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Le nom " paysage " désigne une réalité
naturelle, ou censée l'être, et une réalité de l'art, un
artefact en quelque sorte. Dans l'histoire de la langue
française, c'est le sens artistique ou culturel qui a précédé le
sens naturel. Le premier sens, attesté en 1549, est celui qui
est en usage dans les Beaux-arts ; le second, celui " d'étendue
que l'œil peut embrasser dans son ensemble ", est postérieur :
il date de 1573. Ainsi, un terme de peintre a servi à nommer une
réalité de la nature. Il n'y a pas de paysage sans regard. Le
paysage n'existe que par et sous le regard des hommes. Or, notre
regard n'est pas transparent. Ce n'est pas un miroir qui nous
renvoie la réalité. Nous voyons plus avec notre esprit, notre
histoire, notre culture, avec les yeux des autres en quelque
sorte, qu'avec nos propres yeux. De fait, nous ne voyons pas
nécessairement ce qu'il y a dans le paysage que nous regardons.
Nous pouvons voir des choses qui n'y sont pas ou ne pas voir ce
qui y est.
La haute montagne serait, croit-on, naturelle. En altitude, la
nature serait elle-même, pure, inviolée, libre de toute présence
humaine ; là, la main des hommes n'aurait pas imprimé sa marque
; là, les hommes, sauf cas exceptionnels, n'auraient pas façonné
l'espace. C'est sans doute vrai au-dessus de 2800 m. A 3000 m
(en moyenne), commencent les rochers, les pierriers, les abîmes,
les falaises, les glaciers, etc. réalités naturelles inviolées
et qui ne changent, si tant est qu'elles changent, que sous
l'effet de l'érosion, des avalanches, des glissements de
terrain, etc. Mais, entre 1400 et 2800 m et même jusqu'à 3000 m,
les paysages ne sont pas " naturels ". Dans les Alpes du Sud,
les paysages de haute montagne sont culturels, au sens où ils
ont été façonnés au fil des siècles par le travail des hommes.
En effet, à ces altitudes, des paysans éleveurs, avec leurs
houe, faux, pioche, araire, etc. ont imprimé leurs marques,
encore visibles en partie, dans les paysages, dont certains ont
disparu en même temps que les activités, agriculture et élevage,
qui ont fait ces paysages et les hommes qui les exerçaient.
Le Queyras, dans l'est du département des Hautes-Alpes, est fait
de sept communes, dont les chefs-lieux sont situés entre 1380 et
2040 m d'altitude. Avant que le village de Tignes ne soit
reconstruit à 2100 m, Saint-Véran était " la plus haute commune
d'Europe " ou " la plus haute montagne où se mange du pain ".
Par pain, il faut entendre le pain que l'on pétrit avec la
farine de seigle récoltée dans les champs du village. Dans le
Queyras, en effet, les terroirs s'étagent entre 1350 m et 2800
m. Jusqu'à 2200 m, on trouvait les champs cultivés et les prés
de fauche, au-delà, jusqu'à 2800 ou 2900 m, les prairies et
alpages, les plus hauts sommets (Rochebrune et Bric Froid)
culminant à 3300 m et le sommet du Mont Viso proche, mais situé
en Italie, dépassant 3800 m. On y est en haute montagne. Le
Queyras jouit du climat sec des vallées intra-alpines (des
précipitations irrégulières et peu abondantes, de l'ordre de 600
à 900 mm d'eau ou de neige par an, moins que sur la Côte
d'Azur), et ensoleillé (plus de 300 jours de soleil par an). Les
paysages varient suivant l'exposition et l'altitude : les ubacs
abrupts sont couverts de prairies près des torrents, de forêts
de mélèzes et de sapins jusqu'à 2200 m environ et d'alpages
au-delà ; les adrets étaient faits de champs cultivés jusqu'à
2200 m, de prairies et d'alpages au-delà. Le sol du Queyras est
formé de schistes friables que l'érosion glaciaire a évasés et
dont la décomposition a produit une terre arable noire, légère
et fertile, de sorte que les adrets cultivés présentent une
ampleur inconnue ailleurs dans les Alpes.
C'est aussi un pays de petites propriétés, dont l'exiguïté est
compensée par l'accès aux communaux, alpages, forêts, combes
abruptes, etc. Les propriétés sont morcelées et les parcelles
disséminées dans le terroir, afin que chaque famille puisse
survivre en disposant de bonnes terres arables près des
villages, de prés de fauche irrigués, de prairies éloignées et
d'accès aux alpages. Pendant près d'un millénaire, les habitants
ont assez bien vécu de l'élevage intensif et de la vente des
agneaux, veaux et fromages. C'est cette économie agro-pastorale,
l'occupation du sol qu'elle imposait et les travaux qu'elle
exigeait qui ont façonné les paysages. On produisait du seigle
et des pommes de terre pour se nourrir, du lin pour se vêtir, de
l'orge et de l'avoine pour nourrir les bêtes, et surtout, on
consacrait la plus grande partie des terroirs à produire du foin
(prés de fauche irrigués, prés à regain, prairies irriguées ou
non, alpages) pour nourrir le bétail pendant le long hiver qui
dure six mois ou davantage. Comme le climat est sec et que les
précipitations y sont très irrégulières, surtout en été, les
pentes ont été creusées de canaux, qui compensent par
l'irrigation les déficits pluviométriques.
Visuellement, les paysages d'adrets se présentaient comme des
mosaïques de champs et de prés. Les parcelles dessinaient des
damiers irréguliers étagés en terrasses protégées par des murets
de pierre ou des talus de terre. A la belle saison, de mai à
octobre, les adrets étaient des jardins colorés. Les forêts
d'ubacs, elles, étaient parcourues par les troupeaux de brebis,
chèvres et vaches. Zones de pacage, elles étaient entretenues.
Le sous-bois ressemblait à une prairie propre, sans bois mort,
ni fourrés, ni arbustes. De ces anciens paysages, restent
quelques vestiges, qu'il faut se presser d'admirer, avant qu'ils
ne disparaissent. Ainsi, à Saint-Véran, sur la rive gauche de
l'Aigue Blanche, les cônes de déjection de deux torrents,
débarrassés de toute pierre, irrigués sans doute et peut-être
fumés au printemps ou à l'automne, sont encore fauchés. Au fil
des siècles, au milieu d'éboulis informes, ont été tracées des
parcelles nettement délimitées, entretenues avec soin et dont
l'herbe taillée ras varie du vert tendre au vert foncé, suivant
que la date de la fauche est récente ou plus ancienne. C'est un
des plus beaux paysages de montagne que l'on puisse voir en
France.
Il est possible de reconstituer ces paysages disparus, en se
fondant sur des vestiges encore visibles. En effet, ces paysages
ont laissé des traces qui se voient à l'œil nu, à condition de
savoir les regarder et de les regarder comme ce qui reste des
paysages cultivés de naguère. De plus, leur spécificité apparaît
nettement dans les photos aériennes que l'on peut se procurer à
L'Institut Géographique National : vus du ciel, les adrets du
Queyras conservent leur aspect ancien d'étagements de terrasses.
Voici comment est décrite (V.A. Malte-Brun, " La France
illustrée ", chapitre " Hautes-Alpes ", Paris, 1882) la vallée
du Guil :
" Des champs où le lin, l'orge, l'avoine et le seigle viennent à
une très grande hauteur ; des prairies à travers lesquelles
serpente le Guil, et s'étendant jusque sous de vastes forêts de
mélèzes, qui couronnent les montagnes ; sur celles-ci d'immenses
pâturages et une foule de plantes rares ; des hameaux dont la
plupart ne sont habités que pendant la belle saison, des canaux,
qui, sur des échafaudages soutenus par des quartiers de roc
au-dessus du Guil, portent la fécondité d'un côté à l'autre du
vallon : tel est l'aspect du pays ".
Aujourd'hui, cent vingt ans après, le paysage a changé. Les
champs sont des friches. On ne cultive plus ni lin, ni orge, ni
avoine, ni seigle. Les canaux posés sur des échafaudages de bois
ont disparu et ceux qui sont creusés dans la pente sont ou
comblés ou partiellement détruits. Les chalets d'estive sont
devenus des résidences secondaires. Seules quelques prairies
sont encore parcourues par de rares troupeaux. Autre exemple. Le
pré Michel, commune de Ristolas, situé sur un ensellement près
du belvédère du Mont Viso, était jusqu'en 1940 un vaste damier
de prés de fauche. L'occupation italienne, l'incendie de
l'important village de La Monta, le déplacement décidée par
l'administration des populations trop exposées dans cette zone
frontalière ont provoqué l'abandon du pré Michel. Suivant que
l'herbe était ou non fauchée ou suivant que la fenaison était
récente ou ancienne, les couleurs du pré variaient du vert
tendre au vert vif. Aujourd'hui, ce pré offre au promeneur
l'aspect d'une prairie à fleurs continue et parsemée de
trembles, d'arbustes, de fourrés, de plantes ligneuses. Dans
quelques années, elle sera gagnée par la forêt qui l'entoure.
Les vieilles photos d'amateur, maladroites, souvent mal cadrées,
montrent aussi ce qu'étaient les paysages réels du Queyras. Dans
les années 1930, l'adret sur lequel est implanté le hameau du
Pasquier, commune d'Arvieux, avait l'aspect d'un vaste jardin,
faits de champs et de prés de fauche étagés dans la pente, dont
même les talus et les terrasses étaient fauchés et râtelés avec
soin, comme passés au peigne fin. Il fallait engranger le plus
de foin possible. Soixante-dix ans plus tard, ce versant est une
lande continue - les terrasses ne sont plus guère visibles -
gagnée par des arbustes et qui, dans un siècle, sera colonisée
par la forêt.
Ce paysage de haute montagne s'est transformé. On en connaît les
raisons. Deux facteurs sont à l'origine du phénomène : ce sont
l'exode rural et la disparition de l'économie agro-pastorale.
En un siècle et demi, de 1810 à 1960, la population du Queyras a
diminué de près des quatre cinquièmes, passant de 7600 à 1600
habitants. La commune d'Abriès qui comptait plus de 2000
habitants en 1806 en comptait moins de 200 en 1968. L'hémorragie
a eu des conséquences sur les paysages réels. Ainsi, au début du
mois de juin 1957, la conjonction de la fonte des neiges et de
fortes pluies a provoqué des crues catastrophiques. Le Guil en
furie a emporté les champs et les prairies qui s'étendaient sur
ses bords. En quelques minutes, les hameaux du Veyer et de la
Chapelue ont perdu leur terroir... En 1713, les torrents de
montagne en crue avaient causé autant de dégâts. Mais les hommes
étaient assez nombreux alors pour reconstituer les terroirs
dévastés. Les pierres que les crues avaient déposées dans les
champs ont été enlevées, la terre arable a été rapportée sur les
parcelles détruites. En 1957, il n'y avait plus personne pour
refaire le terroir. Autour des deux hameaux, à un paysage de
champs et de prés de fauche juxtaposés a succédé une zone
désolée et chaotique de pierres grises et d'amas de roches,
entre lesquelles ont poussé trembles et saules.
Il y a un siècle et demi, quand le Queyras était une ruche en
activité, le paysage était celui de jardins de pente, irrigués
d'avril à octobre. Aujourd'hui, les hommes ne sont plus assez
nombreux pour entretenir les terrasses, faucher les talus,
maintenir les limites de parcelles ou pour réparer les digues
des canaux. Les terres ne sont plus irriguées. Imaginons un
instant les effets que la dépopulation a eus sur les paysages.
Les adrets n'étaient pas ce continuum de friches qu'ils sont
devenus, mais un espace discontinu. Les parcelles n'étant plus
dessinées sur le sol, il semble que la montagne n'appartienne
plus à personne. Et c'est parce que, dénuée de toute barrière,
limite ou clôture, elle paraît être à tout le monde ou à celui
qui la parcourt qu'elle est devenue cet " espace de liberté "
que vantent les publicitaires et que recherchent les citadins.
L'interruption de l'irrigation a modifié les couleurs. En août,
la sécheresse met fin au cycle végétatif. La couleur dominante
est le jaune terne, presque gris. Quand les prés étaient arrosés
tout l'été pour obtenir le regain de septembre, le paysage
restait d'une belle couleur vert vif jusqu'à l'automne. Au vert
vif s'ajoutaient le bleu des fleurs de lin, le jaune et l'argent
des épis de céréales.
Les lois forestières du XIXe siècle ont contribué à changer le
paysage des ubacs. Pendant la longue période de prospérité et de
croissance démographique, du XVIe siècle au début du XIXe
siècle, la forêt a reculé dans le Queyras, en dépit des mesures
prises pour éviter une déforestation massive. Le bois d'œuvre,
plus rare, a renchéri. La pierre l'a remplacé dans la
construction. Dans les années 1860, les lois ont obligé les
communes et les propriétaires à préserver les forêts et, grâce à
des avantages fiscaux, à replanter en forêts les terres
délaissées. Les forêts, que paissaient les troupeaux, avaient un
aspect moins naturel ou moins sauvage. Le bois mort était
ramassé, les sous-bois étaient de vastes prairies, tondues ras.
Le tourisme, qui est la principale source de revenus des
Queyrassins, modèle moins les paysages que l'agriculture. Dans
les villages de fond de vallée, les terrains les plus fréquentés
sont les prés où sont établies les stations de ski. Les versants
proches des villages et exposés au sud sont bâtis et urbanisés.
Au-delà, l'espace est utilisé de façon extensive, irrégulière et
saisonnière, soit quand une coupe de bois est décidée, soit
quand les troupeaux de transhumants parcourent les alpages en
juillet et août, soit en été quand les vieux chemins se
transforment en sentiers de randonnée. Naguère, c'est par le
travail manuel que les paysans éleveurs ont façonné leurs
paysages, aujourd'hui, c'est en les piétinant que les touristes
les dégradent. Ce que des mains ont fait, les pieds le défont. A
la montagne, tout s'est fait à la main : labours, fenaison,
terrasses, parcelles, canaux, sentiers, etc. La fréquentation
touristique est un piétinement. En hiver, ce sont les fonds de
vallée et les versants équipés en remontées qui sont piétinés,
en été, les sentiers, les cols, les sites naturels éloignés.
En un siècle et demi, le Queyras est passé d'une agriculture
intensive à un tourisme extensif et d'une autarcie presque
totale à une complète dépendance vis-à-vis de l'extérieur. La
belle et colorée mosaïque de champs et de prés a disparu au
profit des landes. Contours et limites s'effacent ou deviennent
flous. Dans les forêts, les sous-bois se reconstituent. Le
mélèze est supplanté par le sapin et le pin cembro qui croissent
plus rapidement. Les adrets qui ne sont plus irrigués se
transforment en pelouses sèches et en landes à genévrier.
L'abandon des canaux modifie la flore. Poussent des plantes qui
se contentent de sols secs et peu humides. La forêt colonise les
alpages et les versants jadis dépourvus d'arbre. Les paysages
réels de jadis, culturels et cultivés, sont devenus " naturels
", au sens où l'homme n'y imprime plus sa main et où sa présence
y est irrégulière. Ils n'ont été rendus à la nature que depuis
moins d'un demi siècle. Si le Queyras semble aujourd'hui un
espace naturel et vierge de toute présence humaine, c'est dû à
un accident de l'histoire.
Non seulement le Queyras a été étudié, décrit, raconté par des
érudits locaux ou par des universitaires (cf. Raoul Blanchard, "
Les Alpes occidentales ", Arthaud, Grenoble, 1937-1956 et Henri
Falque-Vert, " Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe
siècle ", Presses Universitaires de Grenoble, 1997), mais encore
il a été dessiné ou peint. De fait, les paysages réels (ceux qui
ont été analysés ci-dessus) peuvent être comparés aux dessins
qui en ont été faits ou aux photos qui en ont été prises. Au
XIXe siècle, les Alpes sont à la mode. Les aristocrates anglais,
puis les bourgeois européens se font disciples de Rousseau pour
devenir, fût-ce le temps d'une excursion, des montagnards, moins
pour respirer l'air pur, sain, tonifiant d'un pays dont on ne
perçoit pas qu'il est culturel et dont on croit naïvement qu'il
est tout entier immergé dans la nature, parce qu'il n'a pas été
touché par ce que l'on croyait être le progrès (alors le
progrès, c'est l'industrie), que pour jouir des spectacles
impressionnants qu'offre la montagne. On admire les accidents du
relief, les gorges aux profondeurs insondables, les hautes
falaises qui semblent toucher les cieux, les torrents aux eaux
bouillonnantes et grondantes, que seule la montagne élevée et
sauvage peut offrir. Le Queyras des voyageurs du XIXe s. et des
premiers touristes, ce sont les cimes, les abîmes, les défilés,
les rochers, les à pics, terrifiants, sombres, farouches, tout
ce qui peut susciter dans l'esprit des bourgeois posés des
stupéfactions épouvantées.
Voici comme Henri Ferrand, voyageur, photographe et écrivain à
ses heures, voit en 1909 la Combe du Guil (" Le Pays
briançonnais et le Queyras ", Grenoble, 1909) :
" Le pittoresque est une heureuse alliance de trois éléments de
beauté : les bois, les rocs et les eaux, et c'est parce qu'elle
les combine de la façon la plus variée que la Combe évoque à un
si haut degré l'impression de pittoresque ".
Même les auteurs queyrassins succombent à l'exaltation des
beautés sauvages de leurs montagnes, reprenant à leur compte la
vision pittoresque et effrayante qui en est diffusée par les
voyageurs. Le général Guillaume cède à l'exaltation des beautés
grandioses :
" Lorsque le voyageur remonte les gorges du Guil, il se défend
difficilement contre une sensation d'oppression, d'angoisse
même, entre les gigantesques falaises qui le dominent de part et
d'autre et semblent prêtes à l'écraser de leur masse " (" Le
Queyras ", Gap, 1985).
Même Jean Tivollier, né dans le Queyras, y succombe (in " Le
Queyras ", Gap, 1938) :
" Une impression saisissante vous étreint en face de cette
nature grandiose et primitive; on se sent comme écrasé par ces
murailles titanesques qui renvoient l'écho du bruit que le Guil
éveille en cette solitude ; l'admiration le dispute à la crainte
et ce spectacle a un caractère inoubliable ".
Les voyageurs ne voient pas les alpages, les prés fauchés, les
champs labourés, les paysages souriants modelés par la main de
l'homme. Ils ne voient pas ce qui relève d'une antique culture ;
ils voient les rocs, les cascades, les falaises, les pics, les
précipices, tout ce qui fait naître des sensations fortes, tout
ce qui impressionne, tout ce qui fait s'exclamer et s'extasier,
tout ce qui effraye. Pourtant ce sont ces paysages qui font les
spécificités du Queyras, ces montagnes cultivées, irriguées,
façonnées depuis des millénaires par le travail des hommes.
Le pittoresque est aussi, comme l'indique le mot, emprunté à
l'italien, formé sur le nom pittore, qui signifie " peintre ",
le spectacle de la nature qui s'offre à nos yeux et qui fait sur
nous une si forte impression que nous ressentons l'envie de le
peindre, de le représenter, de le reproduire, soit en le
dessinant, soit en le peignant, soit en le photographiant. De
fait, les paysages du Queyras, qui ont été le plus souvent
représentés depuis que, au début du XIXe s, s'est développé le
goût des voyages et des excursions en montagne, se trouvent à
l'Ouest, dans le Queyras calcaire (qui n'est pas le Queyras
historique des schistes lustrés) : ce sont la Combe, le hameau
de la Chapelue qui se trouve à l'entrée du défilé des Crupies,
Fort-Queyras construite sur un piton rocheux, et, seul paysage
des schistes lustrés, le village de Saint-Véran.
Analysons quelques-uns de ces tableaux datant de la première
moitié du XIXe s. et qui représentent le Fort-Queyras. Sabatier
et Cassien, les auteurs de ces dessins, se sont placés en deçà
du village de Château-Queyras, en aval du Fort, en direction de
Guillestre (Lithographies reproduites dans l'ouvrage de A et O
Golaz, " Fort Queyras ", Société d'études des Hautes-Alpes, Gap,
1971), plus bas que le piton rocheux qu'ils dessinent, en
contre-plongée, de sorte que le piton et la forteresse semblent
toucher les cieux. Le piton et la forteresse, qui se trouvent à
1350 m d'altitude, se dressent verticalement, presque à la
hauteur du ciel. L'effet est saisissant, le relief est forcé,
l'impression de verticalité escarpée est accentuée. L'horizon se
trouve relégué tout en haut : c'est un ciel sombre, gris, chargé
de lourds nuages menaçants. Paradoxalement, l'horizon est
vertical. La forteresse s'élève vers le ciel, qu'elle semble
presque atteindre.
Ces dessins ne se ramènent pas au seul accidenté. Ils sont
l'extrême de l'accidenté. L'horizon bouché bascule dans la
verticalité, comme dans cette description d'un voyageur :
" Ici, les moindres anfractuosités des parois ont donné prise
aux racines des pins ; là la muraille blanche s'élève jusqu'au
ciel " (Général Guillaume, " le Queyras ", op. Cit.).
Lord Monson a dessiné le même paysage, qu'a lithographié Louis
Haghe en 1838 (" Voyage dans les Alpes en 1838 ", Lyon, La
Manufacture, 1985). Là encore, l'horizon a été relégué dans le
haut du dessin. L'espace est occupé aux trois-quarts par le
piton, au pied de laquelle coulent les eaux du Guil. Le relief
paraît plus escarpé qu'il ne l'est, grâce à l'effet de
contre-plongée. La nature est sombre, farouche, sauvage, les
couleurs sont presque noires. Il fait presque nuit. Le Queyras
représenté est obscur, sans lumière, froid, dénudé dans son
sauvage isolement.
Sautons un siècle. Dans les années 1970, le pittoresque
paroxystique des Cassien, Sabatier, Bartlet, Monson, Haghe, etc.
cède sa place au photogénique lumineux de J Lapeyre et P.
Putelat, photographes professionnels qui ont publié leurs
clichés dans des albums ou en cartes postales. Les paysages
représentés sont ceux des randonneurs, des vacances, du soleil,
de la lumière vive. Le Queyras sombre et tragique des
romantiques est devenu lumineux et serein. C'en est fini du
pittoresque sauvage et rude, des gorges, des défilés, des
ravins, des rochers escarpés. Ce que voient les touristes
modernes, ce sont les étendues couvertes de neige, les alpages
fleuris, les cols, les sentiers ne menant nulle part mais
serpentant dans les prés ou dans les forêts, les belles couleurs
de la nature, les forêts de mélèzes, un espace de liberté sans
limites, ni parcelles. A la lithographie sombre a succédé la
photo couleurs tirée sur du papier glacé, et à la nature
farouche, sombre, inquiétante, une lumière pure, qui éclate, qui
chante le bonheur, une lumière sans ombres, une lumière de ciel
bleu, de vacances, d'insouciance. En un siècle, le Queyras a
suscité deux séries d'images, sinon contradictoires, du moins
situées à l'opposé l'une de l'autre, qui se sont succédé dans le
temps, sans jamais se recouvrir : du malheur au bonheur, indice
sans doute de mutations économiques et sociales qui ont affecté
en profondeur la vie des Queyrassins restés au pays. Mais aucune
de ces images ne représente les paysages réels du Queyras.
Que nous apprend le Queyras du paysage français ?
1. Les paysages ont été façonnés par les paysans. On oublie trop
souvent que, longtemps, la France a compté dans sa population
90% de paysans. Que ce texte leur rende hommage. En deux
siècles, parmi tous ceux qui ont admiré les paysages du Queyras,
personne n'a vu ce qui en fait la beauté. On comprend pourquoi.
Ce sont des regards de citadins qui se sont portés sur les
paysages - des regards extérieurs en somme. Les paysages vus ont
été des paysages fantasmés, pas les paysages réels. On cherchait
en montagne des émotions fortes. En bref, le sujet et surtout "
l'ego " qui éprouve sont plus importants que les terroirs qu'ils
regardent. Les touristes ne voient dans les paysages que ce
qu'ils projettent d'eux-mêmes. Les paysages de France ont été
façonnée par le travail incessant de longues lignées de paysans.
Ceux qui les regardent ne sont pas ceux qui les ont faits. Pour
eux, ces paysages ne sont guère intelligibles. Les paysans,
pense-t-on souvent, sont mus uniquement par des intérêts
matériels. Bien entendu, cette vision est fausse. Si les paysans
éleveurs de haute montagne n'avaient pas eu d'idée de la beauté,
ils n'auraient pas façonné les paysages d'adrets qui comptent
parmi les plus beaux qui soient au monde.
2. Ce n'est pas la nature qui fait les beaux paysages, mais le
travail des hommes. Quand les paysages du Queyras étaient à leur
" apogée ", au milieu du XIXe siècle, les sept communes du
Queyras historique comptaient 7600 habitants (chiffres de 1830),
qui étaient tous, sauf rares exceptions, notaires et curés par
exemple, paysans éleveurs et qui tous entretenaient les paysages
qu'eux ou leurs ancêtres avaient façonnés. Les parcelles étant
si exiguës et la pente si forte que le travail agricole se
faisait à la main. Des champs étaient encore labourés à la houe.
Autrement dit, pour retrouver ces paysages disparus, il faudrait
que les adrets redeviennent une ruche et pour cela, rémunérer
d'avril à octobre au moins trois mille jardiniers de montagne
pour désempierrer les près et les champs, entretenir les canaux,
faucher les parcelles, les fumer, semer, récolter, etc. Aucune
collectivité ne pourra jamais pendre à sa charge des dépenses
aussi importantes " pour l'oeil " et qui sont sans justification
économique. Il n'est pas sûr que le nombre de touristes
croîtrait, les touristes recherchant plus des espaces naturels
que des espaces cultivés. La sauvegarde réelle est impossible,
la sauvegarde symbolique difficile. Nous pourrions nous
contenter d'intégrer au patrimoine de la France les
lithographies romantiques, les cartes postales, les albums
photos, dont il a été question ci-dessus. Certes, mais les
paysages qu'ils représentent ne sont pas les " vrais " paysages
du Queyras et ne nous disent rien de ce qu'ils ont été.
3. On est en droit de s'inquiéter du devenir de ces paysages. Il
n'y a plus de paysans. Les paysages sont menacés. Le tourisme
qui a sauvé le Queyras de la désertification ne crée pas de
paysage. Les habitants actuels sont des urbains. Majoritaires
dans trois ou quatre des communes, ils imposent leurs points de
vue de commerçants. Jamais ils ne ressusciteront le Queyras
rural. Ils n'ont aucun intérêt à le faire. Leur Queyras est " la
source des Alpes authentiques ". Mais le bleu du ciel, l'eau
pure, la neige, le vert, la lumière, le soleil, les espaces
vierges et de liberté ne font pas des paysages.
4. Le sanctuaire, en quoi des élus écologistes voudraient
transformer la haute montagne, par exemple en l'abandonnant aux
loups, est un mythe, qui repose sur l'idée d'une nature qui
n'aurait pas changé depuis la Création, toujours la même au fil
des siècles, naturelle en quelque sorte, libre de toute présence
humaine et vierge de toute mise en valeur agricole.
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