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Dans
son ouvrage "Le Monde selon Chirac ", Hubert Coudurier
cite une phrase de François Mitterrand : " La France ne
le sait pas encore mais nous sommes en guerre avec
l'Amérique. Une guerre permanente, une guerre vitale,
une guerre économique, une guerre sans morts,
apparemment… ".
Pourtant,
dans le monde occidental, les États-Unis ne semblent
nullement être perçus comme des ennemis. Pour nos
dirigeants, pour les capitaines de nos industries, pour
nos chercheurs, pour nos journalistes, ce pays est tour
à tour considéré comme un modèle vertueux du
libéralisme, comme un temple de la démocratie, comme une
Mecque de la science, comme un paradis de la technique,
comme le jardin d'Eden du commerce, comme l'émergence
d'une culture planétaire qui s'annonce et comme le
détenteur de la lingua franca universelle qui nous
permettra bientôt à tous de nous comprendre. Le nombre
de convertis qui se transforment aussitôt en
missionnaires zélés du système américain est
impressionnant, plus particulièrement dans l'industrie
et les milieux financiers, dans l'enseignement et la
recherche et dans les médias. A en juger par les
perceptions que les Etats-Unis engendrent et leur
influence, la France compte actuellement certainement
plus d'amis des États-Unis que d'anti-Américains et la
remarque de François Mitterrand ne semble guère
représentative de l'opinion moyenne française à l'égard
de ce pays.
QUI
CRITIQUE LES ÉTATS-UNIS ?
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les
critiques les plus vives du système américain n'émanent
pas que de terroristes en keffieh et barbe longue mais
aussi d'une poignée d'intellectuels américains qui
étayent leurs opinions sur des informations qui n'ont
rien de secret, puisqu'il s'agit souvent de discours
prononcés publiquement par la classe dirigeante du pays,
d'articles écrits par d'anciens membres du gouvernement
ou de livres disponibles dans n'importe quelle librairie
et dont les auteurs ont occupé et occupent encore
souvent des postes importants au sein d'agences
gouvernementales, de fondations ou d'universités
élitistes qui leur permettent d'exercer une influence
considérable. C'est le cas de Zbigniew K. Brzezinski,
ancien conseiller des administrations Kennedy et
Johnson, conseiller en sécurité nationale sous Carter,
co-fondateur et premier directeur de la Trilatérale,
membre du prestigieux Conseil des relations extérieures
(Council on Foreign Relations), qui a clairement énoncé
la stratégie de son pays dans son livre "The Grand
Chessboard : American primacy and its geostrategic
imperatives" (Le grand échiquier : la suprématie
américaine et ses impératifs géostratégiques ). L'auteur
y explique que les États-Unis doivent établir et garder,
par la force s'il le faut, la prééminence planétaire.
Les recettes préférées fonctionnent par manœuvre et
manipulation et ont pour but d'empêcher l'émergence de
nations ou de groupes de nations qui pourraient remettre
en question un ordre établi actuel plus que favorable à
la nation américaine. Brzezinski énonce NOIR SUR BLANC
que les États-Unis doivent tout faire - y compris la
guerre traditionnelle bien sûr - pour garder leur
prééminence et établir leur loi partout sur la planète.
On serait tenté de sourire à ces propos d'adolescent
dictateur en herbe mais, malheureusement, il ne s'agit
pas des élucubrations du premier venu. Dans sa naïve
arrogance, Brzezinski nous donne tous les détails dont
nous avons besoin pour comprendre la politique étrangère
actuelle de son pays. Vu sa position et son influence,
il est difficile de ne pas prendre au sérieux ses propos
et, dans une moindre mesure, ceux de l'auteur du "choc
des civilisations", Samuel Huntington, professeur à
Harvard, et qui bénéficient tous deux d'une notoriété
considérable au sein du parti républicain actuellement
au pouvoir aux États-Unis.
Noam
Chomsky, professeur de linguistique au fameux MIT, fait
partie de ceux qui osent dire que les États-Unis
cesseront d'avoir à craindre le terrorisme dès qu'ils
renonceront de le pratiquer eux-mêmes sur la scène
internationale. Mais si Noam Chomsky est connu par une
étroite frange professionnelle pour ses travaux en
linguistique, il n'en demeure pas moins presque
totalement inconnu du grand public. Court-circuité
presque totalement par les médias, seules des recherches
sur Internet révèlent son existence avec celle de Susan
Sontag, de William Rivers Pitt, de Lyndon LaRouche,
James Petras et quelques autres dont certains ont vu
leur influence naissante décimée par des campagnes de
diffamation dont la virulence est rarement égalée en
Europe.
En toute
objectivité, l'examen de l'histoire récente des
États-Unis met effectivement en évidence que ce pays est
l'une des nations les plus violentes qui soient quels
que soient les critères de jugement utilisés et les
questions qui les séparent des autres pays ou des
groupes avec lesquels ils sont rentrés en conflit. Dans
la décennie 80, alors que Ronald Reagan accusait l'Union
soviétique d'agressivité militaire, les États-Unis
participaient à neuf guerres, en Afghanistan, en Angola,
au Cambodge, au Chad, au Salvador, en Ethiopie, au
Liban, au Maroc et au Nicaragua sans compter le
bombardement de Tripoli en Lybie, l'invasion de Grenade
et celle de Panama pour déposer le général Noriega. Le
12 mai 1996, en réponse à la question de Leslie Stahl de
l'émission "Sixty minutes" de la chaîne CBS, qui lui
demandait la justification du fait que plus d'enfants
étaient morts en Irak des sanctions imposées à ce pays à
l'initiative des États-Unis que durant le bombardement
atomique d'Hiroshima, Madeleine Albright, secrétaire
d'État au gouvernement américain, confirmait sans
sourciller " l'utilité " de ces dispositions qui, selon
elle, " en valaient la peine " (sic). Depuis 1996, le
micro-militarisme théâtral des États-Unis, comme le
nomme Emmanuel Todd, a coûté la vie à 10.000 Irakiens de
plus au cours d'une invasion qui, on le sait
aujourd'hui, n'était fondé que sur un tissu de mensonges
et de fausses preuves fabriquées de toute pièce.
BLANCS
COMME NEIGE
Pourtant,
tout cela semble aux antipodes de ce que pensent les
Américains de leur propre pays. " Les Américains ne
doivent pas nier le fait que, de toutes les nations dans
l'histoire du monde, c'est la leur qui est la plus
juste, la plus tolérante, la plus désireuse de se
remettre en question et de s'améliorer en permanence, et
le meilleur modèle pour l'avenir ! ". C'est ainsi que
David Rothkopf s'exprime dans un article intitulé "In
praise of cultural imperialism ?" qu'il rédigea pour la
revue "Foreign Policy ". S'il est vrai que les
Américains peuvent échanger des données et des images
instantanément sur une échelle planétaire, nous sommes
extrêmement loin d'une mondialisation des concepts, des
perceptions et des idées qui pourrait être la
conséquence du partage universel de la même information
de base. Nous assistons au contraire à des clivages
d'opinion d'une importance tragique entre les Américains
et le reste du monde et qui soulignent, plus que jamais,
la réalité irréfutable des frontières nationales en
dépit du nivellement que la mondialisation est censée
opérer. Au lendemain du 11 septembre 2001, les
Étasuniens effarés se posaient la question de savoir
pourquoi et comment, en dépit de leur intrinsèque bonté,
ils pouvaient être haïs du monde musulman au point que
certains Arabes parmi les plus éduqués étaient prêts à
sacrifier leur vie pour le leur prouver. D'autre part,
en dépit de l'accès instantané à l'information, nos
responsables politiques, dans la plupart des pays
occidentaux, semblent incapables de reconnaître, par
exemple, le fait que les États-Unis ne sont plus, depuis
longtemps, une république éclairée et un modèle de
démocratie. Ils ne se rendent pas compte que la
démocratie américaine est tellement aimée dans le monde
qu'on est souvent obligé de l'installer les armes à la
main ou à coups d'embargos, de chantages, de pressions
économiques et de pseudo-missions de paix. Il y a déjà
une quinzaine d'années, Noam Chomsky avait pourtant déjà
décortiqué les mécanismes de la "démocratie totalitaire
" étasunienne, de la dictature des esprits sous des
apparences libérales, dans des livres tels que "The
Manufacturing of Consent ".
Ce
gouffre qui existe entre l'opinion très largement
majoritaire aux Etats-Unis, que certaines de nos
"élites" partagent, et celle du reste du monde a
plusieurs origines. Les Américains "consomment" entre 1
et 2% de films et de vidéocassettes de cinématographies
étrangères. Dans le domaine de l'édition, il ne se
traduit pas plus de 200 à 250 livres étrangers par an
aux États-Unis dont la plupart demeurent confinés au
monde universitaire. En comparaison, chaque année, la
France, avec près de quatre fois moins d'habitants, fait
l'acquisition de près de 2.000 droits de traduction.
Depuis que les nations anglophones semblent croire que
leur idiome est devenu la lingua franca de la planète et
qu'elles ont dispensé leurs citoyens de l'étude des
langues étrangères, des observateurs, anglo-saxons la
plupart du temps, ont dénoncé l'isolation progressive de
leurs pays respectifs par rapport aux grands courants de
pensée mondiaux en dépit d'Internet et des autres moyens
de communication instantanée. Malgré l'étendue de leurs
réseaux de communication, le déphasage d'opinion et de
perception entre les Étasuniens, plus particulièrement,
et le reste de la planète non anglophone se creuse de
plus en plus. La diffusion internationale de l'anglais a
eu pour effet inattendu d'enfermer les États-Unis dans
un véritable ghetto à partir duquel ils ne comprennent
strictement plus rien aux événements planétaires. Les
bourdes, bévues, bavures et inepties qu'ils commettent
actuellement en politique internationale en sont la
meilleure preuve. Cet isolement est encore renforcé par
le matraquage constant destiné à persuader l'Américain
moyen qu'il vit dans un pays "indispensable" dont
l'existence est une bénédiction pour le reste du monde.
Non seulement aujourd'hui, mais apparemment depuis
l'aube de la préhistoire, le pays est unique en son
genre. Il est inutile d'aller voir ailleurs sauf pour y
découvrir crises, dévastations, sous-développement et
misère. Les Américains absorbent si bien les images et
les messages de l'ordre dominant, qui constituent leur
cadre exclusif de référence et de perception, que la
plupart d'entre eux sont ainsi dans l'impossibilité
d'imaginer quelque autre réalité sociale que ce soit.
LES
ÉTATS-UNIS ET LE RESTE DU MONDE OCCIDENTAL
Avec
l'Europe, les Etats-Unis ont de plus en plus de mal à
utiliser un langage différent de celui du suzerain au
vassal. " Dans le monde des hommes " écrivait Thucydide,
" les arguments de droit n'ont de poids que dans la
mesure où les adversaires en présence disposent de
moyens équivalents. Si tel n'est pas le cas, les plus
forts tirent tout le parti possible de leur puissance
tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner ".
C'est bien ce qu'affirment Fabrizio Calvi et Thierry
Pfister dans "L'œil de Washington ", un ouvrage publié
en 97. Ils affirment que la loi du monde est celle du
plus puissant et que telle est la règle morale du
gouvernement américain. Forts de ce principe, les
États-Unis ont, depuis le début des années 80, infiltré
frauduleusement les banques de données et les mémoires
d'ordinateurs de leurs adversaires mais aussi de leurs
prétendus alliés, et des principales institutions
internationales. La France compte parmi les victimes de
cette opération montée en complicité avec Israël.
L'affaire n'a filtré qu'à l'occasion d'une âpre
controverse juridique entre une firme d'informatique,
Inslaw, et le gouvernement américain à propos de la
propriété industrielle d'un logiciel. "L'œil de
Washington" met à nu des rapports de force
internationaux sans aucun rapport avec la façade de bons
sentiments et des ballets de moins en moins
diplomatiques, surtout lorsqu'un pays donné cherche à
échapper à la tutelle américaine. Le livre cite un
mémorandum d'Eisenhower de 1953 sur la position
américaine en matière d'espionnage : " Rien ne doit
limiter la capacité d'investigation des États-Unis et
des informations secrètes ne sont communiquées aux
alliés que si cette diffusion sert les intérêts de
Washington ". Un article du magazine "Le Point "
confirme l'activité d'espionnage étasunienne tout
azimut, qui est essentiellement basée sur du
renseignement technique. La firme Microsoft est
également soupçonnée d'avoir inséré dans ses systèmes
d'exploitation des sous-programmes permettant le
transfert direct du contenu des fichiers sensibles de
ses clients étrangers sous forme cryptée par réseau
télématique à haut débit vers les États-Unis !
L'ART
SUPREME DE LA GUERRE
L'art
suprême de la guerre est toutefois d'obtenir la
reddition de son ennemi sans combattre. Il s'agit de
faire la guerre de telle manière qu'elle se présente
comme une action positive et constructive vis-à-vis de
celui contre lequel elle s'exerce. C'est une guerre
"politiquement correcte" qui respecte, dans les
apparences, les droits des collectivités et des
individus. La guerre "de velours", c'est aussi, selon la
célèbre formule de Clausewitz, " la poursuite de la
politique par d'autres moyens ". Dans l'éventail des
guerres, on peut distinguer :
1. La
guerre "chaude" ou guerre à armes physiques.
2. La guerre "froide" ou guerre à armes politiques.
3. La guerre de velours ou guerre à armes
informationnelles et psychiques.
Ce qui
distingue ces trois types de guerre, c'est la
sublimation progressive de l'agressivité intraspécifique
humaine vers des objectifs de plus en plus
informationnels. C'est l'évolution de la lance au boulet
de canon, puis de la propagande politique à la
propagande informationnelle et à la guerre de velours,
au dernier stade. La guerre passe, désormais, à un
niveau plus abstrait, presque intellectuel. Le champ de
bataille a été remplacé par la conquête des marchés mais
aussi et surtout celle des esprits. L'arme de la guerre
de velours, c'est la pensée, le psychisme même de l'être
humain. Que la guerre fasse des victimes physiques ou
bien des victimes informationnelles, là n'est pas le
substrat de la réalité car la guerre demeure la guerre,
c'est-à-dire l'expression de l'agressivité
intraspécifique mâle (en général). Dans toute guerre,
les buts sont la destruction de l'économie de
l'adversaire, la destruction de sa résistance morale et
de son identité. Enfin, la soumission et l'assimilation
de l'adversaire qui passe du statut d'ennemi à celui
d'État satellite, mais la guerre de velours se fait sous
anesthésie en quelque sorte ; les populations vaincues
sont généralement inconscientes de leur défaite et de
leur assimilation progressive. Le plus haut degré de
tyrannie dans une société n'est pas obtenu par la menace
des armes. Il réside dans la manipulation psychologique
de la conscience, qui débouche sur le fait que la
réalité est définie de telle façon que ceux qui la
vivent ne se rendent même pas compte qu'ils sont dans
une prison. Les frontières de la guerre de velours sont
mal discernables. Les États-Unis sont passés maîtres
dans ce type de guerre dont la cible est l'Europe et
quelques autres pays développés. Cette guerre crée des
alliés et de nombreuses "cinquièmes" colonnes. Elle est
multiforme. Elle peut utiliser des stratégies simples ou
compliquées mais elle est toujours furtive et se mène,
presque toujours, de manière indirecte. Enfin, beaucoup
de combattants qu'elle implique sont inconscients qu'ils
sont en lutte et, s'ils en ont conscience, ils
discernent mal contre qui ou contre quoi. Cette guerre
peut, quelquefois aussi, reprendre ses aspects
traditionnels avec ses morts, bien physiques et bien
réels et ses dommages "collatéraux", lorsqu'elle est
menée contre les nations du tiers-monde, comme nous
avons pu le voir à diverses reprises jusqu'à aujourd'hui
avec les États-Unis.
L'objectif ultime de la guerre de velours est la
destruction de l'identité qui amène, ipso facto, à la
capitulation irréversible des populations conquises et
leur soumission inconditionnelle par le processus dit
"d'assimilation", processus dans lequel les vaincus
s'identifient désormais à leurs vainqueurs et qui se
fait toujours sur un fond d'amnésie historique
généralisée. Les vaincus apparaissent alors comme des
lobotomisés, ayant perdu leur sens critique et acceptent
leur condition "de plein gré". Le moteur de cette guerre
est celui de toutes les guerres, la passion de l'homme
pour le conflit. Ensuite, c'est le désir de dominance:
dominer et soumettre, surveiller et punir et, bien
entendu, s'enrichir, préférablement aux dépens d'autrui.
Toutefois, la guerre de velours peut souvent prendre des
caractéristiques très distinctes des deux formes de
guerre qui l'ont précédées (de types 1 et 2 précédemment
cités). En effet, elle s'exerce tout azimut, entre des
nations politiquement définies mais aussi à l'intérieur
des frontières de ces dernières par une minorité qui
désire asservir une majorité.
HARO SUR
LES "COLLECTIFS" ET MISE EN PLACE DE STRUCTURES
HEGEMONIQUES
L'une des
tactiques utilisées dans la guerre de velours est tout
d'abord de détruire les entités collectives. Pour ce
faire, on atomise la société en individus dissociés les
uns des autres en leur faisant perdre le réflexe de
recourir aux entités collectives pour rechercher à la
fois protection et mécanismes de défense. Dans une
société atomisée, les choix démocratiques n'existent
plus. Une société atomisée ressemble à de la limaille de
fer. Dans un champ magnétique, on peut faire changer
l'orientation de chaque particule de limaille en
changeant l'intensité et la direction du champ. Les
particules sont proches les unes des autres. Elles
forment un ensemble mais qui n'a pas de cohésion propre
sauf sous l'influence d'un champ magnétique extérieur.
Les techniques de manipulation basées sur le
renforcement de ce que l'individu croit être ses
libertés les plus fondamentales sont efficaces, et
l'individu désolidarisé de sa société y est d'autant
plus vulnérable. Peu importe que la nouvelle caste
dirigeante abolisse ou non le suffrage universel, une
fois sa dictature installée et consolidée. Le résultat
sera exactement le même. C'est ainsi qu'en poussant à un
individualisme à outrance basé sur la volonté apparente
d'amener plus de liberté, on a pu exporter en partie le
modèle de société étasunienne en Europe qui a su briser
une bonne partie des valeurs collectives avec tout
l'avantage que cela représente pour un système politique
qui, désormais, peut fixer les tendances et l'agenda
politique de la nation en l'absence de toute démocratie
réellement participative.
Par
définition, l'hégémonie établit que les injustices
soient intériorisées et donc considérées comme
naturelles et légitimes, aussi bien par les membres du
groupe dominant que par ceux du groupe dominé. Elle se
traduit par la mise en place d'idéologies, de structures
et pratiques qui sont utilisées pour légitimer, mettre
en œuvre et reproduire une division inégale du pouvoir
et des ressources. Pour le dominé, elle s'accompagne
d'une érosion constante des structures collectives,
d'une acceptation passive d'obligations aberrantes et de
l'instauration généralisée de la précarité. Tout cela a
été rendu possible par la diffusion d'une nouvelle
idéologie d'inspiration essentiellement étasunienne, une
croyance en un nouvel état des choses sous-tendu par la
foi en un progrès indéfini et continu et celle d'une
mondialisation naturelle et sans limites sous égide
américaine, s'appuyant sur les communications
instantanées et les facilités de transport. Le nouveau
croyant pense que ce qui lui arrive est logique, normal
et naturel, voire ordonné par Dieu ou par les lois de la
physique. Il l'accepte car il croit qu'il s'agit de
réalités aussi incontournables que les lois de la
pesanteur ou celles de l'électromagnétisme.
En menant
une action offensive dans la guerre de velours, il
s'agissait, d'abord, pour les États-Unis, d'éblouir
leurs adversaires en leur montrant leur inéluctable
infériorité dans tous les domaines ! Une fois
l'adversaire convaincu de son infériorité, la partie est
presque gagnée ! Car, c'est de cette infériorité
qu'usera le futur suzerain, pour vassaliser
l'adversaire. L'induction d'un complexe d'infériorité
chez l'adversaire est une stratégie très habile car,
ensuite, on n'a plus besoin de manipuler les pensées du
vaincu. Ce dernier se reprogrammera lui-même, dans un
sens favorable au suzerain. Carter G. Woodson, un
sociologue américain célèbre, écrivait : " Si vous
pouvez manipuler les pensées d'un individu, vous n'avez
pas à vous inquiéter de ses actions futures. Si vous
arrivez à obtenir d'un homme qu'il se sente inférieur à
vous, vous n'avez pas à l'obliger d'accepter un statut
inférieur car il le fera automatiquement de lui-même ".
Ces observations ne sont pas nouvelles. Etienne de la
Boétie les avait déjà consignées dans son "discours de
la servitude volontaire ", publié en 1574. Cette
reprogrammation psychique soumettra l'individu, toujours
plus, aux volontés du suzerain !
Les
États-Unis sont passés maîtres dans l'application de
cette technique, après la seconde guerre mondiale. Un
exemple banal du complexe d'infériorité induit à des
fins stratégiques est mis en évidence par la percolation
progressive de l'anglais. Tous ceux qui ont été
conditionnés à se sentir "inférieurs" ont immédiatement
recours à des termes anglais, dont ils parsèment leurs
discours dans leur grotesque tentative de faire partie
du peuple qu'ils perçoivent dominant, espérant peut-être
obtenir un strapontin dans les institutions du nouvel
ordre mondial . C'est souvent à l'utilisation de mots
anglais, dans le discours, que l'on peut se prononcer
sur le degré de l'atteinte psychique identitaire d'une
personne quelconque . Utiliser l'anglais, se donner un
nom anglais, c'est montrer que l'on est dans le vent et
associé au colonisateur, pour le plus grand bien de
tous. La reprogrammation psychique amène une acceptation
presque spontanée, évidente des "vérités" épandues par
le vainqueur et, parallèlement, de l'autre côté, un très
net affaiblissement du sens critique. En Europe, cet
affaiblissement va de pair avec l'aliénation spirituelle
qui résulte de l'introduction massive, tant directe
qu'insidieuse, du monde anglo?saxon dans nos sociétés.
Cette aliénation favorise une perception mythique de ce
qui n'est plus accessible à l'esprit critique. Nous le
voyons dans plusieurs secteurs, par exemple dans la
surestimation de la science, un phénomène qui touche non
seulement le profane mais, ce qui est plus grave, une
partie des professionnels de la science eux?mêmes, dans
des proportions de plus en plus considérables. La
croyance que rien n'est impossible et que la science
peut tout résoudre y compris les problèmes que l'on
démontre être insolubles ; croyance véhiculée par des
discours technicistes se voulant innovateurs mais qui se
trahissent souvent d'eux-mêmes par l'usage de termes à
la mode révélant ainsi le mimétisme compulsif des
esprits médiocres qui les prononcent et qui se campent
ainsi aux antipodes de la véritable créativité…
Les
vaincus de la guerre de velours adoptent des
comportements, des attitudes et des raisonnements à
partir de critères que leur communauté n'a pas élaborés
et auxquels ils n'auraient pas aboutis s'ils avaient
gardé leur indépendance d'esprit. Comme dans toute
colonisation, c'est d'abord les esprits qu'il faut
modifier. L'élimination des effets physiques de la
colonisation constitue le dernier stade de la
décolonisation qui doit surtout se faire au niveau
mental. L'indépendance économique et politique dépend de
notre indépendance mentale et tant que cette dernière
n'aura pas été recouvrée, il est peu probable que
l'intransigeance et l'arrogance du monde anglo-saxon
vis-à-vis de l'Europe et du reste du monde soient
remises en question. Un fort sentiment d'identité et une
adhésion massive à des valeurs communes servent de
garde-fous à des politicards relativement ordinaires,
voire médiocres, qui arrivent ainsi à prendre des bonnes
décisions ayant un impact immédiat sur leur communauté.
L'affaiblissement identitaire et l'antinationisme font
de nos politiciens non seulement des êtres ordinaires
mais aussi des êtres qui ne sont plus vraiment utiles
socialement parlant.
LA GUERRE
DE REPRESENTATION
Rémi
Kauffer, professeur à "Sciences-Po", écrit dans son
livre intitulé : "L'arme de la désinformation. Les
multinationales en guerre contre l'Europe" :
" En
dictant ses concepts, sa terminologie, sa vision du
monde, les États-Unis tâchent d'enfermer leurs rivaux
dans le cercle de pensée tracé à leur intention de telle
sorte qu'une fois prisonniers, ils ne parviennent plus à
s'en extraire. Imposer son vocabulaire, c'est remporter
la toute première bataille. De "brainstorming" à
"wargame", de "teenagers" à "fast-food", de "management"
à "benchmarking", les Américains ont pris de l'avance…
C'est grâce à cette imprégnation croissante que
l'influence américano-britannique a pu s'étendre. Des
élites dirigeantes, des secteurs tertiaires aux
bataillons "avancés" des couches moyennes, elle s'est
diffusée au sein des classes populaires. Guerre des
mots, guerre des images. Dans la mesure où
l'américanisation du vocabulaire, de l'imaginaire
accompagne celle du mode de consommation, ce phénomène
offre l'un des supports les plus efficaces de
pénétration des entreprises étasuniennes sur les marchés
porteurs. Or, fût-elle commerciale, toute guerre est
d'abord une guerre des esprits. Elle n'a toutefois rien
du blitzkrieg psychologique pensé et mené sur le court
terme. La désinformation implique au contraire une
action orchestrée, durable, des moyens techniques,
financiers et humains conséquents. "
Lors d'un
discours à l'université de Gdansk le 21 septembre 1993,
François Mitterrand déclarait : " Une société qui
abandonne à d'autres ses moyens de représentation,
c'est-à-dire de se rendre présente à elle-même, est une
société asservie. " Nos soi-disant "élites" ne se
rendent absolument pas compte que ceux qui possèdent les
mots, la langue, possèdent aussi la pensée et, si on
possède la pensée des autres, on possède tout le reste !
Cette ignorance est généralisée. C'est ainsi que l'usage
généralisé de l'anglais comme outil de définition et de
représentation de la science donne naturellement une
plus grande visibilité aux travaux scientifiques des
peuples anglophones et, parallèlement, marginalise ceux
des autres, et cela d'autant plus, bien sûr, que ces
travaux sont justement rédigés en anglais et que, en
conséquence, ils doivent se mouler aux exigences
anglophones en matière de forme et de contenu. Cela
entraîne un mimétisme qui a des conséquences
désastreuses car il débouche sur des programmes
d'inspiration concurrentielle mais qui ne peuvent
s'inscrire dans une logique véritablement novatrice.
Dans la mesure où ce sont effectivement les pays
anglophones qui déterminent ainsi les normes de "la
bonne science", il est donc naturel que la science des
pays anglophones apparaisse ainsi "supérieure" à celle
des autres. Tant que les chercheurs étrangers
accepteront consciemment ou inconsciemment cette
infériorité intrinsèque en ayant recours à l'anglais
comme outil de description de leur travail, ils
apparaîtront en sous-traitants de la recherche
anglo-américaine et ne pourront pas pleinement valoriser
leur travail.
Dans son
ouvrage "Le syndrome de l'ortolan ", Arnaud-Aaron
Upinsky explique le concept clé de "guerre de
représentation". Représenter, c'est rendre présent. Le
manque de représentation rend absent à son propre
environnement : à soi-même. La guerre de représentation
est une guerre où la maîtrise et le trucage de
l'information jouent le premier rôle.
L'information est l'arme absolue des temps modernes.
Comme le disait déjà Gustave Le Bon à l'orée du XXe
siècle, " ce n'est plus le réel qui produit
l'information, c'est l'information qui produit le réel.
La véritable réalité des choses, c'est l'idée qu'on s'en
fait. " Dans l'Histoire, l'apparence a toujours joué un
rôle beaucoup plus important que la réalité. L'irréel y
prédomine sur le réel. Comme les missionnaires d'antan
précédaient la colonisation en implantant leur religion,
les mots-concepts étasuniens sont les meilleurs vecteurs
de l'installation d'une influence étasunienne durable.
Un peuple libre est un peuple qui a totale autorité sur
ses systèmes d'information. S'il n'est plus capable de
faire la différence entre les informations qu'il génère
et celle des autres, il se retrouve manipulé par les
leurres de son prédateur et se retrouve à sa merci
d'autant plus que les moyens modernes multiplient,
divisent ou annulent la représentation des faits à
volonté.
Les
puissances qui ont dominé le monde reposaient sur la
maîtrise des concepts, des mots, qui les ont dotés d'une
représentation adéquate de la situation. La victoire
n'est qu'une question de positionnement de
l'information. Pour détruire une nation ou un homme,
c'est sa représentation qu'il faut détruire.
L'information est l'arme secrète miracle des États-Unis
et, en contrepoint, la cause de notre échec mystérieux.
L'information est le nouveau nom de la propagande.
L'information nous donne la FORME, à la place de la
nôtre, pour mieux nous leurrer. La guerre de
l'information règne en maître sur le monde financier et
économique. Trop abstraite, nous ne la voyons même pas.
L'ennemi a pénétré notre système d'information, il a
pris les commandes de notre système nerveux. Il pilote
notre cerveau. Dans cette guerre, les efforts
individuels pour la combattre peuvent être facilement
annihilés s'ils ne sont pas multipliés par les leviers
d'un cadre stratégique global.
Le défi
de la société de l'information doit être posé en termes
de guerre de l'information, de guerre de représentation.
Actuellement, les Européens ne parviennent pas à se
représenter la situation ni à imaginer les concepts qui
leur permettraient d'exister sur la scène mondiale. Le
plus urgent pour reprendre la maîtrise de nos propres
décisions est d'apprendre à lire - à décoder au
quotidien - l'information truquée par ceux qui nous font
cette guerre inconnue. La solution au piège des mots est
dans le langage. La maîtrise totale de cette arme est
une affaire vitale si nous voulons avoir encore droit à
la parole et à la prospérité. Un rapport du Pentagone
publié le 8 mars 1992 par le New York Times précise : "
Nous savons que dans la guerre, tout est question de
représentation et donc de dissimulation. Dissimuler
l'ordre en apparence de désordre n'est qu'une question
de méthode. Masquer le courage sous un voile de timidité
suppose une grande énergie latente. Déguiser la force en
faiblesse suppose une connaissance tactique. "
La France
est la cible numéro un des États-Unis, le seul obstacle
fondamental à leur domination mondiale sur les esprits.
La France est le seul État-Nation en Occident dont
l'autorité historique puisse contester radicalement le
droit revendiqué par les États-Unis pour la conduite des
affaires mondiales. La vision de Arnaud-Aaron Upinsky
coïncide parfaitement avec la vision étasunienne mise en
évidence par un très long article de Roger Cohen dans le
prestigieux New York Times intitulé : "La France contre
les États-Unis : conceptions contradictoires du
capitalisme ". Les prémisses de l'article reflétaient le
nouveau leitmotiv des papiers du journaliste : " La
France est ce qu'il y a de plus approchant d'un rival
idéologique sérieux des États-Unis à la fin du XXe
siècle ".
Rome
dominait matériellement. Wall Street domine
spirituellement. L'empire américain s'intéresse au
conditionnement des esprits. Si la France n'est plus
capable de faire une différence entre ses propres
informations et celles diffusées par l'ennemi, si nous
avons peur des mots et si nous ne voyons pas que nous
sommes positionnés dans une logique de guerre, nous ne
pourrons même pas esquisser une stratégie de défense.
Comme le SIDA, on trompe le système immunitaire, on fait
confondre le vrai et le faux, l'ami et l'ennemi, le soi
et le non-soi, pour détruire la cible. Maîtriser le
système de représentation de l'ennemi, c'est lui faire
voir et entendre à volonté nos propres signaux, c'est le
rendre aveugle et sourd à lui-même. Si l'on maîtrise
toutes les informations du cerveau, on peut conditionner
l'individu à volonté.
Bruxelles
ne peut pas résister aux États-Unis parce qu'ils sont le
modèle fondateur des penseurs de l'Europe actuelle. Les
classes dirigeantes sont "droguées" d'Europe américaine.
La puissance de frappe américaine, c'est sa capacité à
nous imposer ses modèles mentaux et sa représentation du
monde. Les Américains vendent des mots-concepts comme
"mondialisation" par exemple. C'est par la tête et
l'hameçon que se prend le poisson. Le missionnaire
précède le marchand. Imposer ses représentations, ses
normes et ses images, c'est vendre ses propres produits.
Gober les représentations de son concurrent, c'est se
condamner à ne pas vendre les siens.
En dix
ans, dans l'Europe des quinze, 250.000 emplois ont été
perdus par l'audiovisuel au profit des États-Unis.
250.000 combattants mis hors de combat. Aux quelques 140
monopoles nationaux de l'audiovisuel s'est substituée
une oligarchie mondiale composée de cinq ou six groupes
avec un chef de file américain. La domination
socioculturelle qu'elle impose est bien réelle puisque
son principal effet est d'être acceptée par des
populations qui sont satisfaites avec ce qui leur est
offert, et qui ne demandent pas autre chose.
Aller sur
le terrain de l'ennemi, c'est se condamner à être
vaincu, amener l'ennemi sur son propre terrain, c'est le
vaincre. Le terrain de la guerre de représentation,
c'est la langue. C'est pour cette raison que la
corruption de la langue est le premier objectif des
États-Unis. Notre langue est notre terrain, c'est ce que
nous sommes, c'est notre civilisation, notre manière de
penser et de sentir, d'élaborer nos schémas de
conceptualisation et de défense. C'est en revenant à
notre langue que nous gagnerons cette guerre inconnue
que nous font les États-Unis. Libérer le langage, c'est
se réapproprier notre propre système d'information et de
représentation, notre chaîne de commandement. C'est en
revenant à leurs auteurs héréditaires que les Français
retrouveront leurs défenses immunitaires. Le retour à la
langue est synonyme d'un retour à l'identité, à la
souveraineté, à la liberté, à la prospérité. Là où la
langue est souveraine, là est la richesse.
LA
DESTRUCTION IDENTITAIRE
La
diminution du sens critique, qui est associée à
l'évolution constatée, anesthésie la société au point
qu'elle ne peut plus se rendre compte de l'attaque
identitaire dont elle est victime par le biais de la
langue, ainsi que par d'autres moyens. En fait, le
manque de réaction actuel est simplement caractéristique
d'une société qui ne sait plus envisager son propre
avenir, autrement que sur le très court terme. Il est
impossible de dissocier le phénomène linguistique de ses
contextes économique et politique. L'affaiblissement ou
la perte des identités nationales qui en résulte est
l'une des pires choses qui puissent arriver à un peuple.
Quand cela se produit, très vite, les citoyens se
séparent de leur histoire, de leur passé, tandis qu'ils
glorifient celui d'autres pays. Ils abandonnent leurs
traditions, leur manière de vivre. Ils oublient
rapidement leur langue littéraire et minimisent
l'importance de leurs réalisations, de leur littérature
nationale quand ils ne l'ironisent pas. L'identité
nationale se réduit ainsi rapidement à quelques plats
locaux, quelques chansons et danses folkloriques et les
noms de quelques héros nationaux sont alors utilisés
comme marques de cosmétiques ou de produits
alimentaires. Il s'agit d'une forme moderne de
colonisation qui efface la mémoire collective des
peuples et, bien entendu, la progression de la langue de
la puissance occupante - par procuration le plus souvent
- est généralement fulgurante ainsi que la place occupée
par ses "œuvres" culturelles, qui occultent rapidement
les productions locales. Parler la langue maternelle
dans les occasions officielles devient un signe
d'infériorité, de faiblesse et même de mesquinerie et
d'ignorance ; alors qu'utiliser la langue dominante
souligne l'opulence, la modernité du discours, la
supériorité intellectuelle de celui qui prend la parole.
Quant aux leviers de commande du pays, ils passent
rapidement dans des mains étrangères par le biais de
collaborateurs convaincus et zélés qui prêchent la
tolérance, la coopération avec les autres peuples,
"l'ouverture" au monde extérieur et qui vantent les
mérites de la mondialisation. La possibilité de libre
parole est restreinte ou, tout au moins, occultée par le
terrorisme intellectuel, c'est-à-dire le "politiquement
correct", et la censure par omission médiatique. La
créativité s'amenuise… Ce qu'il en reste, généralement,
ne s'applique plus qu'au secteur technique selon des
lignes d'évolution imitées ou définies ailleurs. Cette
fuite dans la médiocrité s'accompagne de grands discours
creux sur le "progrès", défini d'après le modèle mis en
place par la puissance néocolonisatrice et l'idéologie
qu'elle diffuse, et qui font un usage immodéré des
termes et des stéréotypies qui l'accompagnent.
VIRUS
INFORMATIONNELS
Un virus
informationnel est une idée qui est susceptible de se
développer sur le terreau fertile d'une certaine
perception du monde et au détriment de celui qui le
reçoit. Les virus informationnels sont impondérables,
inodores et invisibles mais peuvent être très virulents.
Par exemple, la liberté politique n'est pas un fait,
mais une idée. Si l'on se trouve en face d'un rival
imprégné de l'idée de liberté ou de libéralisme et qui,
pour l'amour de cette idée, est prêt à céder une partie
de sa puissance, on peut évidemment, par virus
informationnel, utiliser cette idée contre lui. Le
marteau de la culpabilité est particulièrement
perceptible chez les Allemands qui, malgré la richesse
de leur pays, leur savoir-faire technique et industriel,
restent des nains en politique étrangère. Lorsqu'on
constate que la seule présence d'un drapeau allemand en
Allemagne fait resurgir, chez la plupart de nos voisins,
une sensation de malaise causée par leur crainte d'être
accusés de nationalisme, on mesure la distance que leur
pays doit encore parcourir pour retrouver, malgré sa
récente réunification, son statut de grande puissance.
Les Américains arrivent à maintenir l'inhibition de
toute initiative japonaise en politique étrangère en
rappelant fréquemment à ce pays sa "lâche" attaque
contre Pearl Harbor, en dépit du fait que le Japon soit
le seul pays qui a payé son aventurisme guerrier par
deux bombardements atomiques ! Cette approche n'a pu
fonctionner efficacement que parce que le Japon a été,
depuis 1945, très fortement imbibé de valeurs
occidentales (missions chrétiennes particulièrement
actives depuis 1945, enseignement systématique de
l'anglais pour la diffusion implicite des valeurs
anglo-saxonnes, etc.). Malgré sa richesse, sa force
industrielle et ses innovations permanentes dans les
techniques de pointe, c'est la raison essentielle pour
laquelle le Japon n'arrive pas à redevenir une puissance
asiatique et à fortiori mondiale.
LA
RESURGENCE DES IDEES COLONIALES DANS LE NEOLIBERALISME
ACTUEL
Depuis
une vingtaine d'années, nous assistons à une résurgence
de la plupart des préceptes qui ont sous-tendus
l'expansion coloniale du XIXe siècle, résurgence
conduite sous égide étasunienne et destinée à
reprogrammer les esprits sous des prétendues nécessités
économiques. Il faut noter que la plupart des directives
coloniales transitaient presque toujours par des
administrateurs locaux originaires de la colonie et
connus du peuple qui les relayaient en les expliquant et
en les justifiant, jamais paraissant comme étant
imposées de l'extérieur ou émanant directement des
autorités coloniales étrangères. Souvent, tout portait
l'indigène à croire qu'il suivait les directives d'une
autorité locale qui relevait exclusivement de son
peuple. Les "indigènes" sont désormais les citoyens du
monde périphérique aux États-Unis, sans distinction
d'origine, de race, d'ethnie ou de langue et dont le
rôle est de servir les intérêts de ce pays, tout en
permettant aux "autochtones" de conserver certains
avantages résiduels.
Le
colonisateur a toujours expliqué qu'il cherche à former
une association à bénéfices réciproques avec le
colonisé, une sorte de symbiose en vue de la réalisation
d'une œuvre commune, vers une paix et une prospérité
durables. Bien entendu, les réalisations demandent des
moyens et le colonisateur s'est toujours autoproclamé
maître d'œuvre. Il apporte son savoir-faire exclusif,
ses méthodes, ses financiers, ses techniciens et ses
ingénieurs, se réservant toutes les parties "nobles".
Les autochtones sont les exécutants. Le discours
colonial insistait énormément sur le besoin de
coopération économique, sur l'interdépendance des
peuples pour le bénéfice de tous. En vertu de ce
discours, nos intérêts sont censés s'imbriquer les uns
dans les autres. Refuser cet état de choses serait
rétrograde, serait typique de petits esprits sans
envergure. Embrasser cet état d'interdépendance est
noble et généreux mais aussi rationnel et lucide ! Le
discours colonial encourageait le libre-échange comme
étant la seule voie à suivre pour atteindre la
prospérité. Tout ce qui le freinait était dépeint comme
une hérésie, une monstruosité qui entraînait régression
et paupérisation. L'expansion internationale, par le
biais des colonies, présentait, et présente toujours
dans le cas du néocolonialisme étasunien auquel nous
sommes soumis, un ancrage de stabilité en situation
générale d'instabilité économique à l'échelle mondiale.
Les colonies apparaissaient alors comme des zones
tampons, permettant d'absorber plus facilement des
fluctuations extérieures éventuelles, sans enrayer la
prospérité du centre. La colonie présentait l'intérêt de
jouer le rôle de consommateur et de client pour les
manufactures de la puissance colonisatrice. "L'élévation
du niveau de vie" de la colonie consistait en fait à
développer chez cette dernière des besoins équivalents à
ceux existants déjà chez le colonisateur. On suscita
donc chez les colonisés à la fois le désir d'acheter les
produits manufacturés de la métropole et aussi le désir
d'accumuler, par le travail, suffisamment d'argent pour
les acheter. Le discours colonial insistait sur la
nécessité de changer les mentalités et les esprits de
façon à amener des changements durables de comportement
tant pour les colonisés que pour les colonisateurs. Le
discours colonial, en effet, justifiait l'existence de
ce couple par une association à bénéfices "réciproques",
mais c'est un discours qui se voulait raisonnable et
rationnel. Le bien commun était, en principe, recherché
ainsi que le "progrès". Lorsque la "décolonisation" fut
envisagée, il devint impératif de pérenniser les
structures de la colonisation. Qu'importait, en effet,
que les colonisés prennent en main "leur propre
destinée" s'ils le faisaient dans l'esprit du
colonisateur, dans le cadre de structures qui avaient
été prévues à l'avance et qui maintiendraient les
avantages de ces derniers, même s'ils n'étaient plus
physiquement présents ? Les apparences et les étiquettes
changeraient mais les bénéfices de la colonisation pour
le colonisateur ne changeraient pas. L'intérêt de
l'étude du discours colonial du début du XXe siècle
réside dans les analogies qu'il présente avec le
discours néolibéral actuel, discours dont la dernière
version a essentiellement été mise au point par les
États-Unis et légèrement modulée par ses centres de
rediffusion. En effet, le discours néolibéral et
mondialiste insiste explicitement sur l'interdépendance
bénéfique des nations, affirme que l'indépendance est
contre l'intérêt économique des peuples, condamne
ouvertement toute tentative d'émancipation des
composantes du système néocolonial comme une régression,
qualifie de " raciste " toute tentative d'autarcie,
rehausse les droits individuels par rapport aux droits
collectifs, souligne le caractère humanitaire des
actions entreprises et dénonce la barbarie des régimes
situés hors de sa sphère d'influence. Le discours
néolibéral d'inspiration étasunienne entreprend, lui
aussi, de changer les mentalités sur le long terme et
mélange volontiers l'utopie à toute justification
rationnelle a priori. Il donne l'apparence d'unanimité à
travers des justificatifs qui se situent hors du champ
de la critique, falsifie la pensée de ses détracteurs,
mobilise les médias pour relayer ses messages et élimine
d'une main preste et vigoureuse toute dissension,
rappelle les injonctions des "experts" qui tiennent lieu
de compétence et de conviction. Tout comme le discours
colonial d'avant-guerre, il brandit les droits de
l'homme définis à l'occidentale, habille la coercition
économique de raisons juridiques et techniques et se
couvre de la légitimité des instances internationales.
Le
discours néolibéral étasunien, abondamment relayé dans
tous les pays satellites actuels des États-Unis, tout
comme le discours colonial autrefois, multiplie les
automatismes verbaux, rabaissant ainsi, insensiblement
mais sûrement, dans toutes les populations qui y sont
soumis, le seuil de la critique et de la révolte ouverte
à des contraintes imposées et à caractère artificiel. Il
déguise les mots et s'invente un langage qui lui est
propre. Par le biais de la culture, le néolibéralisme et
le mondialisme étasuniens, tout comme le colonialisme
d'autrefois, veulent imposer un changement des esprits à
long terme, insistent sur la modernité de leurs
discours, sur le progrès scientifique, technique et
économique. Tout comme dans le discours colonial, celui
à qui le néolibéralisme s'impose doit finir par adopter
les vues de celui qui le lui impose. Il s'agit de briser
la gangue de résistance, qu'elle soit intellectuelle,
culturelle ou linguistique en érigeant en idole et en
modèle incontesté le système du pays phare d'où rayonne
la nouvelle religion. La grande culture qui fait la
promotion du néolibéralisme, tout comme celles qui,
autrefois, promouvaient le colonialisme, est infiniment
supérieure, infiniment plus efficace et moderne et les
indigènes, c'est-à-dire les Européens, " ne peuvent pas
passer des ténèbres de leur infériorité et immobilisme,
des nuages de leur civilisation ralentie à la grande
lumière de cette grande culture moderne néolibérale
étasunienne sans en être éblouis ! ", que ce soit par sa
technique, par sa richesse, par sa puissance ou par sa
science...
Propos
délirants ? Exagérés ? L'attitude méprisante du
gouvernement américain actuel vis-à-vis des Européens,
qui sont pourtant les plus proches culturellement
parlant, est assez révélatrice par elle-même et confirme
pleinement les propos de Zbigniew Brzezinski lorsqu'il
affirme que " l'Europe est désormais un protectorat
américain . "
Aujourd'hui, les Américains sont ravis de dépenser de
l'argent qu'ils n'ont pas en consommant ce que, dans une
situation saine, ils ne pourraient pas se permettre et
les économies asiatiques (surtout Japon et Chine)
semblent prospérer en vendant aux Américains ce qu'ils
ne peuvent plus payer et donc en finançant un déficit
abyssal. S'il ne s'agit pas de néocolonialisme, comment
faudrait-il nommer ce phénomène ?
Celui qui
lit la littérature coloniale du début du XXe siècle ne
peut s'empêcher de penser qu'il vit à une époque de
remarquable continuité avec cette période de notre
histoire. Il y a eu, certes, un changement de décor et
de terminologie. Certains mots sont devenus tabous mais
les objectifs et les méthodes demeurent remarquablement
les mêmes, et la volonté de manipulation s'est armée de
nouveaux outils, d'une presse redoutablement efficace
placée sous la houlette d'un petit nombre de croyants
qui remplissent leur mission avec zèle. Partout, les
préceptes du système sont répétés et même ressassés
comme des évidences qu'il serait ridicule de vouloir
remettre en question. Partout, on détecte cette même
volonté d'affaiblir le sens critique pour favoriser
l'acceptation passive du nouveau système. Partout, on
chante les louanges de la mondialisation à la sauce
étasunienne, partout on annonce que les nouvelles
réalités économiques et culturelles sont incontournables
et bénéfiques, partout on cherche à désamorcer la
critique, non de manière logique et rationnelle mais par
manipulation des esprits.
UNE
EFFROYABLE PERSPECTIVE
Dans sa
nature, la guerre s'est modifiée. Dans les pays
industrialisés et économiquement en tête du palmarès
mondial, la guerre est devenue furtive, faisant des
dégâts au niveau inconscient en réorientant les
attitudes et les comportements au détriment de ceux qui
sont exposés à ses tactiques. Dans le tiers-monde, la
guerre a gardé son visage traditionnel brutal, se parant
de vertus humanitaires pour satisfaire les consciences
bien pensantes et ne pas écorcher les principes
gouvernant les actions des citoyens des nations dites
"développées".
L'individu tire sa force
du groupe. Si on nie son appartenance au groupe, à sa
culture qui s'exprime à travers sa langue, l'individu
n'est plus rien et ne sait plus s'orienter au sein d'une
société qui ne peut aller nulle part. Il redevient
insignifiant, affirme le sociologue Todd dans
"L'illusion économique". Pour lui, la meilleure recette
de mondialisation réussie passe, pour chacun d'entre
nous, par une réadhésion aux valeurs de notre propre
société et par un réancrage dans nos cultures
respectives, ce qui nous permettrait de collaborer
intelligemment les uns avec les autres tout en restant
ouvert sur le monde extérieur. Qu'avons-nous à craindre,
en effet, si nous savons exactement ce que nous sommes,
par rapport aux autres, et où nous voulons aller ?
L'individu ancré dans sa langue et sa culture, soudé à
son groupe sera automatiquement immunisé contre les
tentatives de manipulation propres à la guerre de
velours. Les croyances, qu'elles soient collectives ou
individuelles filtrent l'expérience, conditionnent les
visions des réalités, et modifient les choix des
techniques à déployer, mais les nouvelles techniques
changent aussi les croyances autant qu'elles offrent de
nouveaux choix. Ce sont les croyances collectives, plus
que les réalités auxquelles nous faisons face, qui
détermineront si nous serons esclaves ou maîtres,
citoyens responsables d'une démocratie éclairée ou
simples sujets dans une dictature ayant éventuellement
les apparences de démocratie. Ce sont elles qui créeront
ou annihileront notre désir de participation à la vie
sociale et qui nous feront soit accepter, soit refuser
nos conditions de vie en nous incitant à les réajuster
ultérieurement. Voilà pourquoi la guerre de velours, qui
s'attaque à notre psychisme, est bien plus dangereuse
que la guerre traditionnelle malgré ses morts, ses
blessés et ses destructions physiques qui font
généralement payer au vainqueur un prix souvent aussi
élevé qu'au vaincu. Le vaincu de la guerre de velours
est vaincu en esprit, c'est-à-dire totalement alors que
le vaincu de la guerre traditionnelle peut souvent
songer, dès sa défaite, à sa future revanche. La guerre
physique est le point d'orgue de l'alternance, mais la
gangue mentale scientifiquement construite et entretenue
par la guerre de velours détruit les capacités de
défense de l'individu. A long terme, la pleine prise
de conscience des effets de cette dernière en fait une
effroyable perspective.
n
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