
« Si ce n’est pas rédigé en anglais, ça
ne vaut pas la peine d’être lu!
»
par
Charles-Xavier Durand
Résumé :
Une politique
officielle en faveur d’une langue étrangère ne peut s’imposer que si des
mesures sont prises pour la faire accepter. Aussi, la gestion des
perceptions prend autant d’importance que les mesures concrètes prises
pour en développer l’usage.
Cet
article a pour but de démontrer le bien-fondé de cette assertion à
partir de faits facilement observables, plus particulièrement dans le
domaine des sciences et des techniques où l’anglais a été clairement
imposé par les anglo-saxons en collaboration avec les autorités des pays
non anglophones de l’Union européenne et d’ailleurs. Or, contrairement à
ce que l’on pourrait croire, si le monde scientifique des pays non
anglophones a accepté l’anglais aussi facilement dans la communication
scientifique - au point où cet usage déborde largement sur les scènes
purement nationales - c’est qu’il est très sensible à la propagande et
que la manipulation des esprits prétendument scientifiques s’est révélée
être très facile en dépit du fait qu’il est aisé de démontrer que cet
usage est contraire à l’intérêt des peuples et des chercheurs qui ne
sont pas des anglophones natifs.
Lorsqu’on interroge les scientifiques et les chercheurs à propos des
raisons qui semblent avoir fait de l’anglais la lingua franca de
la communication scientifique internationale, ils répondent en donnant
généralement leur propre interprétation de ce phénomène plutôt que
d’essayer d’analyser les causes objectives qui ont abouti à la situation
actuelle. Cette situation nous est présentée comme la conséquence d’un
accident historique mais, le plus souvent, comme le résultat d’une
tendance naturelle, comme le travail d’une “main invisible” au même
titre que celle d’Adam Smith qui, sur la scène économique, est censée
synchroniser les marchés avec les besoins individuels. La diffusion de
l’anglais est considérée comme le résultat d’une loi naturelle qui
s’appliquerait aux systèmes sociaux de manière aussi rigoureuse que les
lois de la physique s’appliquent au comportement mécanique et à la
trajectoire d’un solide, indépendamment de toute volonté humaine.
Gestion
des perceptions
Dans cet article, je veux expliquer que la
diffusion actuelle actuelle de l’anglais comme lingua franca de
la science et de la technologie n’est pas la conséquence du libre choix
de la majorité. Alors que l’usage de la langue anglaise a fait l’objet
d’une promotion intense de la part de ses locuteurs natifs, elle a été
imposée à la majorité par une toute petite minorité de décideurs en
Europe continentale, tandis que l’importance de l’anglais, la prétendue
nécessité d’y recourir dans un nombre croissant de situations, ainsi que
sa diffusion apparente ont été le résultat d’une gestion habile des
perceptions de la population qui a introduit des distorsions dans la
manière dont les scientifiques (et bien d’autres catégories sociales)
considèrent leur propre communauté et interagissent avec elle. Le
recourt massif à l’anglais comme moyen de communication internationale
entre les scientifiques n’a pas été le résultat d’un vote populaire.
Cependant, les habitudes qui se sont construites au cours des trente
dernières années ne seront pas facilement inversées lorsqu’on constate
que le monde universitaire, plus particulièrement, est notoirement
hostile à toute proposition de changement. Toute modification des
habitudes établies dans le secteur de la communication scientifique ne
pourra provenir que d’une prise de conscience croissante que la
situation actuelle désavantage tous les scientifiques qui ne sont pas
des locuteurs anglophones natifs.
Avant d’entrer dans les détails de la démonstration, il faut tenir
compte du fait que les questions linguistiques peuvent facilement
déclencher des réactions émotionnelles et que les opinions personnelles
peuvent ne pas refléter correctement la réalité, car ces opinions sont
émises par des gens qui peuvent indûment généraliser leur propre
situation ou avoir des vues partiales basées sur l’attrait ou la
répulsion qu’une situation linguistique particulière peut leur inspirer.
Par exemple, dans un monde où l’anglais semble triompher, nous pouvons
être surpris de découvrir que certaines des personnalités qui ont un
énorme pouvoir d’influence dans les cercles intellectuels et politiques,
tels que Samuel Huntington,
considèrent que la diffusion de l’espagnol représente une menace directe
à l’encontre de l’homogénéité linguistique des Etats-Unis et de la
cohésion de son peuple. A l’inverse, l’homme d’affaires qui prend
constamment l’avion en Europe occidentale, pour rendre visite à ses
clients ou s’en faire de nouveaux, est en droit de penser que nous
basculons rapidement dans un monde ou l’anglais devient la langue
mondiale alors que le nombre de locuteurs natifs ne cesse de se réduire
depuis une trentaine d’années, passant d’environ 7% de la population
mondiale à 4,84% en 2005!
En
science et en technologie, nous entendons souvent que si l’anglais est
fréquemment choisi comme langue de communication pour les publications
et la communication verbale, c’est parce qu’il est la seule langue à
disposer du vocabulaire adéquat pour représenter les concepts
scientifiques modernes et leurs applications techniques récentes. La
presse de langue anglaise s’empresse de rapporter et de souligner tous
les commentaires des hauts fonctionnaires et des politiciens en vue dès
qu’ils valorisent l’usage de l’anglais pour la communication
internationale. Nous pouvons, par exemple, lire à propos de l’engouement
des sud-Coréens pour l’anglais et qui iraient jusqu’à se faire opérer
pour améliorer leur prononciation et leur accent tandis que l’auteur de
l’article passera sous silence les statistiques concernant l’étude des
autres langues étrangères telles que le chinois, le japonais ou même le
français !
Les professeurs des universités britanniques soulignent toujours aux
visiteurs du continent qu’ils sont, eux, les seuls vrais promoteurs de
l’Europe par le biais de l’anglais qui permet à tous les étudiants des
pays membres bénéficiaires du programme Erasmus de communiquer entre eux
et ainsi de construire les « bases sérieuses » de l’UE durant leur
séjour en Grande Bretagne. Ils précisent souvent que l’anglais a donné
naissance à un grand nombre de mots prétendument « internationaux » tels
que « computer », « software » ou « téléphone »
tout en faisant remarquer avec condescendance que les Français ont voulu
inventer des « équivalents artificiels » tels que « ordinateur » et
« logiciel ». Ils ne tiennent pas compte du fait que, à l’extérieur de
la famille des langues européennes, une très grande proportion de la
population mondiale a créé des mots
pour désigner des objets ou des concepts de manière beaucoup plus
efficace dans le cadre d’autres langues qu’aucun mot anglais non traduit
ne pourra jamais le faire.
Ils évoquent le développement et la diffusion de l’ « Inglish » aux
Indes, une variété d’hindi fortement anglicisé et qui démontre, selon
eux, l’intrusion de la culture mondialiste basée sur l’anglais, tandis
qu’ils semblent oublier pour les besoins de la démonstration le fait que
l’anglais standard n’est pas maîtrisé par plus d’une proportion allant
de 2% de la population de ce pays à 4% pour les estimations les plus
optimistes!
D’après Sam Huntington dans son « choc des civilisations », l’usage de
l’anglais aux Indes ne va pas au-delà du cercle constitué par une fine
élite et ne peut même pas être utilisée comme lingua franca. « La
dure réalité, écrit-il, est que, pour un voyageur qui descend du
Cachemire jusqu’à l’extrême sud à Kanyakumari, la communication se
maintient le mieux par l’usage d’une forme d’hindi (p. 62). Il estime
que la chaîne de télévision prétendument internationale CNN a un
auditoire d’environ 55 millions de téléspectateurs, c’est-à-dire moins
de 1% de la population mondiale ! En dépit de ces données, les propos
les plus délirants à propos de l’anglais continuent à être relayés par
le réseau des agences de presse anglo-saxonnes, auxquelles souscrivent
un très grand nombre de pays.
Dans
son livre intitulé « La langue anglaise » (The English language),
publié en 1985, Robert Burchfield écrivit :
Dans le contexte asiatique, une telle
affirmation n’a aucun sens. La croyance assez répandue que la
connaissance de l’anglais apporte la prospérité n’est pas vérifiée par
les faits. En Asie du sud-est, par exemple, les Philippins sont de loin
ceux qui connaissent le mieux cette langue et, pourtant, 40% de la
population des Philippines vit avec moins d’un euro et demi par jour !
Les compagnies chinoises au Vietnam engagent préférentiellement des
Vietnamiens connaissant le chinois. Les Vietnamiens qui veulent
travailler sur les projets de grande envergure de développement logiciel
pour les Japonais doivent en priorité apprendre le japonais et aussi
obtenir certains certificats attestant qu’ils maîtrisent les normes et
les exigences de développement japonaises pour l’écriture des logiciels.
Dans leurs succursales asiatiques, les investisseurs japonais et leurs
homologues chinois font la promotion de leurs langues respectives, dont
la connaissance devient indispensable pour les gestionnaires locaux et
le personnel de direction. Il est également intéressant de noter que les
étudiants japonais inscrits en premier cycle dans les universités
américaines, en science et en technologie, dont les Américains pensent
qu’ils y sont pour bénéficier ainsi d’un système éducatif supérieur en
qualité, sont en fait ceux qui ont échoué au concours d’entrée des
universités nationales japonaises les plus prestigieuses !
Le 8
septembre 2000, « La chronique de l’enseignement supérieur » (Chronicle
of higher education)
rapportait les hésitations et les doutes formulées à propos de l’usage
de l’anglais instauré par les universités scandinaves dans le cadre des
études supérieures, et cela en dépit du fait que les Scandinaves en ont
généralement une excellente maîtrise comme langue seconde. Louis
Schweitzer, l’ancien PDG de Renault, exprima des réserves similaires. En
1999, il imposa l’usage de l’anglais pour la communication entre toutes
les succursales au niveau des cadres supérieurs de la compagnie. En
avril 2001, il déclara à l’agence de presse AFP qu’il avait dû abolir
cette directive et remarqua qu’elle avait constitué un sérieux handicap,
responsable d’une baisse de productivité. La même chose se produisit
chez Aventis. Lors d’un entretien avec le magazine « L’expansion »,
Jean-François Dehecq, PDG de la compagnie géante Sanofi-Aventis,
déclara :
« La
langue de communication chez Sanofi-Aventis n’est certainement pas
l’anglais. Dans une multinationale, tout le monde peut parler sa langue
maternelle. Dans les réunions, nous avons besoin du meilleur que peut
produire la matière grise des participants. Si nous imposons l’usage de
l’anglais à tous, les natifs anglophones fonctionneront à 100% de leur
potentiel. Ceux qui le parlent bien en tant que seconde langue seront à
50% de leur rendement et ce taux descendra à 10% avec les autres. Si
nous voulons tous devenir des Anglo-Saxons, nous ne devrions pas être
surpris que les vrais Anglo-Saxons soient les seuls gagnants… »
De la même manière, la
perception que les succursales des grandes multinationales européennes
recrutent forcément des employés parlant anglais est fausse. Récemment,
par exemple, Peugeot PSA (le troisième plus grand constructeur
automobile européen derrière Daimler-Chrysler) a installé une unité de
production à Trnava, en Slovaquie, qui emploiera 3500 personnes à la fin
2005 et tous les cadres ont reçu leur formation en français.
La
propagande qui prétend que l’anglais est considéré comme une bénédiction
pour favoriser la communication entre les peuples du monde garde sous
silence le fait que, aux Indes, par exemple, l’anglais est devenu la
principale cible des nationalistes qui veulent l’éradiquer totalement du
pays. Il y a quelques années, M. Mulayam Singh Yadav, qui était alors
ministre de la défense, jura à Chennai (Madras) que lui et ses
colistiers ne prendrait pas de repos avant que l’usage de l’anglais soit
totalement éliminé du pays. Suivant cette tendance, les anciens noms
anglais ont été remplacés par des équivalents indigènes (« Mumbai » pour
Bombay par exemple). Le 15 mai 2000, le magazine américain « Newsweek »
osa publier un article remettant en question la croyance d’un engouement
universel vis-à-vis de l’anglais. Cet article annonçait la décision
prise par les autorités d’État du Bengale de rabaisser l’anglais au
statut de langue non officielle dans le cadre de toutes les transactions
gouvernementales officielles. De la même manière, le 10 avril 2003, CNN
annonça la décision prise par un groupe de professeurs d’université
allemands, particulièrement irrités par le déclenchement de la guerre
contre l’Irak, de lancer une campagne visant à remplacer tous les mots
anglais d’usage courant en Allemagne par leurs équivalents français.
La connexion entre langue et politique
re-émerge rapidement en période de conflit ! Aymeric Chauprade
écrit:
« Il
y a quelques années, le gouvernement irakien décida de remplacer
l’anglais par le français comme langue seconde dans l’ensemble du
dispositif universitaire irakien, par choix politique. J’ai vu ce que la
volonté politique pouvait faire en termes de réorientation des choix
linguistiques au Liban, en Irak et en Jordanie… »
D’après les professeurs
de français irakiens et les expatriés français vivants en Irak, cette
directive aurait commencé à être appliquée à partir de 2000. Quelques
années plus tôt, l’Irak avait basculé à l’euro comme devise de référence
pour le commerce du pétrole. De toute évidence, l’Irak de Saddam Hussein
voulait se débarrasser de toute dépendance vis-à-vis du monde
anglo-saxon. Alors que la décision de changer de devise de référence
pour le commerce des produits pétroliers peut être aisément justifiée
d’un point de vue purement économique, la volonté de se débarrasser de
l’anglais comme seconde langue semble avoir inspirée par la volonté de
rendre l’élite irakienne imperméable à l’influence des pays anglophones.
Comme en Afghanistan, il est clair que tous les collaborateurs
autochtones des forces d’occupation s’expriment couramment en anglais.
Il est toutefois difficile de dire si ces facteurs eurent une influence
dans la décision américano-britannique de déclencher la guerre
d’invasion de l’Irak en 2003.
Néanmoins, tout cela indique que le statut de l’anglais là où il semble
solidement implanté comme lingua franca est finalement beaucoup
plus précaire que ce que nous avons été amenés à penser.
En 1996, le concours de Miss Univers qui
avait lieu aux Indes déclencha de violentes protestations de la part des
nationalistes hindous et des organisations féministes de ce pays. Un
tailleur indien s’immola par le feu et, à travers tout le pays, des
milliers de manifestants furent arrêtés. En 2002, le même concours au
Nigeria attira les foudres des intégristes musulmans mais la véritable
raison de ce phénomène de rejet n’était pas liée aux femmes ni au
féminisme. Elle était liée à la perception d’intrusion culturelle et de
colonisation économique. De plus en plus, les anciennes langues
coloniales telles que l’anglais et, dans une moindre mesure, le
français, sont associées à l’aliénation culturelle, la marginalisation
des langues locales et une occidentalisation indésirable. Encore
inexistante il y a quelques années, cette prise de conscience s’accroît,
plus spécialement dans les anciennes colonies anglaises d’Afrique.
L’anglais est de plus en plus associé à une invasion culturelle
indésirable et à l’exploitation économique entraînée par la
mondialisation.
Nous
devons également prendre en compte cette autre illusion qui consiste à
penser que la connaissance de la langue anglaise, une fois acquise,
permettra à ses locuteurs de devenir gestionnaires des grandes
multinationales dans le nouvel ordre mondial ou, au moins, accéder à des
postes à responsabilité dans les organisations internationales. Or, dans
les faits, toute organisation internationale qui fonctionne en anglais
retombe automatiquement sous la coupe d’anglophones natifs parce qu’ils
sont seuls garants de la qualité de la langue de communication utilisée.
Cela peut être aisément vérifié dans les sphères économique, politique
et même scientifique.
L’autre croyance qui consiste à dire que les informations disponibles
en anglais sont de meilleure qualité que les autres mérite d’être
comparée à la réalité. A la veille de l’invasion anglo-américaine de
l’Irak, en 2003, Donald Rumsfeld déclarait : « Tous les Irakiens veulent
devenir américains ! » et les apprentis-conquérants de Washington
répandirent l’idée que les troupes américaines seraient accueillies en
libératrices par le peuple irakien qui se préparait à les couvrir de
fleurs tandis qu’ils marcheraient, triomphants, dans les rues de Bagdad.
De toute évidence, cette simple observation suffit à invalider l’opinion
que les messages émanant du monde anglo-saxon sont plus fiables que ce
que l’on reçoit d’autres sources. Ce serait en fait plutôt le
contraire !
Dans le champ scientifique, la gestion des
perceptions se préoccupe de la forme aussi bien que des contenus. La
science anglo-saxonne est probablement la meilleure après celle de Dieu,
constamment et exclusivement citée, tandis que les contributions
d’autres pays sont considérées secondaires ou passées sous silence.
Durant la guerre froide, les contributions scientifiques russes furent
sciemment ignorées par les médias occidentaux. La fusée Soyouz, par
exemple, qui fut conçue il y a plus de 40 ans, n’a jamais subi de panne
quelconque au décollage et, cela, par tous les temps.
Le réacteur expérimental Tokamak pour la fusion nucléaire fut conçu par
les Russes. Les Russes furent pendant longtemps les pionniers en matière
d’alliages spéciaux et de mousses métalliques. Toutes les techniques
entourant la production et l’utilisation du titane sont d’origine russe.
Le laser est une invention russe.
L’achat par la firme Apple des droits d’exploitation des brevets russes
en reconnaissance des mots manuscrits, en 1991, ne fit pas la une des
journaux. Durant de longues années, les super-ordinateurs russes
demeurèrent les plus rapides.
Boris Babayan, le père du super-ordinateur Elbrouz (plus rapide que le
Cray YMP en 1992), prêta main forte à Sun Microsystems mais la
réputation de ses contributions ne dépassa pas son cercle de travail.
L’école russe de mathématiques avec Kantorovitch, Khachyan, Kolmogorov,
Korolev, Kourtchakov, Landau, Léontiev, Lifchitz, Markov, Pontriagin,
Sakharov, Trathenbrot a laissé une trace indélébile sur cette
discipline. Tout cela fut imaginé, conçu et développé ex nihilo
tandis que les Etats-Unis durent importer des scientifiques étrangers,
la plupart du temps, pour développer leur propre science…
En aviation, tandis qu’une large majorité
pense que l’anglais est une lingua franca indispensable pour le
contrôle aérien, le livre de Steven Cushing : “Fatal words:
Communication clashes and plane crashes”
(Les mots mortels : les incompréhensions et les accidents d’avion)
semble avoir été totalement passé sous silence. Dans Fatal words,
Cushing explique comment de nombreux vols ont été mis en danger par
l’ambiguïté de la langue anglaise.
Il prend des exemples partout dans le monde et propose de remplacer un
système de communication oral basé sur l’anglais, et aujourd’hui
complètement périmé, par un système de communication visuel informatisé
et fiable. Pourtant, des organisations internationales chargées
d’améliorer les procédures de contrôle aérien telles qu’Eurocontrol
refusent de remettre en question le rôle de l’anglais dans ce cadre et
ne tiennent aucun compte des nombreuses données que Cushing a accumulées
et qui prouvent clairement le bien fondé de sa position et de ses
conclusions.
Réalités cachées et simple
ignorance
Pour
les Occidentaux, une autre perception erronée à propos de la demande en
langues étrangères tient au fait que, s’ils vivent en Asie, ils ont
souvent des difficultés pour distinguer entre des langues qu’ils ne
comprennent pas et entre des peuples qui partagent les mêmes traits
physiques. Par exemple, il est difficile pour un Occidental venant en
visite dans un pays tel que le Vietnam de prendre conscience de
l’importance croissante du chinois s’il ne comprend pas déjà le
vietnamien. Il est également difficile pour lui quand il voyage de
distinguer les Chinois des Vietnamiens et de se rendre compte que la
plus grande proportion de touristes au Vietnam vient effectivement de
Chine.
Que ce soit pour l’industrie du tourisme ou pour d’autres activités, le
chinois devient rapidement l’une des langues étrangères les plus utiles
au Vietnam et qui correspond à une demande réelle, tangible, non
hypothétique et immédiate. Dans cet environnement, l’enseignement de
l’anglais qui devint obligatoire il y a une quinzaine d’années des
classes élémentaires jusqu’à l’université, apparaît de plus en plus
artificiel et anachronique. Après 1975, les seules langues étrangères
enseignées au Vietnam étaient le russe et le chinois. Cette
quasi-exclusion des autres langues fut remplacée par une autre, avec
l’élimination de la plupart des langues autres que l’anglais des écoles
publiques, tandis que les besoins réels en langues étrangères sont
nettement plus diversifiés et qu’ils se concentrent autour des autres
langues asiatiques pour lesquelles la demande croît rapidement. A Hồ Chí
Minh Ville (Sàigòn), une nouvelle école d’anglais se crée chaque semaine
et les parents acceptent de payer des fortunes, relativement à leurs
revenus, pour envoyer leurs enfants dans ces écoles bien que la plupart
d’entre eux ne quitteront jamais le pays ! A ce titre, les sommes
consacrées à l’apprentissage de l’anglais semblent proportionnelles au
niveau d’ignorance des tendances économique et géopolitique lourdes qui
à l’œuvre dans cette région du monde. Il est clair que le statut de
l’anglais est, là aussi, davantage basé sur des perceptions que sur des
besoins réels ! La taille des agences de presse anglo-saxonnes explique
en partie pourquoi ces perceptions démesurément exagérées demeurent,
puisque tout journal ou magazine souscrivant aux services de presse
d’agences telles que AP ou UPI devient le relais inconscient des
perceptions d’offres et de demandes dans le domaine des langues qui sont
complètement décalées par rapport à la réalité. La pratique instaurée
depuis fort longtemps par les divers organismes anglophones qui se
chargent d’identifier et de disséminer les nouvelles de conduire tous
leurs échanges avec leurs contacts locaux en anglais renforce
puissamment la perception de l’importance de cette langue. Plus que dans
toute autre langue, tout abonné aux nouvelles fournies directement ou
indirectement par les agences de presse anglo-saxonnes adhèrent aux
perceptions boursouflées qu’elles véhiculent.
Lorsque la nouvelle chaîne télévisuelle internationale chinoise CCTV-E&F
commença à émettre en français le 1er octobre 2004, aucune agence de
presse anglophone ne rapporta la nouvelle. Le simple fait qu’une chaîne
internationale non française utilise le français pour diffuser ses
messages ne sembla nullement correspondre aux attentes du journaliste
moyen, même dans le monde francophone, qui rendit à peine compte de cet
événement.
En
sciences, rien n’est laissé au hasard
Je
me focaliserai maintenant sur la situation du scientifique individuel,
celui qui travaille dans une université ou un laboratoire de recherche
en Europe continentale. Je me limiterai à un examen de la situation
française qui, j’imagine, peut sans doute être extrapolée à beaucoup
d’autres pays, tout au moins sous certains aspects. Le jeune maître de
conférences qui démarre une carrière en enseignement et recherche n’a
pas le choix préétabli d’une langue étrangère comme langue de
publication des articles qu’il est censé produire. Il se sent
naturellement le plus confortable dans sa propre langue. Cependant, en
observant seulement l’activité de ses collègues, il découvrira très vite
que publier en anglais sera susceptible de lui valoir des promotions
plus rapides que s’il publiait dans sa langue. Alors que de nombreuses
organisations parrainées par le gouvernement dénoncent inlassablement le
déclin de la langue française dans le domaine de l’édition scientifique,
personne ne veut suggérer qu’une simple ordonnance ministérielle
pourrait renverser la tendance. Tous les jeunes professeurs savent que,
à de très rares exceptions près, la reconnaissance internationale vient
après que ceux-ci eussent été reconnus sur la scène nationale, et que
cette reconnaissance nationale, dont dépend son avancement professionnel
devrait avoir pour base la langue nationale qu’il a en commun avec ses
évaluateurs. Dans les faits, le passage à l’anglais comme langue de
publication a été encouragé discrètement mais efficacement par le
ministère de l’Éducation et de la recherche puisque les publications en
anglais se sont vues attribuées un poids beaucoup plus important dans
l’évaluation des enseignants-chercheurs. Aucune note ministérielle n’a
jamais circulé à ce propos et aucune politique linguistique n’a jamais
été formellement définie concernant les publications orales et écrites
des fonctionnaires des universités et des centres de recherche financés
par les contribuables. Pourtant, la volonté très forte de passage au
tout-anglais a pu être reconnue après que certaines associations
consacrées à la défense de la langue française et que des fonctionnaires
eurent demandé au gouvernement d’émettre des directives claires
concernant ce problème, dans les domaines de la recherche théorique et
appliquée, pour lier la langue de publication aux promotions
professionnelles de leurs auteurs.
Quant à la loi Toubon,
ses aspects coercitifs furent abolis par le Conseil constitutionnel
avant qu’elle n’entre en vigueur, en 1994, et la plupart des tribunaux
ne l’appliquent même pas.
Il est erroné de considérer que l’absence
relative de directives au niveau linguistique dans les diverses
structures de la Commission européenne a conduit petit à petit à des
arrangements officieux pour résoudre les problèmes de communication en
Europe continentale. Encore une fois, dans le domaine de la recherche
scientifique, la volonté d’imposer l’anglais comme unique langue de
communication est, au contraire, clairement spécifiée. Quiconque fait
une demande de financement européen doit formuler sa demande en anglais,
comme le précisent les directives se rapportant à ces programmes. Même
si l’argent qu’ils réclament vient en fait de la poche des
contribuables, les chercheurs allemands, français ou italiens devront
faire la croix sur l’usage de leur langue pour avoir quelque chance de
récupérer un octroi de Bruxelles ! Supposons que le professeur Martin,
qui travaille à Paris, veuille faire une demande de fonds de recherche à
la DG XIII de l’UE à Bruxelles. Pour que sa candidature soit recevable,
il devra s’associer au moins à un autre partenaire européen d’un autre
pays (le plus souvent deux de deux pays différents). Imaginons que le
professeur Lafontaine, un de ses collègues qui travaille pour
l’université libre de Bruxelles, fait de la recherche dans un domaine
connexe et propose de devenir le partenaire belge de Martin. Bien que
Lafontaine communiquera avec ses collègue français en français, l’épais
dossier de demande qui sera soumis à la Commission européenne devra être
exclusivement rédigé en anglais y compris les CV de tous les partenaires
qui seront joints au dossier. Quiconque sera associé de près ou de loin
au projet devra fournir une description détaillée en anglais de ses
activités. Si l’octroi est accordé, tous les rapports ainsi que les
bilans financiers et ceux des commissaires aux comptes devront également
être fournis en anglais. Le même dispositif s’appliquerait à un
scientifique allemand ayant trouvé un partenaire en Autriche, bien
entendu. Si nous observons les choses de plus près, nous pourrons voir
que Martin, qui vit à Paris, devra obligatoirement communiquer en
anglais avec son agent de liaison qui travaille à Bruxelles, pour la
Commission, qui s’appelle M. Dupont, qui est non seulement francophone
mais aussi français en l’occurrence. M. Dupont exigera que toute
communication écrite entre lui, Martin et Lafontaine se fasse en
anglais, non seulement les rapports trimestriels mais aussi les
télécopies et les courriels et, cela, jusqu’à la fin du projet ! Les
employés de la CE ont reçu des directives strictes leur enjoignant
d’utiliser uniquement l’anglais avec tous les récipiendaires d’argent
européen même s’ils partagent avec eux la même langue maternelle. M.
Martin a été parfaitement conditionné pour répondre, si la question lui
était posée, et elle l’est rarement, que cette mesure est nécessaire car
des changements de personnel à la CE peuvent intervenir durant la
période du projet et que tout employé peut être remplacé par un autre
qui ne comprend pas forcément le français, même s’il vit à Bruxelles,
ville à forte majorité francophone ! Pourtant, simultanément, la CE est
censée faire la promotion du multilinguisme et exiger pour le personnel
la connaissance d’un minimum de deux langues en plus de la langue
maternelle ! En dépit de ces contradictions flagrantes, l’usage unique
de l’anglais dans les champs scientifiques et techniques n’a jamais été
sérieusement remis en question à la CE. A ce titre, la CE peut être
considérée comme une machine à aliéner les citoyens européens par
rapport à leur langue et à leur culture, les dépouillant de leurs droits
linguistiques de base en les faisant payer pour leur propre
infériorisation tout en maintenant une incroyable hypocrisie puisqu’elle
ne cesse d’affirmer une imposture, celle qui consiste à s’ériger en
protectrice de la diversité culturelle et linguistique du continent !
Des
faits similaires peuvent être observés dans des institutions financées
par les États. Au cœur de la Suisse romande, le président de l’EPFL,
Patrick Aebischer, a imposé l’usage exclusif de l’anglais pour les
cycles d’études supérieures dans l’espoir d’attirer davantage
d’étudiants étrangers et de promouvoir les coopérations internationales
dans le domaine de la recherche. Aebischer n’a pas pu faire accepter sa
directive par la faculté de Génie civil, puisque les activités d’un
ingénieur en génie civil ou d’un chercheur dans cette discipline
impliquent toujours une communication dense avec les travailleurs
locaux. Ailleurs, Aebischer a créé un nouveau problème pour les
étudiants étrangers inscrits au DEA et au doctorat et dont la langue
maternelle n’est ni le français ni l’anglais, donc plus spécialement
avec ceux pour lesquels le passage à l’anglais était censé faciliter la
communication. Ces derniers, en effet, se trouvent dans l’impossibilité
d’atteindre un niveau courant que ce soit en anglais ou en français et
pour ceux qui demeurent longtemps à Lausanne, la directive d’Aebischer
renforce leur isolement en retardant considérablement leur intégration
dans la société suisse. Parallèlement, l’EPFL est membre à part entière
de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), dont la raison
d’être est la promotion du français dans les activités scientifique et
dans la recherche !
Tandis que la CE affiche une politique officielle de multilinguisme et
de multiculturalisme, n’importe qui peut facilement remarquer que les
versions en anglais des textes officiels émanant de la CE sont, la
plupart du temps, rendus disponible bien avant les versions dans les
autres langues officielles de l’union, même s’il s’agit des grandes
langues telles que l’allemand ou le français. Des fonctionnaires de la
CE, tels qu’Anna-Maria Campogrande,
remarque que le démantèlement insidieux des services linguistiques
entrepris par Neil Kinnock, ancien vice-président de la Commission,
continue actuellement sous la houlette de Ján Figel, commissaire à la
culture et au plurilinguisme, par la sous-traitance de plus en plus
systématique des services de traduction dans l’objectif de les
transférer au British Council qui, à terme, sera l’un des principaux
bénéficiaires des fonds européens pour soutenir le multilinguisme ! En
utilisant constamment le justificatif de réduire les coûts, le marché
des pigistes a également commencé à recevoir une proportion non
négligeable du travail de traduction. Alors que ces pratiques tendent à
favoriser les privilèges et la corruption, elles aboutiront aussi
inévitablement à une baisse de la qualité des traductions, rendant ainsi
à terme les traductions plus ou moins inutiles. Le recours à la solution
d’une langue unique, c’est-à-dire de l’emploi exclusif de l’anglais
trouvera alors sa pleine justification. L’évolution vers une
administration européenne qui n’utilisera plus que l’anglais dans toutes
ses tâches officielles est parfaitement préparée et anticipée.
Perceptions
et besoins artificiels
La
tendance vers l’usage de l’anglais comme langue unique de publication
scientifique, tout au moins dans le monde occidental, engendre une
surestimation du niveau moyen de connaissance en anglais comme langue
seconde en Europe continentale et ailleurs également. On ne se rend
généralement pas compte que chaque publication en anglais est le
résultat d’un travail pénible de rédaction au-delà des tâches purement
scientifiques de compilation et d’interprétation des résultats
scientifiques. On a tendance à oublier que chaque article a dû être relu
et faire l’objet de corrections attentives par un petit nombre
d’enseignants-chercheurs qui maîtrisent bien cette langue, dans les
départements qui les produisent. Lorsque je travaillais pour l’UTBM,
j’étais quasiment le seul scientifique, au sein d’un département composé
de 24 enseignants-chercheurs, disposant non seulement du bagage
scientifico-technique nécessaire mais aussi d’une connaissance
suffisante de l’anglais pour me permettre d’effectuer un travail de
correction efficace des articles écrits par mes collègues et je fus
d’ailleurs très sollicité pour faire ce type de travail. Lorsque je
travaillais au Japon, au début des années 90, j’avais été également
sollicité par le département de recherche du ministère de la
construction pour corriger un bulletin d’information rédigé en anglais
publié trimestriellement pour résumer le travail et les principaux
résultats de l’équipe en place. Cependant, ce bulletin n’était pas
distribué à l’extérieur mais seulement au Japon et il n’était pas
considéré par le ministère comme un instrument de promotion de ses
activités à l’étranger. Le rôle de ce bulletin trimestriel était
simplement de représenter un exercice d’anglais pour ses rédacteurs et
ses lecteurs. Il est déjà difficile pour un Occidental d’imaginer le
nombre d’heures de travail que cela demandait aux ingénieurs et
chercheurs concernés par la rédaction des divers articles et annonces,
mais encore plus difficile d’imaginer les difficultés du correcteur pour
comprendre le sens des textes ainsi produits. Quiconque n’a jamais vécu
au Japon ne pourra pas comprendre qu’un maigre bulletin d’une quinzaine
de pages demandait au correcteur des heures d’entretien
avec les auteurs des articles pour comprendre leur signification et donc
les re-rédiger dans un anglais intelligible pour ses lecteurs. La
structure du japonais, sa syntaxe et sa grammaire n’ont aucune relation
avec ce que l’on trouve dans les langues européennes ce qui fait que
l’anglais est une langue extrêmement difficile à maîtriser pour les
Japonais. Bien que les cours d’anglais soient obligatoires dans toutes
les écoles japonaises, le niveau courant est rarement atteint et,
comparativement aux efforts déployés pour apprendre cette langue, les
résultats sont incroyablement médiocres. De toute évidence, dans leur
forme définitive, les articles que j’avais corrigés ne donnaient pas une
représentation fidèle du niveau d’anglais de leurs signataires. Ils
représentaient encore moins les compétences moyennes en anglais du reste
de la population japonaise.
La croyance que des non-natifs peuvent
exploiter l’anglais à leur profit au même titre que les natifs
anglophones est une pure illusion. Toute organisation qui fonctionne en
anglais mais qui emploie des personnes pour lesquelles l’anglais n’est
pas langue maternelle est dans l’impossibilité de délivrer les mêmes
bénéfices et la même qualité de service qu’une autre organisation
similaire mais pilotée par des natifs anglophones, tous autres facteurs
restant identiques. C’est particulièrement le cas pour les universités
prétendument « internationales » ou pour les instituts installés dans
des pays non anglophones et qui emploient du personnel n’ayant pas
l’anglais comme langue maternelle pour servir les besoins d’une
clientèle du même type. « L’Asian Institute of Technology (AIT) »
de Bangkok
appartient exactement à cette catégorie. L’AIT est actuellement financé
par un consortium de pays non anglophones et il accueille un peu moins
de 2000 étudiants, tous au niveau des études supérieures (DEA et
doctorat), parmi lesquels on ne trouve pratiquement aucun natif
anglophone. L’AIT emploie environ 200 professeurs de 29 pays différents
mais seulement 10% d’entre eux sont des anglophones natifs. L’AIT clame
haut et fort l’excellence de ses programmes. Cependant, quiconque visite
l’AIT et prend la peine d’assister à quelques cours remarque
immédiatement que la langue utilisée à l’intérieur de l’AIT ressemble
davantage à un patois qu’à une langue adaptée aux besoins d’une
université, avec peu d’exceptions. La triste vérité est que l’AIT
officialise des habitudes en communication qui font apparaître ses
étudiants et une grande majorité de ses professeurs comme étant
mentalement retardés lorsqu’ils font une présentation en anglais à un
auditoire de professionnels anglo-saxons. Il est difficile pour
quiconque d’être considéré comme un professionnel lorsqu’on utilise un
langage qui ne partage pas les caractéristiques du discours
professionnel ! Il est difficile d’être considéré comme un expert si
l’on n’a pas le discours d’un expert et une complète aisance dans le
véhicule linguistique utilisé est une condition absolument nécessaire
mais, bien sûr, insuffisante. Même bardé de diplômes, le jeune docteur
d’un institut qui semble avoir bonne réputation, a priori, ne peut
évider d’être déconsidéré par rapport à ses collègues qui auront terminé
leurs études en Angleterre, en Australie ou aux Etats-Unis, lors d’un
entretien. Le désir de mobilité professionnelle est l’une des réponses
aux défis de la mondialisation telle qu’elle est perçue. A ce titre, l’AIT
n’est pas en mesure d’offrir la mobilité que ses étudiants y sont venus
chercher, par le biais d’un enseignement en anglais, mais juste une
apparence qui ne résiste pas au test en milieu authentiquement
anglophone…
Dans
certaines universités hollandaises ou scandinaves qui ont imposé l’usage
de l’anglais dans les cycles d’études supérieures, et plus spécialement
en science et en technologie, les étudiants autochtones se sentent très
vite lassés par les cours en anglais. En dépit du fait que les étudiants
ont un excellent niveau d’expression et de compréhension dans cette
langue, leurs professeurs sont automatiquement bridés par le fait qu’ils
ne peuvent dire que ce qu’ils peuvent et non pas ce qu’ils veulent et,
par là même, introduisent une barrière totalement artificielle entre les
étudiants et les connaissances qu’ils sont censés acquérir. Les
restrictions à une flexibilité totale de l’expression obligent les
professeurs à simplifier leur logique, dégradent leurs présentations,
les forcent à atteindre des conclusions prématurées qui sont souvent
dépourvues de nuances. Les matières à étudier sont plus difficiles à
appréhender et les cours sont moins attrayants. Cette tendance lourde
qui consiste de plus en plus de recourir à l’anglais pour enseigner des
cours scientifiques et techniques dans les pays du nord de l’Europe
semble accélérer la désaffection des étudiants par rapport aux
disciplines scientifiques et aux métiers de l’ingénieur et, à terme,
contribue au déclin de la production de nouvelles connaissances par les
chercheurs dans ces domaines. A terme donc, une mesure qui était censée
corriger la diminution des inscriptions en science et en technologie ne
fait, en définitive, que l’accélérer, et accentue le déclin général de
la productivité scientifique européenne. Des études complémentaires
seraient nécessaires pour déterminer si les étudiants internationaux qui
s’inscrivent dans ces universités sont en mesure de compenser la baisse
des inscriptions d’étudiants autochtones, mais il ne faut pas être grand
clerc pour deviner que les meilleurs étudiants étrangers qui font le
choix délibéré – et non imposé - de l’anglais pour continuer en études
supérieures, enverront en priorité leurs demandes d’inscription dans les
pays anglo-saxons et que les universités scandinaves ou hollandaises ne
constitueront qu’un pis-aller avec tout ce que cela implique…
Globalement, le déséquilibre entre les perceptions et les besoins réels
en langues étrangères n’a jamais atteint de telles proportions. La
langue allemande est de loin la langue qui, en Europe, a le plus de
locuteurs. Pourtant c’est devenu l’une de celles qui sont les moins
enseignées en Europe en tant que langue seconde. De la même manière, on
estime que le français est parlé trois fois plus, par des non natifs,
qu’il ne leur est enseigné. Quant à l’anglais, il est enseigné au moins
dix fois plus qu’il n’est utilisé et le même type de déséquilibre entre
l’anglais et les langues asiatiques semble affecter plusieurs pays
asiatiques également.
L’anglais
est une taxe sur la recherche scientifique
René-Marcel
Sauvé
a parfaitement expliqué comment un monopole linguistique constitue
l’équivalent d’une taxe sur la recherche scientifique en rendant
beaucoup plus facile le transfert illicite ou le plagiat de découvertes
scientifiques par les membres des comités de lecture des articles soumis
à publication, lorsque ces articles sont écrits dans leur propre langue
par des scientifiques extérieurs à leur communauté. A ce titre, les
meilleurs scientifiques russes et chinois sont beaucoup moins avides de
« reconnaissance internationale » pour chercher à publier immédiatement
leurs articles dans des revues de langue anglaise. Par exemple, le gène
responsable de la sclérose en plaques fut découvert par Lap Tchi Tsoi,
un chercheur de Hong Kong. Peu après la diffusion en anglais de cette
découverte, un chercheur américain et son partenaire anglais
manœuvrèrent pour se l’approprier mais Lap Tchi Tsoi avait pris ses
précautions, en publiant initialement sa trouvaille en chinois et il
n’eut aucun problème pour prouver l’antériorité de sa propre découverte.
Lorsque les Russes commencèrent à produire les turbines Sukhoi pour
propulser leurs avions, sa conception avait déjà été protégée par
brevet. Les avions Gulfstream, produits aux Etats-Unis, sont équipées de
Sukhoi authentiques et non pas de copies illicites. Si l’institut
Pasteur réussit, au tribunal, à prouver l’antériorité de sa découverte,
en 1983, du virus du sida au détriment de l’équipe de Robert Gallo,
Dominique Stehelin n’eut pas autant de chance lorsque, en 1989, Michael
Bishop et Harold Warmus reçurent le prix Nobel pour le travail qu’il
avait effectué sur les rétrovirus prouvant qu’ils sont oncogènes.
Alexandre Grothendieck,
un mathématicien qui reçut la médaille Fields (en 1966), déclina de
recevoir le prix Crafoord, en 1988. Dans sa lettre à l’Académie royale
des sciences suédoise, il dénonça vigoureusement le pillage des
résultats de la recherche faite par ceux qui ont le moins les
possibilités de se défendre. Le désir d’être publié dans ce qu’ils
pensent être des revues scientifiques réputées fait que, souvent, les
chercheurs oublient de prendre quelques précautions élémentaires pour
éviter que leurs découvertes soient volées. Comment l’obscur petit
chercheur, qui vient d’avoir une brillante idée, pourra-t-il prouver que
Joe Blogg, un professeur d’une grande université étasunienne a volé son
idée et sa découverte lorsqu’il a envoyé à ce même professeur le texte
de l’article relatant cette découverte, pour qu’il en approuve la
publication, après que Joe Blogg – anonyme au moment de l’évaluation de
l’article – lui eut signifié que son article que son article n’avait
aucune valeur et qu’il ne serait pas publié ?
Le
pillage décrit plus haut n’est pas la faute de la langue anglaise. Le
problème est de publier dans la langue des pays qui ont acquis, pour des
raisons diverses, un quasi-monopole dans le domaine de la science.
Publier en anglais ne peut que renforcer ce monopole et pas seulement
par le biais de la fraude et du pillage scientifique. En effet, l’usage
de l’anglais crée automatiquement les conditions d’existence d’un
environnement dans lequel les découvertes scientifiques majeures
deviennent de manière presque automatique, associées à la science
anglo-saxonne, que ce soit vraiment justifié ou pas. Par exemple, Jean
Morlet, un scientifique français qui découvra la transformée en
ondelettes, publia ses trouvailles aux États-Unis et, plus tard,
s’associa à Alex Grossmann, un mathématicien français avec lequel il
obtint un brevet basé sur son travail de recherche préliminaire. Une des
applications du travail de Morlet fut de rendre possible la construction
d’algorithmes de compression d’images très efficaces, dont la norme JPEG
découle, et qui réduisirent considérablement les tailles mémoire
nécessaires pour stocker les images numériques, ce qui permet de mettre
à disposition de tout le monde la vidéo numérique à un faible coût,
professionnels et amateurs confondus. Au-delà des techniques liées à
l’image, il existe un très grand nombre d’autres applications. Il est
intéressant de noter que le nom de Morlet apparaît de plus en plus écrit
« Morley » dans la littérature scientifique et le changement
d’orthographe n’est pas nécessairement mal intentionné. Pourtant, en
association avec Grossmann, la « découverte de Morley » est devenue une
autre contribution scientifique américaine, et cela d’autant plus que
toutes les publications essentielles de Morlet ont été faites en
anglais, ce qui contribue à masquer son identité véritable.
De
manière équivalente, le travail de Louis Pouzin dans le projet Cyclades,
en 1972, inspira Vinton Cerf et Bob Kahn, qui sont considérés comme les
pères fondateurs d’Internet. Pourtant, ces derniers ne masquèrent jamais
le fait qu’il dupliquèrent, dans leur construction, le concept de « datagramme »
inventé par Pouzin, mais le nom de Pouzin reste complètement inconnu de
la plupart des spécialistes en télécommunication et encore moins des
utilisateurs et ne courre pas le risque d’être mal orthographié ! Encore
une fois, le recours à l’anglais pour décrire des résultats de
recherche, des découvertes et des inventions, tend à faire oublier
l’identité réelle de leurs auteurs puisqu’ils ne sont pas physiquement
présents dans l’environnement socio-linguistique dans lequel ils
deviendraient naturellement visibles. Pouzin,, Grossmann et Morlet ne
sont pas connus des informaticiens et ingénieurs télécoms français alors
qu’ils sont tous les trois français. Dans le monde anglophone, leur
présence est virtuelle, associée à la communauté des chercheurs
anglo-saxons mais ils sont physiquement en dehors de cette communauté et
ne peuvent recueillir totalement les bénéfices de leurs découvertes.
La fierté nationale a-t-elle une place dans
le monde de la science, qui ne connaît aucune frontière ? Est-il encore
utile de se souvenir de la nationalité d’un chercheur ? Pourtant,
comment un pays pourrait-il espérer susciter dans une partie de sa
jeunesse des vocations scientifiques alors que les jeunes ne peuvent
même plus prendre connaissance de la nature du travail scientifique qui
est fait de l’autre côté de la rue dans leur langue ? Lorsque c’est
ainsi, la science devient inutilement ésotérique et inabordable par ceux
qui seraient susceptibles de s’y intéresser. La vocation d’une carrière
scientifique ne développe pas dans le vide. S’informer en sciences ne
doit pas faire appel à des qualités autres que celles qu’il faut pour
comprendre la science, mais cela est un problème relativement mineur.
Publier en anglais signifie que l’on accepte les critères fixés par les
Anglo-saxons pour la présentation et l’évaluation des résultats. Publier
en anglais signifie que l’on accepte implicitement le système de
citations et que l’on essaye de maximiser les facteurs d’impact mais,
dans ce processus, les scientifiques de la zone périphérique (à
l’extérieur des pays anglo-saxons) doivent aligner leurs objectifs de
recherche avec les sujets à la mode, dans des domaines connexes de ceux
sur lesquels leurs évaluateurs travaillent. Le travail de ces chercheurs
apparaît donc de plus en plus dans le sillage des travaux des véritables
innovateurs, qui sont eux, au centre du système et qui choisissent les
sujets et déterminent les tendances. En conséquence, les scientifiques
des zones périphériques se mettent à suivre ce qui se passe au centre et
n’innovent plus. L’avancement professionnel va à ceux qui sont donc les
plus conformistes. Le travail des scientifiques de la zone périphérique
ajoute de moins en moins de valeur à la recherche faite par le centre et
les plus compétents commencent à se détourner de la recherche
scientifique. C’est exactement ce qui se passe actuellement en France
avec la recherche universitaire, totalement alignée sur la science
anglo-saxonne et, dans une moindre mesure, celle qui se fait au CNRS et
dans les autres grands laboratoires financés par l’État. La créativité
réelle est en rupture des traditions, s’oppose au conformisme et ne peut
pas se mouler dans des contraintes artificielles sans perdre l’essentiel
de sa force. Il ne fait aucun doute que le déclin en qualité de la
recherche universitaire en Europe continentale est lié au remplacement
progressif de talents exceptionnels par une nouvelle génération de
conformistes, dont l’émergence est liée à la nécessité de publier en
anglais et d’accepter des règles définies au sein d’une autre
socio-culture scientifique qui a l’effet d’une camisole de force sur le
plan intellectuel.
Créativité et culture
Laurent Lafforgue, un mathématicien français qui reçut la médaille
Fields en 2002, explique que les scientifiques pensent que les
mathématiques françaises continuent à être publiées en français à cause
de l’exceptionnelle vigueur et la qualité de l’école française de
mathématiques. Il pense que la relation de cause à effet est en fait
exactement inverse.
Pour lui, c’est parce que l’école française de mathématiques continue à
publier en français qu’elle conserve son originalité et sa force. Cette
relation ne peut pas être expliquée par la science mais par les
conditions psychologiques, morales et spirituelles qui rendent la
créativité scientifique possible. Il écrit :
« Sur le plan
psychologique, faire le choix du français signifie pour l'école
française qu'elle ne se considère pas comme une quantité inéluctablement
négligeable, qu'elle a la claire conscience de pouvoir faire autre chose
que jouer les suiveuses et qu'elle ne se pose pas a priori en position
vassale. Bref, ce choix est le signe d'une attitude combative, le
contraire de l'esprit d'abandon et de renoncement... Bien sûr, un esprit
combatif ne garantit pas le succès, mais il est nécessaire. Comme dit le
proverbe chinois, les seuls combats perdus d'avance sont ceux qu'on ne
livre pas.
Sur le plan moral, c'est-à-dire sur le plan des valeurs qui est plus
important encore, le choix du français ou, plutôt, l'attitude détachée
vis-à-vis de la langue actuellement dominante dans le monde, signifie
qu'on accorde plus d'importance à la recherche en elle-même qu'à sa
communication. En d'autres termes, on écrit pour soi-même et pour la
vérité avant d'écrire pour être lu -- l'amour de la vérité passe avant
la vanité. Il ne s'agit pas de renoncer à communiquer avec les autres :
la science est une aventure collective qui se poursuit de siècle en
siècle, et même le plus solitaire des chercheurs dépend complètement de
tout ce qu'il a appris et continue à recevoir chaque jour. Mais refuser
d'accorder trop d'importance à la communication immédiate, c'est se
souvenir du sens de la recherche scientifique.
Le plan culturel et
spirituel est le plus difficile à saisir, le plus hasardeux. Pourtant,
il est peut-être le plus important de tous, celui où il y a le plus à
perdre mais aussi à gagner. La créativité scientifique est enracinée
dans la culture, dans toutes ses dimensions, linguistique et littéraire,
philosophique, religieuse même. Werner Heisenberg, fils d'un professeur
de grec et l'un des fondateurs de la mécanique quantique, en a témoigné
dans ses écrits autobiographiques, où il insiste constamment sur
l'importance de la culture générale, du rôle qu'ont joué dans sa vie de
physicien ses lectures philosophiques, en particulier Platon, qu'il
lisait en grec. Alors, gardons la diversité linguistique et culturelle
dont se nourrit la science. »
Tout maître de conférences dans le système
d’enseignement supérieur français (et il est loisible de penser que
c’est le même cas ailleurs) sait qu’en adoptant le système anglo-saxon
de « publish or perish » (publier ou périr), il contribue
davantage à la pollution de la littérature scientifique qu’à son
enrichissement. De plus, l’obligation de communiquer immédiatement à
l’auditoire le plus large possible chaque élément d’une tâche de
recherche est utilisée pour justifier l’usage d’une langue unique
puisqu’on suppose que tout scientifique, dans n’importe quel domaine de
spécialisation, du Kamchatka à Tombouctou, de Hanoï à Mourmansk et de la
Terre de feu à l’Alaska, prendra immédiatement les bibliothèques
universitaires d’assaut pour avoir le privilège de s’en informer en
anglais. Lafforgue pense que cette croyance bloque le développement de
la créativité endogène, qui renforce l’hégémonie scientifique exogène et
qui transforme petit à petit les ressources scientifiques européennes en
sous-traitants de la recherche américaine. Lafforgue dénonce ce prétendu
bénéfice de la mondialisation, la dilution du sentiment national et la
mobilité qu’elle engendre :
« Dans notre
monde industriel, nous pouvons penser que la science aussi est devenue
industrielle et que nous autres scientifiques ne sommes plus que des
techniciens interchangeables... Si nous pensons cela, le destin de la
science française est clair : elle tendra de plus en plus à ne
représenter dans la science mondiale que ce qu'autorise le poids
démographique de la France, c'est-à-dire... un pour cent ! Or ce point
de vue est faux ou, plutôt, il ne vaut que pour ceux qui y croient.
Depuis toujours, la créativité intellectuelle a été le fait d'une
proportion infime de la population dans quelques lieux privilégiés. On
ne peut contraindre l'esprit à souffler à nouveau sur notre pays, aussi
brillant qu'ait été le passé de celui-ci ; mais une condition nécessaire
est de faire résolument le choix de la singularité, de
l'approfondissement de notre culture, qui s'est tant distinguée au cours
des siècles et dont le cœur est la langue française. Ainsi seulement
garderons-nous une chance de rester ou redevenir originaux, de
contribuer à la connaissance, et de se maintenir au service de
l'universalité. »
En recherche
fondamentale, celle qui mène à la découverte des principes physiques
universels, l’importance des découvertes n’a jamais été liée à la taille
des équipes de recherche, ni aux budgets, ni à la communication
instantanée entre des scientifiques de divers pays, ni à la taille de
ces pays ou à leur importance géopolitique. L’Athènes de Périclès, avec
ses 40.000 citoyens, a contribué davantage au progrès scientifiques que
d’immenses pays. Aux 16e, 17e et 18e siècles, une poignée de Tosacns, de
Français, d’Allemands et d’Anglais, ont fait des découvertes d’une
portée considérable. Au 19e et au début du 20e siècles, les
connaissances scientifiques ont progressé avec des budgets ridiculement
bas et des communications souvent difficiles.
En
1933, l’Allemagne nazi se retira du reste du monde. Les scientifiques
allemands ne se rendirent plus aux congrès scientifiques internationaux
et la liberté de déplacement à l’étranger fut restreinte sévèrement pour
tous les citoyens allemands. Pourtant, au cours des petites douze années
qui suivirent, les progrès scientifiques et techniques de l’Allemagne
furent fantastiques. Le programme des V2 sous la direction de Werner Von
Braun est bien connu mais les Allemands inventèrent aussi le
radioguidage, des dispositifs de détection infrarouge ainsi que d’autres
basés sur le radar, la chimie des anneaux à 8 atomes de carbone, etc.
Le même phénomène survint dans la France
occupée en dépit du fait qu’il ne fut bien évidemment pas suivi
d’applications militaires. Les revues scientifiques allemandes, si
importantes en physique et en chimie à l’époque, n’arrivaient plus qu’au
compte-gouttes. Les revues de langue anglaise avaient disparu. La
communication interne entre scientifiques et chercheurs français, dans
un pays coupé en deux, était devenue difficile. Pourtant, durant cette
période, Jacques Monod soutient une thèse qui sera couronnée du Nobel en
1965. Celle de Laurent Schwartz, qui parut à la même époque, allait,
sept ans plus tard, valoir la médaille Fields à son auteur. Le
biologiste Bernard Halpern, synthétisa le premier anti-histaminique, l’Antergan.
Louis Néel, qui obtint le prix Nobel en 1970, et son groupe de
recherche, obtint 40 brevets essentiels et publia plusieurs articles
incontournables en physique fondamentale. Antoine Lacassagne, de
l’Institut du radium, publia 31 articles décrivant des thérapies
anti-cancéreuses tandis que ses collègues en produisirent une centaine
tout aussi essentiels, durant la même période. Terriblement handicapée
dans ses moyens, incapable de communiquer avec quiconque, la recherche
scientifique française de cette période sombre de l’histoire nationale
n’en obtint pas moins de brillants résultats. Aujourd’hui, cette
recherche suit les tendances et, en dépit de budgets adéquats,
elle a fait fuir les esprits les plus brillants. Les jeunes chercheurs
sont tenus de travailler dans une unité de recherche travaillant sur un
sujet « accrédité. » Ceux qui veulent créer leur propre programme de
recherche sont considérés comme des électrons libres et encourent des
difficultés professionnelles. S’ils ne sont pas protégés par la
titularisation, ils courent le risque de perdre leur poste pour
« incompétence professionnelle. »
Un
examen attentif prouve qu’il n’existe aucune base sérieuse pour qu’un
chercheur ou qu’une équipe de chercheurs doive communiquer
instantanément ses résultats de recherche à une autre dans une seule
langue scientifique. Dans les faits, on constate que cette tendance a
pour origine le fait que des chercheurs contemporains, dont les
résultats sont souvent insignifiants, essayent de valoriser leur
recherche auprès de leur employeur en faisant partager la responsabilité
de leurs résultats avec d’autres équipes. Par ce biais, les chercheurs
ouvrent ainsi leurs « parapluies » au même titre que des administrateurs
incompétents, qui insistent souvent pour que les décisions importantes
soient prises ou entérinées par des comités pour se décharger de leur
responsabilité ou la diluer auprès de leur direction.
Au
cours de l’histoire, il n’y a jamais eu de création véritable qui ne
soit profondément enracinée dans une culture, une langue, un territoire
et une identité… Si le nouvel Airbus A-380 est le résultat du travail
collaboratif de plusieurs nations, il n’est certainement pas une
invention et encore moins une découverte. Il est simplement le résultat
d’une excellente coordination d’activités et d’un ordonnancement optimal
d’une série d’opérations techniques de fabrication et d’assemblage. Le
programme spatial européen est de même nature ainsi que le CERN de
Genève et le réacteur ITER pour la fusion thermonucléaire expérimentale
qui sera construit à Cadarache dans un avenir proche.
Inégalités linguistiques
et conditionnement social
François Grin, de l’université de Genève,
estime qu’une égalité totale avec un locuteur d’anglais natif pour
atteindre son niveau de compréhension et d’élocution dans un débat ou au
cours d’une négociation demanderait à un non natif un investissement
d’environ 12.000 heures de cours et d’exercices en anglais. Pour
quelqu’un prenant 4 heures de cours par semaines, 10 mois dans l’année,
il ne faudrait pas moins de 75 ans ! La décision de faire de l’anglais
la lingua franca de l’Europe est probablement la solution la plus
injuste et la plus dispendieuse pour les locuteurs natifs d’autres
langues qui se mettent ainsi constamment dans des situations
d’insécurité linguistique, au risque de paraître incompétents faute d’un
niveau d’expression insuffisamment fluide et adapté, et au ridicule
déclenché par les erreurs involontaires parsemant leurs discours, qu’ils
en soient conscients ou non. En abandonnant leurs droits d’usage de leur
langue maternelle, les citoyens de l’Europe continentale préparent la
marginalisation de leurs représentants à la commission européenne. Ils
disqualifient leurs fonctionnaires pour occuper des postes clés dans les
organismes européens de pilotage et de réglementation et ils se
préparent inconsciemment à devenir des citoyens de seconde classe au
sein d’une Europe unifiée.
L’existence d’une
attitude aussi suicidaire ne peut s’expliquer aisément chez des gens qui
pensent, au contraire, avoir fait les bons choix linguistiques en toute
connaissance de cause. Elle trouve son origine dans un conditionnement
social intense et constant. Bandura
a élaboré la théorie de ce conditionnement et a bien décrit ses
éléments, sa structure et la manière dont il est administré. Bandura
insiste sur l’importance de l’observation et de la modélisation des
comportements, des attitudes et des réactions émotionnelles. Il confirme
que l’apprentissage social serait extrêmement long et difficile si les
gens devaient déterminer ce qu’ils doivent faire à partir des réactions
qu’ils observent suite à leurs propres actions. En fait, le comportement
humain est acquis la plupart du temps par l’observation du comportement
des autres à travers sa modélisation. A partir de l’observable, un
modèle empirique est élaboré qui sert tout simplement de guide pour
fixer les comportements individuels. Il suffit donc de placer les
modèles de comportement souhaités à la vue du public en monopolisant les
moyens de communication et de s’assurer qu’ils n’introduiront aucune
contradiction fondamentale avec le reste de ce que l’on cherche à
inculquer aux masses. L’exemple le plus facile à trouver de ce
conditionnement est bien évidemment celui des publicités qui nous
suggèreront que la consommation de tel ou tel produit nous permettra de
gagner l’admiration de notre entourage, en nous faisant croire que nous
rentrerons dans une catégorie sociale qui suscitera l’envie ou même la
jalousie des autres. L’acceptance que l’anglais est la nouvelle
lingua franca est assurée de la même manière par le fait qu’elle
semble être devenue une norme socio-culturelle à ne plus remettre en
question. Les qualités de cette langue, les vertus de son choix et la
prétendue utilité qu’elle représente sont constamment renforcées par les
médias de masse. Derrière les nouvelles, ses contenus, son formatage,
derrière les entretiens, les dépêches, les films, les livres dont on
fait la publicité tapageuse, la prétendue importance devient une
évidence, voire un dogme, dont la remise en question attire les pires
ennuis. Cette croyance est confirmée par le système éducatif qui ne
prend plus le risque, comme autrefois, d’inculquer un véritable esprit
critique et qui participe, désormais, au renforcement du conditionnement
social assuré par les médias. La soumission à l’anglais nous est
présentée comme une force, un atout, comme une obligation ou même une
norme pour les gens qui sont censés être éduqués et cosmopolites. Cette
propagande continue à une échelle gigantesque, relayée par des autorités
gouvernementales et un secteur privé totalement inféodé aux intérêts
anglo-américains. Annie Lacroix-Riz
a bien expliqué comment, en finançant certains groupes de presse,
certains journalistes et en finançant la publicité des écrits de
certains intellectuels à sa solde, Washington, par le biais de
fondations écrans ou d’ONG, a acheté son influence dans les milieux
politiques et financiers. En braquant le projecteur là où ils le
voulaient, en favorisant la visibilité de certains journalistes et
d’écrivains médiocres mais à leur solde, les intérêts anglo-américains
ont gagné la plupart des créneaux qu’ils avaient convoités et atteint
des résultats remarquables. Ils ont consolidé une tête de pont durable à
travers une dépendance vis-à-vis de la langue anglaise qui a pris ainsi,
en grande partie, le relais comme poste primordial d’influence puisque
l’apprentissage de cette langue et la volonté de se maintenir « au
niveau » crée un formidable appel d’air en matériau de propagande et
d’endoctrinement à ces mêmes intérêts ! La mondialisation elle-même
n’est que l’ixième répétition d’un vaste mouvement d’intégration sous
l’égide de la puissance du moment, comme cela a été le cas de Rome
jusqu’aux États-Unis, en passant par tous les grands empires du passé …
Cependant, les plans
américains pour développer en amont les mécanismes visant à leur
apporter la suprématie dans le domaine de l’information et de la gestion
des perceptions des masses ne sont un secret pour personne puisque
quiconque peut les découvrir facilement en effectuant un minimum de
recherche. Le rapport du PITAC,
par exemple, précise les objectifs à atteindre dans ce sens et les
moyens pour les atteindre. Le PITAC court-circuite l’administration
fédérale, est doté de budgets considérables et n’est responsable que
vis-à-vis du président américain. Lorsqu’on prend conscience du fait que
le courrier électronique des ambassades des pays alliés suit souvent un
parcours qui comprend des relais constitués par des ordinateurs se
situant physiquement aux Etats-Unis, il est difficile de ne pas imaginer
que les dirigeants des principales nations occidentales ne sont pas de
connivence avec les autorités américaines et surtout avec leurs agences
de renseignement. Le PITAC essaye de favoriser la déréglementation des
marchés de l’éducation à l’échelle mondiale de façon à resserrer
l’emprise étasunienne sur les esprits et la modélisation des
comportements individuels. La mise en accès libre des cours en ligne de
quelques grandes universités étasuniennes parmi les plus réputées va
également dans la même direction dans la mesure où elle crée une
dépendance vis-à-vis des supports éducatifs créés aux Etats-Unis. De la
même manière, la piraterie à grande échelle des logiciels en Asie
entretient une dépendance vis-à-vis de Microsoft que cette organisation
voit plutôt d’un bon œil en dépit des déclarations officielles. De plus
en plus de pays commencent à se rendre compte que cette piraterie qui
leur profite à court terme obère leur développement à long terme en
rendant inutile toute création autochtone dans le domaine logiciel et en
les maintenant dans un état de dépendance et d’infériorité durable
vis-à-vis du monde occidental. L’intérêt croissant vis-à-vis du système
d’exploitation LINUX et des logiciels libres est la conséquence directe
de la prise de conscience de ce fait.
Empiètement
unidirectionnel sur les cultures locales
Gustave Le Bon
écrivait dans ses livres : « Ce n’est pas le monde réel qui produit
l’information mais l’information qui crée ce qui est interprété comme
étant le réel. » Dès 1920, en suivant ce précepte, l’industrie
américaine du cinéma avait pressenti le potentiel d’influence des
techniques audio-visuelles pour préparer et installer une influence
américaine durable à l’étranger. Le plan était de rendre populaire le
mode de vie américain à l’étranger. Le mode de pensée américain suivrait
et cela préparerait le terrain pour faire accepter une hégémonie
américaine future. Avant que leurs films ne soient doublés, les
producteurs américains devaient les retourner dans une large gamme de
langues européennes avec des acteurs étrangers de façon à pouvoir les
exporter. Cependant, il s’agissait là d’une solution terriblement
onéreuse. Claude Autant-Lara
fut l’un des premiers producteurs étrangers a être engagé par la MGM à
la fin des années 20 pour retourner en français les films américains.
Quelques années après son engagement, la MGM lui demanda d’appliquer et
de développer la nouvelle technique du doublage
qui venait d’être inventée par l’Allemand Jakob Lukas. Le résultat
fut un succès total. A partir de ce moment là, Clark Gable put faire
croire à un Allemand qu’il était allemand, à un Espagnol qu’il était
espagnol et à un Français qu’il était français. La MGM offrit à
Autant-Lara le poste de directeur du département de doublage en français
et on tripla son salaire. La technique du doublage fut cependant
toujours utilisée par les Américains pour exporter les films américains,
jamais pour importer des films étrangers. Encore aujourd’hui,
l’importation de films doublés aux Etats-Unis demeure strictement
interdite quelle que soit leur provenance. Tous les films étrangers, qui
ne proviennent pas de pays anglophones, sont sous-titrés en anglais.
Cela n’est bien évidemment pas une question de goût et les objectifs
sont totalement clairs. Le doublage sert à faire digérer par un
auditoire étranger un substitut dont le but est d’empiéter sur les
cultures locales et, à terme, de les remplacer par saturation. En
complète opposition avec cette directive, les producteurs de films
étrangers sont soumis à l’obligation d’importer aux Etats-Unis seulement
des films sous-titrés. Cela permet de maintenir, encore aujourd’hui, les
Étasuniens en isolation culturelle presque totale par rapport au reste
du monde.
Le problème était considéré comme si
important que, dans le cas de la France, à la fin de la seconde guerre
mondiale, les États-Unis annulèrent la dette française en échange de
l’instauration d’un quota minimum d’importation de films américains. Ce
fut l’objet des accords Blum-Byrnes signés en 1946. Aujourd’hui, la
proportion de films américains sur les écrans français ne tombe jamais
au-dessous de 60% alors que la totalité des films étrangers importés non
doublés ne représente même pas 4% des longs métrages qui passent sur les
écrans américains. Le but n’est pas l’enrichissement culturel
réciproque. De la même manière, on commettrait une erreur stratégique si
l’on pensait qu’il s’agit seulement pour les Américains de gagner des
parts de marchés. La langue fait partie de l’arsenal stratégique de
puissance qui est utilisé pour étendre un réseau d’influence selon un
plan préétabli qui s’inscrit clairement dans une logique impérialiste.
Si l’on refuse de voir ce problème, il devient invisible. Faire comme si
la situation linguistique de l’Europe était le résultat d’une évolution
naturelle serait une erreur stratégique dramatique.
La fuite vers toujours plus d’intégration
européenne sous la houlette d’une fédération, le refus d’accepter
l’existence de nations souveraines, de leurs langues et de leurs
cultures ne peuvent pas être autre chose que la mise en œuvre de ce
plan.n
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