
Une
voix venue
du fond des siècles
A propos de
Paul-Marie
Coûteaux,
Etre et parler français, Perrin,
2006
par Jean-Gérard
Lapacherie
On ne
compte plus les ouvrages qui, depuis cinq siècles, traitent de la langue
française, de ses usages, bons ou mauvais, des menaces qui pèsent sur
elle, de la défense qu’il faut en faire, de son universalité perdue ou
retrouvée, de sa dégénérescence ou de sa vitalité. Cet ensemble ouvert
est encore appelé à croître à l’avenir. De fait, il existe un genre,
plus ou moins « littéraire », relevant de l’essai, ayant ses règles ou
ses matrices conceptuelles (Du Bellay, Vaugelas, l’établissement de
l’Académie française, Rivarol, etc.) auxquelles il convient sans cesse
de se référer, et qui se définirait par un objet spécifique : à savoir,
la langue française, ses réalités ou les idées que l’on peut en avoir.
Paul-Marie Coûteaux, tout en réfléchissant sur la langue française et en
se référant aux travaux sur la question dont ceux, récents, de M.
Cerquiglini, a choisi de s’en démarquer et de ne pas abonder dans le
discours obligé qu’il impose. De fait, il renouvelle, non pas le genre,
qui continue sur son erre, mais la réflexion sur la langue française. La
rupture est exprimée dans le titre Etre et parler français. Ce
que saisit ou tente de saisir Paul-Marie Coûteaux, comme l’indique le
verbe être, ce n’est pas la langue, mais une identité - être
français - et en relation avec l’acte de parler français, ce qu’exprime
assez bien le mot valise, souvent cité, emprunté à Lacan et en partie
vidé de son sens psychanalytique : parlêtre. L’identité en
question n’a rien à voir avec l’identité culturelle ou
religieuse, dont les fanatiques et les idéologues se rengorgent pour
justifier la prétendue lutte engagée par les peuples soi-disant
dominés, non pour s’émanciper de leurs oppresseurs ou des systèmes dans
lesquels ils s’étiolent, mais pour exprimer la haine qu’ils vouent à de
prétendus dominants qui vivent loin, très loin, au Nord, à savoir
l’Autre ou autrui ou les autres. Ainsi, cette ruse rhétorique, à
laquelle adhèrent ces malheureux peuples, les condamne à croupir
longtemps encore dans la vile servitude. A l’opposé, l’identité être
français n’est pas une essence, elle n’est pas statique, elle n’est
pas immuable, elle n’est pas imposée ; elle est politique, elle est un
acte, elle résulte de la volonté des hommes, elle est un faire ou elle
émane d’un faire, « faire France », lequel a consisté à instituer un
ordre dans lequel les hommes peuvent assumer en toute liberté leur
condition d’homme, c’est-à-dire se dégager de la nature ou s’engager la
culture, contribuer au processus de civilisation et ainsi, éviter de
retomber ou de sombrer dans la barbarie. De la part de Paul-Marie
Coûteaux, l’audace intellectuelle consiste à rejeter l’habituelle et
convenue thèse de la communication, qui, à force d’être répétée par les
linguistes ou autres savants et étendue à tout, finit par ne plus rien
signifier et, véritable écran, empêche de voir la réalité des choses.
Etre et parler français n’est pas nominaliste, mais réaliste. Foin
des mots, vivent les choses. L’analyse de l’être français ne se déploie
pas dans une vague spéculation, elle est ancrée dans les réalités du
monde, surtout les réalités géopolitiques. La réflexion sur l’être
retrouve ce qui la caractérise chez Heidegger et qui a été perdu par ses
épigones français : le contact avec les réalités concrètes, le goût des
choses, les liens avec le monde, tel qu’il est dans sa réalité tangible
de monde, non pas tel qu’il est représenté en idée, mais tel que nous le
sentons, nous l’appréhendons, nous le saisissons, hic et nunc.
Longtemps, « être français » et « parler français » ont été dissociés.
On le sait, le royaume de France était habité de femmes et d’hommes, qui
jouissaient du statut juridique de français, tout en parlant picard,
provençal, breton, flamand, etc. et seulement ces langues, alors qu’en
Europe, le français (c’était le cas au XVIIIe siècle) avait plus de
« locuteurs » qu’en France même. Cet état de fait est dénoncé
par l’abbé Grégoire qui exige que soit universalisé l’usage de la
langue français en France (1794) : « (le français), admis dans les
transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne,
d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg,
de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par
quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des
Français ? » A la différence des spécialistes de sociolinguistique, qui
étudient savamment la diffusion du français en France ou dans le monde,
Paul-Marie Coûteaux s’attache à analyser cet ordre politique de la
France, dans lequel la langue française joue un rôle primordial. Elle en
est le germe, elle était à sa naissance, à son origine en quelque sorte,
le 14 février 842, lorsque les souverains de Francia occidentalis
(la France actuelle) et de Francia orientalis (la Germanie) ont
juré de se prêter mutuelle assistance contre un autre souverain,
Lothaire, qui a donné son nom à la Lotharingie et rêvait déjà d’unir les
peuples d’Europe sous sa férule ou, comme on voudra, dans un même
empire, qui sera nommé Saint Empire romain germanique
ultérieurement et qui préfigure l’Europe ou l’empire que l’Europe
voudrait être contre la volonté des peuples et celles des nations qu’ils
forment, ou encore cet autre et nouvel empire, occidental et tout
impérialiste, celui que forme l’alliance des Etats-Unis d’Amérique, qui
ont le mérite d’être encore une grande nation, et des nations d’Europe,
que leurs dirigeants, eurolâtres et atlantistes, oubliant qu’ils
dirigent de vieilles nations, sont près de brader pour les placer sous
une égide, peut-être protectrice, sûrement destructrice. Dans ce
contexte, la lutte contre les emprunts intempestifs à l’anglo-américain
prend un sens, non seulement mémoriel ou émotif (préserver la langue que
nos ancêtres nous ont léguée), mais surtout politique (éviter que les
Français et la France ne soient asservis à un ordre dont ils seraient
les domestiques). C’est dans cette perspective géopolitique et
identitaire que s’inscrivent l’injonction faire France et ces
vieux Serments de Strasbourg, dont la signification n’est toujours pas
amuïe, bien qu’elle soit affaiblie, et qu’il incombe à la France et à la
langue française, désormais, d’illustrer, de défendre, d’assumer, seuls
ou quasiment seuls en Europe, sinon contre tous, du moins contre les
notables et les notoires.
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