Cercle Jeune France

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Qu'est-ce qu'un

paysage français? 

 

par Jean-Gérard Lapacherie

 

        

 

 

 

 

Le nom " paysage " désigne une réalité naturelle, ou censée l'être, et une réalité de l'art, un artefact en quelque sorte. Dans l'histoire de la langue française, c'est le sens artistique ou culturel qui a précédé le sens naturel. Le premier sens, attesté en 1549, est celui qui est en usage dans les Beaux-arts ; le second, celui " d'étendue que l'œil peut embrasser dans son ensemble ", est postérieur : il date de 1573. Ainsi, un terme de peintre a servi à nommer une réalité de la nature. Il n'y a pas de paysage sans regard. Le paysage n'existe que par et sous le regard des hommes. Or, notre regard n'est pas transparent. Ce n'est pas un miroir qui nous renvoie la réalité. Nous voyons plus avec notre esprit, notre histoire, notre culture, avec les yeux des autres en quelque sorte, qu'avec nos propres yeux. De fait, nous ne voyons pas nécessairement ce qu'il y a dans le paysage que nous regardons. Nous pouvons voir des choses qui n'y sont pas ou ne pas voir ce qui y est.
La haute montagne serait, croit-on, naturelle. En altitude, la nature serait elle-même, pure, inviolée, libre de toute présence humaine ; là, la main des hommes n'aurait pas imprimé sa marque ; là, les hommes, sauf cas exceptionnels, n'auraient pas façonné l'espace. C'est sans doute vrai au-dessus de 2800 m. A 3000 m (en moyenne), commencent les rochers, les pierriers, les abîmes, les falaises, les glaciers, etc. réalités naturelles inviolées et qui ne changent, si tant est qu'elles changent, que sous l'effet de l'érosion, des avalanches, des glissements de terrain, etc. Mais, entre 1400 et 2800 m et même jusqu'à 3000 m, les paysages ne sont pas " naturels ". Dans les Alpes du Sud, les paysages de haute montagne sont culturels, au sens où ils ont été façonnés au fil des siècles par le travail des hommes. En effet, à ces altitudes, des paysans éleveurs, avec leurs houe, faux, pioche, araire, etc. ont imprimé leurs marques, encore visibles en partie, dans les paysages, dont certains ont disparu en même temps que les activités, agriculture et élevage, qui ont fait ces paysages et les hommes qui les exerçaient.

Le Queyras, dans l'est du département des Hautes-Alpes, est fait de sept communes, dont les chefs-lieux sont situés entre 1380 et 2040 m d'altitude. Avant que le village de Tignes ne soit reconstruit à 2100 m, Saint-Véran était " la plus haute commune d'Europe " ou " la plus haute montagne où se mange du pain ". Par pain, il faut entendre le pain que l'on pétrit avec la farine de seigle récoltée dans les champs du village. Dans le Queyras, en effet, les terroirs s'étagent entre 1350 m et 2800 m. Jusqu'à 2200 m, on trouvait les champs cultivés et les prés de fauche, au-delà, jusqu'à 2800 ou 2900 m, les prairies et alpages, les plus hauts sommets (Rochebrune et Bric Froid) culminant à 3300 m et le sommet du Mont Viso proche, mais situé en Italie, dépassant 3800 m. On y est en haute montagne. Le Queyras jouit du climat sec des vallées intra-alpines (des précipitations irrégulières et peu abondantes, de l'ordre de 600 à 900 mm d'eau ou de neige par an, moins que sur la Côte d'Azur), et ensoleillé (plus de 300 jours de soleil par an). Les paysages varient suivant l'exposition et l'altitude : les ubacs abrupts sont couverts de prairies près des torrents, de forêts de mélèzes et de sapins jusqu'à 2200 m environ et d'alpages au-delà ; les adrets étaient faits de champs cultivés jusqu'à 2200 m, de prairies et d'alpages au-delà. Le sol du Queyras est formé de schistes friables que l'érosion glaciaire a évasés et dont la décomposition a produit une terre arable noire, légère et fertile, de sorte que les adrets cultivés présentent une ampleur inconnue ailleurs dans les Alpes.
C'est aussi un pays de petites propriétés, dont l'exiguïté est compensée par l'accès aux communaux, alpages, forêts, combes abruptes, etc. Les propriétés sont morcelées et les parcelles disséminées dans le terroir, afin que chaque famille puisse survivre en disposant de bonnes terres arables près des villages, de prés de fauche irrigués, de prairies éloignées et d'accès aux alpages. Pendant près d'un millénaire, les habitants ont assez bien vécu de l'élevage intensif et de la vente des agneaux, veaux et fromages. C'est cette économie agro-pastorale, l'occupation du sol qu'elle imposait et les travaux qu'elle exigeait qui ont façonné les paysages. On produisait du seigle et des pommes de terre pour se nourrir, du lin pour se vêtir, de l'orge et de l'avoine pour nourrir les bêtes, et surtout, on consacrait la plus grande partie des terroirs à produire du foin (prés de fauche irrigués, prés à regain, prairies irriguées ou non, alpages) pour nourrir le bétail pendant le long hiver qui dure six mois ou davantage. Comme le climat est sec et que les précipitations y sont très irrégulières, surtout en été, les pentes ont été creusées de canaux, qui compensent par l'irrigation les déficits pluviométriques.
Visuellement, les paysages d'adrets se présentaient comme des mosaïques de champs et de prés. Les parcelles dessinaient des damiers irréguliers étagés en terrasses protégées par des murets de pierre ou des talus de terre. A la belle saison, de mai à octobre, les adrets étaient des jardins colorés. Les forêts d'ubacs, elles, étaient parcourues par les troupeaux de brebis, chèvres et vaches. Zones de pacage, elles étaient entretenues. Le sous-bois ressemblait à une prairie propre, sans bois mort, ni fourrés, ni arbustes. De ces anciens paysages, restent quelques vestiges, qu'il faut se presser d'admirer, avant qu'ils ne disparaissent. Ainsi, à Saint-Véran, sur la rive gauche de l'Aigue Blanche, les cônes de déjection de deux torrents, débarrassés de toute pierre, irrigués sans doute et peut-être fumés au printemps ou à l'automne, sont encore fauchés. Au fil des siècles, au milieu d'éboulis informes, ont été tracées des parcelles nettement délimitées, entretenues avec soin et dont l'herbe taillée ras varie du vert tendre au vert foncé, suivant que la date de la fauche est récente ou plus ancienne. C'est un des plus beaux paysages de montagne que l'on puisse voir en France.
Il est possible de reconstituer ces paysages disparus, en se fondant sur des vestiges encore visibles. En effet, ces paysages ont laissé des traces qui se voient à l'œil nu, à condition de savoir les regarder et de les regarder comme ce qui reste des paysages cultivés de naguère. De plus, leur spécificité apparaît nettement dans les photos aériennes que l'on peut se procurer à L'Institut Géographique National : vus du ciel, les adrets du Queyras conservent leur aspect ancien d'étagements de terrasses. Voici comment est décrite (V.A. Malte-Brun, " La France illustrée ", chapitre " Hautes-Alpes ", Paris, 1882) la vallée du Guil :
" Des champs où le lin, l'orge, l'avoine et le seigle viennent à une très grande hauteur ; des prairies à travers lesquelles serpente le Guil, et s'étendant jusque sous de vastes forêts de mélèzes, qui couronnent les montagnes ; sur celles-ci d'immenses pâturages et une foule de plantes rares ; des hameaux dont la plupart ne sont habités que pendant la belle saison, des canaux, qui, sur des échafaudages soutenus par des quartiers de roc au-dessus du Guil, portent la fécondité d'un côté à l'autre du vallon : tel est l'aspect du pays ".
Aujourd'hui, cent vingt ans après, le paysage a changé. Les champs sont des friches. On ne cultive plus ni lin, ni orge, ni avoine, ni seigle. Les canaux posés sur des échafaudages de bois ont disparu et ceux qui sont creusés dans la pente sont ou comblés ou partiellement détruits. Les chalets d'estive sont devenus des résidences secondaires. Seules quelques prairies sont encore parcourues par de rares troupeaux. Autre exemple. Le pré Michel, commune de Ristolas, situé sur un ensellement près du belvédère du Mont Viso, était jusqu'en 1940 un vaste damier de prés de fauche. L'occupation italienne, l'incendie de l'important village de La Monta, le déplacement décidée par l'administration des populations trop exposées dans cette zone frontalière ont provoqué l'abandon du pré Michel. Suivant que l'herbe était ou non fauchée ou suivant que la fenaison était récente ou ancienne, les couleurs du pré variaient du vert tendre au vert vif. Aujourd'hui, ce pré offre au promeneur l'aspect d'une prairie à fleurs continue et parsemée de trembles, d'arbustes, de fourrés, de plantes ligneuses. Dans quelques années, elle sera gagnée par la forêt qui l'entoure. Les vieilles photos d'amateur, maladroites, souvent mal cadrées, montrent aussi ce qu'étaient les paysages réels du Queyras. Dans les années 1930, l'adret sur lequel est implanté le hameau du Pasquier, commune d'Arvieux, avait l'aspect d'un vaste jardin, faits de champs et de prés de fauche étagés dans la pente, dont même les talus et les terrasses étaient fauchés et râtelés avec soin, comme passés au peigne fin. Il fallait engranger le plus de foin possible. Soixante-dix ans plus tard, ce versant est une lande continue - les terrasses ne sont plus guère visibles - gagnée par des arbustes et qui, dans un siècle, sera colonisée par la forêt.
Ce paysage de haute montagne s'est transformé. On en connaît les raisons. Deux facteurs sont à l'origine du phénomène : ce sont l'exode rural et la disparition de l'économie agro-pastorale.
En un siècle et demi, de 1810 à 1960, la population du Queyras a diminué de près des quatre cinquièmes, passant de 7600 à 1600 habitants. La commune d'Abriès qui comptait plus de 2000 habitants en 1806 en comptait moins de 200 en 1968. L'hémorragie a eu des conséquences sur les paysages réels. Ainsi, au début du mois de juin 1957, la conjonction de la fonte des neiges et de fortes pluies a provoqué des crues catastrophiques. Le Guil en furie a emporté les champs et les prairies qui s'étendaient sur ses bords. En quelques minutes, les hameaux du Veyer et de la Chapelue ont perdu leur terroir... En 1713, les torrents de montagne en crue avaient causé autant de dégâts. Mais les hommes étaient assez nombreux alors pour reconstituer les terroirs dévastés. Les pierres que les crues avaient déposées dans les champs ont été enlevées, la terre arable a été rapportée sur les parcelles détruites. En 1957, il n'y avait plus personne pour refaire le terroir. Autour des deux hameaux, à un paysage de champs et de prés de fauche juxtaposés a succédé une zone désolée et chaotique de pierres grises et d'amas de roches, entre lesquelles ont poussé trembles et saules.
Il y a un siècle et demi, quand le Queyras était une ruche en activité, le paysage était celui de jardins de pente, irrigués d'avril à octobre. Aujourd'hui, les hommes ne sont plus assez nombreux pour entretenir les terrasses, faucher les talus, maintenir les limites de parcelles ou pour réparer les digues des canaux. Les terres ne sont plus irriguées. Imaginons un instant les effets que la dépopulation a eus sur les paysages. Les adrets n'étaient pas ce continuum de friches qu'ils sont devenus, mais un espace discontinu. Les parcelles n'étant plus dessinées sur le sol, il semble que la montagne n'appartienne plus à personne. Et c'est parce que, dénuée de toute barrière, limite ou clôture, elle paraît être à tout le monde ou à celui qui la parcourt qu'elle est devenue cet " espace de liberté " que vantent les publicitaires et que recherchent les citadins. L'interruption de l'irrigation a modifié les couleurs. En août, la sécheresse met fin au cycle végétatif. La couleur dominante est le jaune terne, presque gris. Quand les prés étaient arrosés tout l'été pour obtenir le regain de septembre, le paysage restait d'une belle couleur vert vif jusqu'à l'automne. Au vert vif s'ajoutaient le bleu des fleurs de lin, le jaune et l'argent des épis de céréales.
Les lois forestières du XIXe siècle ont contribué à changer le paysage des ubacs. Pendant la longue période de prospérité et de croissance démographique, du XVIe siècle au début du XIXe siècle, la forêt a reculé dans le Queyras, en dépit des mesures prises pour éviter une déforestation massive. Le bois d'œuvre, plus rare, a renchéri. La pierre l'a remplacé dans la construction. Dans les années 1860, les lois ont obligé les communes et les propriétaires à préserver les forêts et, grâce à des avantages fiscaux, à replanter en forêts les terres délaissées. Les forêts, que paissaient les troupeaux, avaient un aspect moins naturel ou moins sauvage. Le bois mort était ramassé, les sous-bois étaient de vastes prairies, tondues ras.
Le tourisme, qui est la principale source de revenus des Queyrassins, modèle moins les paysages que l'agriculture. Dans les villages de fond de vallée, les terrains les plus fréquentés sont les prés où sont établies les stations de ski. Les versants proches des villages et exposés au sud sont bâtis et urbanisés. Au-delà, l'espace est utilisé de façon extensive, irrégulière et saisonnière, soit quand une coupe de bois est décidée, soit quand les troupeaux de transhumants parcourent les alpages en juillet et août, soit en été quand les vieux chemins se transforment en sentiers de randonnée. Naguère, c'est par le travail manuel que les paysans éleveurs ont façonné leurs paysages, aujourd'hui, c'est en les piétinant que les touristes les dégradent. Ce que des mains ont fait, les pieds le défont. A la montagne, tout s'est fait à la main : labours, fenaison, terrasses, parcelles, canaux, sentiers, etc. La fréquentation touristique est un piétinement. En hiver, ce sont les fonds de vallée et les versants équipés en remontées qui sont piétinés, en été, les sentiers, les cols, les sites naturels éloignés.
En un siècle et demi, le Queyras est passé d'une agriculture intensive à un tourisme extensif et d'une autarcie presque totale à une complète dépendance vis-à-vis de l'extérieur. La belle et colorée mosaïque de champs et de prés a disparu au profit des landes. Contours et limites s'effacent ou deviennent flous. Dans les forêts, les sous-bois se reconstituent. Le mélèze est supplanté par le sapin et le pin cembro qui croissent plus rapidement. Les adrets qui ne sont plus irrigués se transforment en pelouses sèches et en landes à genévrier. L'abandon des canaux modifie la flore. Poussent des plantes qui se contentent de sols secs et peu humides. La forêt colonise les alpages et les versants jadis dépourvus d'arbre. Les paysages réels de jadis, culturels et cultivés, sont devenus " naturels ", au sens où l'homme n'y imprime plus sa main et où sa présence y est irrégulière. Ils n'ont été rendus à la nature que depuis moins d'un demi siècle. Si le Queyras semble aujourd'hui un espace naturel et vierge de toute présence humaine, c'est dû à un accident de l'histoire.

Non seulement le Queyras a été étudié, décrit, raconté par des érudits locaux ou par des universitaires (cf. Raoul Blanchard, " Les Alpes occidentales ", Arthaud, Grenoble, 1937-1956 et Henri Falque-Vert, " Les Hommes et la montagne en Dauphiné au XIIIe siècle ", Presses Universitaires de Grenoble, 1997), mais encore il a été dessiné ou peint. De fait, les paysages réels (ceux qui ont été analysés ci-dessus) peuvent être comparés aux dessins qui en ont été faits ou aux photos qui en ont été prises. Au XIXe siècle, les Alpes sont à la mode. Les aristocrates anglais, puis les bourgeois européens se font disciples de Rousseau pour devenir, fût-ce le temps d'une excursion, des montagnards, moins pour respirer l'air pur, sain, tonifiant d'un pays dont on ne perçoit pas qu'il est culturel et dont on croit naïvement qu'il est tout entier immergé dans la nature, parce qu'il n'a pas été touché par ce que l'on croyait être le progrès (alors le progrès, c'est l'industrie), que pour jouir des spectacles impressionnants qu'offre la montagne. On admire les accidents du relief, les gorges aux profondeurs insondables, les hautes falaises qui semblent toucher les cieux, les torrents aux eaux bouillonnantes et grondantes, que seule la montagne élevée et sauvage peut offrir. Le Queyras des voyageurs du XIXe s. et des premiers touristes, ce sont les cimes, les abîmes, les défilés, les rochers, les à pics, terrifiants, sombres, farouches, tout ce qui peut susciter dans l'esprit des bourgeois posés des stupéfactions épouvantées.
Voici comme Henri Ferrand, voyageur, photographe et écrivain à ses heures, voit en 1909 la Combe du Guil (" Le Pays briançonnais et le Queyras ", Grenoble, 1909) :
" Le pittoresque est une heureuse alliance de trois éléments de beauté : les bois, les rocs et les eaux, et c'est parce qu'elle les combine de la façon la plus variée que la Combe évoque à un si haut degré l'impression de pittoresque ".
Même les auteurs queyrassins succombent à l'exaltation des beautés sauvages de leurs montagnes, reprenant à leur compte la vision pittoresque et effrayante qui en est diffusée par les voyageurs. Le général Guillaume cède à l'exaltation des beautés grandioses :
" Lorsque le voyageur remonte les gorges du Guil, il se défend difficilement contre une sensation d'oppression, d'angoisse même, entre les gigantesques falaises qui le dominent de part et d'autre et semblent prêtes à l'écraser de leur masse " (" Le Queyras ", Gap, 1985).
Même Jean Tivollier, né dans le Queyras, y succombe (in " Le Queyras ", Gap, 1938) :
" Une impression saisissante vous étreint en face de cette nature grandiose et primitive; on se sent comme écrasé par ces murailles titanesques qui renvoient l'écho du bruit que le Guil éveille en cette solitude ; l'admiration le dispute à la crainte et ce spectacle a un caractère inoubliable ".
Les voyageurs ne voient pas les alpages, les prés fauchés, les champs labourés, les paysages souriants modelés par la main de l'homme. Ils ne voient pas ce qui relève d'une antique culture ; ils voient les rocs, les cascades, les falaises, les pics, les précipices, tout ce qui fait naître des sensations fortes, tout ce qui impressionne, tout ce qui fait s'exclamer et s'extasier, tout ce qui effraye. Pourtant ce sont ces paysages qui font les spécificités du Queyras, ces montagnes cultivées, irriguées, façonnées depuis des millénaires par le travail des hommes.
Le pittoresque est aussi, comme l'indique le mot, emprunté à l'italien, formé sur le nom pittore, qui signifie " peintre ", le spectacle de la nature qui s'offre à nos yeux et qui fait sur nous une si forte impression que nous ressentons l'envie de le peindre, de le représenter, de le reproduire, soit en le dessinant, soit en le peignant, soit en le photographiant. De fait, les paysages du Queyras, qui ont été le plus souvent représentés depuis que, au début du XIXe s, s'est développé le goût des voyages et des excursions en montagne, se trouvent à l'Ouest, dans le Queyras calcaire (qui n'est pas le Queyras historique des schistes lustrés) : ce sont la Combe, le hameau de la Chapelue qui se trouve à l'entrée du défilé des Crupies, Fort-Queyras construite sur un piton rocheux, et, seul paysage des schistes lustrés, le village de Saint-Véran.
Analysons quelques-uns de ces tableaux datant de la première moitié du XIXe s. et qui représentent le Fort-Queyras. Sabatier et Cassien, les auteurs de ces dessins, se sont placés en deçà du village de Château-Queyras, en aval du Fort, en direction de Guillestre (Lithographies reproduites dans l'ouvrage de A et O Golaz, " Fort Queyras ", Société d'études des Hautes-Alpes, Gap, 1971), plus bas que le piton rocheux qu'ils dessinent, en contre-plongée, de sorte que le piton et la forteresse semblent toucher les cieux. Le piton et la forteresse, qui se trouvent à 1350 m d'altitude, se dressent verticalement, presque à la hauteur du ciel. L'effet est saisissant, le relief est forcé, l'impression de verticalité escarpée est accentuée. L'horizon se trouve relégué tout en haut : c'est un ciel sombre, gris, chargé de lourds nuages menaçants. Paradoxalement, l'horizon est vertical. La forteresse s'élève vers le ciel, qu'elle semble presque atteindre.
Ces dessins ne se ramènent pas au seul accidenté. Ils sont l'extrême de l'accidenté. L'horizon bouché bascule dans la verticalité, comme dans cette description d'un voyageur :
" Ici, les moindres anfractuosités des parois ont donné prise aux racines des pins ; là la muraille blanche s'élève jusqu'au ciel " (Général Guillaume, " le Queyras ", op. Cit.).
Lord Monson a dessiné le même paysage, qu'a lithographié Louis Haghe en 1838 (" Voyage dans les Alpes en 1838 ", Lyon, La Manufacture, 1985). Là encore, l'horizon a été relégué dans le haut du dessin. L'espace est occupé aux trois-quarts par le piton, au pied de laquelle coulent les eaux du Guil. Le relief paraît plus escarpé qu'il ne l'est, grâce à l'effet de contre-plongée. La nature est sombre, farouche, sauvage, les couleurs sont presque noires. Il fait presque nuit. Le Queyras représenté est obscur, sans lumière, froid, dénudé dans son sauvage isolement.
Sautons un siècle. Dans les années 1970, le pittoresque paroxystique des Cassien, Sabatier, Bartlet, Monson, Haghe, etc. cède sa place au photogénique lumineux de J Lapeyre et P. Putelat, photographes professionnels qui ont publié leurs clichés dans des albums ou en cartes postales. Les paysages représentés sont ceux des randonneurs, des vacances, du soleil, de la lumière vive. Le Queyras sombre et tragique des romantiques est devenu lumineux et serein. C'en est fini du pittoresque sauvage et rude, des gorges, des défilés, des ravins, des rochers escarpés. Ce que voient les touristes modernes, ce sont les étendues couvertes de neige, les alpages fleuris, les cols, les sentiers ne menant nulle part mais serpentant dans les prés ou dans les forêts, les belles couleurs de la nature, les forêts de mélèzes, un espace de liberté sans limites, ni parcelles. A la lithographie sombre a succédé la photo couleurs tirée sur du papier glacé, et à la nature farouche, sombre, inquiétante, une lumière pure, qui éclate, qui chante le bonheur, une lumière sans ombres, une lumière de ciel bleu, de vacances, d'insouciance. En un siècle, le Queyras a suscité deux séries d'images, sinon contradictoires, du moins situées à l'opposé l'une de l'autre, qui se sont succédé dans le temps, sans jamais se recouvrir : du malheur au bonheur, indice sans doute de mutations économiques et sociales qui ont affecté en profondeur la vie des Queyrassins restés au pays. Mais aucune de ces images ne représente les paysages réels du Queyras.

Que nous apprend le Queyras du paysage français ?
1. Les paysages ont été façonnés par les paysans. On oublie trop souvent que, longtemps, la France a compté dans sa population 90% de paysans. Que ce texte leur rende hommage. En deux siècles, parmi tous ceux qui ont admiré les paysages du Queyras, personne n'a vu ce qui en fait la beauté. On comprend pourquoi. Ce sont des regards de citadins qui se sont portés sur les paysages - des regards extérieurs en somme. Les paysages vus ont été des paysages fantasmés, pas les paysages réels. On cherchait en montagne des émotions fortes. En bref, le sujet et surtout " l'ego " qui éprouve sont plus importants que les terroirs qu'ils regardent. Les touristes ne voient dans les paysages que ce qu'ils projettent d'eux-mêmes. Les paysages de France ont été façonnée par le travail incessant de longues lignées de paysans. Ceux qui les regardent ne sont pas ceux qui les ont faits. Pour eux, ces paysages ne sont guère intelligibles. Les paysans, pense-t-on souvent, sont mus uniquement par des intérêts matériels. Bien entendu, cette vision est fausse. Si les paysans éleveurs de haute montagne n'avaient pas eu d'idée de la beauté, ils n'auraient pas façonné les paysages d'adrets qui comptent parmi les plus beaux qui soient au monde.
2. Ce n'est pas la nature qui fait les beaux paysages, mais le travail des hommes. Quand les paysages du Queyras étaient à leur " apogée ", au milieu du XIXe siècle, les sept communes du Queyras historique comptaient 7600 habitants (chiffres de 1830), qui étaient tous, sauf rares exceptions, notaires et curés par exemple, paysans éleveurs et qui tous entretenaient les paysages qu'eux ou leurs ancêtres avaient façonnés. Les parcelles étant si exiguës et la pente si forte que le travail agricole se faisait à la main. Des champs étaient encore labourés à la houe. Autrement dit, pour retrouver ces paysages disparus, il faudrait que les adrets redeviennent une ruche et pour cela, rémunérer d'avril à octobre au moins trois mille jardiniers de montagne pour désempierrer les près et les champs, entretenir les canaux, faucher les parcelles, les fumer, semer, récolter, etc. Aucune collectivité ne pourra jamais pendre à sa charge des dépenses aussi importantes " pour l'oeil " et qui sont sans justification économique. Il n'est pas sûr que le nombre de touristes croîtrait, les touristes recherchant plus des espaces naturels que des espaces cultivés. La sauvegarde réelle est impossible, la sauvegarde symbolique difficile. Nous pourrions nous contenter d'intégrer au patrimoine de la France les lithographies romantiques, les cartes postales, les albums photos, dont il a été question ci-dessus. Certes, mais les paysages qu'ils représentent ne sont pas les " vrais " paysages du Queyras et ne nous disent rien de ce qu'ils ont été.
3. On est en droit de s'inquiéter du devenir de ces paysages. Il n'y a plus de paysans. Les paysages sont menacés. Le tourisme qui a sauvé le Queyras de la désertification ne crée pas de paysage. Les habitants actuels sont des urbains. Majoritaires dans trois ou quatre des communes, ils imposent leurs points de vue de commerçants. Jamais ils ne ressusciteront le Queyras rural. Ils n'ont aucun intérêt à le faire. Leur Queyras est " la source des Alpes authentiques ". Mais le bleu du ciel, l'eau pure, la neige, le vert, la lumière, le soleil, les espaces vierges et de liberté ne font pas des paysages.
4. Le sanctuaire, en quoi des élus écologistes voudraient transformer la haute montagne, par exemple en l'abandonnant aux loups, est un mythe, qui repose sur l'idée d'une nature qui n'aurait pas changé depuis la Création, toujours la même au fil des siècles, naturelle en quelque sorte, libre de toute présence humaine et vierge de toute mise en valeur agricole.
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