époque de remarquable continuité avec cette période de notre histoire. Il y a eu, certes, un changement de décor et de terminologie. Certains mots sont devenus tabous mais les objectifs et les méthodes demeurent remarquablement les mêmes, et la volonté de manipulation s'est armée de nouveaux outils, d'une presse redoutablement efficace placée sous la houlette d'un petit nombre de croyants qui remplissent leur mission avec zèle. Partout, les préceptes du système sont répétés et même ressassés comme des évidences qu'il serait ridicule de vouloir remettre en question. Partout, on détecte cette même volonté d'affaiblir le sens critique pour favoriser l'acceptation passive du nouveau système. Partout, on chante les louanges de la mondialisation à la sauce étasunienne, partout on annonce que les nouvelles réalités économiques et culturelles sont incontournables et bénéfiques, partout on cherche à désamorcer la critique, non de manière logique et rationnelle mais par manipulation des esprits.

UNE EFFROYABLE PERSPECTIVE

Dans sa nature, la guerre s'est modifiée. Dans les pays industrialisés et économiquement en tête du palmarès mondial, la guerre est devenue furtive, faisant des dégâts au niveau inconscient en réorientant les attitudes et les comportements au détriment de ceux qui sont exposés à ses tactiques. Dans le tiers-monde, la guerre a gardé son visage traditionnel brutal, se parant de vertus humanitaires pour satisfaire les consciences bien pensantes et ne pas écorcher les principes gouvernant les actions des citoyens des nations dites "développées".

L'individu tire sa force du groupe. Si on nie son appartenance au groupe, à sa culture qui s'exprime à travers sa langue, l'individu n'est plus rien et ne sait plus s'orienter au sein d'une société qui ne peut aller nulle part. Il redevient insignifiant, affirme le sociologue Todd dans "L'illusion économique". Pour lui, la meilleure recette de mondialisation réussie passe, pour chacun d'entre nous, par une réadhésion aux valeurs de notre propre société et par un réancrage dans nos cultures respectives, ce qui nous permettrait de collaborer intelligemment les uns avec les autres tout en restant ouvert sur le monde extérieur. Qu'avons-nous à craindre, en effet, si nous savons exactement ce que nous sommes, par rapport aux autres, et où nous voulons aller ? L'individu ancré dans sa langue et sa culture, soudé à son groupe sera automatiquement immunisé contre les tentatives de manipulation propres à la guerre de velours. Les croyances, qu'elles soient collectives ou individuelles filtrent l'expérience, conditionnent les visions des réalités, et modifient les choix des techniques à déployer, mais les nouvelles techniques changent aussi les croyances autant qu'elles offrent de nouveaux choix. Ce sont les croyances collectives, plus que les réalités auxquelles nous faisons face, qui détermineront si nous serons esclaves ou maîtres, citoyens responsables d'une démocratie éclairée ou simples sujets dans une dictature ayant éventuellement les apparences de démocratie. Ce sont elles qui créeront ou annihileront notre désir de participation à la vie sociale et qui nous feront soit accepter, soit refuser nos conditions de vie en nous incitant à les réajuster ultérieurement. Voilà pourquoi la guerre de velours, qui s'attaque à notre psychisme, est bien plus dangereuse que la guerre traditionnelle malgré ses morts, ses blessés et ses destructions physiques qui font généralement payer au vainqueur un prix souvent aussi élevé qu'au vaincu. Le vaincu de la guerre de velours est vaincu en esprit, c'est-à-dire totalement alors que le vaincu de la guerre traditionnelle peut souvent songer, dès sa défaite, à sa future revanche. La guerre physique est le point d'orgue de l'alternance, mais la gangue mentale scientifiquement construite et entretenue par la guerre de velours détruit les capacités de défense de l'individu. A long terme, la pleine prise de conscience des effets de cette dernière en fait une effroyable perspective. n